"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 12 avril 2017

Mes amis, Emmanuel Bove

Quatrième de couverture (de l’édition Arbre Vengeur) :


Victor Bâton vit dans l’obsession de se faire des amis. Trentenaire qui tire le diable par la queue mais se refuse à travailler, il subsiste de sa pension et parcourt la ville dans des vêtements usés qui ne le rendent guère séduisant. Pourtant il s’accroche à chaque rencontre, se fait un espoir de chaque regard et n’en finit pas de s’inventer un avenir qu’une magnifique amitié illuminerait. Dans un Paris sans lumières, il nous raconte sa quête en détail, sans jamais cesser d’interroger ses mobiles, ses soupçons, ses craintes et ses dépits.

Avec ce roman qui signa ses débuts, Emmanuel Bove bouleversa la littérature française : son écriture, qui allie densité du style et simplicité formelle, ironie mordante et compassion, a traversé le temps.

Mes amis est un chef-d’œuvre, de ceux qui touchent chaque lecteur. Une rareté qu’il est indispensable de ne pas manquer.

(Les références renvoient à l’édition parue chez Flammarion en 1999 dans un volume intitulé Romans)

                Intitulé ironiquement Mes amis, le premier roman d’Emmanuel Bove nous parle au contraire d’un homme solitaire et de son incapacité chronique à nouer toute forme de relation sincère et partagée avec autrui. C’est l’un des romans les plus touchants et sincères que j’aie pu lire sur la solitude d’un homme et des souffrances psychologiques qu’elle engendre.
Cette émotion se transmet principalement par le biais de détails touchants, pour reprendre le célèbre mot de Beckett vis-à-vis de l’écriture de Bove, qui nous dépeint un homme pauvre, à l’aspect misérable, qui déambule dans la rue avec l’espoir toujours déçu de rencontrer enfin une personne avec qui il puisse établir un contact vrai, réciproque.
Voici l’incipit du livre décrivant le réveil du narrateur :

« Quand je m’éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n’en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C’est inutile : comme les pages d’un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux.
En baissant la tête, je sens que ma barbe a poussé : elle pique mon cou.
La nuque chauffée, je reste sur le dos, les yeux ouverts, les draps jusqu’au menton pour que le lit ne se refroidisse pas.
Le plafond est taché d’humidité : il est si près du toit. Par endroits, il y a de l’air sous le papier-tenture. Mes meubles ressemblent à ceux des brocanteurs, sur les trottoirs. Le tuyau de mon poêle est bandé avec un chiffon, comme un genou. […]
Dès qu’il pleut, la chambre est froide. On croirait que personne n’y a couché. L’eau, qui glisse sur toute la largeur des carreaux, ronge le mastic et forme une flaque, par terre. »

                Bove nous parle de choses il est vrai sombres : la solitude humaine, la difficulté (voire l’impossibilité) à communiquer avec autrui, la décrépitude à venir de notre corps et la mort à venir, et les souffrances qui découlent des prises de conscience de ces différents maux. Mais comme Beckett, de qui il se rapproche le plus bien qu’il s’en différencie sur de nombreux points, notamment je pense le plus grand ancrage dans la réalité quotidienne tandis que les romans de Beckett confinent à un degré plus élevé d’abstraction poétique (rendant je pense Bove bien plus émouvant que l’auteur de Molloy), Bove aime à rendre son récit humoristique, à nous faire rire des sujets a priori les plus graves. Il y a à cet effet de nombreux détails croustillants qui nous font malgré tout rire du quotidien désargenté du narrateur : au sortir du lit, « je mets mes chaussures, sinon des allumettes se colleraient à la plante de mes pieds. […] Ma cuvette est si petite qu’en y plongeant les deux mains à la fois l’eau déborde. Mon savon ne mousse plus : il est si mince. […] Je mets mon chapeau. Les bords en sont gondolés par la pluie. […] Il ne faudrait pas que je m’éloignasse du miroir, car celui-ci est de mauvaise qualité. À distance, il déforme mon image. […] Avant de sortir, je jette un coup d’œil sur ma chambre. Mon lit est déjà froid. Quelques plumes sortent à demi de l’édredon. Il y a des trous pour les barreaux, dans les pieds de ma chaise. Les deux segments d’une table ronde pendent. […] J’endosse mon pardessus, assez difficilement, car la doublure des manches en est décousue.
Je mets mon livret militaire, ma clef, mon mouchoir sale qui craque quand je le déploie, dans la poche gauche. J’ai une épaule plus haute que l’autre : le poids de ces objets doit rabaisser celle-là.
La porte ne s’ouvre pas entièrement. Pour sortir je me boutonne et passe de biais. » (p. 20)

                Le narrateur est un homme trentenaire, à l’aspect physique repoussant et misérable, qui fait fuir les enfants (p. 19). Sa situation dans laquelle il touche une pension à titre d’invalide de guerre lui vaut la désapprobation de quelques voisins, qui voient d’un mauvais œil un homme sans emploi, qui de surcroît se lève tard. Il inspire également la méfiance : tous ces sentiments d’hostilité sont là encore pour la plupart du temps restitués par le biais de la description, la solitude et l’isolement du narrateur se faisant jour par les réactions qu’il suscite davantage que par une nomination directe des sentiments hostiles qu’il suscite.

« Souvent, je m’arrête devant une mercerie où les gamins du quartier achètent des amorces. […] Dès que la mercière me voit arriver, elle sort de sa boutique. Une odeur de jouets peints et de coton neuf l’accompagne. […] Je lui demande comment elle se porte. Ce serait trop impoli de ne pas me répondre ; aussi elle branle la tête. La porte qu’elle a laissée ouverte me fait comprendre qu’elle attend mon départ.
Un jour, j’ai soulevé le journal pour lire de petits caractères.
Elle m’a dit d’un ton mauvais :
-  Il coûte trois sous.
J’eus envie de lui apprendre que j’avais fait la guerre, que j’étais gravement blessé, que j’avais la médaille militaire, que je touchais une pension, mais je compris tout de suite que c’était inutile.
En partant, j’ai entendu la porte qui se refermait avec un bruit de garde-boue. (p. 26-27)

Suite à une aventure d’une nuit avec une serveuse sans attrait physique, Lucie Dunois, le narrateur constate que la relation n’ira guère plus loin, qu’il n’y a dans cette aventure aucune perspective future.

« Le lendemain matin, vers cinq heures, Lucie m’éveilla. Elle était déjà habillée. Je n’osais la regarder, car, à l’aube, je ne suis pas beau.
Dépêche-toi, Victor, il faut que je descende.
Quoique à demi endormi, je compris tout de suite qu’elle ne voulait pas me laisser seul dans sa chambre : elle n’avait pas confiance en moi. […] Depuis, quand je viens manger, elle me sert comme d’habitude, ni plus ni moins. » (p. 34-35)

                L’autre intérêt du roman est qu’à côté de toutes ces descriptions, d’une grande simplicité dans l’expression mais également d’une grande force de suggestion par leur précision, nous avons de manière très classique en littérature accès aux pensées du narrateur. L’émotion vient principalement du décalage saisissant qui existe entre les espoirs fous qu’il place en toutes les rencontres qu’il fait ou peut potentiellement faire, et la terrible réalité qui ne cesse de le décevoir. Ces espoirs insensés, résultat d’un état de solitude prolongé, sont à l’origine des grandes maladresses dont il fait preuve dans ses relations avec autrui, qui rendent d’autant plus touchant les souffrances liées à la solitude qu’endure le narrateur. Ce dernier croit bien faire, ou n’a pas conscience de l’interprétation que l’on peut faire de ses actions et paroles, comme lorsqu’il se met à guetter puis suivre la fille d’un bienfaiteur (Monsieur Lacaze) qui souhaitait lui donner un emploi. Les rêves insensés d’amitié et d’amour du narrateur ne restent qu’à leur état d’imagination, démenties systématiquement par la cruelle réalité de la vie sociale. Ces sauts dans l’imagination du narrateur constituent parfois un chapitre à part (plus souvent un bref intermède) qui vient couper le récit à proprement parler, qui se présente davantage comme une succession de rencontres, étalées sur un nombre plus ou moins grand de chapitres. Ces incursions ponctuelles de romanesque sont d’autant plus cruelles, mettent d’autant plus en lumière le manque absolu de romanesque de la vie du narrateur, jonchée elle d’espoirs déçus, de rencontres anodines et sans suite, d’êtres tout aussi pitoyables que le narrateur ou cherchant à l’escroquer.

« Je m’imagine que, malgré mes habits usés, les gens attablés, aux terrasses, me remarquent.
Une fois, une dame, assise devant une théière minuscule, m’a toisé.
Heureux, plein d’espoir, je suis revenu sur mes pas. Mais les consommateurs ont souri et le garçon m’a cherché des yeux.
Longtemps, je me suis souvenu de cette inconnue, de sa gorge, de ses seins. Sans aucun doute, je lui avais plu.
Dans mon lit, quand j’entendais sonner minuit, j’étais certain qu’elle pensait à moi.
Ah ! comme je voudrais être riche !
Le col de fourrure de mon pardessus provoquerait l’admiration, surtout dans les faubourgs. Mon veston serait ouvert. Une chaîne en or traverserait le gilet ; une chaîne d’argent relierait ma bourse à ma bretelle. Mon portefeuille se trouverait dans ma poche-revolver, comme celui des Américains. Un bracelet-montre m’obligerait à faire un geste élégant pour regarder l’heure… » (p. 27)

« En rentrant le soir, je lavai à l’eau froide, dans ma cuvette, mes chaussettes et mon mouchoir.
La nuit je m’éveillai tous les quarts d’heure, chaque fois avant la fin d’un rêve. Alors, je pensais à l’industriel. Dans mon imagination, il avait une fille que j’épousais ; il mourait en me léguant sa fortune. » (p. 87)

« Que je serais heureux s’il devenait mon ami ! Nous sortirions le soir. On mangerait ensemble. Quand l’argent me manquerait, il m’en prêterait et réciproquement, bien entendu. Je le présenterais à Lucie. L’existence est si triste lorsqu’on est seul et qu’on ne parle qu’à des gens qui vous sont indifférents. » (p. 41)

                Au gré de ses rencontres qui le déçoivent l’une après l’autre, le narrateur est réduit à l’attente, sans cesse repoussée, d’une rencontre qui le soulagera enfin véritablement de sa solitude. Faisant le constat renouvelé d’un échec, d’une déception, il projette dans un avenir indéterminé la rencontre décisive qui mettra fin à ses souffrances.

« Je veux croire qu’un jour je serai heureux, qu’un jour quelqu’un m’aimera. Mais il y a déjà si longtemps que je compte sur l’avenir ! » (p. 125)

« Lorsque je sors de chez moi, je compte toujours sur un événement qui bouleversera ma vie. Je l’attends jusqu’à mon retour. C’est pourquoi je ne reste jamais dans ma chambre.
Malheureusement, cet événement ne s’est jamais produit. » (p. 84)


                Mes amis, comme je l’ai déjà dit en introduction de ce billet, est un des textes les plus émouvants sur la solitude humaine et les souffrances qui en résultent. Par ces descriptions si simples et pourtant si justes, si vraies, ce livre touche en plein cœur, nous fait ressentir une vive compassion envers des souffrances qui ont été et sont le lot de tant de personnes aujourd’hui. Les rêves fous de Victor Bâton sont sans doute chargés d’une pointe aiguë d’ironie dans le même temps lorsque l’on constate leur cruel démenti, mais elles renforcent l’empathie que l’on ressent vis-à-vis d’un homme à la fois conscient et lucide de sa condition solitaire mais qui renferme en lui une grande réserve d’amour et d’amitié qui ne trouve cependant pas de destinataire.

« Je cherche un ami. Je crois que je ne le trouverai jamais. » (p. 69)

« J’avais un mal de tête violent. Je songeai à ma vie triste, sans amis, sans argent. Je ne demandais qu’à aimer, qu’à être comme tout le monde. Ce n’était pourtant pas grand-chose.
Puis, subitement, j’éclatai en sanglots.
Bientôt, je m’aperçus que je me forçais à pleurer.
Je me levai. Les larmes séchèrent sur mes joues.
J’eus la sensation désagréable qu’on éprouve quand on s’est lavé la figure et qu’on ne se l’est pas essuyée. » (p. 114)

« Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté.
J’étais, dans cette maison d’ouvrier, le fou, qu’au fond, tous auraient voulu être. J’étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J’étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable.
On ne m’a pas pardonné d’être libre et de ne point redouter la misère. » (p. 123)

« Vraiment, je n’ai pas de chance. Personne ne s’intéresse à moi. On me considère comme un fou. Pourtant, je suis bon, je suis généreux.
Henri Billard était un goujat. Jamais il ne me rendrait les cinquante francs. C’est toujours ainsi que le monde vous récompense.
J’étais triste et furieux. L’impression que ma vie entière s’écoulerait dans la solitude et la pauvreté augmentait mon désespoir. » (p. 62)

« Un nuage cacha le soleil. La rue tiède devint grise. Les mouches cessèrent de briller.
Je me sentis triste.
Tout à l’heure, j’étais parti vers l’inconnu avec l’illusion d’être un vagabond, libre et heureux. Maintenant, à cause d’un nuage, tout était fini. » (p. 60) 

mercredi 22 février 2017

Top 100 films

    Pour établir cette liste, je n’ai retenu qu’un critère : celui d’avoir vu chaque film mentionné au moins deux fois, couplé à l’envie (à cet instant T) de les revisiter encore à l’avenir. Ainsi certains films, que j’ai récemment découverts, auraient pu figurer sur cette liste, mais j’attends de les revoir et d’avoir un certain recul pour mieux les juger.
Inévitablement, les goûts se modifiant au fil du temps, un film adoré peut faire l’objet d’un enthousiasme plus modéré à la revoyure tandis qu’à l’inverse, un film jugé moyen voire carrément ennuyeux/détestable peut être considérablement réévalué à la hausse, seconde chance accordée, non par plaisir masochiste, mais bien souvent au bénéfice d’une critique généreuse et passionnée qui vous persuade de lui donner une nouvelle chance. C’est dans ces redécouvertes miraculeuses, à l’initiative on peut dire d’autrui, que l’on mesure le mieux le prix des critiques enthousiastes, passionnées, plus ou moins érudites, écrites par des professionnels ou amateurs de cinéma.

Pour ne prendre qu’un exemple d’un tel renversement d’opinion, je citerai La Dolce Vita de Fellini, qui m’a littéralement assommé à la première vision (j’avais également l’excuse d’en être à mes débuts en termes de cinéphilie) mais qui figure désormais parmi mes dix films préférés. Pour cette si belle redécouverte, ma gratitude va à la belle critique que Roger Ebert en a écrite. À l’opposé, je fus à une époque un grand fan de Billy Wilder mais cela fait plusieurs années que je n’ai pas revu un de ses films et n’en ressent pas non plus l’envie.

À cette heure, mon film préféré est Yi Yi d’Edward Yang. Je n’ai cessé de l’aimer davantage lors de mes quatre premières visions, et je continue de le voir entre une et deux fois par an (voir la critique sur le blog Newstrum). Juste derrière, la seconde place revient aux Lumières de la ville de Chaplin, le film que j’ai le plus visionné à ce jour, grâce à sa courte durée qui se prête plus aisément à des visionnages multiples (voir la critique sur le blog Zerkalo). Enfin, je terminerai cette note en évoquant Kenji Mizoguchi, mon réalisateur préféré, que je revisite moins souvent que la plupart des autres réalisateurs car ses films sont très éprouvants tant les souffrances humaines qu’il dépeint sont terribles (et en même temps sublimes, grâce à cette distance sereine et contemplative qui caractérise son cinéma). La vision de L’Intendant Sansho, le premier film de Mizoguchi que j’ai vu, sans rien connaître du sujet du film, reste à ce jour le plus grand choc cinématographique que j’ai vécu, un film qui, objectivement, me semble le plus important réalisé de l’histoire du cinéma. (voir la critique de Kenji1 et les 6 essais de Lee Price).

Cette liste n’étant qu’une photographie à un instant T, non pas un classement définitif (d'autant plus qu'il reste évidemment certains films que je n'ai pas encore vus, tels Le Héros sacrilège de Mizoguchi ou le Dersou Ouzala de Kurosawa et bien d'autres encore), je compte y revenir tous les deux/trois ans pour y apporter certaines modifications.
Voici la liste, classée par ordre chronologique. Bonne lecture !


  1. The Kid (Charlie Chaplin, 1921)
  2. La Ruée vers l’or (Charlie Chaplin, 1925)
  3. Faust (Friedrich Wilhelm Murnau, 1926)
  4. L’Intruse (Friedrich Wilhelm Murnau, 1930)
  5. Les Lumières de la ville (Charlie Chaplin, 1931)
  6. Plumes de cheval (Marx Brothers, 1932)
  7. New York-Miami (Frank Capra, 1934)
  8. Les 39 Marches (Alfred Hitchcock, 1935)
  9. Les Temps modernes (Charlie Chaplin, 1936)
  10. La Grande Illusion (Jean Renoir, 1937) 
  1. La Règle du jeu (Jean Renoir, 1939)
  2. Rome, ville ouverte (Roberto Rossellini, 1945)
  3. La Poursuite infernale (John Ford, 1946)
  4. Les Enchaînés (Alfred Hitchcock, 1946)
  5. Allemagne année zéro (Roberto Rossellini, 1948)
  6. Été précoce (Yasujiro Ozu, 1951)
  7. Le Fleuve (Jean Renoir, 1951)
  8. La Vie d’O’Haru (Kenji Mizoguchi, 1952)
  9. Europe 51 (Roberto Rossellini, 1952)
  10. Les Contes de la lune vague après la pluie (Kenji Mizoguchi, 1953) 
  1. Voyage à Tokyo (Yasujiro Ozu, 1953)
  2. Les Vacances de monsieur Hulot (Jacques Tati, 1953)
  3. Fenêtre sur cour (Alfred Hitchcock, 1954)
  4. Les Sept Samouraïs (Akira Kurosawa, 1954)
  5. Les Amants crucifiés (Kenji Mizoguchi, 1954)
  6. L’Intendant Sansho (Kenji Mizoguchi, 1954)
  7. Voyage en Italie (Roberto Rossellini, 1954)
  8. Le Secret magnifique (Douglas Sirk, 1954)
  9. Femmes entre elles (Michelangelo Antonioni, 1955)
  10. Ordet (Carl Theodor Dreyer, 1955) 
  1. La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955)
  2. L’Impératrice Yang Kwei-Fei (Kenji Mizoguchi, 1955)
  3. La Complainte du sentier (Satyajit Ray, 1955)
  4. Tout ce que le ciel permet (Douglas Sirk, 1955)
  5. Un Condamné à mort s’est échappé (Robert Bresson, 1956)
  6. La Rue de la honte (Kenji Mizoguchi, 1956)
  7. Les Fraises sauvages (Ingmar Bergman, 1957)
  8. Elle et lui (Leo McCarey, 1957)
  9. Sueurs froides (Alfred Hitchcock, 1958)
  10. La Forteresse cachée (Akira Kurosawa, 1958) 
  1. Les Amants (Louis Malle, 1958)
  2. Pickpocket (Robert Bresson, 1959)
  3. Rio Bravo (Howard Hawks, 1959)
  4. La Mort aux trousses (Alfred Hitchcock, 1959)
  5. L’Avventura (Michelangelo Antonioni, 1960)
  6. La Dolce Vita (Federico Fellini, 1960)
  7. Les Salauds dorment en paix (Akira Kurosawa, 1960)
  8. Fin d’automne (Yasujiro Ozu, 1960)
  9. La Notte (Michelangelo Antonioni, 1961)
  10. L’Eclisse (Michelangelo Antonioni, 1962) 
  1. Le Goût du saké (Yasujiro Ozu, 1962)
  2. Les Communiants (Ingmar Bergman, 1963)
  3. Gertrud (Carl Theodor Dreyer, 1964)
  4. Charulata (Satyajit Ray, 1964)
  5. Barberousse (Akira Kurosawa, 1965)
  6. Au hasard Balthazar (Robert Bresson, 1966)
  7. Andréï Roublev (Andreï Tarkovski, 1966)
  8. Mouchette (Robert Bresson, 1967)
  9. Playtime (Jacques Tati, 1967)
  10. Ma nuit chez Maud (Éric Rohmer, 1969) 
  1. Dodes’kaden (Akira Kurosawa, 1970)
  2. McCabe & Mrs. Miller (Robert Altman, 1971)
  3. Cris et Chuchotements (Ingmar Bergman, 1972)
  4. Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972)
  5. L'Énigme de Kaspar Hauser (Werner Herzog, 1974)
  6. Profession : reporter (Michelangelo Antonioni, 1975)
  7. Opening Night (John Cassavetes, 1977)
  8. Sonate d'automne (Ingmar Bergman, 1978)
  9. Les Moissons du ciel (Terrence Malick, 1978)
  10. La Porte du paradis (Michael Cimino, 1980) 
  1. La Femme de l’aviateur (Éric Rohmer, 1981)
  2. L’Argent (Robert Bresson, 1983)
  3. Il était une fois en Amérique (Sergio Leone, 1984)
  4. Blue Velvet (David Lynch, 1986)
  5. Le Rayon vert (Éric Rohmer, 1986)
  6. Le Terroriste (Edward Yang, 1986)
  7. L’Ami de mon amie (Éric Rohmer, 1987)
  8. Mon Voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1988)
  9. Total Recall (Paul Verhoeven, 1990)
  10. A Brighter Summer Day (Edward Yang, 1991) 
  1. Conte d’hiver (Éric Rohmer, 1992)
  2. Chungking Express (Wong Kar-Waï, 1994)
  3. Before Sunrise (Richard Linklater, 1995)
  4. Showgirls (Paul Verhoeven, 1995)
  5. The Yards (James Gray, 2000)
  6. In the Mood for Love (Wong Kar-Waï, 2000)
  7. La Ligne rouge (Terrence Malick, 2000)
  8. Yi Yi (Edward Yang, 2000)
  9. The Barber : l’homme qui n’était pas là (Coen Brothers, 2001)
  10. Mulholland Dr. (David Lynch, 2001) 
  1. 2046 (Wong Kar-Waï, 2004)
  2. Before Sunset (Richard Linklater, 2004)
  3. Le Nouveau Monde (Terrence Malick, 2005)
  4. Children of Men (Alfonso Cuarón, 2006)
  5. Le Labyrinthe de Pan (Guillermo Del Toro, 2006)
  6. Black Book (Paul Verhoeven, 2006)
  7. Another Year (Mike Leigh, 2010)
  8. Haewon et les hommes (Hong Sang-soo, 2013)
  9. Mad Max : Fury Road (George Miller, 2015)
  10. Un jour avec, un jour sans (Hong Sang-soo, 2015)

mardi 31 janvier 2017

Wuthering Heights, Emily Brontë

    Les traductions de l'unique roman d'Emily Brontë sont innombrables et en vue d'une relecture, j’ai opté pour celle de Dominique Jean, la plus récente il me semble, uniquement disponible dans l’édition Pléiade, auteur également de la traduction de Jane Eyre (dans l’édition Folio) et à l’origine d’une édition revue et corrigée d’Adam Bède de George Eliot, pour citer mes lectures où j’ai pu entrevoir son nom et dont les traductions m’avaient paru convaincantes. J’aurais dans l’idéal préféré le relire dans la traduction de Sylvère Monod, le grand spécialiste et traducteur de Dickens (et plus globalement de la littérature anglophone du XIXe et du XXe, dont les analyses que j’ai pu lire m’ont toujours captivé par leur érudition au service véritablement de l’œuvre et de l’écrivain) mais celle-ci, bien que disponible, est difficilement trouvable et n’a pas été depuis longtemps l’objet d’une réédition. Dans cette édition de la Pléiade, Dominique Jean a choisi de conserver l’appellation anglaise Wuthering Heights, esquivant les problèmes liés à sa transposition en français, malgré la beauté il est vrai des formules telles que « Les Hauts de Hurle-Vent » (le titre sous lequel le livre est plus connu en France) ou « Hurlemont » (selon la jolie reformulation de Sylvère Monod).
 

           En relisant ce livre, j’ai compris assez vite pourquoi je ne l’ai pas aimé à la première lecture (à une époque où je commençais tout juste à aborder les classiques), qui plus est dans une traduction dont je conserve un assez mauvais souvenir (dans l’édition Livre de poche, par Frédéric Delebecque). Wuthering Heights est un livre je trouve assez difficile à aborder et à lire qui, dans son écriture et sa narration, avec de surcroît la difficulté liée aux noms des personnages, peut  vite perdre/décourager/déconcerter le lecteur inattentif. Le rapprochement n’est pas nouveau, mais Wuthering Heights fait surtout penser à l’écriture de Faulkner et, dans une moindre mesure à celle de Dostoïevski. La tradition du roman anglais, et en particulier dans les romans de l’époque victorienne, est celle d’un récit à la narration aisée à suivre, relativement linéaire, avec une profusion de détails qui guident et expliquent l’action au lecteur, avec intervention régulière de l’auteur. Il n’y a absolument rien de tout cela dans le roman d’Emily Brontë qui, contrairement à la linéarité de sa sœur Charlotte dans Jane Eyre (un livre bien plus simple à lire), se caractérise par l’absence du narrateur omniscient (ou par l'entremise du personnage principal comme dans Jane Eyre) d’où découle son caractère fragmentaire, mystérieux, secret. L’action se déroule dans Wuthering Heights selon un schéma typiquement dostoïevskien, c’est-à-dire que l’on constate les effets, les conséquences des actions des personnages sans qu'elles ne soient pour toutes intégralement élucidées par la suite.
         Le roman s’ouvre par une narration confiée à un personnage qui visite les Heights pour la première fois, Mr Lockwood, un gentleman vaniteux et précieux, qui se heurte aux mœurs grossières de ses habitants et à leur comportement incongru, incompréhensible. Il ne cesse de se tromper sur les rapports qu’entretiennent Hareton, Cathy et Heatcliff, prenant le premier pour le fils du troisième, ou la seconde pour la femme du premier. Il ne comprend pas la position étrange d’Hareton, entre domestique et habitant, les rebuffades de Cathy à ses avances puériles, l’hostilité d’Heathcliff, et plus globalement, l’absence d’hospitalité totale avec laquelle il est accueilli.
Emily Brontë, et à sa suite Dostoïevski, Faulkner entre autres (mais l’on peut penser aussi à son contemporain américain Poe), ont mis en évidence dans leurs œuvres l’irrationalité plutôt que la rationalité de l’homme, sa part d’inconscient, d’obscur, de démoniaque aussi. Beaucoup d’événements, d’actions resteront sans explication. Quel est le secret de la naissance de Heathcliff, recueilli par le patriarche Earnshaw lors d’un voyage à Liverpool ? Fils caché ou enfant trouvé comme il le clame ? Le lecteur n’en aura jamais la réponse définitive (contrairement par exemple, au secret de la naissance de Tom Jones dans le roman du même nom de Fielding, ou celui de Pip dans De grandes espérances de Dickens, tous deux éclaircis à la fin), tout comme nous ne saurons jamais la nature exacte du lien secret, noué dès leur enfance, entre Heathcliff et Catherine Earnshaw.

           La structure de Wuthering Heights est comme je l’ai dit celle du fragment, d’un puzzle incomplet dont les pièces restantes sont le fruit de récits rapportés, parfois à des degrés multiples (récit d’un personnage dans le récit déjà du personnage), ce qui ne fait que renforcer l’impression d’incertitude, d’instabilité des événements, d’où l’étonnante modernité de ce roman. La majeure partie de ce dernier est rapportée par la bouche de Nelly Dean, la bonne à tout faire de la famille Earnshaw et qui fut la sœur de lait de Catherine et Hindley Earnshaw. Son récit est conté à Mr Lockwood, immobilisé au lit après une visite désastreuse aux Heights qui s’est conclue par son retour à Trushcross Grange au terme d’une marche éreintante dans le froid et la neige. On s’étonne avec quel entrain et enthousiasme Nelly Dean confie l’histoire tourmentée des Earnshaw, Heatcliff et des Linton à un parfait inconnu qui s’avère si clairement être un homme prétentieux et assez ridicule. Sylvère Monod dans son analyse qualifie cette dernière de « chipie » malveillante et prétentieuse, qui prend visiblement plaisir à étaler au premier venu les événements tragiques dont elle fut un témoin et un acteur importants, pour le meilleur et pour le pire.
Emily Brontë fait à cet égard preuve de beaucoup d’ironie, et fait appel à notre intelligence pour déceler la vanité et la prétention de Nelly Dean, qui ne m’avait point frappé à la première lecture. Celle de Mr Lockwood est bien plus apparente. Il se contredit dès les premières lignes, cherchant à trouver un « paradis de misanthrope », un peu à la manière d’un héros romantique à la Byron, mais on constate qu’il ne cesse de chercher la compagnie de ses voisins des Heights après avoir loué le domaine de Trushcross Grange. La première visite, déjà très inamicale, ne le décourage pas pour autant d’en faire une seconde, au terme de laquelle il tombe assez sérieusement malade. La parodie du héros romantique se poursuit dans ses tentatives avortées de séduction de Cathy, et son dépit à la fin du roman se traduit par son départ précipité, impoli, à la vue du bonheur de cette dernière.

Pour revenir à Nelly Dean, son caractère prétentieux se manifeste par cette volonté de se montrer sous une lumière irréprochable, de se donner le beau rôle, parée de toutes les vertus (le « véritable modèle de patience » (p. 325)) alors que manifestement sa part de responsabilité dans les différents malheurs est significative, de par sa naïveté, négligence ou sa tendance volontaire à rapporter, ce qu’elle admet elle-même à demi-mots lorsqu’elle se fait piéger une énième fois par Heathcliff qui projette de marier Linton et Cathy (p. 271 : « Je m’assis dans un fauteuil et me balançai d’avant en arrière, portant un jugement sévère sur les nombreuses occasions où j’avais manqué à mon devoir et d’où, cela me frappa alors, étaient venus tous les maux de tous mes employeurs). C’est elle qui excite en quelque sorte l’amour entre Cathy et Linton Heathcliff en interdisant à cette dernière de lui écrire, même pour lui exposer les raisons la poussant à cesser toute visite (p. 220). Et constatant que son interdiction n’a fait que les rapprocher davantage, elle se délecte de leur correspondance qu’elle surprend en fouillant les affaires de sa pupille, tout en se moquant de l’écriture de cette dernière, « tout à fait charmante et tout à fait sotte » (p. 221). Cathy, lui confiant plus tard la nature secrète des visites qu’elle effectue aux Heights, demande le secret à sa nourrice, qui s’empresse de trahir sa confiance en rapportant tous ses propos à son père Edgar Linton (p. 250).
          Malgré toutes les négligences, erreurs de jugement de Nelly Dean, il n’en reste pas moins que les malheurs qui frappent les familles de Wuthering Heights semblent inéluctables, dérivés de la nature même de l’homme et de ses passions. Heathcliff a beau constitué la figure satanique, démoniaque, par excellence, il n’est pas le seul à être contaminé par le Mal et tous les personnages plus ou moins en sont touchés par le jeu des passions qui préexistent en eux. Cette vision de l’humanité est déjà présente dans un des premiers poèmes de l’auteure, qui constate cette présence du Mal en elle-même :

I am the only being whose doom
No tongue would ask, no eye would mourn;
I never caused a thought of gloom,
A smile of joy, since I was born.

In secret pleasure, secret tears,
This changeful life has slipped away,
As friendless after eighteen years,
As lone as on my natal day.

There have been times I cannot hide,
There have been times when this was drear,
When my sad soul forgot its pride
And longed for one to love me here.

But those were in the early glow
Of feelings since subdued by care;
And they have died so long ago,
I hardly now believe they were.

First melted off the hope of youth,
Then fancy’s rainbow fast withdrew;
And then experience told me truth
In mortal bosoms never grew.

’Twas grief enough to think mankind
All hollow, servile, insincere;
But worse to trust to my own mind
And find the same corruption there


                L’environnement relativement clos dans lequel évoluent les personnages principaux de Wuthering Heights exacerbe les passions qui les habitent, conférant au roman des allures de tragédie biblique. Heathcliff est très vite l’objet de la haine implacable d’Hindley, qui se voit usurpé par le premier du rôle de fils favori de son propre père, et Catherine Earnshaw à l’inverse s’attache passionnément au nouveau venu au point de nourrir une passion qui ne s’éteindra qu’à sa mort malgré son mariage avec Edgar Linton. Leur manque de contacts avec l’extérieur fait que chaque nouvelle rencontre est comme décisive, l’occasion d’y reporter un amour ou une haine ardente. La jeune Cathy, qui n’eut aucun contact significatif en dehors de son père et de sa nourrice, reporte toute son attention et son besoin d’amour sur ce cousin maladif, dénué pourtant de toute qualité, qu’est Linton Heathcliff. Isabella Linton, la sœur d’Edgar, était elle aussi tombée amoureuse d’Heathcliff dans des circonstances similaires, probablement davantage par ennui et manque d’objet d’amour. Elle ne se rendra compte de son erreur que bien trop tard, après être passée par une phase d’idéalisation de l’objet aimé.

                L’amour, la haine, la vengeance, qui travaillent les familles de Wuthering Heights ne sont pas sans faire penser aux familles dysfonctionnelles de Faulkner dans Tandis que j’agonise et Le Bruit et la Fureur. Le grotesque, les sentiments humains mis à nu et poussés de manière extrême ne participent pas il est vrai d’un souci de vraisemblance des relations humaines, mais là n’est pas l’enjeu du roman. En effet, comme pour les romans de Dostoïevski, Emily Brontë joue sur l’extrême des passions pour en faire sortir davantage la vérité que le vraisemblable. L’égoïsme, la cruauté, la vanité, touchent plus ou moins tous les personnages, enfants et adultes, donnant le sentiment d’inéluctabilité, de permanence de la nature perverse de l’homme, qui se manifeste dès les débuts de l’histoire des Heights, de la cravache demandée par la petite Catherine à son père, aux comportements douteux des Linton, Isabella et Edgar, dans ce récit rapporté par Heathcliff devant l’incrédulité de Nelly :

« Les parents Linton n’étaient pas là. Edgar et sa sœur avaient ça pour eux tout seuls. Est-ce qu’ils n’auraient pas dû être heureux ? Nous, on se serait crus au paradis ! Eh bien, devine ce qu’ils faisaient, tes enfants sages ? Isabella – je crois qu’elle a onze ans, un an de moins que Cathy – se roulait par terre en hurlant à l’autre bout de la pièce ; elle poussait des cris perçants comme si des sorcières l’avaient transpercée d’aiguilles chauffées à blanc. Edgar pleurait sans faire de bruit, debout devant le feu et, au milieu de la table, remuant la patte et glapissant, il y avait un petit chien qu’ils avaient bien failli – nous l’avons compris d’après leurs accusations mutuelles, écarteler en voulant se l’arracher. Quels idiots ! C’était ça leur distraction ! » (p. 48)

                Le Mal, pour Emily Brontë, tout comme pour Poe, Baudelaire, Dostoïevski etc., est tapi dans l’homme et inséparable de sa nature. C’est le cas également des enfants, des êtres faibles, comme le jeune Linton Heathcliff qui, malgré sa faiblesse physique chronique, partage cette nature maléfique innée , comme le remarque son père Heathcliff :

« Ce n’est pas moi qui vous le rendra haïssable… C’est sa charmante disposition. Votre désertion et ses conséquences l’ont rendu amer comme chicotin ; ne vous attendez pas à de la gratitude pour ce noble dévouement. Je l’ai entendu peindre à Zillah un délicieux tableau de ce qu’il ferait s’il avait ma force. L’inclination est bien là et c’est sa faiblesse même qui lui aiguisera la cervelle pour trouver de quoi lui tenir lieu de force. » (p. 281)

                Wuthering Heights est traversé par toute une poétique du mal, rendant compte de la perversité, de l’égoïsme naturel de l’homme. Des expressions allant dans ce sens fleurissent un peu partout dans le roman : « les reproches chagrins qu’il lui faisait éveillaient en elle le plaisir pervers de le provoquer » (p. 43) ; plus loin, Catherine « pensant qu’Edgar ne la voyait pas, elle m’arracha mon torchon et me pinça au bras, en tordant longuement la peau, avec une grande méchanceté » (p. 71) ; Catherine, agissant en véritable tyran chez les Linton depuis son mariage, finit par rencontrer la résistance de ces derniers car Nelly remarque que « ma foi, il est inévitable qu’à la longue nous pensions d’abord à nous. Les gens doux et généreux se montrent seulement égoïstes avec plus de justice que les personnes tyranniques… Et ce bonheur prit fin quand les circonstances amenèrent chacun à sentir que son intérêt personnel n’était pas la préoccupation première de l’autre. » (p. 92) : « Pour toi, comme pour lui, le comble de la félicité est d’infliger la souffrance » (p. 113). 
Brontë parle plus loin des « délices qu’on connaît à rendre le mal pour le mal » (p. 177) qui aura été la source principale de motivation d’Heathcliff durant le roman, qui a voulu se venger des sévices qu’Hindley lui a fait subir lorsqu’il était enfant, puis a étendu sa vengeance en privant son fils Hareton d’éducation, tout en forçant par la suite le mariage de Cathy et de son propre fils Linton pour continuer sa vengeance vis-à-vis de son ancien rival Edgar Linton. Heathcliff confie un peu plus loin à quel point il « est curieux ce sentiment de cruauté que j’éprouve à l’encontre de tout ce qui me fait l’impression de me craindre ! Si j’étais né dans un pays aux lois moins strictes et aux goûts moins délicats, je me ferais une joie de les soumettre tous deux à une lente vivisection pour me divertir un soir. » (p. 264-265).
         
Wuthering Heights se distingue par son étonnante modernité, son caractère lacunaire, fragmentaire, à rebours des livres anglais de son époque. Nous n’avons connaissance de l’histoire des Heights que par l’entremise de personnages périphériques tels que Nelly Dean et Lockwood, tous deux prétentieux et vaniteux. Son esthétique repose essentiellement sur des images poétiques terrifiantes, visant à frapper et désorienter le lecteur, à la manière des pièces d’Eschyle dont nous savons que les Brontë furent de grandes lectrices. Lockwood parle ainsi du « caractère lugubre du climat spirituel [qui] l’emportait et faisait plus que neutraliser les bienfaits matériels de la chaleur » (p. 15). Quelques lignes plus loin, s’approchant d’une fenêtre, Lockwood constate qu’ « un spectacle lugubre s’offrit à moi : nuit noire tombant avant l’heure, ciel et collines confondues dans un tourbillon de neige que chassait un vent glacial à vous couper le souffle ». Le déchaînement des éléments naturels est, comme chez Eschyle, présage d’événements funestes : « Vers minuit, alors que nous n’étions toujours pas couchés, l’orage éclate et frappa les Heights dans toute sa fureur. Il y eut un vent violent ainsi que des coups de tonnerre, et l’un ou l’autre fendit un arbre en deux à l’angle de la maison ; une énorme branche s’écrasa sur le toit et abattit une partie de la cheminée à l’est, projetant une pluie de pierres et de suie dans le feu de la cuisine. » (p. 85)
Tout le roman regorge par ailleurs de métaphores qui furent certainement difficiles à traduire en français, et dont on peut saisir la complexité dans cet article.