"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 15 mai 2017

Le Wagon à vaches, Georges Hyvernaud

Quatrième de couverture :


Dans son premier livre, Georges Hyvernaud décrivait la condition du prisonnier de guerre. Le Wagon à vaches peut se définir comme le journal d’un prisonnier de l’après-guerre – un homme quelconque -, enfermé dans son petit métier, dans des fréquentations médiocres et des souvenirs banals, captif de sa ville. Incompréhensible.
Bourladou – l’homme des conforts et des conformismes.
(Prière d’insérer rédigé par l’auteur en 1953)

Georges Hyvernaud est né en 1902, en Charente, d’une mère couturière et d’un père ajusteur. Après de brillantes études secondaires, l’École normale des instituteurs, il est nommé professeur à Arras.
Mobilisé en 1939, fait prisonnier en 1940, il est libéré en 1945. Il publie en 1949 La Peau et les Os, préfacé par Raymond Guérin, où il relate l’expérience de ses cinq années de captivité.
Malgré le soutien de Sartre, Martin du Gard et Cendrars, ce récit passe pratiquement inaperçu. Après l’échec encore plus cuisant du Wagon à vaches paru en 1953, Georges Hyvernaud, las, meurtri et découragé, renonce à toute publication.
Lorsqu’il meurt, le 24 mars 1983, un seul critique (Jean-José Marchand) évoque sa disparition.


Tout comme le hongrois Imre Kertész, l’expérience de captivité de Georges Hyvernaud lui a fait jeter un regard rétrospectif et prospectif foncièrement « pessimiste » sur la condition humaine. Kertész de son propre aveu rapportait toute l’existence humaine à son expérience d’Auschwitz. Il en a conclu une théorie calquée sur le titre de son premier roman, Être sans destin, selon laquelle la vie humaine est livrée au chaos, au hasard, où les hommes s’échangent arbitrairement la place de bourreau et de victime, destinée à laquelle il n’a pas voix au chapitre. La similitude entre les deux écrivains susmentionnés m’a particulièrement frappé aux yeux dans ce passage du Wagon à vaches, qui, si mes souvenirs sont bons, renvoient à la même théorie du « pas » exposée par Kertész dans Le Refus, écho elle-même de la conception becketienne de l’existence :

« Si je n’ai pas fait mon chemin, ce n’est pourtant pas faute d’avoir marché. Je n’ai fait que ça, marcher. Marcher de la maison à l’école. Marcher du bureau à ma chambre. Ça finit par faire pas mal de pas. Et il y a eu aussi le régiment : tous les matins entre la caserne et le terrain de manœuvres. Au pas : une, deux, une, deux. Jamais je n’ai réussi à marcher vraiment au pas. Cela paraît simple – gauche, droite. Mais je prenais toujours un peu de retard, ou d’avance. » (p. 80)

« Expliquer quoi ? Je pensais à Marécasse dans sa défroque rayée. Marécasse qu’ils ont foutu dans le tas, comme dit Bourladou. Parmi les autres, au fond d’un wagon à vaches. Il ignorait pourquoi. Les autres en savaient-ils davantage ? Même ceux qui croyaient savoir. On subit sans comprendre, on crie des justifications à la face des sourds, comme le gros Allemand qui se débattait devant un canon de mitraillette. Et puis on finit par se résigner et se taire. Je pensais à ma logeuse. Aux Crabes. Aux masses. À tous ces gens enfouis dans la masse des gens, enfermés dans les événements et les choses. » (p. 132)

                Pour Hyvernaud, l’existence humaine peut être comparée au titre de son deuxième et dernier roman : à un wagon à vaches. Une expression qui prive le destin humain de toute grandeur, de tout romanesque, dont ce livre se veut une méticuleuse déconstruction.

« On ne va peut-être nulle part. On est là. C’est comme ça. Il y a un train de marchandises qui se traîne à travers un énorme désastre silencieux. On y a entassé des hommes au lieu de marchandises. Les wagons sont bouclés, verrouillés, cadenassés. Rien de tel pour vous donner le sentiment de la fatalité.
La fatalité sans majuscule. Pas le Destin des vieilles tragédies, avec son visage de pierre. Nous autres, on n’a droit qu’à une fatalité miteuse et déglinguée. Au wagon à vaches. » (p.134)

Parmi les fréquentations vulgaires et ridicules que le protagoniste entretient, cette attente mensongère d’une littérature engagée, emplie d’espoir, est incarnée par Mme Bourladou, la femme du bourgeois-modèle, Bourladou qui est l’objet tout au long du roman d’un portrait féroce, caustique et ridicule que n’aurait sans doute pas renié Flaubert.

« Je suis sûre que ça vous paraîtra stupide, à vous, mais le rôle d’un écrivain, si vous voulez mon avis, c’est d’enseigner la confiance, l’espoir… de donner de l’homme une image…
J’ai suggéré : exaltante.
- Oui, a dit Mme Bourladou, une image exaltante. Alors que tout ce qu’on publie aujourd’hui, c’est si vulgaire, si laid. Même pas du français, rien que de l’argot, des grossièretés. Et puis, c’est désespérant… Ils salissent tout. » (p. 28)


                Au retour de la guerre, le narrateur replonge dans une existence quotidienne terne, absurde, à mille lieux des promesses des lendemains qui chantent que claironnent les autres écrivains et poètes, dont il dément les vains espoirs à la lumière de son expérience personnelle, dénuée de tout sens, de toute grandeur, partagée entre un métier accaparant et ennuyeux et des fréquentations médiocres, plongées dans leurs préoccupations mesquines, dont en premier chef Bourladou, modèle de la pensée conformiste. Bourladou tance le narrateur qui est enfermé dans sa conception absurde de la vie, qui n’aspire plus qu’ « à creuser son trou », ne comprend pas le manque d’entrain de ce dernier à toutes les conversations dans lesquelles il veut l’engager. Il passe son temps à se gargariser de sa réussite sociale, à colporter les derniers commérages, à organiser des comités bien-pensants, dont l’un s’occupe de l’érection de monuments en hommage aux soldats et résistants tués lors de la Seconde Guerre Mondiale. Tout comme Kertész (plus particulièrement à la fin d’Être sans destin et sa réunion avec ses familiers), mais dans un registre différent, Hyvernaud dénonce la volonté de la société à enterrer au plus vite, ou plutôt à refuser de voir la vérité que le conflit a dévoilé, à savoir une existence humaine livrée au chaos, à l’arbitraire, d’un homme réduit au simple rang d’animal passant sa vie condamné à aller d’un point à l’autre sans en comprendre les motifs.

« Bien trop occupés de leur rôle pour penser aux morts. Il était d’ailleurs superflu de penser aux morts : désormais, le monument était là pour ça. C’était son rôle, au monument. La pierre n’oublierait pas. Les noms étaient là, c’était fixé, c’était gravé, c’était doré, on était en règle. Dans une mémoire humaine, un souvenir est toujours fragile. Mais la pierre, ça ne bouge plus. En ce jour de pluie et de musique, les vingt-trois mille habitants de ma ville natale se déchargeaient solennellement de l’obligation de maintenir intacte l’image de Beaulavoir Alfred, qui avait été tué aux Éparges, de Choupar Anataloe, qui avait été tué près d’Albert. S’assurant ainsi la tranquillité d’âme nécessaire à la digestion, à la copulation, à la manille, aux divers commerces humains. Rien ne serait possible avec, sur la pensée, le poids des morts. Il importait de délivrer la cité de cet accablement. D’exorciser de ces présences tragiques la conscience collective et la conscience individuelle. Les morts eux-mêmes y gagnaient. Les morts cessaient d’être des cadavres pour devenir des Noms. Ils échangeaient leur misérable substance contre une abstraction décorative. À la chair gonflée et suppurante, aux yeux crevés, aux ventres défoncés, se substituait l’élégance algébrique des caractères inscrits dans la pierre. C’était net, des noms, c’était propre. Et même joli à regarder. Et inoffensif comme une page du dictionnaire ou de l’Annuaire du Téléphone. Les cadavres sont toujours pleins de reproches et de mépris. Mais, changés en noms, ils acquièrent une prodigieuse discrétion. On les lit sans songer qu’ils sont les noms de quelqu’un. On n’est même pas forcé de les lire. » (p. 146-147)

                La vision « pessimiste » de l’existence d’Hyvernaud tient surtout sur ce dernier point : l’incapacité chronique de l’homme à faire retour sur lui-même, sur son histoire, et à en tirer une certaine forme d’enseignement pour l’avenir. D’où l’impression très juste d’Hyvernaud que tout est condamné à se répéter, à se reproduire à plus ou moins long terme dans l’avenir.

« Bonne vieille race obstinée des hommes : toujours prête à tout recommencer, à remettre ça. Se raser, cirer ses souliers, payer ses impôts, faire son lit, faire la vaisselle, faire la guerre. Et c’est toujours à refaire. Ça repousse toujours, la faim, les poils, la crasse, la guerre. Et des monuments poussent sur les places, des noms poussent sur les monuments. Il en repousse toujours, des noms. On trouve toujours de la pierre pour graver des noms dessus et toujours des noms à graver dans la pierre. » (p. 61)

                On comprend mieux à l’aune de ces citations pourquoi Hyvernaud est tombé dans un relatif anonymat en France et n’est jamais évoqué à l’école et autres études littéraires. Hyvernaud, contrairement à Camus, Sartre, qui font le même constat que lui de l’absurdité de l’existence humaine, s’en différencie radicalement par sa vision qui exclut toute prise de conscience collective, toute fin au cycle absurde de l’existence. La révolte est impuissante, écrasée par la prolifération des Bourladou en tous genres, par l’organisation de nos vies humaines qui ne permettent pas à l’homme de s’émanciper, qui le condamne à une vie d’insignifiance, à une vie ratée.
Le Wagon à vaches présente une structure éclatée qui fait la part belle, outre le retour à la vie normale du narrateur, aux souvenirs de guerre, en particulier la période de la « Drôle de guerre », le trajet au camp dans lequel vivra Hyvernaud cinq ans durant, ainsi que les premiers jours suivant sa libération, lors desquels il assiste notamment à l’humiliation de quatre Allemands par un soldat américain. Hyvernaud fait preuve de concision, d'une certaine sècheresse dans l’expression qui convient parfaitement au ton de son roman, et le livre regorge de passages que l’on pourrait mettre en exergue sous forme d'aphorismes qui jettent un regard lucide et cru sur notre existence humaine.


« On était dans un de ces moments où la vie avoue, où l’on y voit clair, où l’on voit le fond. C’était de la vérité, ça. De la vérité nue, indécente. Une vérité qui rejoignait et impliquait d’autres vérités, des choses terribles et absurdes que j’avais vues, et des choses que je n’avais pas vues, qui existaient, qui étaient encore bien plus absurdes, bien plus terribles.
Après, le rideau peut retomber. On peut bien retrouver les murs et les mots d’autrefois – on sait le mensonge des murs et des mots. On ne s’y fie plus, c’est louche. Et on devient pareil à ce type, dans les romans policiers, qui se faufile sur ses semelles de crêpe, guettant des signes, une petite peur au fond des yeux. C’est ainsi qu’on vit, en type traqué, pas en règle, et on ne connaît pas même les règles, personne ne les connaît. Si jamais on se fait coincer, inutile de se débattre et de se justifier. Pas de réponse, pas de recours. De l’acier dans la gueule pour finir. » (p. 54-55)

« C’est cela que je traîne avec moi. Rien que des souvenirs de peur, d’humiliation, de dépossession de soi. Expérience d’où naissent des certitudes rugueuses. On en vient à ne plus concevoir l’homme que soumis, aplati, écrasé. Et on n’essaye même plus de comprendre. On se tasse dans son coin. Sagesse de pauvre, banale et vieille comme la peur et la mort. Je ne suis pas un philosophe, moi. Un de ces penseurs à grosse tête. Les philosophes, il leur suffit de presser doucement sur un mot – sur le mot existence par exemple […] et voilà ça y est, la méditation se met à sortir et à s’étaler comme une pâte dentifrice. Égale, onctueuse, inépuisable. Je n’ai jamais été fort à ces jeux. Pas compliquées, mes idées sur l’existence ; et l’existence s’est chargée de les simplifier encore. Des circonstances comme la guerre, la captivité, ça ronge les mots et les fables dont on voudrait se masquer les réalités de sa condition. À la fin, il ne reste pas grand-chose – cette amertume sommaire, cette passivité. » (p. 46)

« Il est utile de se pénétrer le plus vite possible de cette idée qu’on ne pèse rien du tout, qu’on n’a pas du tout d’importance. Ça vous prépare à ce qui attend la plupart des hommes dans l’existence. Par la suite, on s’étonne moins. On est adapté, paré, fin prêt. » (p. 81)

« Qu’on les colle seulement à un portillon de métro, les duchesses de Marcel Proust ou de Balzac, qu’on les mette à faire des trous dans des bouts de carton toute la journée pendant huit heures, et tous les jours, du lundi au samedi, et on verra bien ce qui en restera de leurs drames distingués. On n’aura plus à décrire que de la fatigue et des varices, des notes de gaz et des démarches à la mairie. Pas très romanesque, tout ça. La vie manque de romanesque quand on est obligé de la gagner.
Elle n’est plus que ce cheminement pas à pas, sou à sou, peine à peine. Ça s’étire, ça s’effiloche, ça pendouille de partout. Sans commencement, ni fin, ni forme. On n’a pas de drames, nous autres. On n’a que des ennuis, des embêtements. Et à peine le temps d’y penser. Parce que notre temps s’effrite en labeurs absurdes et en calculs sordides. On avance dans tout ça, le nez sur le souci présent, et après celui-là il y en aura d’autres. Toujours du boulot à finir, des gosses à torcher, des factures à payer. Et la peur d’être en retard. Les horaires inflexibles de l’usine et du bureau. Les limitations partout évidentes. Aucune liberté, aucun jeu. Les pauvres gens ne choisissent pas l’événement. Ils sont pris dedans. Et quand l’événement les choisit, ils se laissent faire en ronchonnant et en geignant. » (p. 114-115)

mercredi 12 avril 2017

Mes amis, Emmanuel Bove

Quatrième de couverture (de l’édition Arbre Vengeur) :


Victor Bâton vit dans l’obsession de se faire des amis. Trentenaire qui tire le diable par la queue mais se refuse à travailler, il subsiste de sa pension et parcourt la ville dans des vêtements usés qui ne le rendent guère séduisant. Pourtant il s’accroche à chaque rencontre, se fait un espoir de chaque regard et n’en finit pas de s’inventer un avenir qu’une magnifique amitié illuminerait. Dans un Paris sans lumières, il nous raconte sa quête en détail, sans jamais cesser d’interroger ses mobiles, ses soupçons, ses craintes et ses dépits.

Avec ce roman qui signa ses débuts, Emmanuel Bove bouleversa la littérature française : son écriture, qui allie densité du style et simplicité formelle, ironie mordante et compassion, a traversé le temps.

Mes amis est un chef-d’œuvre, de ceux qui touchent chaque lecteur. Une rareté qu’il est indispensable de ne pas manquer.

(Les références renvoient à l’édition parue chez Flammarion en 1999 dans un volume intitulé Romans)

                Intitulé ironiquement Mes amis, le premier roman d’Emmanuel Bove nous parle au contraire d’un homme solitaire et de son incapacité chronique à nouer toute forme de relation sincère et partagée avec autrui. C’est l’un des romans les plus touchants et sincères que j’aie pu lire sur la solitude d’un homme et des souffrances psychologiques qu’elle engendre.
Cette émotion se transmet principalement par le biais de détails touchants, pour reprendre le célèbre mot de Beckett vis-à-vis de l’écriture de Bove, qui nous dépeint un homme pauvre, à l’aspect misérable, qui déambule dans la rue avec l’espoir toujours déçu de rencontrer enfin une personne avec qui il puisse établir un contact vrai, réciproque.
Voici l’incipit du livre décrivant le réveil du narrateur :

« Quand je m’éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n’en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C’est inutile : comme les pages d’un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux.
En baissant la tête, je sens que ma barbe a poussé : elle pique mon cou.
La nuque chauffée, je reste sur le dos, les yeux ouverts, les draps jusqu’au menton pour que le lit ne se refroidisse pas.
Le plafond est taché d’humidité : il est si près du toit. Par endroits, il y a de l’air sous le papier-tenture. Mes meubles ressemblent à ceux des brocanteurs, sur les trottoirs. Le tuyau de mon poêle est bandé avec un chiffon, comme un genou. […]
Dès qu’il pleut, la chambre est froide. On croirait que personne n’y a couché. L’eau, qui glisse sur toute la largeur des carreaux, ronge le mastic et forme une flaque, par terre. »

                Bove nous parle de choses il est vrai sombres : la solitude humaine, la difficulté (voire l’impossibilité) à communiquer avec autrui, la décrépitude à venir de notre corps et la mort à venir, et les souffrances qui découlent des prises de conscience de ces différents maux. Mais comme Beckett, de qui il se rapproche le plus bien qu’il s’en différencie sur de nombreux points, notamment je pense le plus grand ancrage dans la réalité quotidienne tandis que les romans de Beckett confinent à un degré plus élevé d’abstraction poétique (rendant je pense Bove bien plus émouvant que l’auteur de Molloy), Bove aime à rendre son récit humoristique, à nous faire rire des sujets a priori les plus graves. Il y a à cet effet de nombreux détails croustillants qui nous font malgré tout rire du quotidien désargenté du narrateur : au sortir du lit, « je mets mes chaussures, sinon des allumettes se colleraient à la plante de mes pieds. […] Ma cuvette est si petite qu’en y plongeant les deux mains à la fois l’eau déborde. Mon savon ne mousse plus : il est si mince. […] Je mets mon chapeau. Les bords en sont gondolés par la pluie. […] Il ne faudrait pas que je m’éloignasse du miroir, car celui-ci est de mauvaise qualité. À distance, il déforme mon image. […] Avant de sortir, je jette un coup d’œil sur ma chambre. Mon lit est déjà froid. Quelques plumes sortent à demi de l’édredon. Il y a des trous pour les barreaux, dans les pieds de ma chaise. Les deux segments d’une table ronde pendent. […] J’endosse mon pardessus, assez difficilement, car la doublure des manches en est décousue.
Je mets mon livret militaire, ma clef, mon mouchoir sale qui craque quand je le déploie, dans la poche gauche. J’ai une épaule plus haute que l’autre : le poids de ces objets doit rabaisser celle-là.
La porte ne s’ouvre pas entièrement. Pour sortir je me boutonne et passe de biais. » (p. 20)

                Le narrateur est un homme trentenaire, à l’aspect physique repoussant et misérable, qui fait fuir les enfants (p. 19). Sa situation dans laquelle il touche une pension à titre d’invalide de guerre lui vaut la désapprobation de quelques voisins, qui voient d’un mauvais œil un homme sans emploi, qui de surcroît se lève tard. Il inspire également la méfiance : tous ces sentiments d’hostilité sont là encore pour la plupart du temps restitués par le biais de la description, la solitude et l’isolement du narrateur se faisant jour par les réactions qu’il suscite davantage que par une nomination directe des sentiments hostiles qu’il suscite.

« Souvent, je m’arrête devant une mercerie où les gamins du quartier achètent des amorces. […] Dès que la mercière me voit arriver, elle sort de sa boutique. Une odeur de jouets peints et de coton neuf l’accompagne. […] Je lui demande comment elle se porte. Ce serait trop impoli de ne pas me répondre ; aussi elle branle la tête. La porte qu’elle a laissée ouverte me fait comprendre qu’elle attend mon départ.
Un jour, j’ai soulevé le journal pour lire de petits caractères.
Elle m’a dit d’un ton mauvais :
-  Il coûte trois sous.
J’eus envie de lui apprendre que j’avais fait la guerre, que j’étais gravement blessé, que j’avais la médaille militaire, que je touchais une pension, mais je compris tout de suite que c’était inutile.
En partant, j’ai entendu la porte qui se refermait avec un bruit de garde-boue. (p. 26-27)

Suite à une aventure d’une nuit avec une serveuse sans attrait physique, Lucie Dunois, le narrateur constate que la relation n’ira guère plus loin, qu’il n’y a dans cette aventure aucune perspective future.

« Le lendemain matin, vers cinq heures, Lucie m’éveilla. Elle était déjà habillée. Je n’osais la regarder, car, à l’aube, je ne suis pas beau.
Dépêche-toi, Victor, il faut que je descende.
Quoique à demi endormi, je compris tout de suite qu’elle ne voulait pas me laisser seul dans sa chambre : elle n’avait pas confiance en moi. […] Depuis, quand je viens manger, elle me sert comme d’habitude, ni plus ni moins. » (p. 34-35)

                L’autre intérêt du roman est qu’à côté de toutes ces descriptions, d’une grande simplicité dans l’expression mais également d’une grande force de suggestion par leur précision, nous avons de manière très classique en littérature accès aux pensées du narrateur. L’émotion vient principalement du décalage saisissant qui existe entre les espoirs fous qu’il place en toutes les rencontres qu’il fait ou peut potentiellement faire, et la terrible réalité qui ne cesse de le décevoir. Ces espoirs insensés, résultat d’un état de solitude prolongé, sont à l’origine des grandes maladresses dont il fait preuve dans ses relations avec autrui, qui rendent d’autant plus touchant les souffrances liées à la solitude qu’endure le narrateur. Ce dernier croit bien faire, ou n’a pas conscience de l’interprétation que l’on peut faire de ses actions et paroles, comme lorsqu’il se met à guetter puis suivre la fille d’un bienfaiteur (Monsieur Lacaze) qui souhaitait lui donner un emploi. Les rêves insensés d’amitié et d’amour du narrateur ne restent qu’à leur état d’imagination, démenties systématiquement par la cruelle réalité de la vie sociale. Ces sauts dans l’imagination du narrateur constituent parfois un chapitre à part (plus souvent un bref intermède) qui vient couper le récit à proprement parler, qui se présente davantage comme une succession de rencontres, étalées sur un nombre plus ou moins grand de chapitres. Ces incursions ponctuelles de romanesque sont d’autant plus cruelles, mettent d’autant plus en lumière le manque absolu de romanesque de la vie du narrateur, jonchée elle d’espoirs déçus, de rencontres anodines et sans suite, d’êtres tout aussi pitoyables que le narrateur ou cherchant à l’escroquer.

« Je m’imagine que, malgré mes habits usés, les gens attablés, aux terrasses, me remarquent.
Une fois, une dame, assise devant une théière minuscule, m’a toisé.
Heureux, plein d’espoir, je suis revenu sur mes pas. Mais les consommateurs ont souri et le garçon m’a cherché des yeux.
Longtemps, je me suis souvenu de cette inconnue, de sa gorge, de ses seins. Sans aucun doute, je lui avais plu.
Dans mon lit, quand j’entendais sonner minuit, j’étais certain qu’elle pensait à moi.
Ah ! comme je voudrais être riche !
Le col de fourrure de mon pardessus provoquerait l’admiration, surtout dans les faubourgs. Mon veston serait ouvert. Une chaîne en or traverserait le gilet ; une chaîne d’argent relierait ma bourse à ma bretelle. Mon portefeuille se trouverait dans ma poche-revolver, comme celui des Américains. Un bracelet-montre m’obligerait à faire un geste élégant pour regarder l’heure… » (p. 27)

« En rentrant le soir, je lavai à l’eau froide, dans ma cuvette, mes chaussettes et mon mouchoir.
La nuit je m’éveillai tous les quarts d’heure, chaque fois avant la fin d’un rêve. Alors, je pensais à l’industriel. Dans mon imagination, il avait une fille que j’épousais ; il mourait en me léguant sa fortune. » (p. 87)

« Que je serais heureux s’il devenait mon ami ! Nous sortirions le soir. On mangerait ensemble. Quand l’argent me manquerait, il m’en prêterait et réciproquement, bien entendu. Je le présenterais à Lucie. L’existence est si triste lorsqu’on est seul et qu’on ne parle qu’à des gens qui vous sont indifférents. » (p. 41)

                Au gré de ses rencontres qui le déçoivent l’une après l’autre, le narrateur est réduit à l’attente, sans cesse repoussée, d’une rencontre qui le soulagera enfin véritablement de sa solitude. Faisant le constat renouvelé d’un échec, d’une déception, il projette dans un avenir indéterminé la rencontre décisive qui mettra fin à ses souffrances.

« Je veux croire qu’un jour je serai heureux, qu’un jour quelqu’un m’aimera. Mais il y a déjà si longtemps que je compte sur l’avenir ! » (p. 125)

« Lorsque je sors de chez moi, je compte toujours sur un événement qui bouleversera ma vie. Je l’attends jusqu’à mon retour. C’est pourquoi je ne reste jamais dans ma chambre.
Malheureusement, cet événement ne s’est jamais produit. » (p. 84)


                Mes amis, comme je l’ai déjà dit en introduction de ce billet, est un des textes les plus émouvants sur la solitude humaine et les souffrances qui en résultent. Par ces descriptions si simples et pourtant si justes, si vraies, ce livre touche en plein cœur, nous fait ressentir une vive compassion envers des souffrances qui ont été et sont le lot de tant de personnes aujourd’hui. Les rêves fous de Victor Bâton sont sans doute chargés d’une pointe aiguë d’ironie dans le même temps lorsque l’on constate leur cruel démenti, mais elles renforcent l’empathie que l’on ressent vis-à-vis d’un homme à la fois conscient et lucide de sa condition solitaire mais qui renferme en lui une grande réserve d’amour et d’amitié qui ne trouve cependant pas de destinataire.

« Je cherche un ami. Je crois que je ne le trouverai jamais. » (p. 69)

« J’avais un mal de tête violent. Je songeai à ma vie triste, sans amis, sans argent. Je ne demandais qu’à aimer, qu’à être comme tout le monde. Ce n’était pourtant pas grand-chose.
Puis, subitement, j’éclatai en sanglots.
Bientôt, je m’aperçus que je me forçais à pleurer.
Je me levai. Les larmes séchèrent sur mes joues.
J’eus la sensation désagréable qu’on éprouve quand on s’est lavé la figure et qu’on ne se l’est pas essuyée. » (p. 114)

« Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté.
J’étais, dans cette maison d’ouvrier, le fou, qu’au fond, tous auraient voulu être. J’étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J’étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable.
On ne m’a pas pardonné d’être libre et de ne point redouter la misère. » (p. 123)

« Vraiment, je n’ai pas de chance. Personne ne s’intéresse à moi. On me considère comme un fou. Pourtant, je suis bon, je suis généreux.
Henri Billard était un goujat. Jamais il ne me rendrait les cinquante francs. C’est toujours ainsi que le monde vous récompense.
J’étais triste et furieux. L’impression que ma vie entière s’écoulerait dans la solitude et la pauvreté augmentait mon désespoir. » (p. 62)

« Un nuage cacha le soleil. La rue tiède devint grise. Les mouches cessèrent de briller.
Je me sentis triste.
Tout à l’heure, j’étais parti vers l’inconnu avec l’illusion d’être un vagabond, libre et heureux. Maintenant, à cause d’un nuage, tout était fini. » (p. 60) 

mercredi 22 février 2017

Top 100 films

    Pour établir cette liste, je n’ai retenu qu’un critère : celui d’avoir vu chaque film mentionné au moins deux fois, couplé à l’envie (à cet instant T) de les revisiter encore à l’avenir. Ainsi certains films, que j’ai récemment découverts, auraient pu figurer sur cette liste, mais j’attends de les revoir et d’avoir un certain recul pour mieux les juger.
Inévitablement, les goûts se modifiant au fil du temps, un film adoré peut faire l’objet d’un enthousiasme plus modéré à la revoyure tandis qu’à l’inverse, un film jugé moyen voire carrément ennuyeux/détestable peut être considérablement réévalué à la hausse, seconde chance accordée, non par plaisir masochiste, mais bien souvent au bénéfice d’une critique généreuse et passionnée qui vous persuade de lui donner une nouvelle chance. C’est dans ces redécouvertes miraculeuses, à l’initiative on peut dire d’autrui, que l’on mesure le mieux le prix des critiques enthousiastes, passionnées, plus ou moins érudites, écrites par des professionnels ou amateurs de cinéma.

Pour ne prendre qu’un exemple d’un tel renversement d’opinion, je citerai La Dolce Vita de Fellini, qui m’a littéralement assommé à la première vision (j’avais également l’excuse d’en être à mes débuts en termes de cinéphilie) mais qui figure désormais parmi mes dix films préférés. Pour cette si belle redécouverte, ma gratitude va à la belle critique que Roger Ebert en a écrite. À l’opposé, je fus à une époque un grand fan de Billy Wilder mais cela fait plusieurs années que je n’ai pas revu un de ses films et n’en ressent pas non plus l’envie.

À cette heure, mon film préféré est Yi Yi d’Edward Yang. Je n’ai cessé de l’aimer davantage lors de mes quatre premières visions, et je continue de le voir entre une et deux fois par an (voir la critique sur le blog Newstrum). Juste derrière, la seconde place revient aux Lumières de la ville de Chaplin, le film que j’ai le plus visionné à ce jour, grâce à sa courte durée qui se prête plus aisément à des visionnages multiples (voir la critique sur le blog Zerkalo). Enfin, je terminerai cette note en évoquant Kenji Mizoguchi, mon réalisateur préféré, que je revisite moins souvent que la plupart des autres réalisateurs car ses films sont très éprouvants tant les souffrances humaines qu’il dépeint sont terribles (et en même temps sublimes, grâce à cette distance sereine et contemplative qui caractérise son cinéma). La vision de L’Intendant Sansho, le premier film de Mizoguchi que j’ai vu, sans rien connaître du sujet du film, reste à ce jour le plus grand choc cinématographique que j’ai vécu, un film qui, objectivement, me semble le plus important réalisé de l’histoire du cinéma. (voir la critique de Kenji1 et les 6 essais de Lee Price).

Cette liste n’étant qu’une photographie à un instant T, non pas un classement définitif (d'autant plus qu'il reste évidemment certains films que je n'ai pas encore vus, tels Le Héros sacrilège de Mizoguchi ou le Dersou Ouzala de Kurosawa et bien d'autres encore), je compte y revenir tous les deux/trois ans pour y apporter certaines modifications.
Voici la liste, classée par ordre chronologique. Bonne lecture !


  1. The Kid (Charlie Chaplin, 1921)
  2. La Ruée vers l’or (Charlie Chaplin, 1925)
  3. Faust (Friedrich Wilhelm Murnau, 1926)
  4. L’Intruse (Friedrich Wilhelm Murnau, 1930)
  5. Les Lumières de la ville (Charlie Chaplin, 1931)
  6. Plumes de cheval (Marx Brothers, 1932)
  7. New York-Miami (Frank Capra, 1934)
  8. Les 39 Marches (Alfred Hitchcock, 1935)
  9. Les Temps modernes (Charlie Chaplin, 1936)
  10. La Grande Illusion (Jean Renoir, 1937) 
  1. La Règle du jeu (Jean Renoir, 1939)
  2. Rome, ville ouverte (Roberto Rossellini, 1945)
  3. La Poursuite infernale (John Ford, 1946)
  4. Les Enchaînés (Alfred Hitchcock, 1946)
  5. Allemagne année zéro (Roberto Rossellini, 1948)
  6. Été précoce (Yasujiro Ozu, 1951)
  7. Le Fleuve (Jean Renoir, 1951)
  8. La Vie d’O’Haru (Kenji Mizoguchi, 1952)
  9. Europe 51 (Roberto Rossellini, 1952)
  10. Les Contes de la lune vague après la pluie (Kenji Mizoguchi, 1953) 
  1. Voyage à Tokyo (Yasujiro Ozu, 1953)
  2. Les Vacances de monsieur Hulot (Jacques Tati, 1953)
  3. Fenêtre sur cour (Alfred Hitchcock, 1954)
  4. Les Sept Samouraïs (Akira Kurosawa, 1954)
  5. Les Amants crucifiés (Kenji Mizoguchi, 1954)
  6. L’Intendant Sansho (Kenji Mizoguchi, 1954)
  7. Voyage en Italie (Roberto Rossellini, 1954)
  8. Le Secret magnifique (Douglas Sirk, 1954)
  9. Femmes entre elles (Michelangelo Antonioni, 1955)
  10. Ordet (Carl Theodor Dreyer, 1955) 
  1. La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955)
  2. L’Impératrice Yang Kwei-Fei (Kenji Mizoguchi, 1955)
  3. La Complainte du sentier (Satyajit Ray, 1955)
  4. Tout ce que le ciel permet (Douglas Sirk, 1955)
  5. Un Condamné à mort s’est échappé (Robert Bresson, 1956)
  6. La Rue de la honte (Kenji Mizoguchi, 1956)
  7. Les Fraises sauvages (Ingmar Bergman, 1957)
  8. Elle et lui (Leo McCarey, 1957)
  9. Sueurs froides (Alfred Hitchcock, 1958)
  10. La Forteresse cachée (Akira Kurosawa, 1958) 
  1. Les Amants (Louis Malle, 1958)
  2. Pickpocket (Robert Bresson, 1959)
  3. Rio Bravo (Howard Hawks, 1959)
  4. La Mort aux trousses (Alfred Hitchcock, 1959)
  5. L’Avventura (Michelangelo Antonioni, 1960)
  6. La Dolce Vita (Federico Fellini, 1960)
  7. Les Salauds dorment en paix (Akira Kurosawa, 1960)
  8. Fin d’automne (Yasujiro Ozu, 1960)
  9. La Notte (Michelangelo Antonioni, 1961)
  10. L’Eclisse (Michelangelo Antonioni, 1962) 
  1. Le Goût du saké (Yasujiro Ozu, 1962)
  2. Les Communiants (Ingmar Bergman, 1963)
  3. Gertrud (Carl Theodor Dreyer, 1964)
  4. Charulata (Satyajit Ray, 1964)
  5. Barberousse (Akira Kurosawa, 1965)
  6. Au hasard Balthazar (Robert Bresson, 1966)
  7. Andréï Roublev (Andreï Tarkovski, 1966)
  8. Mouchette (Robert Bresson, 1967)
  9. Playtime (Jacques Tati, 1967)
  10. Ma nuit chez Maud (Éric Rohmer, 1969) 
  1. Dodes’kaden (Akira Kurosawa, 1970)
  2. McCabe & Mrs. Miller (Robert Altman, 1971)
  3. Cris et Chuchotements (Ingmar Bergman, 1972)
  4. Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972)
  5. L'Énigme de Kaspar Hauser (Werner Herzog, 1974)
  6. Profession : reporter (Michelangelo Antonioni, 1975)
  7. Opening Night (John Cassavetes, 1977)
  8. Sonate d'automne (Ingmar Bergman, 1978)
  9. Les Moissons du ciel (Terrence Malick, 1978)
  10. La Porte du paradis (Michael Cimino, 1980) 
  1. La Femme de l’aviateur (Éric Rohmer, 1981)
  2. L’Argent (Robert Bresson, 1983)
  3. Il était une fois en Amérique (Sergio Leone, 1984)
  4. Blue Velvet (David Lynch, 1986)
  5. Le Rayon vert (Éric Rohmer, 1986)
  6. Le Terroriste (Edward Yang, 1986)
  7. L’Ami de mon amie (Éric Rohmer, 1987)
  8. Mon Voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1988)
  9. Total Recall (Paul Verhoeven, 1990)
  10. A Brighter Summer Day (Edward Yang, 1991) 
  1. Conte d’hiver (Éric Rohmer, 1992)
  2. Chungking Express (Wong Kar-Waï, 1994)
  3. Before Sunrise (Richard Linklater, 1995)
  4. Showgirls (Paul Verhoeven, 1995)
  5. The Yards (James Gray, 2000)
  6. In the Mood for Love (Wong Kar-Waï, 2000)
  7. La Ligne rouge (Terrence Malick, 2000)
  8. Yi Yi (Edward Yang, 2000)
  9. The Barber : l’homme qui n’était pas là (Coen Brothers, 2001)
  10. Mulholland Dr. (David Lynch, 2001) 
  1. 2046 (Wong Kar-Waï, 2004)
  2. Before Sunset (Richard Linklater, 2004)
  3. Le Nouveau Monde (Terrence Malick, 2005)
  4. Children of Men (Alfonso Cuarón, 2006)
  5. Le Labyrinthe de Pan (Guillermo Del Toro, 2006)
  6. Black Book (Paul Verhoeven, 2006)
  7. Another Year (Mike Leigh, 2010)
  8. Haewon et les hommes (Hong Sang-soo, 2013)
  9. Mad Max : Fury Road (George Miller, 2015)
  10. Un jour avec, un jour sans (Hong Sang-soo, 2015)