"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

dimanche 16 juillet 2017

Histoire de Rasselas prince d'Abyssinie, Samuel Johnson

Quatrième de couverture :


« Vous dont l’esprit crédule s’abandonne volontiers aux jeux de l’imagination, et poursuit avec ardeur le fantôme de l’espérance ; vous qui vous persuadez que le temps accomplira les projets que forme la jeunesse… [et qui comptez que demain pourvoiera à ce qui manque aujourd’hui] »
Ainsi commencent les aventures de Rasselas, prince d’Abyssinie, qui, en compagnie d’Imlac, abandonne le magnifique et idéal palais du bonheur pour s’enfoncer dans les vallées tourmentées de la vie et y découvrir le monde, la jeunesse dissipée du Caire, les menteurs et les hypocrites, pour y débattre du mariage, de la grandeur et de la solitude, visiter les Pyramides, voir la belle Pekuah enlevée et rançonnée par des Arabes, rencontrer un astronome fou et descendre dans les catacombes.
Ce conte sur lequel soufflent les parfums orientaux et les vents brûlants du désert, écrit dans la plus pure et la plus belle langue par le maître incontesté des lettres anglaises, Samuel Johnson, entraîne son lecteur à travers les plus importantes scènes de la vie humaine dans une réflexion empreinte de pessimisme qui n’est pas sans rappeler le Candide de Voltaire, écrit à la même époque et auquel il a été très souvent comparé.
Cette utopie à rebours, œuvre de moraliste, est l’un des textes les plus intéressants de la littérature des Lumières.



« La vie humaine est partout un état dans lequel il y a beaucoup de souffrances et peu de joies. »


                Une des rares œuvres de fiction de Samuel Johnson, souvent considéré comme le plus grand critique littéraire anglais, cette Histoire de Rasselas est un condensé de philosophie, mais rapporté sur un mode plaisant, léger, ludique, qui n’en exclut pas toutefois la grande sagesse, dans la lignée de la tradition du conte philosophique. Pour illustrer mon propos, imaginez un mélange, un condensé simultané des philosophies de Schopenhauer, Leopardi et de Montaigne (qui sont soit dit en passant mes trois « philosophes » préférés si l’on peut attacher cette étiquette aux deux derniers) et vous aurez un aperçu des « idées » philosophiques qui jalonnent ce bijou d’intelligence, d’humour et de sagesse. La comparaison avec Candide, livre que j’ai apprécié lorsque je l’ai lu il y a de cela maintenant une dizaine d’années, est certes naturelle, mais je trouve ce Rasselas bien au-dessus du conte philosophique de Voltaire. Rasselas dénonce lui aussi nombre des absurdités humaines, mais il le fait à un niveau qui nous touche bien plus directement que Candide, et pour cette raison, le conte de Johnson m’a beaucoup plus marqué et impressionné.

                Rasselas aborde une multitude de questions essentielles sur la vie humaine, sans non plus s’y attarder avec pesanteur et avec un didactisme lassant. Je suis moi-même un paresseux en matière de lectures philosophiques et les traités de philosophie pesants, épais, mais surtout écrits dans une langue inutilement complexe, et de surcroît déconnectés des préoccupations individuelles, me rasent rapidement. Schopenhauer disait avec justesse que le bon penseur était celui qui s’exprimait clairement, dans la lignée du célèbre mot de Boileau. Ce livre de Johnson s’inscrit pleinement dans cette logique, avec cette liberté de ton qui n’est pas sans rappeler indirectement le style d’écriture de Montaigne qui, malgré les trois impressionnants volumes de ses Essais, se lit très facilement. Un autre trait qu’il partage avec l’essayiste français est ce scepticisme, ce doute permanent, cette vision selon laquelle les choses ne peuvent jamais être définitives, qu’on ne pourrait que dans de très rares cas dire que la solution à tel problème donné est celle-ci, excluant une autre. Autrement dit, la recherche de la vérité, sur un sujet ou un autre, n’admet pas de solution définitive, tout au plus peut-on constater, réfléchir sur les différents aspects et facettes que présente ce problème. Pour prendre un exemple qui illustrera mon propos, prenons le cas du mariage, discuté entre le prince et sa sœur, Nekayah, débat dans lequel ils discutent des avantages et inconvénients du mariage et du célibat.

« Les discordes domestiques […] ne sont pas inévitablement et fatalement nécessaires, mais cependant elles sont difficiles à éviter. On voit rarement toute une famille vertueuse ; le bon ne peut s’accorder avec le méchant, et les méchants entre eux s’accordent beaucoup moins encore ; les vertueux mêmes sont quelquefois d’opinions diverses, quand leurs vertus sont dissemblables et poussées à l’extrême. […] Quelques maris sont impérieux, quelques épouses sont perverses ; et, comme il est toujours plus aisé de faire le mal que de faire le bien, la sagesse ou la vertu de l’un peut rarement en rendre beaucoup heureux, tandis que la folie ou les vices de l’autre peuvent souvent en faire beaucoup de misérables.

« Si tel est, dit le Prince, l’effet général du mariage, je considérerai dorénavant comme dangereux de joindre ma destinée à celle d’une autre personne, de peur de me trouver malheureux par la faute d’autrui.

« J’en ai trouvé beaucoup, dit la Princesse, qui pour cette raison vivent dans le célibat, mais je ne me suis pas aperçue que leur prudence doive exciter l’envie. Leur vie passe comme un songe, sans amitié, sans affection, ne sachant comment remplir le jour pour lequel ils n’ont point d’occupations, ils le passent au milieu de plaisirs vicieux ou d’amusements enfantins. Ils agissent comme des êtres convaincus de leur propre infériorité, et cette conviction remplit leur esprit de rancune, et leur bouche de médisance. Ils sont bourrus au logis, malveillants hors de chez eux, et comme des créatures proscrites par la nature, ils se font un devoir et un plaisir de troubler cette société qui leur refuse ces privilèges. Vivre sans ressentir ou causer de sympathie, être heureux sans ajouter à la félicité d’autrui, ou être affligé sans goûter le baume de la pitié, c’est vivre dans une situation plus obscure que celle d’un solitaire ; ce n’est pas être retiré, mais être exclu de la société. Le mariage offre bien des peines, mais le célibat n’offre point de plaisirs.

« Que faire donc ? dit Rasselas ; plus nous avançons dans nos recherches, moins nous en atteignons le but. (p. 92-94)


         Contrairement à Candide qui se voit chassé contre son gré du château idyllique dans lequel il vivait, le prince Rasselas décide de quitter la « Vallée heureuse » dans laquelle il vit, non par la contrainte, mais de son plein gré. Cette vallée dispose pourtant de tout ce qui a priori devrait assurer le bonheur humain, une sorte d’Éden terrestre où la nourriture, les biens, abondent, un endroit où le moindre désir que puisse avoir quiconque se trouve sur-le-champ satisfait. Mais c’est précisément là que le bât blesse : Rasselas s’ennuie, ne désire plus rien (puisque ses moindres désirs sont satisfaits), et fomente rapidement le plan de s’évader de la Vallée réputée pour son difficile accès (qui la protège ainsi du monde extérieur) et par conséquent également pour en sortir.

« Mais possédant tout ce que je puis souhaiter, les jours sont pour moi toujours les mêmes, les heures se ressemblent toutes parfaitement ; excepté cependant, que la dernière me paraît encore plus ennuyeuse que celle qui l’a précédée. Que votre expérience [Rasselas s’adresse à son ami et futur guide Imlac, qui vit dans la Vallée heureuse, mais qui a connu auparavant le monde extérieur] m’apprenne à trouver maintenant les jours aussi courts que ceux de mon enfance, quand la nature était encore dans sa fraîcheur et m’offrait à chaque pas des objets toujours nouveaux. J’ai déjà trop joui ; donnez-moi quelque chose à désirer. » (p. 31)

« Quelle est, disait-il, la différence qu’il y a entre l’homme et tout le reste de la création animale ? Chacun de ces animaux errant autour de moi a les mêmes besoins corporels que ceux que j’éprouve moi-même […] Comme lui j’ai faim et soif, mais quand ces besoins sont satisfaits, je ne puis comme lui prendre du repos ; j’éprouve les mêmes besoins que lui, mais je ne peux entièrement, comme lui, les satisfaire. Les heures intermédiaires sont pour moi tristes et ennuyeuses ; il me tarde que l’appétit me revienne, pour pouvoir de nouveau occuper mon attention. L’oiseau bequette la baie ou le froment et s’envole vers le bosquet ; là, heureux en apparence, il passe sa vie à moduler une série de notes uniformes. Moi, je puis aussi entendre le joueur de luth et le chanteur, mais l’air qui me plaisait hier, aujourd’hui  m’ennuie, et demain me paraîtra insupportable. […]L’homme possède assurément, ou quelque sentiment secret qu’il ne peut satisfaire en ces lieux, ou quelque désir détaché des sens, qu’il faut qu’il contente avant de pouvoir être heureux. « Heureuses créatures, vous ne m’enviez pas la promenade que, fatigué de moi-même, je viens de faire au milieu de vous ; paisibles êtres ! je n’envie point la félicité dont vous jouissez, car elle n’est pas la félicité de l’homme. J’éprouve beaucoup de chagrins dont vous êtes exempts ; si je ne souffre pas de peines présentes, mon esprit en cherche dans l’avenir ; de douloureux souvenirs me font quelquefois tressaillir, e tje frémis souvent des maux que je prévois : sans doute la Providence équitable a contrebalancé en moi ces souffrances qui me sont particulières, par des plaisirs qui me sont aussi particuliers. 
Ces réflexions occupaient le prince durant son retour ; il les exprimait d’une voix plaintive, mais non sans paraître content de sa propre perspicacité, et soulagé de ses chagrins, autant par l’effusion de ces sentiments de délicatesse que par l’éloquence avec laquelle il les exprimait. » (p. 28)


Ces deux passages ci-dessus se rapprochent beaucoup de la philosophie de Leopardi, centrée sur la perpétuelle insatisfaction de l’homme, les angoisses liées à l’ennui, telle qu’on peut le lire dans son poème « Chant nocturne d’un berger errant de l’Asie » extrait de ses Chants :

O mon troupeau qui reposes, ô bienheureux
Qui ne sais pas, je crois, ta misère,
Quelle envie je te porte !
Non seulement d’aller
Presque libre de peine,
Car privations, angoisses et maux,
Tu les oublies aussitôt,
Mais surtout de n’éprouver jamais l’ennui.
Quand tu reposes à l’ombre, sur les herbes,
Tu es paisible et content ;
Et tu consumes ainsi
Sans dégoût de longs jours de l’année.
Mais moi, quand je m’étends à l’ombre, sur les herbes,
Un ennui vient m’encombrer
L’esprit, comme une pointe me brûle,
Si bien que, reposant, je ne puis davantage
Trouver demeure ou paix.
Pourtant de rien je n’ai désir,
Ni jusqu’ici de raison de pleurer.


           Un autre aspect essentiel de la philosophie leopardienne, reprise dans Rasselas, est la nécessité pour l’homme de garder des illusions, pour mieux supporter sa condition. Imlac, qui est le véritable sage du conte, au contraire du contre-guide qu’est Pangloss dans Candide, est celui qui non seulement accompagne et permet l’évasion de Rasselas, accompagné de sa sœur Nekayah (qui lui fera le même aveu de l’ennui qu’elle ressent dans la Vallée heureuse), elle-même accompagnée de sa favorite, Pekuah, mais aussi celui qui alors que le conte se conclut, se garde bien de détromper les illusions que gardent encore les héros. Le conte avait pour titre alternatif Le Choix de vie, et il est régulièrement question, au fil des pérégrinations de nos héros, du « choix d’un genre de vie », ou pour parler plus directement, d’une occupation, d’une profession, d’un but dans la vie. Le dernier chapitre qui clôt le livre, se termine par une joyeuse boutade qui ne conclut rien (le chapitre est justement intitulé « Conclusion qui ne conclut rien), qui se rit des projets fomentés par les trois héros.

« La Princesse pensait que la science était préférable à toutes les autres choses de ce bas monde ; elle désirait apprendre d’abord toutes les sciences et fonder ensuite un collège de femmes savantes qu’elle présiderait, afin que, conversant avec la vieillesse et enseignant la jeunesse, elle pût diviser son temps entre l’acquisition et la communication de la sagesse, et créer, pour la génération suivante, des modèles de prudence et des exemples de piété.
           Le Prince souhaitait avoir un petit royaume dans lequel il pût lui-même administrer la justice et voir de ses propres yeux toutes les parties de son gouvernement ; mais il ne put jamais fixer les limites de ses possessions et ajoutait toujours au nombre de ses sujets.
Imlac et l’astronome se contentaient de se laisser aller au fleuve de la vie, sans tendre à aucun port particulier.
Ils savaient bien que, de tous ces projets qu’ils avaient formés, aucun ne pouvait être exécuté. Ils délibérèrent quelque temps sur ce qu’ils avaient à faire, et résolurent que, quand l’inondation cesserait, ils retourneraient en Abyssinie. » (p. 161)


       Il serait toutefois réducteur de conclure au regard de ces passages à un nihilisme qui tournerait en dérision et se moquerait de tout en prônant la sagesse de ne rien faire. Cette conclusion n’est pas, de ce que j’ai compris, le mot final de Johnson et ne doit être vu que comme une amusante boutade. Ce serait contrevenir à l’esprit de refus de simplification des problèmes humains qui disposeraient d’une telle solution, commode et définitive. C’est sur ce point que Johnson rejoint un aspect de la philosophie de Schopenhauer, qui malgré leur perception commune de l’absurdité et de l’inutilité des activités humaines, voient toutefois ces dernières comme indispensables à la vie humaine.

«[…] quand les scrupules vous importunent, puisque dans d’autres moments vous en reconnaissez l’inutilité, ne vous arrêtez pas à les commenter, mais volez à une occupation quelconque […] et ayez toujours présent à la pensée que vous n’êtes qu’un atome de la masse de l’humanité et que vous n’avez ni vertus ni vices tels que vous dussiez être distinguée pour des faveurs ou des afflictions surnaturelles. » (p. 152)


      La préconisation de l’activité n’est cependant pas aussi simple : celle-ci ne doit pas être grossière, sous peine de dégoûter et de lasser rapidement, mais aussi ne pas être accaparante au point de basculer dans un état de folie plus ou moins avancé (c'est ce qui arrive à l'astronome qui croit, à force d'être enfermé dans ses études, que le lever et le coucher du soleil dépendent de son travail). Dans un épisode du conte, le prince se mêle à la jeunesse égyptienne qu’il envie par son côté toujours heureux en apparence pour observer leurs occupations. Dans un autre épisode, la même situation se reproduit lorsque Pekuah fait le récit de sa captivité, dont l'observation des activités des courtisanes reclues d'un grand seigneur.

« […] tous lui paraissaient également heureux. Dans quelque société qu’il allât, il rencontrait bonté et gaieté, entendait la chanson joyeuse et les éclats de gens exempts d’inquiétudes. Il commença à croire qu’une abondance universelle régnait sur la terre, qu’on ne refusait rien au besoin ou au mérite, que chaque main donnait avec profusion, et que la bienveillance était le guide de tous les cœurs ; « et qui donc, disait-il, laisserait-on dans le malheur ? »
Imlac, ne voulant pas détruire l’espoir de l’inexpérience, le laissait dans cette agréable erreur, jusqu’à ce qu’un jour, après quelques moments de silence, le Prince lui dit : « Je ne sais pourquoi je suis plus malheureux qu’aucun de nos amis. Je les vois toujours joyeux, tandis que mon esprit est inquiet et sans repos. Les plaisirs que je parais goûter le plus ne me contentent point. Je vis au milieu de gens enjoués, moins pour jouir de leur compagnie que pour me fuir moi-même ; et pour cacher ma tristesse, je ne suis que bruyant. »
« Tout homme, dit Imlac, peut, en examinant ses sentiments, juger de ceux des autres ; quand vous apercevrez que votre gaieté est forcée, cela peut justement vous induire à supposer que celle de vos compagnons n’est pas sincère. L’envie est ordinairement réciproque. Nous sommes longtemps à nous convaincre que l’on ne peut trouver le bonheur, et chacun croit que tous les autres le possèdent, pour conserver l’espoir de pouvoir le posséder soi-même. […] cependant, soyez-en persuadé, il n’y en avait pas un qui ne redoutât le moment où la solitude le livrerait à la tyrannie de la réflexion. » […]
«  La jeunesse, s’écriait [le Prince], est le temps de la gaieté : je vais me joindre à ces jeunes gens dont le seul soin est de contenter leurs désirs, et de passer leur temps dans des amusements continuels. »
Il fut promptement admis dans ce genre de société ; mais il en revint quelques jours après fatigué et dégoûté. Leur joie était sans motif ; l’esprit n’avait aucune part dans leurs plaisirs, qui étaient grossiers et sensuels ; leur conduite était à la fois basse et dissolue ; ils se moquaient de l’ordre et des lois, mais ils étaient effrayés à l’idée de l’autorité, et l’œil de la sagesse les confondait.
Le Prince s’aperçut bientôt qu’il ne pouvait être heureux dans un genre de vie qu’il méprisait. Il pensait qu’un être raisonnable ne devait point agir sans motif, et être gai ou triste par hasard. « Le bonheur, disait-il, doit être quelque chose de solide et de permanent, sans crainte ni incertitude. »
Mais ces jeunes compagnons avaient tellement mérité ces égards […] qu’il ne pouvait les quitter sans les prévenir […]
« […] L’homme dans les premières années de sa vie doit se pourvoir pour les dernières. Considérons que la jeunesse est de peu de durée, et que dans un âge plus mûr, quand cesseront les enchantements de l’imagination et que les agréables chimères ne danseront plus autour de nous, il ne nous restera pour toute consolation que l’estime des gens sages et la facilité de faire le bien. […] vivons comme des hommes qui seront vieux un jour, pour lesquels les maux les plus terribles seraient de compter leurs années par des sottises, et de ne se ressouvenir de la brillante santé de la jeunesse que par les maladies, suites de leurs excès. »
Ils se regardèrent l’un l’autre en silence pendant quelques instants, et enfin le congédièrent par un chorus général de rires prolongés. » (p. 70-74) 


« Les distractions de ces femmes […] n’étaient que des jeux enfantins, incapables de captiver l’attention d’un esprit accoutumé à des occupations plus sérieuses. Je pouvais partager les amusements qui leur plaisaient le plus en usant de ma seule faculté sensitive, tandis que mes facultés intellectuelles étaient toutes dirigées vers le Caire. Elles couraient de chambre en chambre, comme l’oiseau dans sa cage sautille de fil en fil. Elles dansaient pour le seul plaisir de se mouvoir, comme l’agneau bondit dans la prairie. Tantôt l’une d’elle feignait de s’être blessée, afin d’effrayer ses compagnes, tantôt elle se cachait pour que les autres la cherchassent. Elles passaient une partie de leur temps à suivre des yeux les progrès que faisaient des corps légers flottant sur le fleuve et à remarquer les différentes formes sous lesquelles les nuages s’étendaient dans les cieux. […] Si c’eût été un plaisir pour moi d’entendre les plaintes de chacune d’elle contre les autres, j’aurais eu souvent de longs récits à écouter ; mais les motifs de leur animosité étaient si frivoles que je ne pouvais entendre leur discours jusqu’à la fin. » (p. 129-130)


       Pour Schopenhauer, c’est une consolation relative d’être en mesure d’apprendre et de jouir de plaisirs intellectuels ou artistiques, puisqu’elle satisfait au besoin de savoir et d’apprendre, mais surtout délassent de notre ennui.

« La science est certainement une source de plaisirs, ainsi que le prouve le désir naturel qu’ont les hommes d’étendre leurs idées. L’ignorance est une pure privation qui ne peut rien produire, c’est un vide dans lequel l’âme gît inactive et s’engourdit faute d’attraction. Sans savoir pourquoi, nous avons du plaisir à apprendre, tandis qu’oublier nous cause de la peine. C’est ce qui me porte à conclure que si rien ne contrecarre la conséquence naturelle du savoir, on devient plus heureux, à mesure que l’esprit s’ouvre à une plus grande carrière (p. 55)


         Le savoir est néanmoins inutile, impossible source de consolation face aux malheurs inévitables qui frapperont l’être humain. C’est là que réside principalement la sagesse du livre, qui se refuse lui-même toute prétention à la consolation, toute prétention à se présenter comme un vade-mecum apportant une réponse, un mode de vie qui nous préserverait du malheur. Tout au plus le livre se présente-t-il comme une sorte d’essai à la Montaigne, abordant une multitude de sujets au gré de la fantaisie de l’auteur, qui l’avait d’ailleurs écrit dans cet esprit, sans même selon la légende toute relecture, avec une volonté, malgré les sujets graves abordés, d’égayer son lecteur, avec un ton primesautier souvent ironique. Le prince, lors d’un épisode, rencontre en effet un philosophe qui l’impressionne par son savoir et sa rhétorique. Mais tout ce savoir ne lui sera d’aucun secours pour lui-même lorsque sa fille mourra et que le philosophe balaie ses propres belles phrases qu’il avait prononcées sur la prétendue sagesse à prendre stoïquement les malheurs humains qui nous frappent.

« Ne soyez pas si prompt, dit Imlac, à croire et admirer les professeurs de morale : ils parlent comme des anges, mais ils vivent comme des hommes.
[…] Rasselas trouva le philosophe, les yeux humides, le visage pâle, dans une chambre où le jour n’entrait qu’à demi : « Monsieur, dit-il, vous venez dans un moment où toute consolation humaine est inutile ; ce que je souffre est sans remède, ce que j’ai perdu ne peut m’être rendu. Ma fille, ma fille unique, dont la tendresse promettait de charmer mes vieux jours, mourut d’une fièvre la nuit dernière. Mes projets, mes résolutions, mes espérances, sont déçus : je suis maintenant un être abandonnée, détaché de la société. »
« Monsieur, dit le Prince, la mort est un événement dont le sage ne peut être surpris : nous savons qu’elle est toujours auprès de nous et nous devrions conséquemment toujours l’attendre. – Jeune homme, répondit le philosophe, vous parlez comme celui qui n’a jamais ressenti les angoisses de la séparation. – Avez-vous donc oublié les préceptes que vous recommandiez si fortement ? La sagesse n’a-t-elle pas la force d’armer le cœur contre les calamités ? Considérez que les choses extérieures sont naturellement variables, mais que la vérité et la raison ne changent jamais. – Quelles consolations peuvent m’offrir la vérité et la raison […], de quelle utilité me sont-elles maintenant, si ce n’est pour me dire que ma fille ne me sera point rendue ? »
Le Prince, qui avait trop d’humanité pour insulter au malheur en le blâmant, s’en alla, convaincu du vide des phrases de la rhétorique, et du peu d’efficacité des périodes polies et des sentences étudiées. » (p. 76-77)


                Si Rasselas est à mes yeux un livre si brillant sur la sagesse, c’est parce qu’il ne prétend nullement nous livrer des préceptes qui nous consoleraient, nous permettraient de mieux vivre. Johnson est conscient, comme les philosophes avec qui je l’ai comparé, que la philosophie est impuissante face aux calamités humaines, qu’aucune consolation n’est à chercher de ce côté. Il se contente, comme Montaigne, de représenter les diverses facettes des problèmes liés à la condition humaine, sur des aspects divers comme le bonheur, la vie en société, notre appréhension de la folie, de la mort, de la perte de nos êtres proches, etc. autant de thèmes qui font écho à l’expérience et aux préoccupations de chacun. Ce livre est toutefois remarquable qu’en dépit de ces thématiques, il est extrêmement plaisant à lire, refusant de se prendre outre mesure au sérieux, se moquant du savoir en lui-même, pointant les faiblesses et illusions humaines, non pas pour les dénoncer mais pour constater leur permanence, pour les relativiser, voire même en souligner la nécessité.
Imlac est le représentant déformé de Johnson qui, après s’être installé dans la Vallée heureuse après une vie de tumultes dans le monde extérieur, accepte de servir de guide pour le prince et la princesse, par ennui, puis de retourner dans cette vallée pour y trouver du repos après les nombreuses péripéties de nos héros, donnant l’impression qu’il n’y a eu nulle évolution depuis le début du roman. Johnson termine son roman sur une boutade, un éloge de la paresse, du repos, lui qui se distingue pourtant pour avoir été un des hommes les plus actifs de son temps (ayant rédigé le fameux A Dictionary of the English Language à lui tout seul), mais qui se plaignait en permanence de sa tendance à la paresse, à l’oisiveté…



Voici d’autres passages remarquables du livre :

« As-tu enfin trouvé le bonheur ? dit Rasselas [à Imlac au début du roman, sur la retraite qu’il a choisie en Abyssinie] Parle-moi avec franchise, es-tu content de ta condition ? ou plutôt ne désires-tu pas reprendre le cours de tes voyages et de tes recherches ? Tous les habitants de cette vallée vantent leur sort et, à la visite annuelle de l’Empereur, ils en invitent d’autres à partager leur félicité.
                « Grand Prince, dit Imlac, […] je ne connais pas un seul de vos gens qui ne déplore l’heure à laquelle il est entré dans cette retraite. Je suis moins à plaindre qu’eux, parce que j’ai l’esprit rempli de mille images que je puis varier et combiner à loisir. Je peux égayer ma solitude, en étudiant de nouveau ce qui commence déjà à s’effacer de ma mémoire […] ; encore finis-je par considérer que les connaissances que j’acquiers sont à présent inutiles, et que je ne puis plus jouir d’aucun des plaisirs dont j’ai joui. Mais ceux sur l’esprit desquels le présent seul fait impression, sont rongés par des passions envieuses, ou demeurent stupides dans la tristesse d’un vide continuel.
« Quelles passions, dit le Prince, peuvent corrompre ceux qui n’ont point de rivaux ? Dans cette vallée, la méchanceté est sans pouvoir et il n’y a point d’envie, là où les plaisirs sont communs. »
« Il peut exister une communauté de possessions matérielles, dit Imlac, mais non pas d’amour et d’estime. Il arrive nécessairement que l’un plaît que l’autre et celui qui est méprisé sera toujours envieux, mais beaucoup plus envieux et malveillant encore, s’il est condamné à vivre en présence de ceux qui le méprisent. S’ils cherchent à attirer les autres dans une situation qu’ils savent être malheureuse, cela vient de la malveillance naturelle à laquelle est encline la misère sans espoir. Fatigués d’eux-mêmes et les uns des autres, ils s’attendent à trouver du soulagement dans de nouveaux compagnons. Ils sont envieux d’une liberté que leur sottise leur a fait perdre, et verraient avec plaisir tout le genre humain emprisonné comme eux. » (p. 59-60)

« il est du ressort de la poésie de peindre la nature et les passions, qui sont toujours les mêmes, de ce que les premiers écrivains s’emparant des objets les plus frappants pour la description, et pour la fiction des objets les plus vraisemblables, ne laissèrent à ceux qui vinrent après eux que la transcription des mêmes événements et la combinaison nouvelle des mêmes images. […] je découvris bientôt qu’on ne peut s’illustrer en imitant. Mon amour pour la perfection me fit fixer mon attention sur la nature et sur la vie humaine. La nature devait être mon sujet, les hommes mes auditeurs, car je ne pouvais décrire ce que je n’avais point vu […] Il est du ressort d’un poète d’examiner non la chose, mais son espèce, de remarquer les propriétés générales et les formes les plus ostensibles ; il ne compte pas les bariolages de la tulipe, il ne décrit pas les nuances de la verdure des forêts. […] Il doit omettre ces détails minutieux, admis par les uns, négligés par les autres, pour s’attacher aux traits caractéristiques qui sont également évidents pour les vigilants comme pour les insouciants. Mais la connaissance de la nature n’est que la moitié de la tâche d’un poète. Son art exige qu’il apprécie également le bonheur et la misère de chacun d’eux, qu’il observe le pouvoir de toutes les passions dans toutes leurs combinaisons, et qu’il décrive les variations de l’esprit humain, suivant qu’il est modifié par les différentes institutions et par l’influence accidentelle du climat ou des mœurs, depuis la vivacité de l’enfance jusqu’à la décrépitude sans espoir. Il est nécessaire qu’il se dépouille des préjugés de son âge et de ceux de son pays ; il doit considérer le bien et le mal dans leur état abstrait et invariable, négliger les lois et opinions de son siècle et remonter aux vérités générales et sublimes qui sont toujours les mêmes : il faut donc qu’il se contente des lents progrès que fait son nom, qu’il méprise les louanges de ses contemporains et s’en rapporte, pour ses titres de mérites, à la justice de la postérité. Il doit écrire comme l’interprète de la nature et le législateur de l’espèce humaine, se regarder comme commandant aux pensées et aux mœurs des générations futures et se considérer comme un être supérieur qui n’est subordonné ni au temps ni aux lieux.
Son travail ne finit point encore là : il faut qu’il possède plusieurs langues et plusieurs sciences et que son style, pour exprimer convenablement ses pensées, se familiarise, par une pratique continuelle, avec toutes les délicatesses du discours et les grâces de l’harmonie. » (p. 50-52)

« J’ai, à la vérité, vécu quinze ans dans la solitude, dit l’ermite, mais je ne désire point que mon exemple me fasse des imitateurs. [… je résolus de finir mes jours paisiblement, convaincu que le monde n’était plein que de pièges, de discorde et de misère. […] Pendant les premiers temps de ma retraite, je me réjouissais, comme, à son entrée dans le port, se réjouit le marin battu par la tempête ; j’étais enchanté de ce changement soudain du tumulte et de l’activité de la guerre, avec la tranquillité et le repos de ma solitude. Quand le charme de la nouveauté fut détruit, je passai mon temps à examiner les plantes […] Mais cette occupation est devenue pour moi monotone et ennuyeuse. Je suis, depuis quelque temps, irrésolu et distrait : mon esprit est troublé par mille doutes embarrassants et par des vanités imaginaires, qui l’obsèdent sans cesse, parce que je n’ai aucune occasion de délassement ou de distraction […] et commence à m’apercevoir que ce fut plutôt le ressentiment que la dévotion qui me conduisit dans cette solitude. Mon imagination s’égare dans de folles représentations, et je regrette d’avoir tant perdu pour obtenir si peu. Dans la retraite, si j’évite l’exemple des méchants, j’ai aussi besoin des conseils et de la conversation des bons. Après avoir longtemps comparé les avantages et les désavantages de la société, je me suis décidé à rentrer dès demain dans le monde. La vie d’un solitaire sera peut-être pieuse, mais certainement malheureuse. » (p. 82-83)


Et voici un extrait de son essai Le Paresseux, trouvé parmi les très bonnes notes écrites par l’éditeur sur ce texte :

« Comment le mal vint-il dans le monde ? pour la raison que la vie est submergée d’une variété sans limites de misères. Pourquoi le seul être pensant de ce globe est-il destiné à penser à son malheur et à passer son temps, de l’enfance à la vieillesse, dans la crainte ou dans la souffrance du malheur, est une question qui a longtemps préoccupé les philosophes et à laquelle la philosophie n’a jamais pu répondre. »

jeudi 15 juin 2017

Le Voile soulevé, George Eliot

Quatrième de couverture :


« Je veux vivre et aucun secours ne vient. J’avais soif d’inconnu ; à présent, cette soif est passée. Ô mon Dieu, laissez-moi en ce monde connu et laissez-moi en être las : je m’en contenterai. »
Latimer, un jeune homme sensible et intelligent, se découvre le plus terrible des dons : celui de la clairvoyance des âmes et de certains événements du futur. Un jour, il a la vision d’une jeune femme d’une très grande beauté, qui n’est autre que la fiancée de son frère. Sans tenir compte de ses funestes prémonitions, il succombe au charme de « la pâle créature au regard fatal ».
Le Voile soulevé est la confession de l’étrange aventure de Latimer ; c’est aussi un voyage dans les replis de la conscience et les pièges de la lucidité en même temps qu’un périple initiatique dont la boucle passe par Genève, Vienne, et Prague avant de se refermer au pays natal.


         L’intrigue de ce Voile soulevé a de prime abord de quoi surprendre quiconque est familier avec l’univers de George Eliot : le narrateur de cette nouvelle (dispositif narratif inusité chez cette auteure puisque ses autres écrits sont rapportés à la troisième personne, du point de vue omniscient), Latimer, possède un don de clairvoyance et de prédiction, lui permettant à la fois de connaître l’avenir et de lire dans les pensées d’autrui. Une irruption du surnaturel qui paraît bien étrange pour une auteure justement reconnue pour le réalisme minutieux de ses récits ! Toutefois, réflexion faite, cette anomalie permet habilement à Eliot de pouvoir continuer à porter ses fameux jugements moraux à travers des analyses extrêmement précises de l’âme humaine, véritable marque distinctive et caractéristique de son style d’écriture. De fait, nous nous retrouvons avec ce Voile soulevé en terrain bien connu et la nouvelle, mis à part cet élément surnaturel, s’inscrit dans la continuité de l’auteure victorienne et ne m’a à aucun moment déçu, ce dont j’avais quelques craintes a priori. J’avais déjà eu de telles appréhensions en abordant les trois nouvelles de Scènes de la vie de clergé (présentées là encore comme mineures mais qui me sont apparues extraordinaires, en particulier la première sur Amos Barton) ; mais aussi pour le volumineux Daniel Deronda, où des critiques souvent sévères ont été portées sur la partie juive du récit (un spécialiste d’Eliot, F.R. Leavis, préconisait même de la supprimer complètement !), qui ne m’a véritablement ennuyé que lors d’une scène où le héros-éponyme, accompagné de son mentor Mordecai, débattent longuement de la question juive dans un bar fréquenté par des connaissances de ce dernier. En bref, l’œuvre d’Eliot est pour moi l’une des meilleures qu’il m’ait été donné de lire, dont les quelques faiblesses dans quelques-uns de ses récits ne sont rien par rapport au plaisir intense que j’ai pris à lire chacun de ses livres qui me sont tombés sous la main.

Écrit entre Adam Bède et Le Moulin sur la Floss, Le Voile soulevé est à mes yeux une franche réussite, une de plus dans le parcours sans faute jusqu’à présent dans mes lectures de cette auteure. Il occupe pourtant la place du mouton noir pourrait-on dire dans le corpus des œuvres de l’écrivaine. À en croire la postface rédigée par Marianne Tomi, ce récit est jugé par Henry James comme « le jeu d’esprit d’un auteur que l’on ne surprend pas souvent – peut-être d’ailleurs pas assez – en train de jouer » ; par Marghanita Laski comme « une pauvre histoire méchamment surnaturelle » ; et par Christopher Ricks comme « l’œuvre de fiction la plus bizarre qu’elle ait jamais écrite ». George Eliot elle-même préconisait à son éditeur de rééditer Le Voile soulevé en l’associant avec ses autres œuvres, indiquant par là qu’il est sans doute préférable d’être familier avec ses autres romans avant de lire cette nouvelle singulière parmi sa production. L’auteure par ailleurs fournit dans cette même lettre à son éditeur l’expression, la « devise », qui constitue la clef de la présente nouvelle :

Ne me donne pas d’autre lumière, mon Dieu,
Que celle qui se change en énergie de la fraternité,
Nul pouvoir ne dispense du bien fructifiant
Qui fait l’achèvement de la nature humaine.


         Appliquée aux mésaventures de Latimer, le narrateur du récit, cette devise dévoile les ressorts et l’enseignement moral de la nouvelle : Latimer, bien que clairvoyant et au fait de son destin et de la manière dont il va mourir, ne parvient pas à s’en soustraire et à résister à ses désirs, ses impulsions, qui prennent le pas sur les « idées », la raison, que ses prédictions représentent. (p. 38)
Son don par ailleurs ne fait pas de lui une meilleure personne, bien au contraire, ce don l’isole du reste de l’humanité, exacerbe son égoïsme, sa vanité et lui font porter un regard dur et sans indulgence sur son entourage, en particulier son frère.
Le portrait de ce dernier, prénomme Alfred, est un des moments dans lequel se manifeste l’habituel génie d’Eliot pour dépeindre les hommes :

« Alfred, dont j’avais presque toujours été séparé et qui, de par son caractère et son allure physique, m’apparaissait comme un parfait étranger, s’appliqua à me témoigner l'amitié la plus fraternelle. Il avait cette gentillesse superficielle des natures heureuses et satisfaites qui ne redoutent aucun rival et auxquelles le succès a toujours souri. Il n’est pas certain que mon tempérament eût été totalement exempt d’envie à son égard quand bien même nos désirs ne se seraient pas contrariés et que je me fusse trouvé disposé à la confiance généreuse et aux interprétations bienveillantes. Il devait toujours y avoir antipathie entre nos deux natures. De fait, en quelques semaines, il me devint odieux ; il suffisait qu’il entrât dans la chambre ou qu’il ouvrît la bouche et c’était comme si mes dents étaient agacées par un grincement de métal. Ma sensibilité maladive était encore plus intensément et continuellement exacerbée par ses pensées et ses émotions que par celles de toute autre personne. J’étais perpétuellement exaspéré par les petits aiguillons de sa vanité et ses airs protecteurs, par la suffisance qui lui faisait croire que Bertha Grant était éprise de lui et par le mépris mêlé de pitié que je lui inspirais […] » (p. 26)

« […] mon frère lui-même ne tarda pas à paraître à la porte, avec sa large carrure, épanoui, en un mot content de lui, et convaincu du mérite qu’il avait à ne pas nous faire sentir avec arrogance le poids de ses avantages. » (p. 43)

Pour une raison mystérieuse toutefois, Latimer n’a pas accès aux pensées de la femme dont il est tombé amoureux et qui est promise à son frère, Bertha Grant, une nièce orpheline de leurs voisins, les Filmore. Ce qui aura pour conséquence, à l’instar d’Adam Bède dans le roman du même nom et de Lydgate dans Middlemarch, respectivement épris d’Hetty Sorrel et de Rosamund Vincy, pour Latimer de tomber aveuglément sous le charme de Bertha, projetant, s’imaginant et attribuant à cette femme toutes les qualités morales qu’il suppose découlant de ses attraits physiques :

« Avec elle, je restais toujours  dans un état d’incertitude : je pouvais observer l’expression de son visage et l’interpréter à loisir ; […] je pouvais attendre un mot, guetter un sourire, plein d’espoir et de crainte : elle exerçait sur moi la fascination d’un destin non démêlé. Tel fut, je le répète, la cause de l’attrait irrésistible qu’elle produisit sur moi ; car de fait, dans l’absolu, il n’était pas de caractère féminin plus éloigné que celui de Bertha d’un jeune homme transi, romantique et exalté. Elle était maligne, sarcastique, dénuée d’imagination, prématurément cynique ; elle gardait son sens critique et son impassibilité en présence des spectacles les plus émouvants ; elle était toujours prête à décortiquer mes poèmes favoris et elle affichait un dédain tout particulier à l’égard des poètes lyriques allemands qui avaient alors ma prédilection. Aujourd’hui encore, je suis incapable de définir le sentiment qu’elle m’inspirait ; […] et surtout Bertha manquait de cet enthousiasme pour le Grand et le Noble que, même à l’apogée de son ascendant sur moi, j’aurais continué à tenir pour le propre d’une nature élevée. Mais il n’est pas tyrannie plus accomplie que celle qu’exerce un tempérament égocentrique et négateur sur une nature excessivement sensible, assoiffée d’affection et de réconfort. L’esprit le plus indépendant ne peut se défendre de surestimer le jugement d’un homme silencieux et de ressentir comme une vraie victoire le fait d’avoir conquis le respect d’un critique réputé sévère et mordant. Comment dès lors s’étonner qu’un jeune homme enthousiaste et sans assurance s’attachât au masque impénétrable d’une femme sarcastique comme à la châsse d’une divinité ambiguë qui présidait à sa destinée ? D’ailleurs, une jeunesse enthousiaste est incapable d’imaginer chez autrui l’absence totale des émotions qui l’affectent : elles sont peut-être peu développées, latentes, paresseuses, se dit-il, mais elles existent, elles peuvent s’éveiller ; quelquefois, à la faveur d’une heureuse illusion, il se figure que l’absence même de manifestation est le signe d’une intensité encore plus grande. » (p. 27-28)

Beaucoup de femmes attirantes, séduisantes, dans l’univers de George Eliot se révèlent surtout, sous leur apparence physique ensorcelante, comme des êtres profondément égoïstes, incapables de compassion, de pitié. Bien sûr, d’importantes nuances sont à apporter à une telle généralité : Hetty Sorrel, Rosamund Vincy, Gwendolen Harleth (dans Daniel Deronda) et Bertha Grant ont certes en commun cette grande beauté physique qui excite de dangereuses passions pour les héros d’Eliot, mais les trois premières ont davantage droit à la compassion de l’auteure (en particulier Hetty et surtout Gwendolen, à mes yeux le personnage féminin le plus complexe et réussi de l’auteure) tandis que Bertha est le personnage le plus antipathique, le plus dépourvu de qualités, dont les mortifications, les souffrances consécutives à son mariage désastreux avec Latimer n’auront aucune conséquence dans sa vie intérieure, contrairement à Gwendolen, avec qui elle partage pourtant de nombreux points communs sur leur vision du mariage et de la volonté de domination de leur conjoint qu’elles s’imaginaient. C’est là une qualité décisive d’un grand auteur, pour reprendre le bon mot de Fielding, de rendre nettement distinctes, singulières, des personnalités qui semblent de prime abord identiques. La cruauté, la froideur, l’égoïsme de Berha se font jour de manière symbolique, métaphorique, un procédé d’écriture fréquent chez Eliot qui confère à son style un aspect poétique auquel je suis de plus en plus sensible à mesure que j’explore son œuvre :

« […] il me sembla être soudain plongé dans les ténèbres, au sein desquelles se mit à briller timidement la lueur d’un feu de cheminée : je me retrouvai assis dans le fauteuil en cuir de mon père dans la bibliothèque familiale. Je reconnus l’âtre avec ses chenets en forme de chiens, la cheminée avec son manteau de marbre noir orné en son centre d’un médaillon de marbre blanc qui représentait La Mort de Cléopâtre. Un désespoir intense et profond m’oppressait ; la lumière devint plus vive car Bertha entrait, un flambeau à la main – Bertha, ma femme – fixant sur moi son regard cruel, avec le vert de ses bijoux et des feuilles qui ornaient sa robe de bal blanche ; et chacune de ses pensées haineuses m’apparaissait… « Fou ! idiot ! pourquoi n’as-tu pas le courage d’en finir ? » Je connus l’enfer. Je lus dans son âme impitoyable, j’en vis la froide mondanité, la haine farouche, et je la sentis m’envelopper comme une atmosphère que j’étais obligé de respirer. Elle s’avançait avec son flambeau et se penchait sur moi avec un sourire amer plein de morgue ; je vis la grande broche en émeraude sur son corsage, un serpent à écailles aux yeux de diamant. Je frissonnai : je n’avais que mépris pour cette femme à l’âme stérile et aux viles pensées ; mais je me sentais désarmé en face d’elle comme si elle tordait mon cœur blessé dans l’intention d’en extraire jusqu’à la dernière goutte de sang. Elle était ma femme et nous nous vouions une haine réciproque. Peu à peu, l’âtre, la bibliothèque plongée dans la pénombre, la lueur du flambeau disparurent ou plutôt se fondirent en un halo lumineux, le serpent vert aux yeux de diamant laissant  une image sombre sur ma rétine. Je sentis frémir mes paupières et ce fut le grand jour autour de moi […] ». (p. 34-35)


                Malgré cette unique vision qu’il a du caractère épouvantable de Bertha, Latimer ne peut s’empêcher de désirer la possession de cette dernière, de l’épouser alors qu’elle est promise à son frère. La certitude acquise par sa vision qu’elle sera sa femme n’apaise paradoxalement pas les craintes, les incertitudes, les souffrances présentes liées au mariage à venir de cette dernière avec son frère, par le refus également de la femme de manifester explicitement son amour vis-à-vis du narrateur. Assuré pourtant de la ruine future de son mariage, Latimer ne peut se détourner de son projet, de son désir fou et destructeur. Avide de désirs, le narrateur souhaite le satisfaire à tout prix, conscient pourtant de sa brièveté et de son malheur futur. Ce faisant, George Eliot met à jour cette dualité de la conscience humaine, dans un autre de ses passages remarquables dont elle a le secret :

« Bertha, cette jeune fille svelte et blonde dont les pensées et les émotions étaient encore pour moi une énigme au milieu de la transparence ennuyeuse avec laquelle m’apparaissaient les autres esprits. Bertha m’absorbait autant que cette dernière journée d’inconnu, que cette dernière proposition laissée à l’état d’hypothèse incertaine avant le coucher du soleil ; toutes les forces entravées et réprimées de ma nature – crédulité et incrédulité, confiance et défiance – s’engouffraient dans cet unique étroit chenal. Elle réussit donc à me faire croire qu’elle m’aimait. Sans jamais se départir d’un ton de badinage et de supériorité mutine, elle réussit à me faire croire que je lui étais indispensable, soumis à sa tyrannique fantaisie, et qu’elle ne se sentait bien qu’en ma compagnie. Il en coûte si peu pour une femme pour nous duper ! Un mot à demi retenu, un silence inattendu ou même un petit accès de vivacité dirigé contre nous suffisent à nous asservir durablement […] Tout un ensemble de signes imperceptibles m’avaient persuadé que, sans bien s’en rendre compte, elle m’avait toujours préféré à Alfred, que le prestige d’être admirée  et choisie par un homme qui faisait brillante figure dans le monde avait dû l’éblouir jusqu’à la tromper – ignorante et papillonnante comme le sont les jeunes filles – sur ses propres sentiments. Elle raillait elle-même d’une façon piquante sa propre vanité et son ambition. Que m’importait la connaissance anticipée de mon infortune à présent que je possédais la totalité des avantages de mon frère […] ? Nos plus douces illusions ne sont-elles pas pour la plupart volontaires, comparables à ces brillants effets de couleur que nous savons être fais de paillettes, de verre brisé et de chiffons ? » (p. 50)

« Et cependant, que d’horreur promise dans cette certitude ! Derrière cette frêle jeune fille, aux mots et aux regards de qui j’étais suspendu et dont le frôlement était un ravissement, se dressait l’autre Bertha aux formes plus pleines, aux yeux plus durs, aux lèves pincées, à l’âme égoïste et stérile mise à nu, qui s’imposait constamment à ma vue réticente non comme une énigme fascinante mais comme une réalité inéluctable. Êtes-vous incapable de m’accorder votre sympathie, vous qui lisez ceci ? Êtes-vous  incapable d’appréhender cette double conscience dont les deux courants parallèles me traversaient sans jamais mêler leurs eaux ni se fondre en une teinte commune ? Pourtant, vous avez dû connaître ces pressentiments que suscite un don de pénétration en lutte avec la passion ; or, mes visions n’étaient que des pressentiments intensifiées jusqu’à l’horreur. Vous avez connu l’impuissance des idées face à la puissance de l’impulsion ; or, mes visions, une fois devenues des souvenirs, n’étaient plus que des idées abstraites, de pâles fantômes qui me faisaient signe en vain […] (p. 36-37)


Malgré la folie de Latimer, qui occupe la place principale du récit, Le Voile soulevé a également ces moments émouvants, là encore très caractéristiques de l’écriture d’Eliot, par la conscience aiguë du temps passé, de la souffrance et de la mort comme vecteurs d’une plus grande empathie envers autrui. C’est en de brèves lignes que Latimer se remémore son enfance, sa mère, et un peu plus loin, c’est la réconciliation avec son père, frappé d’un malheur qui permet enfin le rapprochement entre le père et le fils, seul moment de répit, d’amour partagé pour Latimer dans l’océan de solitude et le désert de sentiments, dévorés par son égoïsme puis son indifférence à toute chose, qu’il traverse durant sa vie adulte.

« Il est possible que, par contraste avec les années qui suivirent, mon enfance m’apparaisse plus heureuse qu’elle ne le fut. En ce temps-là, le voile du futur m’était aussi impénétrable qu’aux autres enfants ; je partageais avec eux les délices de l’heure présente et les douces espérances du lendemain ; et puis, j’avais une mère aimante : aujourd’hui encore, après tant et tant de mornes années, je crois encore sentir sa caresse tandis qu’elle me tient sur ses genoux, les bras noués autour de mon petit corps frêle, la joue tout pressée contre la mienne. Une maladie des yeux me priva momentanément de la vue et elle me garda sur ses genoux du matin jusqu’au soir. Cet amour incomparable disparut bientôt de mon existence et, même pour ma conscience enfantine, ce fut comme si un grand froid se produisait dans ma vie. Je continuais comme autrefois à monter mon petit poney blanc sous la conduite de mon valet mais je ne voyais plus ces yeux pleins d’amour surveiller mon allure, ni, au retour, ces bras heureux s’ouvrir pour m’enlacer. » (p. 10)

« Ce fut le soir même de la mort de mon père… Ce soir-là, le voile qui jusqu’alors m’avait dissimulé l’âme de Bertha, ce voile qui m’avait permis de trouver auprès d’elle seule la bienheureuse possibilité de vivre dans le mystère, le doute et l’attente, ce voile enfin se souleva. Depuis le début de mon amour, c’était peut-être la première fois que cette passion se trouvait totalement neutralisée par la présence d’un sentiment d’une autre nature. J’avais veillé mon père sur son lit de mort ; j’avais été témoin du dernier regard ardent qu’il avait jeté sur le cours de toute une vie et recueilli la dernière et faible sensation de chaleur que lui avait procurée la pression de ma main. Que valent tous nos amours en regard de cette intimité qui fut la nôtre pendant ses derniers moments ? Dans les instants qui suivent le contact avec la mort, toute relation avec les vivants se hausse au rang d’une relation supérieure, pénétrée du sentiment d’une nature et d’une destinée communes. » (p. 53)


             Le destin de Latimer est tout à fait singulier au regard de celui de tous les autres héros d’Eliot, ce qui nous renvoie à la devise d’Eliot exposée plus haut. Latimer, contrairement par exemple à Silas Marner, ne trouvera aucune consolation humaine, aucune rédemption malgré les épreuves et souffrances qu’il traverse. Son don de divination ne lui a apporté aucun frein à son égoïsme et sa volonté de puissance, et l’a de plus empêché de se rapprocher du reste des hommes, emporté qu’il est par son dégoût des mœurs mesquines, vulgaires qu’il a percé à jour, et qui le mettent dans une perpétuelle position de méfiance vis-à-vis de ses semblables.

« Une fois ou deux, las d’errer, j’ai voulu me fixer dans un endroit aimé et mon cœur s’est ouvert à tous ceux –hommes, femmes, enfants – dont les visages me devenaient familiers, mais chaque fois je me suis enfui, terrifié par le possible retour de mon ancien don de divination. J’ai fui toujours plus loin, continuellement seul face à la Présence Inconnue, tout à la fois révélée et dérobée par le rideau mouvant de la terre et du ciel. Jusqu’à ce que la maladie s’empare enfin de moi et m’oblige à rester ici, dépendant de mes domestiques. Alors, mon don de double-vue s’est emparé de ma conscience pour ne plus me quitter. Ces gens, je connaissais tout de leurs pensées mesquines, de leur commisération à mon égard, de leur pitié déjà bien lasse. » (p. 70)


Son don, au lieu de tendre vers la fraternité, vers l’empathie, l’ont au contraire coupé du reste du monde. C’est à cela sans doute que se réfère George Eliot, qui après avoir dans un premier temps quelque peu dévalorisé sa propre œuvre, l’a réhabilitée au nom de « l’idée qu’il exprime et qui justifie sa tonalité douloureuse qui m’est très chère ».
            Pour ma part et en guise de conclusion, j’ai, comme pour tous les écrits que j’ai lus de George Eliot, été une nouvelle fois impressionné par la force d’écriture d’une auteure qui a mon admiration inconditionnelle. Même ses écrits soi-disant « mineurs » ne dépareillent nullement à l’aune de ses œuvres les plus accomplies. Le Voile soulevé est encore une preuve du talent incomparable d’une auteure dont on reconnaît rapidement le ton et le style et qui, malgré son caractère surnaturel et semble-t-il incongru, possède tous les attributs d’une œuvre réussie, maîtrisée, nullement anecdotique.