"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

jeudi 28 août 2014

Les pauvres gens, Dostoïevski

Ma note : 8/10.

Voici la quatrième de couverture :

"Makar Dévouchkine et Varenka Dobrossiolova s'écrivent assidûment. Lui est un petit fonctionnaire, elle est sa voisine d'en face, une jeune fille dans le besoin. Au fil de leur correspondance, composée avec simplicité et spontanéité, se dessine l'affection sincère qui les lie, et qui fera le malheur de l'un d'eux. Les Pauvres Gens est le premier roman d'un auteur qui gagna une notoriété immédiate. La trame sentimentale et le style naturaliste sont prétextes à explorer l'âme humaine dans son inconscient et son refoulé : les lettres des deux personnages suggèrent en effet beaucoup par leurs silences et leurs non-dits. Ce dévoilement comme involontaire, parfois troublant, annonce d'autres monstres de la mauvaise foi à venir dans une oeuvre magistrale."


Ayant lu les chefs d’œuvre principaux du maître russe, j'explore petit à petit le reste de son abondante littérature sans m'attendre toutefois aux sommets auxquels il m'avait accoutumé. On trace généralement une ligne de démarcation dans la carrière littéraire de l'écrivain à partir de la composition des Carnets du sous-sol qui amorce la période "mature" de son œuvre romanesque avec Crime et châtiment, l'Idiot, les Démons et les frères Karamazov.
C'est donc sans attente particulière que j'ai lu Les pauvres gens, son premier roman qu'il a composé à l'âge de vingt-cinq ans. Et quelle fut ma joie de découvrir, dès les premières pages, le style si particulier, inimitable du génie Dostoïevski ! Les plus familiers y retrouveront sa patte reconnaissable entre mille, exubérante, quasi-hystérique, et les novices y découvriront une excellente porte d'entrée aux thèmes principaux que Dostoïevski ne cessera de développer et d'approfondir dans ses prochains romans.

Adoptant le style épistolaire, le roman nous fait suivre la correspondance entre un fonctionnaire âgé, Makar Alexéïévitch Dévouchkine et sa cousine lointaine, la jeune Varenka Alexéïevna Dobrossiolova. Cette dernière, suite à des malheurs dont nous apprendrons la teneur dans un chapitre à part, se trouve dans une pauvreté effroyable, situation en sus aggravée par sa santé fragile mise à mal par le travail harassant auquel elle s'échine pour subvenir tant bien que mal à ses besoins. Une misère sociale qui par extension accable Makar lui-même qui s'endette lourdement, par amour, pour venir en aide à Varenka. L'ombre de la pauvreté et de ses conséquences terribles est omniprésente dans les Pauvres Gens et écrase les protagonistes (la famille Gorchkov, l'étudiant Prokovski et son père) dans une atmosphère de désespoir qui n'est pas sans rappeler celle de Crime et châtiment. On peut voir dans cette description sordide et réaliste de la pauvreté urbaine une évocation en filigrane des écrits sociaux engagés de Victor Hugo, dont Dostoïevski fut un fervent lecteur.

Comme je le disais en introduction, tout Dostoïevski est déjà là dans ce premier roman remarquable : les personnages exaltés, le sentiment d'urgence dans l'écriture, la théâtralité des situations. Ce qui frappe chez Dostoïevski et dans son œuvre toute entière, ce sont les contradictions des comportements humains, ou pour dire autrement, les incohérences a priori dans le comportement de ces personnages. A cet égard, Dostoïevski est passé maître dans la psychologie humaine et sur la description des forces de l'inconscient. L'orgueil démesuré, l'amour-propre, la tendance à l'auto-destruction (Makar écrit que "souvent, sans aucune raison, on se démolit soi-même, on se met plus bas que terre, on se traite pis qu'un quelconque bout de bois") côtoient étroitement l'amour, la compassion et, parfois, cohabitent au sein d'un même personnage qui évolue au cours du roman (dont l'archétype évident est Raskolnikov). La rédemption, la découverte de l'amour et de la compassion par le biais de la souffrance et du pêché est le thème central de toute l’œuvre de Dostoïevski. Dans le présent roman, Makar revient comme à la vie par le geste de compassion inattendu dont il est l'objet, après une lente et douloureuse déchéance induite par son surendettement : " Ce n'est pas tant les cent roubles qui me sont chers, mais le fait que Son Excellence, de lui-même, à moi, une paillasse, un ivrogne, il ait daigné serré ma main indigne ! Cela m'a rendu à moi-même. Par ce geste, Son Excellence a ressuscité mon âme, m'a rendu l'âme plus douce, et je suis fermement persuadé qu'aussi pêcheur que je puisse être devant le Créateur, ma prière pour le bonheur et le bien-être de Son Excellence touchera à Son Trône !..."
C'est pour cette raison que Dostoïevski est, peut-être, celui qui, pour reprendre les mots d'Akira Kurosawa (qui a réalisé une adaptation très réussie de l'Idiot), " a écrit avec le plus de sincérité sur la condition humaine". Dans leur démesure, leurs débordements, leurs excès, les personnages sont avant tout profondément humains et c'est pourquoi ils sont si marquants et émouvants. 
Si Dostoïevski semble exagérer les émotions et actions de ses personnages, c'est surtout pour mieux souligner leur humanité. Si Makar envoie perpétuellement à Varenka des cadeaux superflus au détriment de son confort matériel et se plongeant lui-même dans la misère, c'est parce qu'il ressent un amour profond et sincère pour cette jeune fille, un amour qu'il n'avoue pas explicitement mais que l'on devine devant la surabondance de l'emploi des "mon âme", "mon petit ange", ma "colombe", dont regorgent les lettres enflammées qu'il adresse à sa bien-aimée.
L'amour est d'autant plus intense chez les personnages de Dostoïevski que leur solitude, le vide de leur existence l'étaient avant la rencontre de l'être aimé. Un passage à ce sujet est révélateur :

" Dès que je vous ai connue, d'abord, j'ai commencé à mieux me connaître moi-même, et je vous ai aimée ; et avant vous, mon petit ange, j'étais solitaire, c'était comme si je dormais, je ne vivais pas au monde. [...] et, là, vous êtes apparue, et, toute ma vie de pénombre, vous me l'avez illuminée, tellement que mon cœur et puis mon âme se sont illuminés, et j'ai trouvé le repos de l'âme [...] que malgré tout je suis un être humain, que, par le cœur et par les pensées, je suis un être humain." (p.189)

Un dernier mot enfin sur la traduction d'André Markowicz, qui a retraduit entièrement l’œuvre du maître russe. Ayant lu la plupart des romans de Dostoïevski dans des traductions antérieures, je pense que la traduction de Markowicz apporte un souffle et une âme supplémentaires plus proches du texte original et de l'esprit torturé de l'écrivain. La phrase, plus hachée, syncopée, accentue et restitue avec d'autant plus de force les tourments qui étreignent les personnages. Résultat, la lecture en est d'autant plus addictive et jouissive pour tout amateur de Dostoïevski. Une merveille à lire et à relire !