" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 26 septembre 2014

Fictions, Jorge Luis Borges

 Ma note : 8,5/10.

Voici la quatrième de couverture :

«Des nombreux problèmes qui exercèrent la téméraire perspicacité de Lönnrot, aucun ne fut aussi étrange - aussi rigoureusement étrange, dirons-nous - que la série périodique de meurtres qui culminèrent dans la propriété de Triste-Le-Roy, parmi l'interminable odeur des eucalyptus. Il est vrai qu'Eric Lönnrot ne réussit pas à empêcher le dernier crime, mais il est indiscutable qu'il l'avait prévu...»

« Jorge Luis Borges est l'un des dix, peut-être des cinq auteurs modernes qu'il est essentiel d'avoir lus. Après l'avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur » (Claude Mauriac). 


Le souvenir du Livre de sable du même auteur étant lointain dans mon esprit, je découvre réellement Borges à travers ce recueil qui m'a enchanté de bout en bout, malgré une entrée en matière difficile avec la nouvelle Tlön Uqbar Orbis Tertius dont la lecture fût quelque peu ardue. La sensation qui prédomine, en refermant ce livre, c'est le vertige, tant on sent que ces Fictions regorgent de thèmes riches et variés, dont la condensation dans un petit nombre nombre de pages ne fait que renforcer ce sentiment d'étourdissement qui m'a pris régulièrement en arpentant ces pages délicieuses, écrites avec un talent certain par ce géant de la littérature hispanique.
Le thème du labyrinthe, où l'on se perd, où le réel (ou la fiction) dévoile sa nature vertigineuse et inépuisable, est un motif récurrent dans les diverses nouvelles au ton résolument fantastique qui composent ce recueil, et l'on serait tenté de dire que lire Borges, c'est accepter en quelque sorte de se perdre dans un labyrinthe aux ramifications quasi-infinies. Une des meilleures nouvelles, Le jardin aux sentiers qui bifurquent, aborde d'ailleurs de front ce thème du labyrinthe. Le narrateur, pour un motif qu'on ne comprendra qu'à la toute dernière page, rend visite au professeur Stephen Albert. Ce dernier en vient à lui parler d'un ancêtre du narrateur, un certain Ts'ui Pên, qui fut un gouverneur respecté mais abandonna sa charge pour se consacrer treize ans durant à la rédaction d'un roman-labyrinthe à la réputation illisible car de prime abord contradictoire. Mais Albert met à jour l'ambition démesurée de ce romancier original, qui a décidé qu'à "chaque fois que diverses possibilités se présentent" dans la poursuite de son livre, au lieu d'en adopter une, choisi de les adopter toutes simultanément. "Il crée ainsi divers avenirs, divers temps qui prolifèrent aussi et bifurquent.[...] Tous les événements se produisent, chacun est le point de départ d'autres bifurcations."

Ce sentiment de l'infini, des ramifications innombrables que peut prendre notre monde ou notre imaginaire, revient régulièrement, que ce soit dans la nouvelle susmentionnée, La bibliothèque de Babel (où sont regroupés tous les livres possibles de 410 pages, par l'épuisement des combinaisons issues de vingt-cinq caractères !) ou encore La loterie à Babylone (où la vie de tous est réglée aléatoirement par une mystérieuse Compagnie dont les pouvoirs s'apparentent à un Dieu démiurge). 
La perception du réel est abondamment questionnée par Borges, que ce soit dans Le Sud, la dernière nouvelle du recueil dont la fin ambigüe nous réinterroge sur les frontières entre imagination et réel, ou encore dans les tortueuses Ruines circulaires où un homme projette à tel point son imagination qu'il parvient à créer un être à part entière extérieur à lui !
On pourra revenir de long et en large sur les autres thèmes abordés par Borges, en particulier sur celui du double (Thème du traître et du héros, La forme de l'épée), le pouvoir de la littérature et des idées (Tlön Uqbar Orbis Tertius, Herbert Quain), le rôle de la mémoire dans notre appréhension du réel (Funes et la mémoire, où un homme a le "don" de se souvenir de tout) ou encore la vengeance (La mort et la boussole dont la préface en est un extrait, La Fin).
Côté déceptions, j'ai beaucoup moins accroché aux Trois versions de Judas et à la Secte du Phénix, récits plus ternes sans être toutefois dénués d'intérêt. Cela reste néanmoins anecdotique si l'on considère l'ensemble du recueil qui alterne entre l'excellent et le très bon.

Pour résumer, j'ai globalement beaucoup apprécié ces Fictions, dont on est pratiquement sûr à mon avis de découvrir des choses neuves à chaque relecture à venir, tant leur richesse est elle aussi, à l'image des thèmes abordés par son auteur, infinie. 

vendredi 19 septembre 2014

Mansfield Park, Jane Austen

Note : 9/10.

Quatrième de couverture :

Fanny Price souffre d'une disgrâce majeure - Jane Austen l'annonce d'emblée - elle est pauvre. Elle n'est en outre ni jolie ni brillante, mais timide et effacée. Recueillie par charité à Mansfield Park, la splendide demeure de sir Thomas Bertram, Fanny y est négligée, voire maltraitée. Mais elle va effectuer une ascension inattendue. Et cette évolution semble reposer sur ses seuls mérites, sa rigueur, son jugement infaillible, son indépendance d'esprit. On a dit que ce roman était l'une des œuvres majeures de la littérature occidentale, l'une des premières à se pencher sur la personnalité au sens moderne du terme. Jane Austen y excelle à confronter diverses sphères sociales, à peindre des personnages dont les qualités ne sont qu'un vernis, tandis que Fanny, sa discrète héroïne, observe, résiste et ne transige pas. 

J'ai désormais lu tous les romans, au nombre de six (si l'on excepte Sandition, son roman inachevé), de Jane Austen. Et alors que je m'attendais à ne plus guère être surpris par l'auteure anglaise, Mansfield Park peut toutefois être à juste titre reconnue comme une œuvre singulière dans la littérature d'une romancière dont tous les romans pourraient s'intituler Orgueil et Préjugés, tant Jane Austen semble avoir réécrit constamment le même roman durant sa brève carrière littéraire.
Mais ce qui frappe dans Mansfield Park, et ce qui le met à part dans la production de son auteure, c'est de voir comment cette dernière s'attache à livrer à son lecteur sa vision personnelle de l'éducation et de son importance primordiale dans la formation des tempéraments de ses protagonistes et in fine sur leurs destinées. En découle une atmosphère sérieuse, presque sombre, à des lieues de la légèreté qui prédomine dans Emma ou le Cœur et la Raison, et qui n'est pas sans rappeler Persuasion, son dernier roman achevé. 
Mansfield Park est, à mon avis, le roman le plus mature et de fait le plus profond de Jane Austen. Bien sûr, il n'est pas totalement dénué de l'humour, de l'ironie mordante auxquels l'auteure nous a si longtemps accoutumés et qui la caractérisent si bien. Jane Austen se moque constamment, mais toujours avec tendresse et amusement, des maladresses, des hésitations, de la timidité dont fait preuve sa jeune héroïne, Fanny Price, tout au long du roman. On rit beaucoup devant l'indolence de Lady Bertram, la tante de Fanny, ou lorsque le caractère épouvantable, vulgaire, mesquin et cruel de Mme Norris (peut-être le personnage le plus antipathique créé par Austen), sous ses oripeaux de respectabilité et de générosité, est mis à nu et éclate au grand jour. Car Mme Norris, l'autre tante de Fanny, est avare (mais se prétend généreuse), égoïste (bien que passant pour désintéressée) et cruelle (tout en se parant des meilleures vertus). Ce caractère, foncièrement mauvais, n'en est pas pour autant invraisemblable, puisqu'elle apparaît en permanence comme un parangon de vertu aux yeux de sa famille, qui lui demande régulièrement conseil et semble aveugle à sa malfaisance discrète, qu'elle dissimule d'ailleurs fort bien aux autres personnages mais que l'auteure ne manque jamais de souligner et de faire partager à son lecteur. Et tout en flattant ceux par qui elle espère retirer gloire et honneur, tant pour elle que pour sa famille (l'épisode relatif à M. Rushworth), elle ne manque jamais une occasion de rabaisser, insulter, maltraiter ceux qui lui sont inférieurs, notamment les domestiques mais, en particulier, Fanny, recueillie "par charité" à Mansfield Park et de ce fait, inférieure à ses cousines, Maria et Julia Bertram qu'elle ne cesse de flatter et d'en excuser les écarts quand Fanny a droit à un traitement injuste, impitoyable et cruel.

L'enfance de Fanny ne sera toutefois pas entièrement malheureuse, comme ce fut le cas du jeune David Copperfield (sous le joug de M.et Mlle Murdstone), ou de Jane Eyre (chez sa tante Reed) pour ne citer que les exemples les plus célèbres. Elle trouvera un soutien de poids chez Edmund, le frère cadet de la famille, et de sa correspondance à distance avec son frère William, resté dans le foyer familial. Sir Thomas lui-même, au fil du temps, apprendra à reconnaître à sa juste valeur les qualités et vertus de sa jeune nièce, alors qu'inversement, son estime envers ses propres filles ne cessera de se dégrader. C'est dans ces trajectoires divergentes que l'on perçoit, assez tôt dans le roman, l'extrême importance qu'attache Jane Austen à l'éducation et à la formation du caractère. 
Les sœurs Bertram, comme toutes les femmes de leur époque, ont reçu une éducation basée sur des arts d'agrément (musique, danse, dessin) ainsi que les langues, qualités qui ont pour visée d'attirer des prétendants au mariage. Un système d'éducation visant uniquement la procuration de talents, dépourvue de toute instruction morale, que Jane Austen réprouve : "Aussi n'était-il pas très étonnant qu'avec tous leurs talents prometteurs et leur savoir précoce elles n'eussent fait aucune de ces acquisitions plus rares que sont la connaissance de soi, la générosité et l'humilité. En toutes choses, hormis le caractère, elles bénéficiaient d'une instruction remarquable". (p.61)
Fanny, mise à l'écart, est tournée en ridicule par ses cousines et sa cruelle tante pour son manque de savoir, promptes à attribuer cette ignorance à un défaut d'intelligence, alors que l'héroïne n'avait jusque là jamais eu l'occasion de s'instruire. La vanité, l'orgueil dominent chez les sœurs Bertram, penchant sans cesse encouragé par la tante Norris, et qui causeront plus tard leur lot prévisible de malheurs. "Leur vanité trouvait tant à se satisfaire qu'elles paraissaient n'en avoir aucune et ne se donnaient pas de grands airs, tandis que les éloges que leur valait une telle conduite, obtenus et communiqués par leur tante, servaient à affermir en elles la conviction qu'elles étaient sans défaut".(p.81)
Pis encore, la négligence des parents, qui ne voient pas l'importance de l'éducation, est dénoncée. C'est bien sûr celle des parents Bertram, Sir Thomas pensant à tort qu'il doit être distant, froid vis-à-vis de ses filles, alors que Lady Bertram n'en a que cure, se prélassant à longueur de journée sur son sofa et s'occupant uniquement de son carlin. Mais c'est aussi celle des parents de Fanny vis-à-vis de leurs autres enfants, que l'héroïne revoit avec effroi après de longues années de séparation. "C'était le séjour du bruit, du désordre et de l'inconvenance. Rien n'était à sa place, rien n'était fait comme il l'aurait fallu.[...] Sa mère se montrait avec ses enfants partiale et malavisée, elle lambinait, manquait de soin, n'éduquait ni ne tenait en bride sa progéniture, sa maison offrait un parfait spectacle de dérèglement et d'inconfort." Ses jeunes frères Tom et Charles sont bruyants et ne pensent qu'à s'agiter et jouer dans un brouhaha incessant, sa plus petite sœur Betsey est une enfant capricieuse qui "semble avoir pour plus grand ennemi l'alphabet". Enfin, Mary et Henry Crawford, bien que doués d'un esprit vif et brillant, souffrent moralement d'avoir longuement vécu dans la capitale et d'avoir pris goût aux plaisirs frivoles, immédiats qu'elle procure et excite à la fois. L'influence néfaste de leur milieu (l'oncle-amiral, Mme Fraser) a renforcé un manque patent de repères moraux qui frappe tant la jeune Fanny lorsque ces derniers s'établissent durablement près du domaine de Mansfield Park, chez leur sœur, Mme Grant.
A travers ces trois exemples, Jane Austen brosse un portrait exhaustif des tares de l'éducation et qui ont tous un point commun : le manque d'instruction morale chez leurs bénéficiaires, qui dans les trois cas de figure, sont livrés à eux-mêmes quant à la gestion de leurs désirs et leur satisfaction, ouvrant la voie à un orgueil et une vanité malvenus, et obstacles sur le long terme à un bonheur durable et véritable.
Fanny, quoique négligée par ses tuteurs, recevra heureusement le soutien de son cousin Edmund, qui se chargera pour l'essentiel de son éducation, une formation similaire à ce que l'auteure eût reçu elle-même dans sa jeunesse. Edmund, en tant que frère cadet, est peu considéré dans le monde par rapport à son frère Tom, grossier et égoïste, en vertu du droit d'aînesse. Tom mène une vie dissipée, recherche constamment le plaisir, et ne s'occupe que de sa propre personne. C'est la raison pour laquelle Edmund, grâce aux obstacles qui sont dressés devant lui, est plus humble, généreux et plus prompt à reconnaître la situation difficile dans laquelle Fanny se trouve. Edmund la savait "capable, prompte à comprendre, douée d'un solide bon sens et d'un goût pour la lecture qui, bien utilisé, pouvait à lui seul tenir lieu d'instruction. C'était lui qui recommandait les livres qui charmaient ses heures de loisir, l'encourageait à se servir de son propre goût et corrigeait ses jugements. Il donnait de l'utilité à ce qu'elle lisait en en parlant avec elle et de l'attrait à sa lecture en la complimentant judicieusement."
 
Plus qu'avec ses cousines, emplies de vanité, le contraste est surtout frappant dans les caractères entre Fanny et Mary Crawford. Alors que Fanny chérit plus que tout sa tranquillité d'esprit et ne souffre nullement d'une période de calme consécutive aux départs successifs de Mansfield de plusieurs personnages, pour Mary ce ne fut que "source d'ennui et de contrariété". "L'une était facile à contenter, l'autre n'avait pas été habituée à souffrir". Plus tôt dans le roman, cette propension à soutenir sereinement la solitude était déjà mise en exergue, Fanny trouvant en "ses pensées et ses réflexions sa compagnie préférée". De très nombreux lecteurs d'Austen soulignent cette passivité, cette immobilité, cette résignation de Fanny comme étant le point faible du roman. Je trouve au contraire que c'est précisément ce qui fait sa force, et Fanny n'est pas sans rappeler, à mes yeux, les héroïnes de George Eliot, Maggie Sulliver ou Dorothea Brooke. Car Fanny s'est habituée au cours de sa vie à ne pas tenir compte de son égoïsme, à être continuellement rabaissée par sa tante Norris ou ses cousines, une habitude et une résilience à la souffrance qui au final lui ont permis d'acquérir des principes moraux où la vanité, l'égoïsme ou la recherche de plaisirs frivoles, n'ont pas leur place. Fanny, en effet, a les atours d'une héroïne terne, intransigeante dans ses principes (elle refuse obstinément de prendre une quelconque part au projet de théâtre de son cousin Tom), et inhabituellement passive là où les autres héroïnes d'Austen se distinguaient par leur forte personnalité. Elle ne provoque jamais l'action, elle la subit et tente de s'en sortir du mieux possible, dans le plus grand respect des convenances et des principes auxquels elle est si fermement attachée. Et c'est grâce à cette sérénité, ce calme dans l'adversité que Fanny fera une ascension sociale inattendue (là où ses cousines au contraire s'attireront l'opprobre de tous) dans un final surprenant et à rebours des conclusions auxquelles Jane Austen nous avait accoutumé dans ses autres romans, conférant définitivement à Mansfield Park un statut à part dans l'œuvre de son auteure.

Une citation pour conclure qui résume à mon sens tout l'enjeu du roman : 
"Quelque chose avait dû manquer [dans son plan d'éducation]. C'étaient, il lui fallait le craindre, les bons principes d'action qui avaient fait défaut. On ne leur avait jamais enseigné à régler leurs désirs et leurs tempéraments, grâce à un sens du devoir qui à lui seul pouvait suffire. On leur avait donné une connaissance théorique de leur religion, sans jamais les solliciter de la faire passer dans la pratique de chaque jour. La reconnaissance par tous de leur élégance et de leurs agréables talents, ce but qu'elles s'étaient fixé dans leur jeunesse avec l'aval de leurs parents, ne pouvait avoir d'influence utile en ce sens, d'effet moral sur les pensées. Il avait voulu en faire de bonnes jeunes filles, mais ses soins avaient porté sur l'intelligence et les manières, non sur le caractère. Pour ce qui était de la nécessité du renoncement et de l'humilité, elles n'en avaient sans doute jamais entendu parler.[...] Il fut confondu de découvrir que, malgré la dépense et le soin d'une éducation attentive et coûteuse, il avait élevé des filles sans qu'elles eussent compris où étaient leurs obligations les plus élémentaires et sans parvenir à connaître leur caractère et leur tempérament."
Et pour Sir Thomas de reconnaître, dans la toute dernière page du roman, "les avantages offerts, tôt dans l'existence, par l'expérience de l'épreuve et la soumission à une discipline, ainsi que la conviction que l'on est sur la terre pour lutter et souffrir." 

N.B.: la préface de Christine Jordis, dans cette édition Folio, est très réussie et apporte un approfondissement pertinent après la lecture. L'analyse sur les épisodes de Sotherton et de la pièce de théâtre, l'enjeu de la modernité au sein du roman est en tous points remarquable, rendant justice à la clairvoyance et à la profondeur des thèmes abordés par Jane Austen dans ce roman.

vendredi 12 septembre 2014

Le Jeu des perles de verre, Hermann Hesse

Note : 9,5/10.
 
Quatrième de couverture :

" Qu'adviendrait-il si, un jour, la science, le sens du beau et celui du bien se fondaient en un concert harmonieux ? Qu'arriverait-il si cette synthèse devenant un merveilleux instrument de travail, une nouvelle algèbre, une chimie spirituelle qui permettrait de combiner, par exemple, des lois astronomiques avec une phrase de Bach et un verset de la Bible, pour en déduire de nouvelles notions qui serviraient à leur tour de tremplin à d'autres opérations de l'esprit ? "
Cette extraordinaire mathématique, c'est celle du jeu des perles de verre, que manie parfaitement Joseph Valet, héros fascinant et ludi magister jonglant avec tous les éléments de la culture humaine . Récit d'anticipation, roman d'éducation intellectuelle et religieuse, utopie pessimiste, Le Jeu des perles de verre est une des plus amples et savantes constructions littéraires d'Hermann Hesse.

Ma première incursion dans l’œuvre d'Hermann Hesse fut un véritable régal. Dernier roman écrit par Hesse, le Jeu des perles de verre est présenté par son auteur comme une somme des thèmes et réflexions qu'il a abordés tout au long de son imposante littérature. Je ne peux qu'abonder dans ce sens tant il est manifeste que ce roman semble être l'aboutissement d'un auteur arrivé au terme de la maturité de son art. Il se dégage de ce Jeu une sagesse, une sérénité, une profondeur caractéristiques d'un homme qui a longuement réfléchi sur sa propre vie et dans son rapport avec le monde
Le contenu de ce Jeu des perles de verre n'a rien de l'obscurité apparente que laisse présager cette mystérieuse quatrième de couverture. Au contraire, passé le prologue historique retraçant brièvement les conditions d'émergence de l'art du Jeu des perles de verre, le livre se lit avec une fluidité et un plaisir que je ne soupçonnais guère au départ. Un plaisir qui est allé crescendo à mesure que je tournais les pages, pour se finir en apothéose avec le troisième et dernier récit des écrits de Valet, une histoire bouleversante et magistrale dont l'intensité m'a laissé coi.
La structure du roman se présente sous la forme dudit prologue susmentionné, suivi d'une biographie fragmentée de Joseph Valet (Knecht en allemand, qui signifie "serviteur") qui constitue l'essentiel du roman, pour se terminer par trois courts poèmes et trois contes d'une cinquantaine de pages chacun, supposément écrits par ce dernier au cours de sa formation.

Le prologue, quoique fort intéressant rétrospectivement, n'est cependant pas aussi facilement lisible que le reste du roman et pourrait en décourager certains. Il revient sur les origines du Jeu des perles de verre, sans préciser toutefois les modalités d'exercice de ce jeu. Ce dernier naquit dans une période de l'histoire qui rappelle sans ambages la société dans laquelle Hesse vivait lors de la rédaction du roman (la montée du nazisme et l'approche de la guerre) mais qui n'en est pas moins dénué de liens avec celle dans laquelle nous vivons actuellement. Dans le roman, le monde avait glissé dans ce qu'il fût appelé "l'âge de la page des variétés" : un temps où le progrès technique et son développement ont sapé toute autorité morale (en premier lieu les églises séculières et en partie l’État) et où les hommes pouvaient jouir d'une "liberté inouïe" sans que cette liberté ne pût se concentrer sur des objets répondant à la soif de connaissance et de vérité inhérente à l'esprit humain. En lieu et place d'une culture qui satisfît ces questionnements essentiels, l'âge de la page des variétés fut une période de décadence de la culture, emplies de "curiosités sans valeur", dont fut sans cesse abreuvée une population en manque de repères moraux. La décadence de la culture décrite par Hesse fait miroir à la nôtre: en mal de culture, la population se replie sur ces articles de variétés, déversés par millions, remplis d'anecdotes insignifiantes, d'analogies douteuses donnant un semblant de savoir mais qui sont in fine des "connaissances fragmentaires, isolées et privées de sens". Ce fut une "ère de triomphe et de prospérité apparents". Mais alors que les temps politiques se tendent et que la guerre se fît imminente, la population se retrouva soudainement sans aucun repère, "en face du néant et en proie du jour au lendemain à la défiance de soi, doutant de sa force et de sa dignité, voire de son existence". Dans ce désastre, Hesse dénonce en particulier le rôle complice des intellectuels, détenteurs de la culture authentique mais qui participent à sa déliquescence en y apportant leurs plume et réputation. En résultât un climat de pessimisme et de cynisme devant l'avenir doublé d'un sentiment de désespoir et d'insécurité qui fait directement écho à la montée du nazisme à l'époque de Hesse. Des groupes cependant, isolés et peu nombreux, se portèrent garants de la sauvegarde de la culture de l'esprit et leurs travaux conduisirent progressivement à la création du Jeu des perles de verre, synthèse des productions humaines dont les nuances riches et infinies s'apparentent à la grande élasticité de l'alphabet chinois, capable d'exprimer la subtilité la plus infime.

Le roman ne prend toutefois réellement son envol qu'à partir de la biographie consacrée à Joseph Valet, Magister ludi dont le destin énigmatique soulevât bien des interrogations parmi ses pairs au sein de l'ordre castalien. La Castalie est une entité intellectuelle héritière entre autres de l'Ordre des pèlerins d'Orient, un des groupes isolés issus de la période de décadence relatée dans le prologue. C'est un monde qui vit en marge du reste de la société séculière, mais qui est néanmoins subventionnée par cette dernière, en tant que gardien d'un savoir et d'une culture authentiques contre une éventuelle dégénérescence similaire à celle qui eût lieu en ces temps lointains et troubles. C'est dans ce monde que Valet recevra son éducation puis accédera, petit à petit, à la fonction suprême de Magister ludi, ou maître du Jeu des perles de verre. On peut à l'évidence affilier ce roman au genre du Bildungsroman et l'analogie avec le Wilhelm Meister de Goethe s'impose d'elle-même. Mais contrairement à Goethe, Hesse ironise d'emblée en donnant à son héros le nom de Valet en opposition au Meister (maître) de l'auteur des souffrances du jeune Werther. Valet d'ailleurs ne voit jamais son ascension au sein de l'Ordre comme un accomplissement et une élévation personnels, mais davantage comme une litanie de devoirs croissants qui restreignent sa liberté individuelle ainsi que sa capacité d'agir.

Contrairement à Goethe dont la Province pédagogique a pour ultime visée une fin pratique, la démarche de Hesse est un éloge de la place du religieux dans la vie de l'homme. Hesse lui-même accordait une place fondamentale à la religion, bien que comme beaucoup, il répugnait à se conformer à une église ou une institution religieuse aux codes rigides. En sus du christianisme, le Jeu des perles de verre met en avant des éléments de la philosophie chinoise, dans la recherche du sens du monde et de l’Être. On pense notamment à l'épisode où Valet rencontre Frère aîné dans sa retraite du Bois des Bambous et où le héros atteint ce qu'il décrit comme son "premier éveil" (en référence à Bouddha qui signifie "l'éveillé") dans le sens d'une connaissance de soi plus profonde, et qui relativise dans le même temps sa position au sein de Castalie.
Des réminiscences de l'hindouisme sont également disséminés tout au long du récit. On pense ici à la métamorphose du vieux Maître de la Musique, premier maître de Valet, dont la fin de vie est plongée dans la contemplation, l'ascétisme et le silence, mais surtout une sérénité nouvelle qui marquera durablement Valet. Une pensée hindouiste qui occupera une place centrale dans le dernier et le plus remarquable des trois récits de Valet qui clôturent le livre, où le héros Dasa expérimentera les tourments de la Maya. Une véritable ode à la méditation, à l'ascétisme, et à la sérénité d'esprit en opposition aux souffrances considérables qu'engendrent la participation et la recherche du bonheur dans un monde en proie à une violence et à des malheurs perpétuels et dont le vénérable ermite que Dasa rencontre préfère en rire bruyamment face aux interrogations angoissées du jeune homme.
Tout le roman est un éloge sincère et profond d'une vie méditative orientée vers la connaissance de soi. Une sagesse qui ne s'acquiert pas par un enseignement quelconque, un savoir, mais qui ne peut qu'être le résultat d'une expérience et d'une méditation personnelle. "C'est à te parfaire toi-même que tu dois tendre. La divinité est en toi, elle n'est pas dans les idées ni dans les livres. La vérité se vit, elle ne s'enseigne pas ex cathedra. Prépare-toi à des luttes, Joseph Valet, je vois bien qu'elles ont déjà commencé". (p.143).
 
La musique occupe une place équivalente à la méditation, omniprésente dans le livre et à l'origine des moments les plus forts et émouvants du roman. C'est d'abord la communion entre le Maître de musique et le jeune Valet, de laquelle il ressort pour trouver "la ville et le monde bien plus métamorphosés, ensorcelés que s'ils avaient resplendi de drapeaux et de guirlandes, de banderoles et de feux d'artifice". Mais c'est surtout le nouvel éveil de Plinio, l'ami séculier de Valet, dans une scène mémorable où la musique transfigure et bouleverse l'âme de celui qui fut longtemps perdu dans le monde ordinaire : "Comme des gouttes de lumière dorée, les sons filtraient dans le silence [...]. Tendres et sévères, austères et douces, les voix de cette musique gracieuse se rencontraient et se croisaient ; elles dansaient, vaillantes et sereines, leur ronde intime à travers le néant du temps et de la précarité ; éphémères, elles donnaient à l'espace et à cette heure nocturne l'ampleur et la grandeur de l'univers et, quand Joseph prit congé de son hôte, le visage de celui-ci avait changé : il s'était éclairé, et en même temps il y avait des larmes dans ses yeux."

L'autre thème qui traverse le roman est la place de l'intellectuel et de la culture dans le monde. Hesse, à travers son héros et la métaphore de la Castalie, reproche le manque de lien entre le monde intellectuel et le monde séculier, le monde des affaire humaines. L'ordre castalien reste sourd aux pressentiments pessimistes de son Magister ludi, qui entrevoit l'arrivée prochaine d'une nouvelle période sombre de guerres et de conflits qui auront raison de l'existence de l'Ordre. Il critique la tendance des castaliens à se couper du reste du monde, et à se complaire dans un narcissisme intellectuel qu'il qualifie de stérile et vain, notamment à travers leur désintérêt marqué pour l'histoire séculière à laquelle ils préfèrent l'histoire des idées. C'est le père Jacobus, dans une des étapes de sa formation, qui fit naître en lui ce doute qui aboutira à un désaccord profond entre Valet et sa hiérarchie et in fine au renoncement de sa charge. Indirectement, Hesse s'en prend, avec ironie, aux idées de Thomas Mann, qui s'est lui-même reconnu dans ce roman à travers le personnage de Thomas de la Trave, le prédécesseur de Valet dans la fonction de Magister ludi, et à la tendance du monde intellectuel de se retrancher dans une tour d'ivoire par rapport au reste du monde. La Castalie, comme toute œuvre humaine, est vouée à disparaître tôt au tard, et le Jeu des perles de verre, son suprême achèvement, connaîtra un destin identique.
Et Valet, après avoir atteint le sommet de la hiérarchie, de rechercher un nouveau sens dans sa vie, une manière directe d'agir dans le monde réel. Et quoi de mieux, selon lui, que de devenir maître d'école et d'influer directement sur l'âme des plus jeunes, ceux dont l'esprit est le plus malléable, car non affecté encore par des savoirs nombreux mais stériles ?
La relation maître-élève est une autre des composantes essentielles du roman. Valet sera successivement pris en charge par le vieux Maître de la Musique, le Frère aîné, le père Jacobus avant de devenir lui-même le maître d'un petit garçon à la fin du livre et d'accomplir son enseignement dans une fin énigmatique, poétique et magistrale.

Les trois petites nouvelles qui succèdent au récit principal peuvent être lues indépendamment du reste du livre. Par ailleurs, elles constituent d'excellents condensés des thématiques abordées par l'auteur. Elles se lisent très facilement et complètent admirablement le récit de l'histoire de Valet. La dernière, en particulier, possède un souffle grandiose et extraordinaire malgré sa brièveté, et clôture magistralement un roman que j'aie apprécié de plus en plus au cours de ma lecture.

jeudi 4 septembre 2014

Le Moulin sur la Floss, George Eliot

Ma note : 9,5/10.

Voici la quatrième de couverture : 

Ce sommet de l'histoire du roman anglais (qui en compte d'ailleurs beaucoup) date de 1860. Le thème principal en est l'amour tragique entre un frère et une sœur, qui se brouillent de longues années pour se réconcilier dans la mort. Entre-temps, la jeune fille a été amoureuse d'un infirme, puis du fiancé de sa cousine : mal lui en prendra. Le meilleur du livre est dans la peinture poétique de l'existence quotidienne la plus humble, dans "le sentiment de la question mystérieuse de la vie humaine et de la vie de la nature, des mystères sublimes auxquels nous participons en le sachant aussi peu que la fleur qui pousse"(Marcel Proust). On aimera ainsi "la nouveauté des images venant d'une vue tendre et neuve des choses". 

George Eliot est ma romancière préférée parmi celles de l'époque victorienne. J'avais lu son Middlemarch, reconnu comme son chef d’œuvre, qui m'avait déjà époustouflé et que je considère comme l'un des plus grands livres qu'il m'ait été donné de découvrir. La lecture du Moulin sur la Floss a confirmé mon adoration pour cette auteure qui, parfois, demeure dans l'ombre des plus connues et appréciées du public, à savoir les sœurs Brontë et Jane Austen. Sans enlever le talent que je reconnais à ces dernières, je pense toutefois que George Eliot les surpasse en termes de profondeur des personnages grâce au tour réaliste qu'elle donne à ses romans.
Tous les romans de l'époque victorienne ont pour cadre la province anglaise et nous content la lutte que les femmes de cette époque doivent livrer avec la société conservatrice, patriarcale et étriquée dans laquelle elles sont forcées d'interagir. Tous ces romans sont in fine des romans féministes où la femme cherche à s'accomplir face à des forces extérieures qui cherchent par tous les moyens à la cantonner dans son rôle attendu, c'est-à-dire un rôle de soumission, d'obéissance et de dépendance vis-à-vis des hommes.
Jane Eyre dut renverser des obstacles considérables, de sa belle-tante tyrannique à sa fuite du domaine de Rochester devant l'impossibilité pour elle de se marier et le déshonneur qui s'ensuivit. Jane Austen, dans ses romans, privilégie l'ironie mordante et la satire pour décrire un milieu mondain futile qu'elle exècre, adoptant un ton proche du marivaudage, pour dénoncer l'ineptie des mœurs de son époque. Mais les malheurs qui accablent les héroïnes et héros de George Eliot sont d'une profondeur supérieure car les forces qui oppriment ses personnages trouvent principalement leur source dans la grossièreté extrême de l'immense majorité de la population, de surcroît persuadée d'agir dans son bon droit envers ceux qu'elle opprime.
Tous les écrivains, en tout cas les meilleurs, nous présentent un visage peu reluisant de la société dans laquelle ils ont vécu, dénonçant la vulgarité, la bassesse, et le manque de spiritualité qui caractérisent de tous temps une grande partie de l'espèce humaine. Je pense toutefois pouvoir affirmer que rarement le peuple fut décrit dans une forme aussi abjecte et repoussante que sous la plume acerbe de George Eliot. Mais ce qui la différencie de l'ironie de Jane Austen, c'est que cette vulgarité des mœurs du peuple sont source d'énormes souffrances pour les héros, non pas de simples malentendus et sources de situations comiques sans conséquences graves.
J'ai souvenir que le personnage de Rosamond Vincy, dans Middlemarch, était peut-être à mes yeux le personnage le plus abject que j’eus l'occasion de lire. Non pas qu'elle soit malfaisante, pétrie d'intentions nuisibles au sens où on l'entend généralement. Au contraire, Rosamond Vincy croit invinciblement qu'elle est toujours dans son bon droit et agit de la manière la plus raisonnable et appropriée. Ce caractère obtus, hermétique à toute influence extérieure qui pourrait lui être bénéfique, et cette croyance qu'elle a toujours raison envers et contre tout, ont conduit à infliger des souffrances incommensurables à Lydgate et précipité sa déchéance au lieu de le soulager, ce que Rosamond pensait justement accomplir en agissant à son insu. Les mêmes forces sont à l’œuvre dans le Moulin sur la Floss, où nous suivons l'enfance et le passage à l'âge adulte d'un frère et d'une sœur, Tom et Maggie Tulliver.

Maggie est une jeune fille rêveuse, curieuse qui aime beaucoup lire, fait preuve de beaucoup d'imagination dans les histoires qu'elle aime conter et désespère de montrer à tout le monde qu'elle est capable de montrer du bon sens et de l'intelligence. Pour toutes ces raisons, auxquelles s'ajoutent sa réticence à se faire belle ou à se coiffer convenablement, Maggie fait le désespoir de sa mère, et en particulier de ses tantes maternelles, qui n'y voient qu'une jeune fille désobéissante et impertinente. Le développement intellectuel de Maggie n'est pas une priorité pour sa famille, qui y voit même, ironiquement, un danger : en effet, quel homme désirerait épouser une femme qui lui soit supérieure ?
Le parcours de Maggie, en raison de sa personnalité, sera par conséquent un long chemin de malheurs et de souffrances. Des souffrances qui proviendront essentiellement de sa propre famille, et en premier lieu de son frère Tom, qu'elle aime éperdument malgré la cruauté impitoyable dont il fait preuve à son égard. Cruauté qui n'est pas sadique, au contraire : Tom est profondément persuadé qu'il agit pour le mieux, conformément aux valeurs qui lui ont été inculquées. Tom peut être vu comme l'antithèse de Maggie, en symbiose avec son environnement et ses codes rigides. Dès l'enfance, il fait subir des mortifications à sa sœur qui la blessent cruellement, sans mesurer la portée des paroles blessantes qu'il lui adresse, la traitant régulièrement d'idiote, de gourde et la croyant incapable d'avoir la moindre once d'intelligence simplement car elle est une fille. Tom est à tous points de vue, un personnage exécrable, borné et grossier. Maggie, dans un excès de rage après lui avoir été si longtemps soumise, finit par lui jeter ses paroles dures mais justifiées: "Toute ta vie, tu as toujours adressé des reproches aux autres... tu as toujours été persuadé d'avoir raison toi-même : c'est parce que tu n'as pas l'esprit assez ouvert pour voir qu'il y a mieux que ta propre conduite et que tes propres intentions mesquines. [...] Tu as toujours pris plaisir à me punir... tu as toujours été dur et cruel avec moi. [...] Tu n'as aucune pitié : tu n'as aucune idée de ta propre imperfection et de tes propres péchés. [...] Tu n'es qu'un pharisien. [...] Tu n'es même pas capable d'apercevoir des sentiments à côté desquels tes vertus éclatantes ne sont qu'obscurité !" (p.466-7)
Bien que la relation entre Tom et Maggie soit en partie autobiographique à l'auteur, le lecteur ne peut qu'être révulsé devant l'attitude odieuse et suffisante de Tom, qui en fait un personnage repoussant et haïssable. Toute la famille de Maggie brille par leur remarquable médiocrité: le père, qui aime malgré tout beaucoup sa fille, est un homme extrêmement têtu qui s'engage dans une affaire de justice alambiquée qui va le ruiner, et ne nourrira dès lors plus qu'une haine féroce et un désir de vengeance envers celui qui l'a déchu. Sa femme Bessy est remarquable par son indifférence aux malheurs de la famille, se lamentant sans cesse sur son propre sort, ou plus exactement, sur la vente forcée de ses affaires auxquelles elle semble accorder plus d'importance qu'au sort de sa famille.

Dans cet environnement délétère, la vie de Maggie suit un cours mouvementé où elle ne connaîtra que la souffrance et la réprobation de la société incapable de la comprendre. Ce ne sera pas une vie de passions, à l'instar de Jane Eyre. La vie de Maggie se caractérisera par le thème du renoncement, au refus de céder à ses passions et désirs afin d'éviter d'infliger des souffrances aux autres et de vivre selon un code moral personnel exigeant : "La fidélité et la constance signifient plus que de faire ce qui nous est le plus facile et le plus agréable. Elles signifient renoncer à tout ce qui s'oppose à la confiance que les autres placent en nous... à tout ce qui pourrait rendre malheureux ceux que le cours de notre vie a rendus dépendants de nous [...] Nous pouvons seulement choisir entre jouir du moment présent, ou y renoncer, pour obéir à la voix divine qui s'exprime en nous... pour être fidèles à tous les mobiles qui sanctifient notre vie. Je sais que cette croyance est exigeante ; elle m'a échappé à bien des reprises, mais j'ai senti que si je l'abandonnais définitivement, je n'aurais plus aucune lumière pour me guider dans l'obscurité de cette vie." 
Un autre thème sous-jacent du livre est celui de la compassion : Maggie souffre mille martyrs pour éviter de faire de la peine envers ceux qu'elle aime, un sacrifice qui lui est bien mal rendu, en particulier de la part de Tom. La vie pour une personne comme Maggie ne peut qu'être une interminable souffrance, à laquelle elle semble se résigner. L'amour que Maggie prodigue est un amour de sacrifice, dans laquelle elle renonce à ses propres désirs, aspirations pour éviter de blesser autrui mais également un amour de compassion, dans la mesure où elle affirme ressentir davantage d'amour pour ceux qui souffrent davantage, notamment dans sa relation avec Philip Wakem. 
Le lien avec les grands principes de la philosophie de Schopenhauer est évident. Similitude non seulement dans les thèmes abordés, mais également dans l'humour féroce dans le constat désabusé de l'ineptie de la société : le roman est, malgré les malheurs effroyables frappant Maggie, très drôle, surtout dans sa première partie. Les comparaisons et métaphores peu flatteuses des comportements humains, assimilés à divers noms de bêtes sauvages, abondent et ne font pas mystère du peu de considération qu'Eliot éprouvait vis-à-vis de la société en général
Enfin, un dernier trait de comparaison est, inévitablement, celui que l'on peut tirer avec la Recherche du temps perdu de Proust. Ce dernier n'a jamais fait mystère de son admiration pour George Eliot, et en particulier pour ce présent roman. Les Tulliver sont très attachés au moulin, bien ancestral dans la famille, qu'ils considèrent comme leur seule et possible demeure malgré la ruine et l’opprobre qui s'abattent sur eux. Maggie, malgré les médisances dont elle est l'objet à la fin du roman, ne peut se résoudre à quitter des lieux auxquels sont rattachés tant de souvenirs de son enfance. Ces lieux, véritables passerelles entre le passé et le présent, ont acquis aux yeux de la famille une valeur inestimable qu'aucun autre bien ne saurait avoir. 
"Là, M.Tulliver mit sa canne entre ses jambes et sortit sa tabatière, pour savourer davantage cette anecdote, qui lui venait par fragments, comme si, périodiquement, la vision du passé lui faisait perdre le fil de son récit. [...] Pendant toutes ces années, y a pas eu beaucoup de jours où je l'ai pas regardée [la malterie], là, dans la cour, en me levant le matin... par tous les temps, du début à la fin de l'année. Je perdrais la tête dans un endroit nouveau. Je serais comme égaré."

En résumé, le Moulin sur la Floss est l'un de mes romans préférés, que je compte bien relire très prochainement. Une écriture remarquable, tour à tour comique et tragique, et une profondeur que j'aie rarement sentie aussi puissante chez d'autres auteurs.