"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 24 octobre 2014

Dublinois, James Joyce

Note : 8/10.


Quatrième de couverture :

Après la publication en 1907 de poésies de jeunesse, James Joyce publie en 1914 un recueil de nouvelles commencé dès 1902. Il s'agit de Dublinois. Quelle surprise pour les lecteurs de découvrir ces quinze nouvelles, si sages, si classiques, si claires. Dans ce livre, Joyce décrit, avec un sens profond de l'observation, les mœurs de la bourgeoisie irlandaise, l'atmosphère trouble et le destin tragique de la société de l'époque. Les thèmes favoris de Joyce, l'enfance, l'adolescence, la maturité, la vie publique sont ici incarnés par divers types d'habitants de Dublin, «ce cher et malpropre Dublin» que Joyce aimait tant.


1)  Les sœurs.
Un garçon apprend la mort du père James Flynn, avec lequel il était ami. Une amitié désapprouvée par sa famille, "c'est pas bon pour les enfants. A mon idée, un gamin ça doit courir et jouer avec ceux de son âge au lieu de...", dit le vieux Cotter, que le garçon voit comme "une espèce de vieux crétin à trogne rouge". Tandis qu'il se remémore les moments passés avec le défunt, qui lui avait appris entre autres le latin, les sœurs de ce dernier organisent son service funéraire et par leur conversation insipide, insignificante, montrent qu'elles n'ont jamais compris leur frère...8/10

2) Une rencontre.
Deux garçons, le narrateur et un camarade d'école, Mahony, décident de faire l'école buissonnière pour échapper à la monotonie de leur quotidien. Durant leur vagabondage, ils rencontrent un vieil homme, qui au premier abord semble cordial, compréhensif envers les jeunes, avant de se montrer dur, partisan de châtiments corporels brutaux : " un coup sur les doigts ou une gifle ne servait à rien : ce qu'il fallait, c'était une bonne petite séance de fouet." Il est également hostile à toute interaction entre filles et garçons, décrivant le plaisir qu'il aurait à administrer "une fouettée comme jamais aucun garçon au monde n'en avait reçu" si d'aventure il le pouvait. Le narrateur, horrifié, retrouve avec soulagement Mahony, qu'il voit sous un autre angle malgré le mépris secret qu'il nourrissait envers ce dernier. 8/10

3) Arabie.
Le narrateur s'éprend de la "sœur de Mangan", qui lui fait part de son envie d'aller à une kermesse à l'Arabie. Dans les jours qui suivent, le narrateur ne pense qu'à sa brève rencontre avec la jeune fille, "je restai près d'une heure, sans rien voir d'autre que la silhouette vêtue de brun que projetait mon imagination, que la lumière du réverbère effleurait délicatement à la courbe du cou, à la main posée sur la grille et à l'ourlet dépassant de la robe".
Mais arrivé à la kermesse, aucune des félicités promises n'eut lieu. Le narrateur s'y ennuie, rien ne s'y passe et c'est avec désespoir et colère qu'il rentre chez lui. 8,5/10

4) Evelyne.
Evelyne rêve d'échapper à une vie terne remplie seulement des devoirs familiaux. Alors qu'elle se rend à la gare pour rejoindre son fiancé Franck, désapprouvé par sa famille, elle s'interroge sur le bien-fondé de sa décision et son cœur balance entre la liberté et le devoir. 8,5/10

5) Après la course.
Jimmy Doyle est le fils d'un boucher ayant amassé une fortune importante au prix d'années de dur labeur. Jimmy a reçu une éducation bourgeoise et fait la fierté de son père. Dans ce nouveau milieu, il s'efforce de bien paraître et se méprend sur les "bons moments" qu'il passe avec ses "amis", alors qu'il accumule des dettes considérables... 8/10

6) Deux galants.
Deux hommes, Lenehan et Corley, se rendent au lieu de rendez-vous de ce dernier. Tandis que son ami convole avec une femme, Lenehan, 31 ans, médite sur la vie dissolue qu'il a menée jusqu'alors et rêve à un foyer stable avec une femme aimante... 7,5/10

7) La pension de famille.
Mr Moran est l'objet de ragots pour avoir flirté trop ouvertement avec Polly, la fille de Mrs Mooney, la propriétaire de son logement. Cette dernière le somme de prendre sa fille pour épouse pour éteindre les racontars et sauver son "honneur". Pris au piège, Mr Moran rumine sur la perte de sa liberté que lui conférait le célibat, à laquelle il est profondément attaché... 8,5/10

8) Un petit nuage
Little Chandler rencontre son vieil ami Ignatius Gallaher, de retour à Dublin pour quelques jours. Les deux amis confrontent leur existence depuis leur dernière rencontre, l'un étant resté en Irlande pendant que l'autre s'est installé à Londres et a eu l'occasion de voyager à maintes reprises en sa qualité de journaliste. De retour chez lui, Little Chandler a des idées sombres, ruminant amèrement sur la vie qu'il a menée dans un foyer qu'il voit comme une prison... 8,5/10

9) Contreparties.
Farrington, employé de bureau insatisfait de sa condition, est sermonné et humilié par son patron, Mr Alleyne, qui lui reproche vertement son dilletantisme tout en flirtant avec une cliente. La nuit venue, il fait la tournée des bars après avoir mis sa montre en gages, mais la soirée vire au cauchemar quand il sera ridiculisé par un autre homme. Rentré chez lui, rempli d'amertume, il bat son fils pour déverser la rage qu'il a accumulée tout au long de cette journée... 8,5/10

10) Argile
Maria est une servante modèle : appréciée dans la maisonnée qui l'emploie, elle se rend après son travail chez Joe, qu'elle a élevé en quelque sorte quand elle servait autrefois dans son foyer. Des querelles, insignifiantes, entre Joe et son frère Alphy, sont ressassées durant la soirée, tandis que Maria, mélancolique, laisse entrevoir, sans que personne ne le remarque, la tristesse et la solitude de son existence à travers une chanson qu'elle déclame...7,5/10

11) Un cas douloureux.
James Duffy mène une vie insolite : "il n'avait ni compagnons, ni amis, ni Eglise, ni foi. Sa vie spirituelle, il la menait sans communion aucune avec autrui, rendant visite aux membres de sa famille pour Noël et les accompagnant au cimetière lorsqu'ils mourraient. Il accomplissait ces deux devoirs mondains par respect pour les anciens usages mais il ne faisait pas d'autres sacrifices aux conventions qui règlent la vie en société". Il rencontre un soir Mrs Sinico, et les deux conviennent de se voir régulièrement, sans qu'une véritable liaison amoureuse ne s'établisse. Un drame subséquent remettra en cause le mode de vie qu'il a jusqu'alors mené... 9/10

12)  "Ivy Day" dans la salle des commissions.
L'ineptie de la classe dirigeante politique irlandaise se fait jour dans une longue conversation lorsque la comparaison se fait avec Parnell, figure emblématique du nationalisme irlandais, qui fut remercié suite à un scandale de mœurs. La nouvelle la plus faible sans aucun doute. 6,5/10

13) Une mère.
Mrs Kearney aide à l'organisation de quatre concerts, auxquels sa fille doit prendre part. Mais devant les réticences des organisateurs à avancer l'argent promis à sa fille lors de la dernière représentation (en accord avec les lois tacites du milieu cependant), elle va compromettre sa réputation et celle de sa fille. 7/10

14) La grâce.
Tom Kernan est retrouvé inconscient dans un bar. Il a sombré dans l'alcoolisme depuis que son charme en tant que voyageur de commerce s'est érodé. Ses trois amis, Power, Cunnigham et M'Coy conviennent que le meilleur moyen de le remettre sur de bons rails est un regain de foi dans le catholicisme. S'ensuit une conversation inepte sur la religion. Le père Purdon, dont ils entendent un sermon en fin de nouvelle, développe toutefois une théorie plus cohérente de la foi religieuse... 7,5/10

15) Les morts.
Gabriel Conroy et sa femme Gretta sont conviés au dîner de Noël tenu par ses tantes, Misses Kate et Julia Morkan. Au cours de cette soirée mondaine, noyée dans des discussions insipides et futiles, Gabriel se dispute violemment avec Miss Ivors, nationaliste irlandaise qui lui reproche la chronique littéraire qu'il tient dans un journal britannique et le lieu de ses vacances, systématiquement passées hors de son pays natal. Les conversations languissent et tournent en rond : lorsque le sujet semble prendre en profondeur et bifurquer vers des thèmes plus "pessimistes" tels que la mort, "le sujet étant devenu lugubre, les convives l'enterrèrent dans un silence". (p.318). Gabriel livrera un discours tout aussi insipide, lors duquel il loue l'hospitalité irlandaise et celle dont font preuve ses tantes chaque année à la même période.
La soirée s'achèvera lorsqu'un secret concernant sa femme refera surface d'une manière inattendue... 9/10

Objectivement, la meilleure nouvelle du recueil est celle qui est la plus célébrée, la plus encensée, à savoir la dernière, Les morts, qui est également, de loin, la plus longue. Les dernières pages de cette nouvelle sont tout simplement renversantes, tout comme celles qui clôturent l'autre nouvelle que j'ai préféré, Un cas douloureux, dont la conclusion est tout aussi bouleversante. A n'en pas douter, Joyce possède un talent d'écrivain évident et son style est là encore impeccable, plus encore que dans Portrait de l'artiste en jeune homme, dont les nombreuses parties théoriques (que j'ai néanmoins beaucoup appréciées) peuvent peut-être en rebuter certains.
Rien de tout cela dans Dublinois, recueil dans lequel Joyce s'en tient strictement à la narration et à ses personnages, bien qu'il use, dans son style caractéristique, extensivement du stream of consciousness qui est sa marque de fabrique.
Chaque personnage, dans ses nouvelles, se retrouve à un moment donné confronté à une illumination, à une épiphanie. La mort du père Flynn, le jour du départ d'Evelyn, la soirée désastreuse de l'Arabie, etc., tous ces événements vont remettre en cause la vie, les croyances ou les attentes qu'on y attache, et seront l'occasion pour chaque personnage de prendre conscience ou de la vacuité de leur vie (Les morts, L'argile) ou de leur méprise quant aux conceptions qu'ils s'en sont forgées (Une rencontre, Evelyn). Une illumination qui toutefois n'aura pas forcément des conséquences heureuses, en particulier dans Contreparties, ou resteront probablement sans suite (Après la course).
Dans ce recueil, Joyce parle des thèmes qui lui sont chers ou qui ont marqué sa jeunesse à Dublin : la religion catholique évidemment (La grâce) dans laquelle se complaisent des esprits grossiers et obtus, la rigidité de la société qui opprime les individus (La pension de famille), le nationalisme irlandais et l'ineptie totale de la politique en général (Ivy Day), le culte de l'argent et le matérialisme (Après la course, Une mère), les attentes illusoires de l'amour et du bonheur (L'Arabie, Evelyn), le désenchantement de la vie bourgeoise et sa vacuité (Les morts, Les sœurs). Au milieu de tout cela, Un cas douloureux fait figure d'exception, en décrivant le quotidien d'un homme qui a décidé de se mettre en marge de la société qu'il méprise et dont il n'attend plus rien.

Pour résumer, les nouvelles qui constituent Dublinois sont d'un niveau excellent et relativement homogène. Seules deux ou trois nouvelles plus faibles sont clairement un ton en-dessous, compensées toutefois largement par deux autres tout bonnement extraordinaires qui, à elles seules, rendent la lecture de ce recueil indispensable.

samedi 18 octobre 2014

Ada ou l'Ardeur, Vladimir Nabokov

Ma note : 9,5/10.

Voici la quatrième de couverture :

Le château d'Ardis - les Ardeurs et les Arbres d'Ardis - voilà le leitmotiv qui revient en vagues perlées dans Ada, vaste et délicieuse chronique, dont la plus grande partie a pour décor une Amérique à la clarté de rêve - car nos souvenirs d'enfance ne sont-ils pas comparables aux caravelles voguant vers la Vinelande, qu'encerclent indolemment les blancs oiseaux des rêves ? Le protagoniste, héritier de l'une de nos plus illustres et plus opulentes familles, est le Dr Van Veen, fils du baron «Démon» Veen, mémorable personnalité de Reno et de Manhattan. La fin d'une époque extraordinaire coïncide avec la non moins extraordinaire enfance de Van. Il n'est rien dans la littérature mondiale, sauf peut-être les réminiscences du comte Tolstoï, qui puisse le disputer en allégresse pure, innocence arcadienne, avec les chapitres de ce livre qui traitent d'«Ardis». 

« Ada est probablement l’œuvre pour laquelle j'aimerais qu'on se souvienne de moi.» (Vladimir Nabokov)

Ce qui frappe tout de suite dans Ada, le premier livre de Nabokov que je découvre, c'est le talent évident d'écrivain de son auteur. Passé les premières pages qui peuvent sembler de prime abord obscures (j'ai d'ailleurs tenté de lire Ada il y a un peu plus d'un an et j'en avais abandonné la lecture passé une vingtaine de pages), le récit prend réellement son envol lorsque la narration bifurque résolument sur Van Veen, dont nous apprenons qu'il est l'auteur de ce récit alors qu'il est nonagénaire. A partir de ce point, on ne relâche que difficilement le livre, tant la plume de Nabokov est un véritable régal pour nous lecteurs, et nous arrivons dès lors sans ambages et rapidement jusqu'à sa conclusion.
Nabokov avait une vision radicale de la littérature. Pour lui, la littérature doit avoir pour seul objet d'être bien écrite, de procurer au lecteur un pur plaisir esthétique, et non d'exposer les pensées, les idées de son auteur dans un but d'instruction. C'est la raison pour laquelle, entre autres, il admirait Kafka et Tolstoï pour l'importance qu'ils attachaient au style et à la structure de leur prose, mais méprisait à l'inverse la plume chaotique de Dostoïevski.
Ainsi dans Ada, Nabokov nous démontre tout son talent esthétique d'écrivain. Sa plume est l'une des plus agréables qu'il m'ait été donné de lire à ce jour. Les descriptions abondent sans jamais handicaper, alourdir un récit (un reproche que l'on fait souvent à Balzac) qui demeure remarquablement fluide. 
" Par toutes les fibres de son être, bouillant d'une ardeur prête à déborder Van éprouvait, avec délices, la pression de ce jeune corps qui répondait à chaque cahot du chemin en s'entrouvrant en deux tendres moitiés et en écrasant de son poids le gonflement d'une envie que Van croyait devoir contenir, de crainte que le suintement accidentel d'une sève assouvie n'alertât l'innocence perplexe. Pourtant, il se serait abandonné, dissous en licence bestiale, si la gouvernante n'eût sauvé la situation en s'adressant à lui. Le pauvre Van transborda sur son genou droit le postérieur de la fillette et, par cette manœuvre, émoussa tant soit peu ce que dans le jargon de la Chambre de Tortures on appelait "l'angle d'agonie"."(p.126)

Ada ou l'Ardeur est le récit, ou les mémoires plus exactement, d'un Van vieillissant qui se replonge dans sa vie passée. L'histoire nous est contée à la troisième personne du singulier, bien que régulièrement, le "je" s'immisce subrepticement, surtout sous la forme d'innombrables notes entre parenthèses rédigées à la première personne par Van ou, plus rarement, par Ada, dont les remarques espiègles offrent un contraste souvent comique par rapport aux souvenirs partagés de leur jeunesse au château d'Ardis. 
" Parlons de hamacs et de miel... Quatre-vingt ans plus tard, il se rappelait encore avec la fraîcheur poignante de la première joie comment il était tombé amoureux d'Ada. La mémoire et l'imagination se rejoignaient sur leur ligne de partage dans le hamac de ses aubes d'adolescent. A quatre-vingt-quatorze ans, il aimait à se retracer son premier été d'amoureux non comme un rêve qu'il n'eût fait que rêver mais comme une récapitulation de la conscience qui l'aidait à vivre pendant les petites heures grises qui séparaient un sommeil fragile du premier comprimé de la journée. Prends la suite, ma chérie, rien qu'un comprimé. Comprimé, rimé, rimaillons, millions. Continue, Ada, tu veux bien ?" (p.106)
Dans cette citation où le Van vieillissant évoque avec nostalgie sa jeunesse passée transparaît plusieurs éléments qui seront confirmés par la suite. C'est d'abord la valeur qu'ont acquis aux yeux de Van, alors qu'il est au crépuscule de sa vie, les souvenirs relatifs à ses deux séjours à Ardis et sa rencontre avec sa cousine (en fait, sœur) Ada. Ces moments seront, on s'en aperçoit plus tard, les plus heureux de toute son existence. Quid de sa brillante carrière de médecin et philosophe qu'il fera pour la majeure partie de sa vie ? Les mots de Van se partagent entre ironie et amertume : "Paradoxalement et inutilement, c'est dans sa "carrière académique", par ses conférences arrogantes et nonchalantes, [...] que, ayant débuté comme une sorte de prodige avant même sa vingtième année, qu'il jouissait [...] "d'honneurs" et d'une "situation" que beaucoup [...] n'atteignaient pas [...]. (p.612). Plus haut, il dit : "Ada, à laquelle, il le savait, il ne pourrait jamais renoncer : c'est à elle qu'il livrerait les restes de son être au premier coup de trompette de la destinée." (p.612).
Van ne reconnaît au seuil de son existence, qu'une véritable source de joie à laquelle il ait pu goûter sur son Antiterra (l'histoire d'Ada se situe dans un monde parallèle au nôtre, où le continent nord-américain a été également colonisé par les russes et baigne de ce fait dans un trilinguisme anglo-franco-russe, dans lequel Nabokov a lui-même été élevé), en dehors de son œuvre philosophique résumée dans un livre intitulé La texture du Temps. Ainsi, c'est logiquement que Van concentre, dans son autobiographie fictive, la majeure partie de l'action dans ses rencontres avec Ada.

Ada débute par un bref condensé de l'histoire familiale (le sous-titre du livre étant Chronique familiale) de Van. C'est d'abord l'énumération monotone des ancêtres de sa famille, expédiée en une poignée de pages et avec un ennui relatif, comme si Van se désintéressait très vite de cette partie du récit. Survient ensuite le récit des parents immédiats de Van. Par le moyen d'un cahier retrouvé dans le grenier d'Ardis, Van retranscrit les notes prises par sa tante Marina avec sa sœur Aqua, lors d'un séjour prolongé dans une villégiature en Suisse (dont on comprendra par déduction l'objet dans la suite du roman).  
Les pérégrinations de "Démon" Veen, le père de Van, alors qu'il était l'amant de Marina avant de devenir le mari d'Aqua nous sont contées sur un ton léger et ironique. L'occasion pour Nabokov de se moquer des amours "passionnées" de l'aristocratie, des duels pour rétablir "l'honneur" du bafoué et éventuellement, l'extinction rapide d'une passion violente mais éphémère. Les retrouvailles, seize ans après, entre les deux anciens amants, confirment la frivolité de l'amour-passion : " Le visage de Marina avait singulièrement perdu de sa finesse. Ni ses traits alourdis, ni sa toilette [...], ni son maquillage mélodramatique où s'étalaient à l'excès l'ocre et le bistre ne rappelaient, même de loin, à celui qui l'avait aimée plus intensément qu'aucune autre femme au cours de sa vie galante, le chic, le charme, la beauté lyrique, de Marina Dourmanov. Et cela lui faisait de la peine, cet effondrement total du passé [...], l'impossibilité logique de rattacher la douteuse réalité du présent à la réalité incontestable du souvenir." (p.332).
Nabokov va même plus loin, avec une ironie jubilatoire, en décrivant Marina (et avec elle, tout un pan de l'aristocratie) comme "par essence, une poupée de cire déguisée en créature humaine, n'éprouvant aucun malaise de cette nature [ndlr: similaire à celui ressenti par Démon à sa vue], dépourvue qu'elle était du don de troisième vue (l'imagination, singularisée et miraculeusement détaillée) [...], sans lequel la mémoire [...] n'est disons-le bien, qu'un cliché ou une feuille volante. Nous ne voudrions pas accabler Marina [...]. Pourtant, nous ne pouvons excuser la grossièreté de son âme." (p.334). Et plus loin, "son visage s'illumina d'une béatitude juvénile et suprêmement indécente. [...] "Pedro revient", s'écria (roucoula, gazouilla) en piétinant de joie Marina à l'adresse de son imperturbable fille." (p.359)
Une grossièreté, une médiocrité que l'on retrouve chez moult personnages : Ida Larivière, la gouvernante d'Ada puis de Lucette, qui s'essaie à la littérature bien que dépourvue du moindre talent ; Greg Ermine, "plus ennuyeux que jamais" (p.589) qui se fait appeler "milord" par sa femme snob ; Cordula de Prey, une maîtresse de Van, décrite comme "un petit être frivole avide de divertissements" (p.423) etc. Et Ada, plus loin, lorsque sa belle-sœur Dorothy lui demande d'être aimable envers "notre chère tante, une charmante demoiselle [...], terriblement grande dame et tout ça" lui réplique sans coup férir "en vérité la grande dame en question est une vulgaire vieille chèvre." (p.669)
 La vie que Van mène, lors de ses séparations d'avec Ada, lui semble d'un prodigieux ennui et indigne du moindre intérêt. Il est sur ce point intéressant de relever que les passages relatifs à Ardis, où Van connaît ses premières amours avec Ada, occupent une place significative dans le roman, puisque la première partie (sur un total de cinq) remplit près de la moitié du roman et s'achève en 1888, alors que le héros n'est âgé que de 18 ans. Par ce biais, Van souligne implicitement que la partie la plus heureuse de sa vie fut sa première rencontre avec Ada, en 1884, puis son deuxième séjour à Ardis, en 1888, dont l'issue sera tragique. La période entre 1905 et 1922 n'aura elle droit qu'à une poignée de pages, tant Van ne conserve aucun souvenir mémorable de cette période qui sera la plus longue séparation entre Ada et lui. Durant cet intervalle, la rédaction de son traité philosophique, la Texture du temps, constituera son seul fait notable, qu'il résumera longuement en début de quatrième partie. Un chapitre inattendu, assez long, et difficile à lire (je ne suis d'ailleurs pas sûr d'en avoir saisi tous les tenants et aboutissants) mais qui apporte une lumière rétrospective, une profondeur supplémentaire aux événements qui nous ont été contés jusqu'alors. 
" Le seul Temps auquel je m'intéresse est le Temps arrêté par moi et dont mon esprit et ma volonté bandés s'occupent attentivement. Aussi serait-il oiseux et mauvais de faire intervenir le temps "qui passe". [...] Je suis persuadé que mon lecteur [...] admettra qu'il n'y a rien de plus splendide que la pensée solitaire. (p.695).
" Temps Pur, Temps Perceptif, Temps Tangible, Temps libre de tout contenu, contexte et commentaire courant - voilà mon temps et mon thème. Tout le reste n'est que symbole numérique ou bien quelque aspect de l'Espace. La texture de l'Espace n'est pas celle du Temps. [...] Mon temps est aussi le Temps Immobile. (p.694)
" Le Passé est donc une accumulation constante d'images. On peut à l'envi l'écouter, le contempler, le goûter et le coupeller, de telle sorte qu'il perde la signification qu'il revêt au sens théorique le plus large, c'est-à-dire une succession ordonnée d'événements liés entre eux. Il se transforme alors en un généreux chaos, d'où le génie du souvenir total [...] peut tirer tout ce qu'il veut : des diamants éparpillés sur le parquet, en 1888 ; une beauté rousse chapeautée de noir, dans un bar parisien, en 1901 ; une unique et humide rose rouge parmi des roses artificielles, en 1883 ; [...]en 1884, une petite fille, qui, les doigts écartés, suce le miel du petit déjeuner engluant ses ongles affreusement rongés." (p.702-3).
Et Van d'entendre, avec une émotion poignante, la voix de celle qu'il aime après tant d'années de séparation: "c'était le timbre de leur passé [...]. Jeune, dorée, la voix pétillait de toutes les caractéristiques mélodieuses qu'il connaissait, ou plutôt, reconnut sur-le-champ dans l'ordre où elles apparurent : cet entrain, ce débordement de plaisir quasi érotique, cette assurance et cette animation - sans compter, ce qui était particulièrement délicieux, le fait que, très innocemment, elle n'avait pas conscience des modulations qui le ravissaient. [...] En ressuscitant le passé et en le reliant au présent, [...], la voix au téléphone constituait la pièce maîtresse de la perception la plus profonde qu'il eût du temps tangible, le scintillant "à présent" qui était la seule réalité de la texture du Temps. (p.715-6)

Dans l'imaginaire collectif, Nabokov possède une réputation sulfureuse qui le dessert quelque peu, en particulier pour Lolita, son roman le plus célèbre. C'est la raison pour laquelle, peut-être, j'ai longtemps repoussé sa découverte. Dans Ada ou l'Ardeur, le sujet de l'inceste, entre un frère et une sœur, peut apparaître choquant, voire repoussant. Dans le texte, les aventures amoureuses et érotiques de Van et d'Ada sont essentiellement relatées sur le ton de l'ironie et de la métaphore, non pas au moyen d'un langage cru et explicite. Ainsi, il est question de "mare de plaisir", "des brûlures de sa délicate embrasure", de "l'appareil complexe, multiple, récalcitrant de sa masculinité, ou aux mots "délicatement, avidement (mon Ada, ces adverbes sont applicables à bien d'autres actions par toi commises...)". Il serait toutefois simpliste de réduire Ada à une banale succession de descriptions grivoises et comiques. Car bien que le désir soit omniprésent et contamine les personnages principaux (Ada évoque "une source de frénésie, une fureur de la chair, une irritation insatiable"), les conséquences en seront dramatiques, en particulier pour Lucette. Mais l'amour qui unit Ada et Van n'est pas l'amour qui unît autrefois Marina et Démon, amour fugitif, éphémère qui n'avait pour fondement qu'un désir physique et dont les années ont eu impitoyablement raison comme en atteste leur rencontre susmentionnée. Non, l'amour entre Van et Ada est un amour durable, bien qu'il soit né dans les affres de la prime adolescence. Les deux personnages sont des êtres résolument cultivés, curieux, raffinés dont l'entente est parfaite et durable, malgré les longues séparations qui ont émaillé leur relation. Se retrouvant dans leur vieillesse, c'est avec une émotion égale à sa jeunesse que Van retrouve "son" Ada lorsqu'il entend sa voix au téléphone en 1922. Et Van de composer, alors que la mort approche, le récit de sa vie et de sa jeunesse à Ardis en compagnie d'une Ada toujours espiègle, dont les nombreuses notes ajoutées au manuscrit de Van sont une source d'humour supplémentaire pour contrebalancer les envolées émotionnelles, les égarements parfois, de son amant volubile, qui revient avec une affection débordante et une émotion difficilement contenue sur les moments les plus heureux qui ont jalonné sa longue existence.

A n'en pas douter, Ada est un très très grand roman, que je ne saurais trop recommander. Une prose sublime, une allégresse envoûtante et ironique qui parcourt les passages délicieux sur Ardis, et une réflexion passionnante sur le temps et la mémoire.

samedi 11 octobre 2014

Journal d'un curé de campagne, Georges Bernanos

Ma note : 8/10.
 
Voici la quatrième de couverture :

Ce qu'ils ont écrit du Journal d'un curé de campagne.

"Ce livre d'une puissance singulière est plein de beautés, de grands éclairs de sombre amour...et de foi" (Henri de Régnier)
"Le don magnifique de Bernanos, c'est de rendre le surnaturel naturel..." (François Mauriac)
" Le Journal d'un curé de campagne est, à n'en pas douter, le chef d’œuvre de M. Georges Bernanos, et c'est un livre bouleversant." (Gabriel Marcel)
"Une œuvre capitale. Tout dans ce livre est simple, sobre et grand." (Edmond Jaloux)
"Bernanos est un incomparable sculpteur de la personne humaine." (André Rousseaux)

"Ma paroisse est une paroisse comme les autres. Toutes les paroisses se ressemblent. Les paroisses d'aujourd'hui, naturellement.[...] Ma paroisse est dévorée par l'ennui, voilà le mot. Comme tant d'autres paroisses ! L'ennui les dévore sous nos yeux et nous n'y pouvons rien. Quelque jour peut-être la contagion nous gagnera, nous découvrirons en nous ce cancer. On peut vivre très longtemps comme ça. L'idée m'est venue hier sur la route. [...] Le village m'est apparu brusquement, si tassé, si misérable sous le ciel hideux de novembre. [...] Il avait l'air d'être couché là, dans l'herbe ruisselante, comme une pauvre bête épuisée. Que c'est petit, un village ! Et ce village était ma paroisse. C'était ma paroisse, mais je ne pouvais rien pour elle, je la regardais tristement s'enfoncer dans la nuit, disparaître... [...] Jamais je n'avais senti si cruellement sa solitude et la mienne.[...] Oh ! je sais bien que ce sont des idées folles,..."

D'emblée, les premières pages de ce Journal d'un curé de campagne dresse le portrait d'un village lugubre, inquiétant, impression immédiate que le curé-narrateur ressent lorsqu'il découvre le lieu où il est amené à officier. On mesure dès lors la tâche immense, incommensurable qui attend notre jeune curé.
D'autant plus difficile sera sa mission qu'on apprend tout aussi vite que le héros-narrateur est gauche et crédule en matière de relations sociales, interprétant mal les codes implicites de la société. Ainsi, à peine arrivé, il se laisse à penser que l'épicier, M. Hamyre, dont l'accueil semble des plus chaleureux, lui offre à titre gracieux plusieurs bouteilles de vin, alors qu'il en attendait au contraire une contrepartie financière.
"J'ai cru bêtement qu'il me les offrait", regrette amèrement le curé, après coup. 
Une incompréhension des normes sociales dont il ne se départira jamais et qu'il se sent incapable de rectifier. "Vous êtes comme un enfant", lui dira-t-on à maintes reprises.
Le caractère singulier, naïf du jeune curé n'est pas sans rappeler le prince Mychkine de Dostoïevski. Les deux personnages partagent en effet de nombreuses similitudes : ce sont des êtres purs, innocents, affligés de surcroît d'un mal physique (le curé souffre d'une douleur chronique à l'estomac qui limite drastiquement son régime alimentaire, d'où une faiblesse physique permanente) et dont le comportement en société déconcerte et entraîne moult railleries de la part de leurs congénères.
 
Plongé dans une société en pleine déliquescence morale, livrée à elle-même et à ses passions, le curé sera confronté directement aux maux qui rongent sa paroisse, et, par extension, la société toute entière. Une société où la foi chrétienne, et plus généralement, toute valeur morale corrigeant la conduite de tous les jours, ont pratiquement disparu, laissant le champ libre à toutes les vicissitudes de l'homme.
Bernanos, fervent chrétien, a dénoncé toute sa vie cette extinction progressive des valeurs morales dans nos sociétés occidentales, dont l’Église s'est rendu largement complice (il reproche en outre à celle-ci de ne plus fournir des "chefs de paroisse, des maîtres, des hommes de gouvernement", mais des "va-nu-pieds qui lâchent tout" à la première difficulté), et dont l'effondrement coïncide avec l'importance croissante accordée aux puissances de l'argent et des valeurs qui lui sont corollaires, à savoir une exacerbation de l'égoïsme et de la cupidité.
Bernanos, par la bouche du curé de Torcy, le mentor sage et avisé du jeune héros, définit ainsi ce qui devrait être le devoir du prêtre en ces temps tourmentés. "Soyez d'abord respectés, obéis. L’Église a besoin d'ordre. Faites de l'ordre à longueur du jour. Faites de l'ordre en pensant que le désordre va l'emporter encore le lendemain parce qu'il est justement dans l'ordre, hélas ! que la nuit fiche en l'air votre travail de la veille - la nuit appartient au diable." 
Le Mal, grande thématique de l’œuvre de Bernanos qui en a recherché l'origine dans ses invariables facettes, est implacable, invincible et ce malgré toutes les actions que l'on pourra entreprendre pour l'éradiquer car il est inhérent à la nature humaine. Par conséquent, avoir pour ambition d'y mettre fin définitivement est une vaine illusion, une utopie. Le curé de Torcy poursuit, un peu plus loin : "Moi, je crois que l'homme est l'homme, qu'il ne vaut guère mieux qu'au temps des païens. La question n'est d'ailleurs pas de savoir ce qu'il vaut, mais qui le commande. Ah ! si on avait laissé faire les hommes d’Église !".
Le constat désabusé de cette résurgence du Mal, de son caractère éternel, loin de verser dans un pessimisme sans retour, est au contraire une composante essentielle de la foi chrétienne. Pour expliciter sa pensée, Bernanos utilise la métaphore de l'enfance. "D'où vient que le temps de notre petite enfance nous apparaît si doux, si rayonnant ? Un gosse a des peines comme tout le monde, il est en somme désarmé contre la douleur, la maladie. [...] Mais c'est du sentiment de sa propre impuissance que l'enfant tire humblement le principe même de sa joie. [...] Présent, passé, avenir, toute sa vie tient dans un regard, et ce regard est un sourire. Et bien, si l'on nous avait laissés faire, nous autres, l’Église eût donné aux hommes cette espèce de sécurité souveraine. [...] L’Église a été chargée par le bon Dieu de maintenir dans le monde cet esprit d'enfance, cette ingénuité, cette fraîcheur. [...] L’Église dispose de la joie,  de toute la part de joie réservée à ce triste monde."

Bien qu'étant pour ma part athée, j'ai néanmoins été touché par la sensibilité chrétienne, mais avant tout humaniste, qui s'exhale de la plume de Bernanos. Car ce dernier, un peu à la manière de Dostoïevski, sonde d'abord et avant tout l'âme humaine dans toute sa complexité, dans sa lutte incessante entre le Bien et le Mal. Un Mal qui ronge subrepticement, tel le ver dans le fruit, le cœur des nombreuses personnes avec qui le curé est amené à interagir dans le cadre de ses fonctions sacerdotales. 
La jeune Mlle Chantal, fille du comte, est orgueilleuse et habituée à imposer sa volonté à son entourage. Elle ne supporte pas l'influence grandissante de Mlle Louise, sa gouvernante, auprès de son père, et en particulier le projet conjointement décidé de l'envoyer à l'étranger, et entend se venger de cet affront en fuguant, en se déshonorant, voire en se suicidant. Plus loin, son orgueil transparaît nettement lorsqu'elle s'exclame : " Je désire tout, le mal et le bien. Je connaîtrai tout. [...] Si la vie me déçoit, n'importe ! Je me vengerai, je ferai le mal pour le mal."
 Alarmé, le curé rend visite à la comtesse, la mère de Mlle Chantal, pour la dissuader d'envoyer sa fille à l'étranger. Mais leur entretien va prendre un tour inattendu, et se transformer en une lutte spirituelle entre le jeune héros et son hôte d'abord glaciale, sur la question existentielle de Dieu.
La comtesse a perdu un petit garçon en bas âge, et depuis lors, ne s'est jamais remis de ce drame et s'est refermée sur elle-même, délestant et reniant son mari et sa fille et reniant dans le même temps sa foi religieuse. Elle va jusqu'à se glorifier, sarcastiquement, de supporter la tyrannie de sa fille et les multiples infidélités de son mari. "Vous n'aimez pas votre fille", lâche alors le curé dans un moment d'audace qui le surprend lui-même. "Faut-il faire plus de cas de l'orgueil de ma fille que du mien ? Ce que j'ai enduré, ne peut-elle donc l'endurer à son tour ?", lui rétorque la comtesse. Épouvanté par ces paroles, le curé médite fugitivement sur le Mal rampant et pernicieux qui s'est insinué dans ce foyer : "Quoi ! l'ignorance, la maladie, la misère dévorent des milliers d'innocents, la maladie, la misère dévorent des milliers d'innocents, et lorsque la Providence, par miracle, ménage quelque asile où puisse fleurir la paix, les passions viennent s'y tapir en rampant, et aussitôt dans la place, y hurlent jour et nuit comme des bêtes."
Il reprend, réaffirmant sa foi en Dieu, qu'importe les souffrances et épreuves que chacun est amené à traverser dans sa vie : "La dureté de votre cœur peut vous séparer de votre fils pour toujours [...] L'enfer, madame, c'est de ne plus aimer. [...] Qu'un homme vivant, notre semblable, le dernier de tous, vil entre les vils, soit jeté tel quel dans ces limbes ardents, je voudrais partager son sort, j'irais le disputer à son bourreau. Partager son sort !... Le malheur, l'inconcevable malheur de ces pierres embrasées qui furent des hommes, c'est qu'elles n'ont plus rien à partager.[...] Dieu n'est pas le maître de l'amour, il est l'amour-même".
A travers ce passage exceptionnel et bouleversant, Bernanos livre sa vision d'un christianisme profondément humaniste, une religion où l'amour, la compassion, la résignation de l'être et la reconnaissance de son impuissance sont les seules échappatoires d'un monde où sévissent perpétuellement souffrances et malheurs. Seule l'admission de notre impuissance et la reconnaissance de Dieu sont à même de ramener la paix, la joie à l'âme en souffrance. 
Le curé, bien qu'il traverse tout au long du roman une profonde crise de foi en raison de sa marginalisation et de sa solitude croissante au sein de sa paroisse, finit par reconnaître la Grâce divine dans les  souffrances qu'il a lui-même endurées.
A l'opposé, son ami, le docteur Delbende, a perdu la foi devant l'injustice, la misère perpétuelles du monde. "Vous savez, l'abbé, je les [les victimes de l'injustice] fourre tous dans le même sac que leurs exploiteurs, ils ne valent guère mieux. En attendant leur tour d'exploiter, ils me carottent. [...] Autre chose est souffrir l'injustice, autre chose la subir. Ils la subissent. Elle les dégrade. Je ne peux pas voir ça.[...] L'orgueil, quoi, toujours l'orgueil ! [...] Après vingt siècles de christianisme, il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre. Ou bien, vous l'avez trahi, votre Christ !"

Avec le Journal, Bernanos a écrit un roman très touchant, grâce surtout au ton faussement candide, naïf, d'une simplicité presque enfantine, qui s'en dégage, puisque le récit est rapporté du point de vue du jeune curé qui nous fait partager ses réflexions, ses émotions, ses doutes et souffrances surtout, mais également ses (rares) joies (l'épisode de la motocyclette de M.Olivier). 
Le Journal est le récit du combat intérieur que ce jeune curé livre pour ne pas sombrer dans le désespoir et le pessimisme le plus noir. Il trouvera son plus grand secours, son plus grand réconfort à travers l'écriture de ce journal, qu'il ne destine a priori à personne d'autre que lui-même, et qu'il perçoit comme un compagnon, un ami invisible l'aidant à surmonter sa solitude morale et ses fréquentes crises de foi.
Un combat qu'il gagnera au final puisqu'à la toute fin du livre, le jeune curé trouve encore la force d'âme d'écrire, malgré l'ultime malheur dont il est la proie,"qu'il lui est très doux de dire que personne ne s'est rendu coupable à mon égard d'excessive sévérité - pour ne pas écrire le grand mot d'injustice. [...] Je répugnerai toujours à dire à me savoir la cause ou l'occasion de la faute d'autrui."

J'ai apprécié ce livre beaucoup plus que ce à quoi je m'y attendais lorsque j'en ai entamé la lecture. En particulier, Bernanos fait preuve d'une grande compréhension de la nature humaine et en sonde très bien les tréfonds et contradictions, avec une profondeur qui est proche des sommets de Dostoïevski. L'épisode de la comtesse sur lequel je me suis longuement étendu est un sommet tout court de la littérature, le point culminant de ce livre très émouvant.

Pour définir son livre, qu'il préférait par rapport au reste de son œuvre, Bernanos disait: "Le Journal, ah ! le Journal...C'est un livre sincère, qu'il faut entendre comme une leçon, la plus haute leçon. Si j'avais un conseil à donner aux hommes, je leur dirais de se faire petits, tout petits, le plus petits possibles... !"

samedi 4 octobre 2014

Portrait de l'artiste en jeune homme, James Joyce

Note : 8/10

 
Quatrième de couverture :  

"C'est le premier succès achevé de Joyce, terminé vers 1914. Roman autobiographique, l'auteur y raconte son enfance et sa jeunesse à Dublin, son éducation chez les jésuites, ses révoltes contre ces mondes clos, sa libération par la vocation artistique (d'où le titre). Le style va du réalisme brutal à la plus grande poésie, de l'ironie à l'émotion. Joyce y donne avec clarté sa vision du réel et de l'imaginaire. Ce roman de formation, document capital sur Joyce, est aussi un grand livre."


Pour découvrir Joyce, j'ai opté pour ce roman plutôt court, en lieu et place des mastodontes que sont Ulysse et Finnegans Wake, ses deux romans les plus célèbres mais reconnus surtout pour leur extrême complexité voire leur côté obscur, abscons. En comparaison, le présent ouvrage, Portait de l'artiste en jeune homme, m'apparaissait comme une porte d'entrée plus aisée, plus facile d'accès, à l’œuvre de l'auteur irlandais.
Dans ce livre, précédé d'un court essai intitulé Portrait de l'artiste, Joyce conte le parcours semé d'embûches de Stephen Dedalus dans l'Irlande catholique et conservatrice de la fin du dix-neuvième siècle. Retravaillé à partir du roman laissé inachevé Stephen le héros (publié à titre posthume), Portrait de l'artiste en jeune homme, par le biais de nombreux éléments autobiographiques à l'auteur, retrace comme son titre l'indique le cheminement progressif de Stephen vers une conscience et une vocation artistiques (à travers l'élaboration d'une théorie esthétique), seule échappatoire pour le héros face à un environnement social réprimant toute réflexion, toute imagination personnelles.
Si Stephen décide, à la fin du roman, de quitter l'Irlande pour l'Europe continentale (comme le fera d'ailleurs Joyce), c'est d'abord pour échapper à ce "Léviathan social" aux formes multiples : Église catholique, nationalisme irlandais, famille immédiate (en particulier sa mère).
Dès son plus jeune âge déjà, le jeune Stephen expérimente la dureté et l'extrême rigidité de la société irlandaise dans laquelle il est plongé. Le style, dans cette première partie, épouse l'état d'esprit de son protagoniste ainsi que son niveau de réflexion, lorsque Joyce emploie le style indirect libre pour nous faire partager les pensées et émotions de son héros. Après avoir subi un châtiment corporel sévère et injuste, le jeune Stephen s'interroge : "C'était injuste et cruel, puisque le médecin lui avait défendu de lire sans lunettes et qu'il venait d'écrire à son père ce matin même de lui en envoyer d'autres [...]. Et voilà qu'il était traité de combinard devant toute la classe, et battu [...]. C'était injuste et cruel, de l'avoir fait mettre à genoux, au milieu de la classe. [...] Mais c'était injuste et cruel. Le préfet des études était un prêtre, mais c'était injuste et cruel." La plongée dans les pensées du personnage, dans la mouvance du stream of consciousness, est utilisée avec abondance dans le roman, qu'il s'agisse de réminiscences du passé ou sous forme de monologue intérieur, un style très similaire au Mrs Dalloway de Virginia Woolf que j'aie lu récemment. Ces voyages dans le temps, au moyen de la mémoire involontaire, ne sont évidemment pas sans rappeler la Recherche du temps perdu de Proust, dont Joyce fut le contemporain.
" [...] il frappa légèrement Stephen au mollet avec sa canne [...] une soudaine réminiscence le transporta vers une autre scène, qui venait de surgir comme par enchantement, à l'instant même où il observait les petits plus cruels aux coins des lèvres souriantes de Héron, et où il recevait le coup familier de la canne sur son mollet [...]. Cette scène avait lieu vers..." (p. 134).

La scène du tram, dans son enfance, où Stephen ressent pour la première fois une attirance pour sa voisine, Eileen Vance, sera évoquée à plusieurs reprises dans le roman et constitue un moment capital dans la connaissance de soi du héros.
"Ils avaient l'air d'écouter, lui en haut du marche-pied, elle en bas. Dans les intervalles de leur conversation, elle montait sur sa marche à lui, puis redescendit sur la sienne, et une ou deux fois elle se tint tout contre lui, oubliant de descendre, puis elle redescendait. Le cœur de Stephen dansait au gré de ses mouvements, comme un bouchon sur les flots de la marée. Il entendait ce que ses yeux lui disaient de dessous le capuchon : il savait qu'au fond d'un passé brumeux, soit en réalité, soit en songe, il avait déjà entendu leur conte. Il la regardait faire parade de ses frivolités, de sa belle robe, de sa ceinture, de ses bas noirs, et savait qu'il avait déjà cédé mille fois à ces attraits. Cependant une voix intérieure dominait le bruit de son cœur dansant et lui demandait s'il accepterait d'elle le don vers lequel il n'avait qu'à tendre la main. [...] Et il se souvint du jour où lui et Eileen étaient [...] et comment soudain Eileen était partie d'un éclat de rire et s'était mise à courir au tournant de l'allée en pente [ndlr : épisode furtivement évoqué p.90]. Maintenant, comme alors, il demeurait à sa place, l'air indifférent, tranquille spectateur de la scène qui se déroulait devant lui." (p. 123).
C'est à cet instant que Stephen, éveillé aux plaisirs sensuels, commence à fréquenter les maisons closes, acte fermement réprouvé par l’Église catholique et dont le héros tentera avec force de se repentir lorsque, étant encore jeune et influençable, il entend un sermon promettant un enfer effroyable aux pécheurs non repentants. Une importante section du roman s'attarde sur les discours moralisateurs de l’Église, insistant longuement sur la nature éternelle du châtiment divin auquel s'exposeraient les pécheurs.
" La dernière, la suprême torture parmi toutes les tortures de cet effroyable séjour, c'est l'éternité de l'enfer. Éternité ! mot redoutable et terrifiant ![...] une éternité de souffrance.[...] Essayez de vous représenter l'effroyable signification de ce mot." (p.204).
Il est par ailleurs amusant de noter qu'auparavant, le même prêtre nous dise, avec tout autant de conviction : "Souvenez-vous que Dieu est un être infiniment bon". Personnellement, j'ai parfois du mal à concilier dans mon esprit la vision d'un Dieu "infiniment bon" avec celle d'un Dieu vengeur, cruel, prêt à infliger un châtiment éternel de souffrances pour des péchés (souvent insignifiants) commis durant la vie terrestre. Mais passons...

Bien qu'impressionné par ces sermons, Stephen finira par rejeter la proposition qui lui est faite d'entrer dans les ordres, et dans le même temps, toute filiation avec l’Église catholique irlandaise. "La sagesse de l'appel du prêtre ne le touchait pas au vif. Il était destiné à acquérir sa propre sagesse à l'écart des autres ou à acquérir la sagesse des autres lui-même en errant parmi les embûches de ce monde. Les embûches du monde, c'étaient ses voies de péché."
Cette voie du péché, principalement par l'intermédiaire de la femme, sera sa principale voie d'illumination de l'âme, ou pour reprendre le terme privilégié par Joyce, son épiphanie. L'épiphanie, concept fondamental dans la théorie esthétique de Joyce, peut être interprétée comme une sorte de révélation mystique, intérieure qui s'impose d'elle-même. Mais laissons Joyce s'exprimer lui-même pour tenter de définir ce difficile concept :
"C'est nous [artistes] qui tenons la vérité, dit-il ; les autres sont dans l'erreur. Parler de ces choses, chercher à comprendre leur nature, puis, l'ayant comprise, essayer lentement, humblement, sans relâche, d'exprimer, d'extraire à nouveau, de la terre brute ou de ce qu'elle nous fournit - sons, formes, couleurs, qui sont les portes de la prison de l'âme - une image de cette beauté que nous sommes parvenus à comprendre -, voilà ce que c'est que l'art." (p.301)
" La beauté exprimée par l'artiste ne peut éveiller en nous une émotion d'ordre cinétique [qui suscite un désir ou un rejet de posséder l'objet]. Elle éveille en nous, ou devrait éveiller [...] une stase esthétique, [...], provoquée et enfin dissoute par ce que j'appelle le rythme de la beauté. [...] L'émotion esthétique est statique par cela même qu'elle arrête l'esprit, dominant le désir et la répugnance. [...] L'art, c'est la disposition par l'homme de la matière sensible ou intelligible à une fin esthétique." (p.298-302).
Dans sa théorie esthétique de l'art, Joyce expose que "l'art se divise nécessairement en trois formes, chacune en progrès sur la précédente. Ce sont : la forme lyrique, où l'artiste présente son image dans un rapport immédiat avec lui-même ; la forme épique, où il présente son image dans un rapport médiat entre lui-même et les autres ; la forme dramatique, où il présente son image dans un rapport immédiat avec les autres". (p.310).
Il continue plus loin : "On atteint la forme dramatique lorsque la vitalité [...] remplit chacun de ces personnages avec une force telle que cet homme ou cette femme en reçoit une vie esthétique propre et intangible. La personnalité de l'artiste, d'abord cri, cadence, ou état d'âme, puis récit fluide et miroitant, se subtilise enfin jusqu'à perdre son existence, et, pour ainsi dire, s'impersonnalise. L'image esthétique exprimée dramatiquement, c'est la vie purifiée dans l'imagination humaine et reprojetée par celle-ci. Le mystère de la création esthétique, comme celui de la création matérielle, est accompli. L'artiste, comme le Dieu de la création, reste à l'intérieur, ou derrière, ou au-delà, ou au-dessus de son œuvre, invisible, subtilisé, hors de l'existence, indifférent, en train de se limer les ongles." (p.312)
C'est ainsi que Stephen écrira quelques vers, dix ans après, sur l'épisode du tram décrit plus haut, complétés ensuite le lendemain. "Tel un nuage de vapeur ou telle une eau baignant de toutes parts l'espace, les lettres liquides de la parole, symboles de l'élément mystérieux, débordèrent du cerveau de Stephen". De cet épisode fondamental, Stephen situe que ce n'est qu'à partir de ce moment "seulement son âme avait commencé à vivre, à partir de son premier péché". Un désir inassouvi, une souffrance depuis lors qui ont nourri "ses pensées d'amertume et de désespoir", d'où "un cri monta, ininterrompu, en un acte d'hymnes d'actions de grâces". Et ces vers, il les "redit à voix haute depuis le commencement, jusqu'à ce que leur musique et leur rythme eussent inondé son esprit en y propageant une tranquille indulgence".
Bien que je ne lise pas à ce jour de poésie (à mon grand regret bien que je compte à l'avenir corriger cette erreur), j'ai été très sensible à ce passage de Joyce où ce dernier expose les tourments et souffrances du poète, et plus généralement, de l'artiste vis-à-vis de sa création, de sa genèse à sa finition, ainsi que sur sa finalité esthétique. C'est l'art comme moyen de rébellion unique, comme liberté fondamentale de l'individu, que Joyce célèbre dans ce roman de formation de l'artiste, contre les forces oppressantes de la société qui n'ont que pour visée de restreindre cette liberté, cet "essor de l'âme". Une liberté que Joyce place au-dessus de tout, en dépit du fait qu'il puisse, il le reconnaît, se tromper et rester dans l'erreur.
" Je ne veux pas servir ce à quoi je ne crois plus, que cela s'appelle mon foyer, ma patrie ou mon Église. Et je veux essayer de m'exprimer, sous quelque forme d'existence ou d'art, aussi librement et aussi complètement que possible, en usant pour ma défense des seules armes que je m'autorise à employer : le silence, l'exil et la ruse.[...] Je ne crains pas d'être seul, ni d'être repoussé au profit d'un autre, ni de quitter quoi que ce soit qu'il me faille quitter. Et je ne crains pas de commettre une erreur, même grave, une erreur pour toute la vie, et pour toute l'éternité aussi, peut-être." (p.353-4)

Bien que j'aie parfois éprouvé de l'ennui devant ce livre (en particulier durant le long passage sur l'enfer promis aux pécheurs par l’Église), mon sentiment avec le temps (j'en ai achevé la lecture il y a plus de deux semaines au moment où ce billet est publié) tend à en rehausser la valeur et la profondeur. Le long monologue lors duquel Stephen tente d'expliquer à son ami Cranly sa vision de la théorie esthétique, que j'aie repris extensivement via des citations prolongées, gagne à être relu (ce que j'aie fait au demeurant) attentivement.  
Portrait de l'artiste en jeune homme est un livre très bien écrit (le style de Joyce n'y est nullement abscons et au contraire d'une grande fluidité), parfois drôle (surtout lors de sa première partie), doublé d'une réflexion sur l'art (comme unique moyen d'émancipation vis-à-vis d'une société rigide et étouffante) que j'aie beaucoup apprécié.