"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 21 novembre 2014

Lolita, Vladimir Nabokov

Ma note : 8/10


Voici la quatrième de couverture :

" Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l'école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. "

Lolita a été porté à l'écran par Stanley Kubrick (1962), avec Peter Sellers, Shelley Winters et Sue Lyon, puis par Adrian Lyne (1997), avec Jeremy Irons, Melanie Griffith et Dominique Swain.

Je n’ai pas été vraiment conquis par ma première lecture de Lolita. Non pas en raison de son sujet sulfureux et connu de tous, mais, principalement, je pense, par mes préjugés a priori de sa lecture. Je pense que quiconque entreprend la lecture de Lolita est forcément influencé de façon négative, ou du moins biaisée, à l’égard de ce bouquin. Et les avertissements de Nabokov en préambule, à travers le personnage fictif du docteur John Ray, n’y feront pas grand-chose pour atténuer cet état des faits.
Et pourtant, Lolita démarre de manière tout à fait correcte, pour ne pas dire excellente. « Humbert Humbert », comme il a décidé lui-même de se nommer dans ce récit qu’il a écrit durant son séjour en prison en attente de son futur procès (qu’il ne verra jamais en raison de son décès prématuré), débute ses mémoires, un peu à l’image de Van Veen dans Ada, par ses expériences de jeunesse. Orphelin de sa mère très tôt, puis de son père après ses études, le jeune H.H. passa ses jeunes années en France, à l’hôtel Mirana de son père situé sur la côte d’Azur. C’est là, alors qu’il a treize ans, qu’il aura sa première expérience sexuelle avec Annabel Leigh, une vacancière de passage, et dont il affirme que cette expérience initiale a préfiguré son penchant pour les « nymphettes » et son futur amour pour Lolita. « Je suis convaincu, cependant, que, d’une certaine manière, magie ou fatalité aidant, Lolita commença avec Annabel », nous dit-il.
Comme d’habitude chez Nabokov, il nous est offert une profusion généreuse de détails qui nous permettent de visualiser mentalement les scènes dépeintes. Et le talent d’écrivain de Nabokov d’éclater comme d’habitude sous nos yeux : « Une grappe d’étoiles luisait faiblement au-dessus de nous, entre les silhouettes des longues feuilles graciles ; le ciel frissonnant semblait aussi nu que l’était Annabel sous sa robe légère. Je voyais son visage dans le ciel, si étonnamment distinct qu’il paraissait diffuser un faible éclat naturel. Ses jambes, ses jolies jambes si ardentes, n’étaient pas trop serrées l’une contre l’autre, et quand ma main trouva ce qu’elle cherchait, une expression rêveuse et troublante, où se mêlaient plaisir et souffrance, envahit ses traits enfantins. » (p.40)
 
Malheureusement, ce qui suit est un exposé sur le « penchant » développé au fil des années par H.H. Sans nul doute, je pense que ce passage, suivi plus tard de la description par le menu de l’obsession grandissante et dévorante de H.H pour la jeune fille à son arrivée chez les Haze à Ramsdale, et enfin par la scène où débute « officiellement » la relation intime entre H.H. et Lolita, sont ceux qui ont dérangé et dérangeront le plus les lecteurs de Lolita.
Je ne m’attarderai cependant pas sur la polémique de la pédophilie soulevée par ces passages. Car s’il est vrai que ces passages furent inconfortables à la lecture, je ne regrette au final pas d’être allé jusqu’au bout du livre et mon sentiment général fut à l’arrivée positif, bien qu’à mi-parcours, il était pour le moins mitigé. Hormis ces passages, difficile de faire abstraction, et de rendre hommage par la même occasion, au talent de Nabokov. Moult scènes, situations, qui nous sont décrites, sont un pur ravissement pour tout lecteur amateur avant tout d’une belle écriture. Et Nabokov fait probablement partie des très grands dans ce domaine, et il n’est guère étonnant qu’il est l’écrivain préféré de nombre de lecteurs. Reprenons, par exemple, les scènes que Nabokov lui-même aimait à se représenter lorsqu’il pensait à Lolita, dans la postface du livre : « le hasard veut que je choisisse presque toujours les mêmes images pour ma délectation particulière : Mr. Taxovitch [l’amant de la première femme, Valeria, de Humbert], la liste des camarades de classe de Lo à l’école de Ramsdale, Charlotte disant « waterproof » [p.162 et qui suit la scène de la « parabole du crime parfait »], Lolita s’avançant au ralenti vers les cadeaux de Humbert [p.212], les tableaux ornant la mansarde stylisée de Gaston Godin [p.309], le coiffeur de Kasbeam (qui me coûta un mois de travail) [p.361], Lolita en train de jouer au tennis [p.391], l’hôpital d’Elphistone, etc. » [p.530]. En sus de ces scènes précitées, on pourrait rajouter entre autres la scène du sofa un dimanche matin chez les Haze entre Humbert et Lolita (p.110-6), les adieux avant son départ au camp (p.124-5), Lolita caressant un chien dans le hall d’un hôtel, ou bien la scène grotesque et comique de la rencontre entre Humbert et sa victime qui clôt le livre.

Comme dans Ada, Nabokov utilise abondamment de notes ironiques entre parenthèses dans son récit pour ajouter un effet comique supplémentaire. Les deux livres ont en commun d’être racontés à travers le regard de leur personnage principal à partir de leurs souvenirs, et Nabokov de s’amuser avec la sélectivité de la mémoire, entre scènes longuement développées (celles qui ont le plus marqué son « héros » et concernant surtout Lolita), oublis volontaires (la lettre de confession ridicule de Charlotte), et distorsion de la « réalité ». Ainsi, Humbert, qui a la mémoire défaillante sur des détails qu’il juge inintéressants, affuble les personnes qu’il a rencontrées mais dont il ne souvient guère du nom, de sobriquets simplistes. La vieille voisine d’en face, à Ramsdale, devient sobrement « Miss Opposite », de même que ses voisins, plus tard, alors qu’il a emménagé à Beardsley, seront désignés sous les noms respectifs de Miss East et Mr West. 

En parallèle, Nabokov joue beaucoup de la différence de cultures entre Humbert (élevé en Europe et féru de littérature) et le milieu américain où il se retrouve plongé, un peu à la manière de Nabokov lui-même qui émigrât aux Etats-Unis dans la deuxième partie de sa vie, avant de finir ses jours en Suisse. Il moque régulièrement la société de consommation qui est alors en plein essor aux Etats-Unis et l’attachement croissant au matérialisme qui lui est concomitant. La première concernée est Lolita : Humbert, malgré tout son amour et son désir envers la jeune fille, ne peut s’empêcher de remarquer que « mentalement, je découvris qu’elle était une petite fille horriblement conventionnelle. Le jazz-hot doucereux, le quadrille, les sundaes nappés de chocolat, les comédies musicales, les magazines de cinéma et tutti quanti – tels étaient les articles les plus évidents sur la liste des choses qu’elle adorait.  […] Elle prenait pour parole d’évangile toutes les publicités et toutes les recommandations qui paraissaient dans Movie Love ou Screen Land […]. Les mots « nouveautés et souvenirs » la mettaient littéralement en transe par leur cadence trochaïque. […] Elle était la cible parfaite de toutes les pubs : la consommatrice idéale, le sujet et l’objet de n’importe quelle affiche répugnante. » (p.254-5). Il poursuit plus loin dans la même veine : « j’avais beau supplier et m’emporter, j’étais incapable de lui faire lire d’autres livres que ces satanés albums de bandes dessinées ou ces histoires dans les magazines féminins américains. Toute prose un tantinet plus élevées tenait pour elle du pensum scolaire, […], elle ne tenait absolument pas à gâcher ses « vacances » à lire des livres aussi cérébraux. » (p.296). « Charlotte […] ne discernait pas ce qu’il y avait de faux dans les conventions et les règles de comportement quotidiennes, ou encore dans les nourritures, les livres et les personnes dont elle s’infatuait… » (p.153)
Et lorsque Humbert rencontre Miss Pratt, directrice de l’école de Lolita à Beardsley, cette dernière lui confie : « Nous n’avons aucune envie, Mr. Humbird, de voir nos élèves devenir des rats de bibliothèques […]. Nous sommes davantage intéressés par la communication que par la composition. En d’autres termes, sans vouloir faire injure à Shakespeare et à d’autres, nous tenons à ce que nos filles communiquent librement avec ce monde bien vivant qui les entoure au lieu de se plonger dans de vieux bouquins moisis. » (p.301-2)

Dans un tout autre registre, Lolita fait beaucoup penser à la conception de l’amour-jalousie empruntée à Proust. Ainsi, lorsqu’Humbert se marie à Charlotte, cette dernière se montre très possessive et jalouse : « J’avais remarqué depuis le début son caractère possessif, mais je n’avais jamais pensé qu’elle serait aussi furieusement jalouse de tous les événements de ma vie auxquels elle n’avait pas été associée. Elle manifesta une curiosité farouche et insatiable envers mon passé. Elle voulut que je ressuscite toutes mes amours d’antan à seule fin de me contraindre à les dénigrer, à les fouler aux pieds et à les renier totalement comme un apostat, anéantissant ainsi mon passé. » (p.146).
On peut rapprocher ce passage de cet extrait de la Recherche du temps perdu : « Et je comprenais l’impossibilité où se heurte l’amour. Nous nous imaginons qu’il a pour objet un être qui peut être couché devant nous, enfermé dans un corps. Hélas ! Il est l’extension de cet être à tous les points de l’espace et du temps que cet être a occupés et occupera. Si nous ne possédons pas son contact avec tel lieu, telle heure, nous ne le possédons pas. Or nous ne pouvons toucher tous ces points. […] De là la défiance, la jalousie, les persécutions. » (p.1677, édition Quarto Gallimard)
La jalousie maladive qu’éprouve Humbert vis-à-vis de Lolita l’incitera de même à tenter de contrôler ses moindres et faits et gestes, la tenant en quelque sorte « prisonnière ». Et Nabokov d’expliciter un peu plus loin son hommage à l’auteur français : « je suis arrivé à la section que l’on pourrait intituler « Dolores disparue » (si un autre martyr de combustion interne ne m’avait devancé). » (p.427) Et c’est dans cette optique qu’il commettra le meurtre qui lui vaudra son séjour en prison où il trouvera la mort.

Lolita peut se diviser ainsi : jeunesse d’Humbert Humbert et ses expériences sexuelles pré-Lolita (Annabel, la prostituée Monique, sa première femme Valéria) puis sa rencontre décisive avec Lolita se sub-divisant elle-même en : cohabitation avec Charlotte, puis premier voyage autour des Etats-Unis ; séjour à Beardsley ; deuxième vagabondage ; disparition de Lolita ; retrouvailles et enfin l’acte l’amenant en prison. Les passages sur les détails de la vie intime entre Humbert et Lolita resteront relativement anodins passés la moitié du livre, et Lolita de se transformer en un road-trip souvent drôle où Humbert nous fait partager ses impressions sur la société américaine sous un angle ironique très réussi. Humbert, au final, si l’on laisse de son côté son penchant « monstrueux », est, sur bien d’autres aspects, un personnage relativement sympathique. Son éducation littéraire lui permet de tourner en dérision les mœurs philistines auxquelles il se confronte. Il ne dissimule pas le caractère immoral de sa passion pour les nymphettes, bien qu’il ait parfois tendance à en rajouter, à se rabaisser, pour séduire les membres du jury (de son futur procès) qu’il apostrophe régulièrement dans son manuscrit. Au final, j’ai davantage apprécié ma lecture dans la seconde moitié du roman, et je n’exclus pas de le relire éventuellement à l’avenir pour le lire d’une manière plus attentive que je ne l’ai faite, en particulier durant sa première moitié. Car Lolita est très souvent drôle malgré tout et l’écriture de Nabokov est absolument impeccable.

Quid alors du message ?
Lolita il est vrai pourrait se réduire à un roman plaisant, surfant sur sa réputation houleuse, mais qui ne va guère au-delà. Nabokov, fidèle à sa position, insiste pour que l’on voie Lolita uniquement comme une œuvre d’art procurant un grand plaisir esthétique. Il n’est toutefois pas impossible de voir les choses un peu au-delà. Le solipsisme chevronné d’Humbert nous fait à première vue passer à côté de certains détails : par exemple, il n’arrête pas de moquer Charlotte, sa seconde femme, qu’il traite de tous les noms pour exprimer son dégoût vis-à-vis de sa personne. Mais quand, au détour d’un paragraphe, cette dernière lui confie avoir perdu un fils en bas âge, Humbert se montre curieusement  indifférent. « Dans une de ces rêveries insipides, elle prophétisa que l’âme du poupon décédé allait revenir sur terre en la personne de l’enfant auquel elle allait donner naissance dans le présent mariage. […] Je me dis qu’un accouchement prolongé […] me permettrait d’être seul avec ma Lolita. » (p.148). Et alors qu’il n’arrêtait pas de prendre le parti de Lolita vis-à-vis de sa mère lorsqu’ils cohabitaient ensemble, encensant la première pour mieux rabaisser la deuxième, Humbert fait son mea culpa lorsqu’il se retrouve sur la route avec sa « doucette » : « Charlotte, je commençais à te comprendre ! » (p.256), s’exclame-t-il alors qu’il est la proie aux « tornades de mauvaise humeur » de la jeune fille. L’épisode du coiffeur de Kasbeam, relaté plus haut, est également un épisode bref d’indifférence d’Humbert envers les personnes qui l’entourent. En sus, Humbert évoque trop peu le caractère traumatisant de l’expérience vécue par Lolita, victime d’un Humbert dont le désir est inextinguible. Dans un autre passage, il est pris de tendresse et de compassion pour la petite après lui avoir fait l’amour, et alors qu’il se rend compte des souffrances qu’il lui inflige dans un moment de grâce, ce dernier s’estompe bien vite devant la soudaine résurgence du désir d’Humbert qui contraint sa proie à un nouvel acte sexuel.

Lolita est un livre que j’aie globalement apprécié à l'arrivée. Bien que j’aie ressenti de l’ennui voire parfois du dégoût, surtout lors de la première partie, cela ne saurait occulter le fait que le reste est de très bonne facture. La plume de Nabokov est fantastique. Et Lolita est également plus qu’un objet esthétique, une conviction que j’aie acquise en rédigeant ce billet, bien que Nabokov évidemment en eût dit le contraire. J’ai beaucoup apprécié cette lecture, et n’exclus pas de réviser à la hausse mon évaluation du livre à l’occasion d’une relecture (ce qu’il nous invite à faire tant certains éléments prennent davantage sens une fois le bouquin terminé).

vendredi 14 novembre 2014

Les Buddenbrook, Thomas Mann

 Ma note : 8,5/10


Voici la quatrième de couverture :

Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann, devenu l’un des classiques de la littérature allemande, retrace l’effondrement progressif d’une grande famille de la Hanse au xixe siècle, de Johann, le solide fondateur de la dynastie, à Hanno, le frêle musicien qui s’éteint, quarante ans plus tard, dans un pavillon de la banlieue de Lübeck.
Le style, tout en nuances, où l’émotion se teinte de connivence et d’ironie, d’affinités et de détachement, traduit parfaitement la relation que l’auteur entretient avec la réalité et accentue subtilement la transcription du lent processus de décadence.

Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann, est globalement une réussite. C’est un livre bien écrit, très bien écrit même et il m’était difficile de croire qu’il fut l’œuvre d’un auteur âgé seulement de 25 ans ! L’écriture est déjà d’une maturité étonnante, fluide et agréable, non avare en descriptions détaillées sans que cela n’entrave notre plaisir de lecture. Mais le principal point négatif, à mon avis, c’est que le récit, au final, réserve peu de surprises : la quatrième de couverture l’annonce d’emblée, les Buddenbrook est une chronique familiale de la décadence, nous contant le déclin irrésistible d’une famille aristocratique des régions du Nord de l’Allemagne actuelle, incapable de s’adapter aux bouleversements de leur époque, à savoir l’industrialisation, l’embourgeoisement et la rationalisation croissants de la société, et à leurs valeurs concomitantes, notamment la recherche absolue du gain nonobstant tout principe moral (par l’ascension, en parallèle, de la famille Hagenström).

Quatre générations de la famille Buddenbrook vont se succéder sous nos yeux au cours des 750 pages de ce livre, bien que l’action se concentre essentiellement sur la troisième génération, petits-enfants du vénérable consul Johann Buddenbrook, et rejetons de Johann « Jean » Buddenbrook, le patriarche. Cette troisième génération se constitue d'Antonie « Tony », la fille aînée alors âgée de 8 ans lorsque démarre le roman, en 1835 ; le fils aîné Thomas, âgé de 9 ans ; son frère cadet Christian, 7 ans ; et enfin, la dernière, Clara qui ne naîtra qu’en 1838. Tony et Thomas seront les personnages et acteurs principaux du roman, la première éperdue de gloire, d’honneurs et de tout ce qui est « distingué » (terme qui reviendra ironiquement et régulièrement pour caractériser son snobisme) et ne pensant qu’à la pérennité et au prestige de sa famille, le second s’efforçant de perpétuer la tradition commerçante de ses ancêtres et « d’élever » encore davantage la réputation des siens, en se plongeant et en dédiant toute sa vie et toute son énergie à son travail. Mais on le sait d’emblée, une seule issue est possible, inéluctable pour les Buddenbrook : une érosion lente et douloureuse de la fortune familiale à mesure que les infortunes et malheurs en tous genres se succèdent puis l’extinction définitive de la lignée familiale, par la mort d’Hanno, malgré tous les efforts entrepris.
Car malgré l’opiniâtreté dont Thomas et Tony font preuve, leur volonté de puissance ou à défaut, de conservation, du prestige des Buddenbrook est sabordée à la fois de l’intérieur, par ses propres membres, et de l’extérieur, par une combinaison de malheurs fortuits ou consécutifs à leur imprudence (dans la majorité des cas). De l’intérieur d’abord par une famille divisée, minée par des tensions internes sordides, et par le manque d’entrain, la répugnance d’autres à entrer dans la « vie active » toute tracée pour eux dès leur prime jeunesse.
Christian, le second fils, en est le principal symbole : c’est un dilettante perpétuel, incapable de se fixer à un travail monotone plus de quinze jours, globe-trotter, extrêmement hypocondriaque (son « tourment ») et par-dessus le marché extrêmement naïf en ce qui concerne les relations amoureuses (ce qui lui vaudra une issue funeste et une ruine accrue de la famille). La voie que Thomas a suivie, obéissant aux attentes placées en lui, a toujours fait horreur à Christian comme il s’en confie amèrement dans une confrontation houleuse avec son frère, qui le méprise intérieurement pour ses choix de vie, après avoir longtemps tu son mal-être : « Travaille ! Mais si je ne peux pas ? Si je ne le peux pas à la longue, Dieu du ciel ? Je ne peux pas faire longtemps de suite la même chose, ça m’accable. […] comme j’en ai assez de ce tact et de cette délicatesse, et de cet équilibre, et de cette tenue, et de cette dignité… J’en suis las à mourir. […] Je suis devenu ce que je suis, parce que je n’ai pas voulu devenir ce que tu es devenu. Si je t’ai évité de toute mon âme, c’était pour me garer de toi, parce que ta manière d’être est un danger pour moi… » (p.586-7).
Christian, qui n’apparaît qu’épisodiquement tout au long du roman, traîne son spleen et sa mélancolie sous ses airs de fêtard invétéré, qui malgré tout apporte une certaine légèreté dans une atmosphère souvent pesante : enfant puis adulte, il a toujours aimé ce qui avait trait à l'imitation, un talent qui lui est unanimement reconnu et l’on se laisse à penser que sa vocation aurait certainement été d’être un acteur de théâtre, une passion dont il est extrêmement friand mais que le reste de sa famille désapprouve fermement.

Le point fort du livre, indéniablement, c’est la remarquable caractérisation de tous les personnages principaux et secondaires, bien qu’ils brillent tous par leur médiocrité ou leur lâcheté. Sans non plus atteindre la perfection d’un Tolstoï, les personnages dépeints par Mann sont très vivants, aidés en cela par des motifs récurrents dans leur comportement ou leurs habitudes : c’est l’obsession de tout ce qui est « distingué » pour Tony, les cigarettes russes que fument en permanence Thomas, le « tourment » dont se plaint continuellement Christian, la peur de vieillir de la matriarche, Elisabeth Buddenbrook, l’appétit insatiable de Clothilde (la cousine effacée des enfants Buddenbrook), le patois comique de Thérèse « Sesemi » Weichbrodt, l’aigreur perpétuelle des dames Buddenbrook de la Grand-Rue (cousines des héros et vieilles filles en raison de leur infortune et leur physique disgracieux) qui dans leur malheur souhaite que tout aille de mal en pis pour le reste de leur famille.
Comme je le disais, Mann dépeint ce milieu aristocratique dont les mœurs à l’évidence le répugnent, ce qu’il fait par un ton ironique plutôt discret mais très mordant, évitant au récit de tomber dans une lourdeur que l’on pourrait craindre de prime abord. J’avais en tête, en commençant le roman, que l’écrivain allemand, en particulier dans ses premières années de romancier, était très influencé par la pensée de Schopenhauer et par son pessimisme et son dégoût de la vie, qui transparaissent nettement dans les scènes de mort morbides qui parsèment le récit, et la récurrence du thème de la décomposition, de la décrépitude des corps, ultime stade inéluctable de la vie. Un côté répugnant de la mort qui se fait d’autant plus jour que le sujet n’est pas prêt à mourir et la craint par-dessus tout : à cet égard, la mort de la matriarche Elisabeth en est l’archétype et sa fin est d’un pathétique repoussant. En fait, on pourrait voir dans sa manière d’appréhender sa mort prochaine comme tout ce qu’il ne faut surtout pas faire lorsqu’on est sur le point de mourir. En voici quelques extraits : « elle la [la maladie] combattait dans la faible mesure de ses forces, […] déployant un tel zèle qu’elle ne parlait presque plus qu’aux médecins ou du moins ne prenait de véritable intérêt qu’à leur conversation. Les visites […] amies, membres des soirées de Jérusalem, vieilles dames de la société bourgeoise, elle les recevait avec apathie ou avec une cordialité distraite et les congédiait bientôt. Les membres de sa famille étaient péniblement impressionnés de l’indifférence que leur mère leur témoignait ; c’était comme une sorte de mépris. Même quand on profita d’un moment favorable pour faire entrer le petit Hanno, elle lui caressa nonchalamment la joue, puis se détourna. Elle semblait vouloir dire : « Mes enfants, vous êtes bien gentils, mais moi, je vais peut-être mourir. » Au contraire, elle accueillait les deux médecins avec chaleur, avec animation et intérêt pour conférer à perte de vue avec eux… » (p.570)
Cette immaturité face à la mort, plus globalement cette insouciance face à la vie, que chacun mène en une quête effrénée de gloire et d’honneur, est une impasse cruelle dont peu de personnages semblent avoir conscience. En filigrane, on devine que Mann, comme Schopenhauer, dénonce la vacuité de la vie menée par la famille Buddenbrook et leurs adversaires commerciaux (en particulier la famille Hagenström, que Tony exècre par-dessus tout), la mesquinerie et l’esprit de compétition (ou plutôt ce besoin primaire d’affirmer sa supériorité sur autrui) qui les animent. Tony, qui fait la connaissance heureuse (mais éphémère) de Morten Schwarckopf, se voit exposée par ce dernier, lucide, la mesquinerie de sa vie aristocratique, en retiendra certaines bribes dans sa pensée mais n’en appliquera jamais les principes. Enfant déjà, Tony se plaît à se pavaner, nantie de son rang qu’elle perçoit comme un honneur et un privilège synonyme pour elle de sa supériorité sociale incontestable. Sa fierté, elle ne s’en rendra jamais compte, causera tous les malheurs dont sera jalonnée sa vie adulte, dont sa jeunesse ne sera qu’un intermède heureux à jamais perdu. On le constate, en particulier lors de son second mariage, Tony est incapable de tenir en place, elle a besoin en permanence « d’activité », « d’événements » pour troubler, colorer sa morne existence (qu’elle perçoit comme telle). Alors qu’il est évident qu’elle a tout pour être heureuse, elle ne peut se résoudre à vivre dans un milieu où les manières, le « distingué » qui lui est si cher, n’ont pas pignon sur rue. Sa trajectoire, sa vie, est une succession de malheurs qu’elle perçoit comme allant du destin, de la fatalité, alors que l’enjeu, la clé de son bonheur (ou pour être plus exact, sa quiétude d’esprit) lui était à portée de main à deux reprises mais qu’elle ne saura jamais saisir et dont elle ne se rendra même pas compte que ce bonheur lui a échappé. Elle ne se départira jamais de sa fierté (même lors de l’enterrement de sa mère !) et est ainsi condamnée à une vie de malheurs sans fins entrecoupée d’instants de bonheur et de triomphe bien brefs en comparaison.
Thomas, malgré tous ses efforts, verra passer sa vie en vain, comme il s’en rendra compte dans ses dernières années. « Il avait réalisé toutes les ambitions permises et il savait qu’il avait depuis longtemps dépassé le point culminant de son existence, si l’on pouvait parler de point culminant, ajoutait-il en lui-même, dans une existence aussi médiocre et aussi mesquine ». Son fils Hanno, le dernier des Buddenbrook, et à la fibre sensible et artistique, ne se rendra compte que trop bien des malheurs de son père sous ses apparats d’amabilité et de courtoisie dans son cadre professionnel. « Il voyait non seulement l’amabilité impeccable de son père envers tous, mais il voyait aussi avec une perspicacité étrange et torturante combien cette amabilité était pénible à produire ; après chaque visite, il voyait son père plus taciturne et plus pâle, les yeux clos, les paupières rougies […] et la terreur au cœur, il voyait […] un masque se poser sur ce même visage… » (p.633)

Au final, la tendresse de Mann se reporte résolument sur quelques personnages, et en particulier Hanno. Ce dernier tient en horreur le système éducatif, alors en pleine mutation également. Son père remarque rapidement que son fils ne s’intéresse guère au métier qu’il lui prédestine et consacre la majorité de son temps à étudier la musique, à ses improvisations ou à écouter des histoires racontées par sa gouvernante, Ida Jangmann ou son ami original, Caïus, comte de Mölln, qui se prédestine au métier d’écrivain. Les deux camarades passent leur temps ensemble à l’école à l’écart de leurs camarades. Le système éducatif est présenté sous un jour peu favorable : les élèves s’y ennuient fermement mais surmontent leur répugnance pour obtenir des bonnes notes et s’attirer les faveurs de leurs professeurs. Le principe de base repose sur le « par cœur », l’évaluation, la notation des élèves et leur aptitude à mémoriser ce qu’on leur dit d’apprendre, et le reste ne semble que secondaire. Ainsi, lorsqu’une traduction en anglais d’Ivanhoé est proposé, « ce fut lamentable, seul le jeune comte Mölln fut capable de traduire un peu parce qu’ils s’intéressaient personnellement à ce roman. Les autres [y compris le « meilleur » élève] trébuchaient, éperdus, sur chaque mot. » Une éducation en somme fantoche, inutile, qui ne vise qu’à inculquer à l’élève le culte de la discipline, de l’apprentissage aveugle et donc inutile, inapplicable, ce qu’ils seront amenés à faire dans leurs métiers respectifs à l’avenir. « Où naguère la culture classique avait passé pour une fin en soi, pour une discipline sereine que l’on suivait dans le calme, à loisir et avec un idéalisme joyeux, les notions d’autorité, de devoir, de puissance, de service et de carrière étaient passées au premier plan. […] L’école était devenue un Etat dans l’Etat, la raideur du service prussien y régnait d’une façon si absolue que, non seulement les maîtres, mais aussi les élèves, se sentaient fonctionnaires, préoccupés uniquement de leur avancement, s’efforçaient pour cette raison d’être bien vus de leurs supérieurs. (p.723)
Bien qu’on puisse y voir une certaine nostalgie du passé, je pense que Mann exprime dans ce roman que l’aristocratie et ses mœurs étaient certes ridicules et souvent méprisables (cf le snobisme constant dont font preuve les Buddenbrook, en particulier avec M. Parmender) mais que l’évolution prise par la société est bien pire en comparaison, où les valeurs morales sont totalement éclipsées par une obsession du gain à tous prix. Les Hagenström, on le voit, sont l’archétype de la société à venir. Leur fortune a été bâtie sur des bases à la morale douteuse, ce à quoi Thomas refuse de céder bien qu’il finisse par le faire, avec beaucoup de scrupules (cf la récolte de M. de Maiboom). Un état d'immoralité qui semble être devenu la norme de la société nouvelle, à l'image du témoignage désabusé fourni à travers le personnage d'Hugo Weinschenk.
Ceux amenés à travailler dans les temps futurs seront plus uniformisés, obéissants, disciplinés que jamais (les condisciples d’Hanno), obsédés par un matérialisme exacerbé comme unique fin dans leur vie, laissant présager et annonçant avec acuité, au-delà de la seule Allemagne, l'état déplorable de nos sociétés occidentales actuelles, où toute sensibilité artistique, toute "originalité" personnelle sont méprisées au profit d'un matérialisme et d'un hédonisme débridés.

Bien que ce processus de décadence soit conté avec beaucoup de talent par le jeune Mann, le peu de surprises qu’on retire à la lecture, surtout si l’on est familier avec la philosophie de Schopenhauer, m’incline à ne pas considérer ce livre comme un chef d’œuvre, bien que je conçois parfaitement qu'on puisse le penser. Le style, bien que très propre et précis, m’a certes beaucoup plu mais pas enchanté non plus, mais cela est compensé par l'ampleur et l'ambition du livre qui navigue habilement entre cette galerie de personnages parfaitement caractérisés.
Thomas Mann est certainement un grand de la littérature, mais pas un très grand je pense, en tout cas à l'aune de ce roman...

vendredi 7 novembre 2014

Le Procès, Franz Kafka

Note : 10/10


Quatrième de couverture :

Vous vous conduisez pire qu'un enfant. Que voulez-vous donc ? Vous figurez-vous que vous amènerez plus vite la fin de ce sacré procès en discutant avec nous les gardiens, sur votre mandat d'arrestation ou sur vos papiers d'identité ?
Nous ne sommes que des employés subalternes, nous nous connaissons à peine en papiers d'identité et nous n'avons pas autre chose à faire qu'à vous garder dix heures par jour et à toucher notre salaire pour ce travail. C'est tout ; cela ne nous empêche pas de savoir que les autorités qui nous emploient enquêtent très minutieusement sur les motifs de l'arrestation avant de délivrer le mandat. Il n'y a aucune erreur là-dedans. Les autorités que nous représentons - encore ne les connais-je que par les grades inférieurs - ne sont pas de celles qui recherchent les délits de la population, mais de celles qui, comme la loi le dit, sont "attirées", sont mises en jeu par le délit et doivent alors nous expédier, nous autres gardiens. Voilà la loi, où y aurait-il là une erreur ? 

Les analyses et exégèses faites sur Le Procès sont si nombreuses qu'il est presque impossible d'apporter un regard neuf sur ce chef d’œuvre de la littérature. Et pourtant, d'après mon expérience personnelle et celles de certaines personnes avec lesquelles j'ai discuté de ce livre si unanimement encensé par les spécialistes, il en ressort que Le Procès est un roman rarement apprécié, voire parfois dénigré, par le lecteur profane.
C'est un lieu commun dorénavant d'associer Kafka à la description et à la dénonciation d'une bureaucratie toujours plus oppressante et déshumanisante confinant à l'absurde. Chaque lecteur découvrant l'œuvre de Kafka pour la première fois a, plus ou moins inconsciemment, ce préjugé à l'esprit et s'attend lorsqu'il s'attaque au Procès à découvrir un grand livre traitant de l'aliénation de l'homme dans une société rationalisée à l'absurde. Et c'est peut-être la raison pour laquelle tant en ressortent déçus, quand ils n'abandonnent pas en cours de route, tellement la réputation du roman le précède et par ce fait, place les attentes du lecteur à des niveaux déraisonnablement élevés.
De ma propre expérience, je n'ai nullement été impressionné par le Procès lorsque j'en ai achevé la lecture pour la première fois. Une lecture qui vers la fin du bouquin s'apparentait presque à un sacerdoce, tant je me suis ennuyé à mesure que je parcourais les pages, et que je n'ai fini que par principe au vu de l'immense réputation dont jouit le roman. Au final, je n'ai pratiquement rien retenu de ma première lecture et ma déception fut immense.
Cependant, depuis cette première lecture, j'ai découvert la Métamorphose, que j'ai adoré (c'est je pense par cette nouvelle qu'il est préférable de découvrir Kafka) et le Château, que j'ai également beaucoup apprécié. C'est la raison pour laquelle, le temps et le souvenir aidant, j'ai décidé de relire le Procès, en prenant garde de le lire lentement pour en apprécier davantage l'expérience. Et j'ai cette fois été entièrement conquis.

La première raison pour laquelle j'aime tant Kafka désormais, c'est d'abord et avant tout parce que c'est un grand écrivain, l'un de mes préférés désormais. En littérature, un très grand auteur, un auteur exceptionnel, est celui qui parvient, à travers son écriture, à créer un univers singulier, étrange, qui déboussole son lecteur et le plonge dans un monde inconnu qu'il ne retrouve nulle part ailleurs. Et avec la prose de Kafka, j'ai été subjugué par cette atmosphère si particulière dans laquelle nous sommes plongés dès les toutes premières lignes du roman, les célèbres " On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin."
Mais au-delà de cet incipit très connu, c'est tout le reste du roman qui baigne dans cette ambiance étrange d’où un désespoir oppressant se dégage et happe le lecteur. L’humour particulier de Kafka, basé sur l’incongruité, l’outrance, la grossièreté sans-gêne dans le comportement des personnages, y compris K. lui-même, n’y est pas étranger et participe pleinement à instaurer cette atmosphère angoissante, ce malaise qui font le génie de Kafka.
 
A cet égard, le premier chapitre est exemplaire dans cet humour étrange et de cette ambiance oppressante qui caractérise l’œuvre de l’auteur pragois. Alors que K., placé en état d'arrestation, s'entretient avec les employés de justice qui le surprennent au saut du lit, il a la désagréable surprise de se rendre compte que son arrestation constitue un véritable spectacle pour ses voisins, qui ne se gênent pas pour observer ostensiblement ses moindres faits et gestes. Dès son réveil, "K. regarda du fond de son oreiller la vieille femme qui habitait en face de chez lui et qui l'observait avec une curiosité surprenante". Puis, lorsqu'il se rend au salon de Mme Grubach, sa logeuse, pour discuter avec les officiers de justice, il voyait, toujours par la fenêtre, "la vieille femme qui était restée postée à la sienne - juste en face maintenant - avec une curiosité vraiment sénile, pour ne rien perdre ce qui allait se passer". Plus loin encore, il "vit la vieille femme d'en face qui avait traîné jusqu'à la fenêtre un vieillard plus vieux qu'elle encore qu'elle tenait par la taille". Et enfin, quelques pages après, "en face, les deux vieillards étaient revenus voir ; ils se tenaient couchés sur l'appui, mais leur groupe s'était accru ; il y avait maintenant derrière eux un homme qui les dépassait de tout son buste ; sa chemise s'ouvrait sur sa poitrine et il tiraillait sa moustache rousse". 
La situation n'a évidemment rien de drôle pour K., qui à juste titre, se sent oppressé plus encore par cette curiosité malsaine qui s'étale devant lui sans vergogne. Son arrestation, événement grave pour lui, est vécue comme un spectacle dans lequel se délectent ses voisins qui n'ont visiblement rien de mieux à faire. Cette intrusion sans-gêne, et l'anéantissement avec elle de la moindre parcelle de vie privée, est un motif récurrent qu'il est intéressant d'observer tout au long du roman. Sans plus de tact également, comme si cela allait de soi, les employés mangent le petit-déjeuner destiné en principe à K., puis se proposent d’aller lui chercher, moyennant commission, de quoi se sustenter pour la matinée ! Puis la conversation se poursuit de la manière la plus naturelle possible dans la chambre de Mlle Bürstner, la voisine de K., qui est absente lors de ces événements.

Dans la soirée de cette même journée, lorsque K. s'entretient avec cette dernière puis finit par l’enlacer passionnément, dans un élan pathétique motivé par un besoin d’affection, ses caresses sont interrompues par l'arrivée du neveu de la logeuse, le capitaine Lanz, qui a l'habitude de coucher dans le salon. Lorsque K. se rend à son premier interrogatoire, une foule très nombreuse assiste à l'événement et au monologue de K. devant le juge. La laveuse, qui habite dans les locaux où s'est tenue la première audience de K., trouve naturel, lorsque ce dernier revient la semaine suivante, que son foyer soit utilisé pour les procédures de justice tous les dimanches et parfois au-delà. De manière désinvolte, elle raconte à K. qu'un soir, "au milieu de la nuit, il devait être déjà très tard, je me réveille et je vois le juge à côté de mon lit !". On apprend plus loin, lorsque K. rencontre le peintre Titorelli, qu'il est monnaie courante que les greniers de chaque immeuble abritasse les bureaux de la justice, dont l'étendue semble démesurément importante, au-delà de toute raison. Son entretien avec le peintre sera en sus constamment interrompu, dérangé par la présence de fillettes bruyantes et importunes: " les gamines derrière la porte se faisaient entendre de nouveau. Elles devaient se bousculer pour regarder par le trou de la serrure". Ces dernières, nous apprend Titorelli, ont un double de la clé de sa mansarde et il rencontre toujours l'une d'entre elles à l'intérieur lorsqu'il revient chez  lui.
 
Une invasion, une annihilation totale de la vie privée qui ne semble pas préoccuper outre mesure les différents protagonistes. Mlle Bürstner, mise au courant du dérangement et de l'occupation de sa chambre par les inspecteurs lors de ce matin fatidique pour K., ne s'en offusque guère puisqu'elle n'a rien remarqué et donc qu'aucun mal n'a été fait, jusqu'à ce qu'elle se rende compte que ses photographies personnelles ont été dérangées et l'objet visible d'une attention inappropriée. Cette fausse légèreté imprègne tout le livre, une légèreté qui met les individus à la merci d'une loi tyrannique dont ils ne se rendent compte des méfaits et des dérives que lorsqu'il est trop tard (à savoir lorsqu'ils en sont à leur tour victimes), comme ce fût le cas pour K.: " il avait toujours tendance à prendre les choses légèrement, à ne croire au pire que quand il arrivait et à ne pas s'armer de précautions pour l'avenir, même alors que tout menaçait". Mise au courant de son arrestation, Mlle Bürstner prend les choses tout aussi à la légère : "comme vous êtes en liberté car votre calme me permet de croire que vous ne venez pas de vous échapper de prison, vous n'avez sûrement pas commis un bien grand crime". Pour extrapoler quelque peu, on peut faire le parallèle avec notre actualité immédiate, où l'invasion de notre vie privée et l'instauration de lois toujours plus sécuritaires ne sont aucunement matière à débat ou de préoccupation pour la grande majorité de la population. Car, comme va l'apprendre K. à mesure que son procès s'allonge, son cas n'est nullement individuel ou exceptionnel, et ce malgré les circonstances stupéfiantes dans lesquelles son arrestation s'est faite et dans lesquelles son procès se déroule : à aucun moment, il ne saura de quoi il est accusé, et il est fort probable qu'il s'agisse d'une erreur puisque le juge d'instruction, lors de son premier interrogatoire, pense avoir affaire à un peintre !

Tout dans ce livre, et encore plus dans le Château, est tourné en dérision. K. élabore minutieusement des raisonnements qui nous paraissent imparables, mais qui sont sans cesse démentis dans les faits : tout ce qu'il entreprend est en fait condamné à l'échec, peu importe la quantité d'énergie qu'il y déploiera. A la sortie de son interrogatoire, il pense avoir rallié la foule à sa cause, par le biais d'un plaidoyer tout à fait sensé à nos yeux, mais il est vite détrompé par la laveuse la semaine suivante : "si j'ai interrompu votre discours, cela ne pouvait vous nuire. On vous a jugé très mal une fois que vous êtes parti." Comme dans le Château, où ce trait est beaucoup plus saillant, il suffit de vouloir quelque chose pour que cette dernière se dérobe, ou la chose désirée se présente lorsque l'on est incapable de la saisir : ainsi, lors de sa visite dans les bureaux de la justice situés au grenier de la laveuse, K. rencontre un préposé aux renseignements qui "a réponse à tout. Vous n'avez qu'à le mettre à l'épreuve si vous en avez envie", lui dit une jeune femme alors que K. est pris d'un malaise en raison de l'atmosphère étouffante des locaux qu'il visite. On comprend dès lors que la quête de K. sera impossible et vouée inéluctablement à l'échec.

Et pourtant, il semblerait que K. aurait pu échapper à son funeste destin, si son oncle n'avait décidé de s'en mêler inopinément, alors que K. avait adopté la seule attitude raisonnable qu'il puisse y avoir dans sa situation, c'est-à-dire l'ignorer et ne pas lui accorder une attention excessive. L'inquiétude familiale n'est, tout comme dans la Métamorphose, nullement focalisée sur la personne de K. ou motivée par un quelconque attachement sentimental envers ce dernier. Pour l'oncle Albert, la situation est éminemment grave : "Et tu es assis là tranquillement quand tu as un procès criminel sur les bras ? [...] Pense à toi, à tes parents, à notre bon renom, tu as été notre honneur jusqu'ici, tu ne dois pas devenir notre honte." C'est contre son gré initialement que K. sera confronté à la "réalité" de ce procès et dont il n'arrivera plus à se dépêtrer dès lors, alors que son indifférence laissait présager d'une issue heureuse, comme en atteste un des fragments du récit ajoutés en appendice au roman. Dans ce chapitre à part, intitulé Pour l'épisode d'Elsa, K. ignore toutes les demandes de convocation des juges et se voit menacé de "mesures violentes" s'il ne satisfait pas à la dernière. Avertissement que K. décide d'ignorer également pour une visite chez Elsa : "quelle raison aurais-je alors d'obéir à la convocation d'aujourd'hui ? - On n'aime pas en général provoquer les mesures violentes de la justice, dit la voix qui devint plus faible et s'éteignit." Symboliquement, cette faiblesse soudaine de la voix au téléphone représente la faiblesse de la justice à poursuivre K. si celui-ci n'en a que cure. Ce n'est, paradoxalement, que lorsqu'il prendra l'affaire à bras le corps, que les choses s’enlisent inexorablement. 

On peut tirer une conclusion similaire à la lumière des rapports de force entre l'avocat Huld et K., et ce même avocat avec le négociant Block, dans le huitième chapitre. K. débarque chez Huld pour lui signifier impérieusement son renvoi. Il a accès le plus facilement du monde donc à son avocat, qui lui permet de se présenter malgré l'heure tardive. Block, de son côté, obnubilé par des années de procès et sans cesse inquiet des procédures engagés par le vieillard, le harcèle en permanence pour avoir une audience avec ce dernier, dont il n'obtient satisfaction qu'au prix d'une très longue et humiliante attente. L'avocat se montre par conséquent très servile envers K., qui le méprise et le rejette, tandis qu'il se permet d'humilier copieusement Block, qui couche dans une chambre de bonne et est forcé à lire des pages de texte incompréhensible emplies d'un jargon volontairement abscons : "ce n'était plus là un client, [constate avec horreur K.], c'était le chien de l'avocat." Les divers discours interminables de l'avocat Huld, qui cherche par ce biais à convaincre K. qu'il lui est indispensable de l'avoir à ses côtés, sont une prouesse en elle-même, bien qu'elle puisse momentanément décrocher le lecteur, tant les laïus débités par l’avocat démontrent in fine la totale inutilité de sa profession, mais surtout, l'inutilité même d'engager ses forces personnelles dans un procès où de toute évidence, tout est fait pour que l'accusé soit coupable et non innocent et que dans l'intervalle, la procédure soit d'une longueur suffisante à faire travailler tout aussi inutilement l'appareil de justice tentaculaire et envahissant, comme l'atteste l'invasion systématique des greniers.
Kafka trouvait dans la littérature le seul sens de sa vie, lui qui était employé d'assurances mais ne trouvait aucun plaisir à accomplir ce travail "nourricier", qu'il considérait surtout comme du temps perdu dans sa vocation littéraire. "Une défense minutieuse [comprendre la littérature] - et nulle autre n'avait de sens - n'exigeait-elle pas nécessairement qu'il renonçât à tout travail ?" Paradoxalement, c'est de cette vie professionnelle aliénante que Kafka va tirer la substance de ses chefs d’œuvre, où l'individu est frustré dans sa liberté et son épanouissement individuels par un travail envahissant et aliénant. 

Des multiples lectures possibles du Procès, la plus prégnante me semble de voir le procès de K. comme un parcours métaphysique sans salut possible. Le procès peut en ce sens être vu comme la conscience imminente de la mort à laquelle K. doit dorénavant faire face bon gré mal gré, bien que cette conscience ne semble pas avoir de conséquence heureuse sur son caractère souvent puéril et égoïste (en particulier, sa volonté à être supérieur, à dominer, humilier ceux qui l'irritent, comme le jeune étudiant qui lui enlève la laveuse qu'il désire sous son nez, ou sa jalousie quand il apprend que Block est l'amant de Leni).
K. ne trouve que difficilement, depuis que son procès l'accable, la force de mener à bien son travail de fondé de pouvoir dans une grande banque, qui fut jusqu'ici la principale source de son orgueil et de sa fierté. " Il se rappelait qu'un matin où il était accablé de travail il avait tout jeté de côté et pris subitement son bloc-notes pour essayer de tracer le plan d'une requête de ce genre qu'il destinait à son lent avocat." La scène qui suit est d'un comique très noir : le bloc-notes destiné à contenir son ébauche de justification, de défense vis-à-vis du tribunal, est utilisé par le directeur-adjoint pour dessiner et faire comprendre une plaisanterie sans importance. Par extrapolation, on peut voir la tentative de K. de rédaction d'une requête à une tentative littéraire métaphysique. "Cette requête constituait évidemment un travail presque interminable. Sans être d'un caractère inquiet, on pouvait facilement penser qu'il serait impossible de jamais la finir. Non par paresse ou par calcul [...], mais parce que, dans l'ignorance où l'on était de la nature de l'accusation et de tous ses prolongements, il fallait se rappeler sa vie jusque dans ses moindres détails, l'exposer dans tous ses replis, la discuter sous tous ses aspects. Et quel triste travail, pour comble ! Il était peut-être bon pour occuper l'esprit affaibli d'un retraité et l'aider à passer les longs jours. Mais maintenant que K. avait besoin de recueillir toutes ses forces cérébrales pour son travail, que chaque heure passait trop vite [...], maintenant qu'il voulait jouir comme un jeune homme de ses courtes soirées et de ses brèves nuits, c'était maintenant qu'il devait se soumettre à la rédaction de cette requête."

L'écriture de Kafka est extraordinairement précise, chirurgicale, où chaque mot a été choisi de manière extrêmement soignée pour dire exactement ce qu'il veut dire. Cherchez un seul mot inutile, superflu dans ce roman. Un fait qui ne surprend guère lorsque l'on sait que Kafka avait pour livre de chevet l’Éducation sentimentale de Flaubert, connu pour son côté maniaque à l'extrême dans la composition de ses romans, qu'il retravaillait sans relâche durant plusieurs années, retranchant, ajoutant, remplaçant tel ou tel mot pour décrire une situation donnée. Se livrer exclusivement à ce pur jeu esthétique est déjà en soi un grand plaisir dans la lecture du Procès.
Mais ce qui fait le génie de Kafka, c'est qu'on en épuise jamais véritablement le sens, quelque soit le bout par lequel on tente de le prendre, et le fait que toutes les interprétations qu'on puisse en faire sont toutes plus ou moins justes, mais toujours incomplètes. On le voit dans le célèbre avant-dernier chapitre, A la cathédrale, lorsque l'abbé discute avec K. de la Parabole de la Loi où un homme attend toute sa vie devant une porte l'autorisation d'un gardien pour la franchir et accéder à cette fameuse loi. De multiples pistes d'interprétation sont lancées, toutes admises par l'abbé, mais qui entrent en concurrence entre elles, voire se contredisent. Il dit : "Je me contente d'exposer les diverses thèses en présence. N'attache pas trop d'importance aux gloses. L’Écriture est immuable et les gloses ne sont souvent que l'expression du désespoir que les glossateurs en éprouvent. Dans le cas que nous considérons, il y a même des commentateurs qui voudraient que..."

samedi 1 novembre 2014

Le Brigand, Robert Walser

 Ma note : 9/10.


Voici la quatrième de couverture :

Retrouvé dans les manuscrits difficilement déchiffrables (les «microgrammes») laissés par l'auteur, ce «roman» écrit en quelques semaines pendant l'été 1925 résume tout l'art et toute la personnalité de Walser. Le «brigand» qui en est le héros n'est autre que l'auteur lui-même, ce marginal inoffensif sévèrement jugé par la société, et qu'un narrateur faussement naïf tente de voir de l'extérieur.
Les amateurs de ses autres romans (Le commis, Les enfants Tanner, L'Institut Benjamenta), comme ceux de La promenade ou de La rose, adoreront ce roman qui refuse d'en être un, et qui est une des plus belles réussites de Robert Walser.

A l'image de Simon Tanner, le héros-éponyme des Enfants Tanner, Le Brigand est l'histoire d'un jeune homme en marge de la société, qui erre de ville en ville sans parvenir à se fixer nulle part, et qui, par son mode de vie nomade, s'attire souvent la réprobation et les remontrances de ceux qu'il est amené à côtoyer.
Le roman nous est conté par l'intermédiaire d'un narrateur extérieur et omniscient, qui désapprouve fermement la conduite et le caractère de celui qu'il a décidé de surnommer le "brigand". Son ton se fait volontairement virulent voire insultant : il le répète, il veut rendre compte, dans ce livre qu'il écrit, de toutes les fautes dont le brigand s'est rendu coupable selon lui. Parmi les nombreux sobriquets dont il l'affuble, on a "idiot", "bon à rien, "jean-foutre", autant de qualificatifs visant à disqualifier, rabaisser ce fameux "brigand" qui restera sans nom.
Et pourtant, sous cet apparent portrait à charge, on en vient rapidement à douter des sentiments véritables qu'entretient le narrateur vis-à-vis de sa "victime". Est-il sincère dans sa dénonciation du caractère du brigand ?
Car le narrateur, malgré son ton provocateur, semble davantage envieux, voire admiratif de l'attitude du brigand dans la société que désapprobateur. La plongée profonde dans les pensées du brigand, et leur long développement parfois, tend même à nous faire penser que le narrateur, sous ses apparats de critique, ne serait en fait que le brigand lui-même, ayant décidé de se dénoncer faussement, en se mettant à la place de ses détracteurs, pour mieux faire valoir la vacuité des arguments de ces derniers. Ainsi, au détour d'une page, on trouve cette phrase tendant à confirmer cette hypothèse: " Où ai-je vu cela ? Plutôt, où le brigand a-t-il vu cela ?" (p.112)
La structure du roman innove sur plusieurs points. Tout d'abord, le récit ne se déroule pas linéairement et saute d'épisode en épisode dans la vie du brigand sans véritable transition entre eux, et se permet d'évoquer brièvement et à de nombreuses reprises des événements, des personnes pour mieux les abandonner et les reprendre ultérieurement, abusant de formules telles que "nous reviendrons sur...plus tard" ou "si nous en avons le temps". Cette forme singulière de narration n'entrave cependant pas le plaisir de lecture et l'on est vite happé par ce livre remarquablement écrit par l'un des meilleurs prosateurs que j'aie découvert à ce jour.

Comme je l'ai évoqué plus haut, le brigand est morigéné de toutes parts pour son caractère indolent, sa réticence à se mettre en avant, sa relative passivité ou encore son manque "d'ambition".
"Je suis d'humeur très égale", dit-il, "ce qui naturellement a souvent été confondu avec l'indifférence, le manque d'intérêt. On m'a fait d'innombrables reproches. (p.171).
" [Pourquoi] ne se mettait[-il] pas sur le devant de la scène, ne trouvait pas nécessaire, semblait-il, de "devenir quelqu'un" ? (p.73).
 " Cela ne vous impressionne pas, vraiment, quand vous rencontrez certains messieurs encadrés d'autres messieurs portant des hauts-de-forme ?" (p.150)
On associe souvent Walser à Kafka, son contemporain, car ces deux auteurs nous parlent surtout dans leurs œuvres respectives de l'aliénation croissante de l'individu dans une société de plus en plus rationalisée et bureaucratique. Toutefois, la manière dont ils traitent ce sujet est radicalement différente : chez Kafka, l'individu comprend mal les forces extérieures qui l'oppressent et ont in fine raison de lui (dans le Procès, K. ne saura jamais de quoi on l'accuse, Gregor Samsa dans la Métamorphose est ignoblement rejeté puis tué par sa propre famille) ; chez Walser, l'individu marginal (Walser lui-même) a parfaitement conscience de l'aliénation de la société moderne et c'est pour cette raison, pour préserver son individualité, qu'il se met "en congé" de cette société aliénante.
 
Le marginal walserien ne comprend que trop bien pourquoi le reste de ses semblables le rejettent et le réprimandent, et, au lieu de s'en offusquer, il décide d'en faire abstraction. ""On voulait qu'il s'énerve, on voulait le voir bondir, sauter en l'air, bref, enrager, on voulait le voir en colère. Mais le brigand vit clair dans ces intentions. Aussi, tous ces remueurs de mains [...] l'avaient toujours passablement énervé au commencement. Mais c'était fini depuis longtemps." (p.75).
Car ce qui est en jeu, au final, c'est son propre bonheur. C'est, par ailleurs, au nom de son bonheur, que tant de personnes s'échinent à lui donner des conseils, des recommandations dont il n'a que cure. Ils prétendent ainsi savoir ce qui le rendrait heureux, adoptant un ton paternel et suffisant à son égard.
" Ta modestie n'est rien d'autre qu'une laborieuse pirouette. J'affirme, les yeux dans les yeux, que tu es malheureux. Tu t'arranges simplement pour toujours paraître heureux. - Cet arrangement est si réussi que j'en suis heureux.", lui rétorque le brigand. "Tu ne remplis pas ton devoir de membre de la société." (p.22)
" Elle avait décidé une fois pour toutes qu'il était traître à lui-même, à une partie de ses facultés, [...] qu'il se détruisait lui-même, qu'il galvaudait ses meilleures chances, qu'il se traitait lui-même comme un gueux." (p.21)
Tout comme le docteur Klaus envers son frère Simon dans les Enfants Tanner, les gens sont fermement convaincus que c'est pour son bien que le brigand devrait se ranger et prendre un travail fixe. En agissant de la sorte, ils montrent surtout à quel point notre société est obnubilée par l'argent et la réussite professionnelle, sacralisés au point d'être la condition sine qua non de la considération et du respect en société. En feignant naïvement de prendre le parti de ses détracteurs, le narrateur (Walser) ne fait que grossir davantage leur soumission à ce culte du matérialisme." Nous le prenons pour un nigaud, parce qu'il manque d'argent, qui est dans la vie la baguette magique qui fait miraculeusement sortir des joies et des déluges d'amour des cachettes et des solitudes." (p.225)
En filigrane, Le Brigand est une dénonciation virulente, l'une des plus puissantes qu'il m'ait été donné de lire, de la société moderne, qui est, tristement, plus que jamais d'actualité. Les pages où la grossièreté des mœurs de ceux qui entourent le brigand, sont jubilatoires à la lecture tant elles sont pertinentes et justes.
Walser dresse le portrait peu reluisant d'individus égoïstes, à la recherche uniquement de plaisirs frivoles, inconscients de la réalité qui les entoure, et manquant tous cruellement d'âme et d'esprit. Tout leur bonheur repose ainsi sur la maximisation de ces plaisirs et amusements, et sur des bases irréalistes qui les rendent à jamais insatisfaits et en fin de compte, les condamne au malheur.
Une veuve que le brigand rencontre, dont le mariage fut malheureux et sur lequel notre héros la questionne, reste muette à ce sujet, blâmant son mari trépassé pour l'échec patent de leur union. Le narrateur omniscient va cependant y apporter un élément de réponse : "Mais les simplettes aiment aussi rêver, et le malheur de ce mariage pourrait très bien n'avoir tenu qu'au fait que son mari ne correspondait pas à ses rêves, qu'il n'était ni si gentil, galant, chevaleresque, gai, pieux, respectueux, spirituel, intelligent, bon courageux, inébranlablement confiant, amusant, sérieux, croyant et incroyant aussi, que l'époux qu'elle se représentait dans ses pensées. Il faut très peu de chose parfois pour faire un grand malheur". (p.49)
Plus loin, à propos d’Édith, le narrateur enchaîne : "Elle veut comme tant d'autres simplement s'amuser. C'est ce que font tous ces gens ordinaires, tous ceux qui n'ont aucune présence d'esprit, et trop peu de présent parce que le lien avec le passé leur manque complètement ou essentiellement." (p.214).
Par contraste, le brigand tranche par son peu d'exigence vis-à-vis de la vie, ce qui lui est reproché vertement, tout comme le sont également toutes les croyances qu'il a formulées en rapport à son bonheur personnel. "Il exigeait toujours si peu, se déclarait content comme il était, n'entreprenait aucune offensive contre les dames et autres objets désirables..." (p.72-3)
La différence principale entre le brigand et le reste de la société, c'est que le premier a des besoins limités et, contrairement à la veuve, ne dépend pas exclusivement sur les autres et ne projettent pas des désirs irréalistes comme condition de son bonheur.  "Il avait l'habitude de penser toujours à quelque chose, de gamberger, pour ainsi dire, bien que personne ne le payât pour cela".(p.14)
Et c'est finalement la raison pour laquelle ces personnes auto-suffisantes, peuvent espérer un surcroît de bonheur, par l'amour, qui ne s'ajoute qu'à leur félicité déjà existante, tandis que ceux qui recherchent obstinément cet amour, y projettent trop de leurs espérances, sont toujours déçues dans leur quête. "Ceux qui reposent sur eux-mêmes, ronds et entiers, qui s'acceptent comme ils sont dans leur existence, qui donnent une impression d'équilibre, ceux-là sont aimés. Mais aux autres, ceux qui semblent manquer de quelque chose, on aura sans même y penser plutôt envie de prendre que de donner... Celui qui paraît content de ce qu'il est et de ce qu'il a des chances de recevoir en plus, il éveille la générosité, car on voit qu'il sait posséder, et c'est une chose qu'il faut savoir faire." (p.179) ;
De même, la recherche exclusive du plaisir et de sa satisfaction est une impasse : 
"Ils ne veulent plus le bon et le mauvais, seulement le bon, mais ils s'entêtent sur l'impossible. Comment pourraient-ils être heureux, sentir ce qu'est le bonheur, quand le bonheur est aussi peu séparable du malheur que la lumière de l'ombre. (p.134)

Ces multiples considérations sur, in fine, la manière d'être heureux et de vivre, m'ont beaucoup fait penser aux Aphorismes sur la sagesse dans la vie de Schopenhauer, dont le Brigand semble parfois en être la version romancée. Car, comme le préconise le philosophe allemand, le brigand n'a nullement besoin de la présence permanente de ses semblables. Et si d'aventure, il voulait "se retirer pour se retrouver seul avec lui-même [par rapport à la société des sœurs Stalder, filles frivoles et éternellement immatures], pour lire, ce n'était pas bien. On disait alors qu'il n'était qu'un grognon, un ennuyeux" (p.58)

Ce que l'on peut conclure au final, c'est que si le brigand fait "peur" (p.148) malgré son aspect inoffensif, c'est parce qu'il est l'incarnation physique et le miroir du véritable bonheur perdu et que poursuivent en vain ceux qui gravitent autour de lui. C'est la raison pour laquelle le brigand s'attire autant de réprimandes : les gens ne supportent pas de le voir heureux tandis qu'engoncés dans leur vie terne et insignifiante, ils sont malheureux (au fond d'eux) mais prétendent ostensiblement le contraire. Par conséquent, ils veulent à tout prix que le brigand s'intègre à la société et dans le même temps, partage leur souffrance commune qu'il a jusqu'ici soigneusement évitée.
" On en veut aux biens-portants parce qu'ils sont bien-portants. les gais irritent par leur gaieté. Et les gens ne le font pas exprès, mais qu'ils le fassent instinctivement, c'est peut-être ça la chose vraiment, vraiment triste, la chose sans espoir. Bon, pas trop de philosophie, s'il vous plaît, merci". (p.113) ; " Nous nous faisons mutuellement souffrir, parce que nous souffrons tous de quelque chose. On est plus porté à se venger quand on ne va pas bien soi-même." (p.74)

La société dépeinte par Walser est d'une effrayante laideur, où les individus sont des êtres égoïstes, ignorants et par-dessus le marché pharisiens, un dangereux mélange qui explique en partie la déliquescence et la décadence de la société de son époque (et par extension, la nôtre) :
" Il y a malheureusement beaucoup trop de gens chez nous qui veulent jouer les maîtres d'école. Ne pourrait-on déceler dans notre nation une propension à faire la morale sans nécessité ... La morale faite mal à propos, sans raison, peut provoquer le mal et l'a certainement déjà en maintes occasions allumé et propagé" (p.82)
Une époque où toute vie intérieure, toute ébauche de réflexion personnelle, toute recherche individuelle de la vérité, est découragée et méprisée. En résultent, pour ceux qui s'engagent dans la voie ordinaire tracée par la majorité, une uniformisation terrifiante, "tous ces visages fadement aimables qui se font photographier, qui n'ont aucune valeur, qui témoignent plutôt d'un manque d'existence". (p.124) ;  "Oui, il y a encore des hommes qui grandissent, qui ne sont pas devenus en un tour de main, à une vitesse à faire peur, des produits finis extérieurement et intérieurement, comme si les hommes étaient des petits pains qu'on fabrique en cinq minutes et qu'on vend aussitôt afin qu'ils soient consommés. Il y a encore, Dieu merci, des gens qui doutent. [...] Comme si tous ceux qui y vont carrément [...] étaient pour nous des exemples à suivre. [...] Une société tombe entre les mains du diable quand elle prétend éliminer toute forme de nonchalance et de relâchement." (p.84)
Et, au passage, d'adresser une pique à la littérature de comptoir, remplis de clichés et qui flattent sans vergogne l'égo de son lecteur : "Dieu, que ces petits personnages, encouragés par leur auteur, se faisaient importants.... C'est le type de livre qu'on écrit pour tous ceux-là qui ne connaissent pas la vie, un des ces livres malheureusement nombreux, qui sèment l'orgueil dans les destins modestes. "(p.184-5)

Et, comme par inadvertance, on peut voir le narrateur faire explicitement l'éloge de celui qu'il a tant vitupéré et dont on comprend, à défaut peut-être d'être le brigand lui-même, qu'il admire en fait son caractère intransigeant : "il est quelqu'un de bien plus précieux, bien plus original, plus riche que ce qu'on entend simplement par un honnête garçon ou un brave homme." (p.95)

Pour conclure cette (longue) critique, j'ai adoré Le Brigand, en particulier pour son ton ironique et la narration originale qui en est faite, par l'intermédiaire de ce narrateur extérieur omniscient dont on devine toutefois l'allégeance véritable en filigrane. Le style poétique de Walser est un de ceux qui me touchent le plus. Un livre d'autant plus prodigieux lorsque l'on sait que Walser avait pour habitude d'écrire ses romans en l'espace de quelques semaines seulement !