" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 30 décembre 2014

Bilan lectures + top 10 2014

Lectures Octobre-Décembre 2014 :


Octobre 2014 :

1) Ada ou l'Ardeur, Vladimir Nabokov -  9,5/10.  
2) Dublinois, James Joyce - 8/10  
3) Comprendre le pouvoir, 3e mouvement, Noam Chomsky
4) Le Brigand, Robert Walser - 9/10  
5) Le Procès, Franz Kafka - 10/10  
6) Le Roi Lear, Shakespeare - 10/10  
7) Richard III/Roméo et Juliette/Hamlet, Shakespeare - 10/10  
8) Les Buddenbrook, Thomas Mann - 8,5/10  
9) Lolita, Vladimir Nabokov - 8/10  
10) L'Homme sans qualités tome 1, Robert Musil - 10/10  
11) La Métamorphose, Franz Kafka - 10/10


Novembre 2014 :

1) Nouvelle histoire de Mouchette, Georges Bernanos - 8/10
2) Une maison de poupée, Henrik Ibsen - 9/10
3) L'Homme sans qualités tome 2, Robert Musil - 10/10
4) Vineland, Thomas Pynchon - 8,5/10
5) La Montagne magique, Thomas Mann - 7/10
6) Le Conte d'hiver, Shakespeare - 9/10
7) Macbeth, Shakespeare - 10/10
8) Le Sous-sol (trad. La Pléiade), Dostoïevski - 9/10
9) Le Loup des steppes, Hermann Hesse - 8,5/10


Décembre 2014 :

1) Sur les falaises de marbre, Ernst Jünger - 7/10
2) Molloy, Samuel Beckett - 9,5/10
3) Malone meurt, Samuel Beckett - 9/10
4) L'Innommable, Samuel Beckett - 9,5/10
5) Il n'y a de richesse que la vie, John Ruskin
6) Le Duel et autres nouvelles, Anton Tchekhov - 8,5/10
7) Les deux sacrements, Heinrich Böll - 6,5/10
8) Nouvelles de Pétersbourg, Gogol - 8,5/10
9) Jules César, Shakespeare - 9/10
10) Le Joueur, Dostoïevski (trad. Markowicz) - 8/10
11) Faust et le second Faust (trad. Gérard de Nerval), Goethe - 9,5/10 pour la 1ère partie (2e partie non notée car traduite partiellement)
12) Les Affinités électives, Goethe - 9/10
13) Le Rayon vert, Jules Verne - 7/10
14) Le Roi se meurt, Ionesco - 8/10


Top 10 romans 2014

10) Mansfield Park
Mon préféré de Jane Austen. Un ton et un contenu plus mature bien que l'ironie mordante de l'auteure soit toujours présente. Et en prime, une conclusion surprenante qui en fait un roman vraiment à part dans l’œuvre de la romancière anglaise. La critique ici



9) Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister
Le livre qui a lancé et qui demeure la référence dans le genre du Bildungsroman allemand. Entretemps, j'ai lu beaucoup d'éléments biographiques de la vie de Goethe, ainsi que son Faust et les Affinités électives, et mon admiration pour cet homme, véritable génie universel, ne cesse de grandir. On reconnaît l'homme dans ses convictions et sa sensibilité dans chaque page qu'il a écrite et ce Wilhelm Meister, dont je me souviens fort mal au demeurant, ne fait pas exception. La critique ici


8) Le Brigand
Quelque peu déboussolé au départ par sa structure narrative originale, j'ai néanmoins adoré ce magnifique livre écrit par Walser. Ce personnage de vagabond, Walser lui-même, dans son innocence apparente, nous renvoie en miroir l'aliénation croissante de nos sociétés modernes. Et l'écriture de l'auteur est tout simplement divine. La critique ici


7) Ada ou l'Ardeur
Mon premier Nabokov, et certainement pas le dernier (j'ai également lu et parlé de Lolita ici). Une des plus belles plumes qu'il m'ait été donné de lire. La critique ici
 

6) Le Jeu des perles de verre
Ma plus grande surprise de l'année. Je n'avais jamais lu Hesse, la quatrième de couverture m'a longtemps découragé de m'y plonger... Et à l'arrivée, c'est tout simplement un des mes livres préférés. En particulier, l'incorporation de nombreux éléments de la philosophie bouddhiste et hindouiste m'ont énormément plu. Une expérience spirituelle magnifique. La critique ici


5) Le Moulin sur la Floss
George Eliot a créé un des personnages féminins les plus tragiques que j'aie lus. Maggie Tulliver, entre mortifications et souffrances innombrables, démontre une force d'âme exceptionnelle, entre résignation et abnégation. Un des livres les plus tristes, émouvants, et révoltants. La critique ici



4) Molloy/Malone meurt/L'Innommable
Difficile de rester indemne au sortir de la lecture de la trilogie romanesque de Beckett. La voix singulière qu'il donne à ses narrateurs, le dépouillement du langage, le désespoir et le néant qui traversent chaque page constituent une gigantesque parabole de la condition humaine, condamnée à vivre et à "continuer". La critique ici


3) Le Procès
MA relecture de l'année. Je suis encore hanté par ce monde absurde et implacable créé par Kafka, où aucun personnage n'est et ne peut plus être "humain". L'humour, presque omniprésent, est un des plus dérangeants que j'aie lu et renforce grandement ce malaise. La critique ici


2)  Les Détectives sauvages
Si la qualité de la prose devait être le seul critère en littérature, ce livre serait mon numéro 1 de l'année. J'ai été littéralement renversé par la prose poétique de Bolaño. Et la multiplication des personnages dans la seconde partie du roman, sous forme de témoignages éclatés, loin d'être une faiblesse, est la principale force de ce livre. La critique ici



1) L'Homme sans qualités
Le roman le plus impressionnant que j'aie lu cette année. Aborder tant de thèmes différents et en faire un mélange aussi complet et réussi constitue un tour de force unique et magistral tant l'équilibre y est fragile. Et pour ne rien gâcher, c'est superbement écrit et extrêmement drôle. La critique ici




Sur ce, je vous souhaite à tous de bonnes (re)lectures pour 2015 !

samedi 20 décembre 2014

Il n'y a de richesse que la vie, John Ruskin

Dans son autobiographie, Gandhi évoque l’influence déterminante qu’a exercée Unto this last sur lui. Dans un chapitre intitulé « La magie d’un livre », voici ce qu’il écrit sur l’ouvrage de John Ruskin, qu’il dévora lors d’un voyage en train :
« Impossible de m’en détacher, dès que je l’eus ouvert. Il m’empoigna. De Johannesburg à Durban, le parcours prend vingt-quatre heures. Le train arrivait le soir. Je ne pus fermer l’œil de la nuit. Je résolus de changer de vie en conformant ma nouvelle existence aux idées exprimées dans cet ouvrage.
C’était le premier livre de Ruskin que je lisais. Durant toutes mes études, je n’avais presque rien lu en dehors de manuels ; ensuite, je m’étais plongé dans la vie active, et j’avais eu très peu de temps pour lire. Je ne saurais donc me vanter de posséder beaucoup de connaissances livresques (…). Mes lectures limitées m’ont permis de digérer parfaitement les ouvrages qui sont tombés entre mes mains. De ces livres, celui qui a été cause, dans ma vie, d’un bouleversement pratique et immédiat, c’est précisément Unto this last. (…)
Je crois que ce livre immense de Ruskin me renvoya alors, comme un miroir, certaines de mes convictions les plus profondes ; d’où la grande séduction qu’il exerça sur moi et la métamorphose qu’il causa dans ma vie. (…)
Je me levai avec l’aube, prêt à mettre ces principes en pratique. »


Cela faisait longtemps que je voulais lire ce livre, principalement depuis que j'ai appris qu'il a eu une influence si importante sur Gandhi, un homme que je respecte beaucoup, comme en atteste le court descriptif reproduit ci-dessus. De plus, Proust a fait de nombreuses traductions des textes de John Ruskin avant d'entamer l'écriture de sa Recherche. Et bien que je n'adhère pas entièrement aux thèses développées par leur auteur, ou pour être plus exact sur leur faisabilité (je m'abstiendrais néanmoins d'en faire toute critique ou de lui attribuer toute notation, libre à chacun de s'en faire sa propre opinion), il n'en reste pas moins un bon antidote il me semble en ces périodes de fêtes souvent prétexte à une surconsommation matérielle futile et irresponsable. Sur ce, en voici les principaux extraits :

« L’essentiel de ce livre est de donner pour la première fois une définition logique de la RICHESSE, une telle définition étant indispensable comme fondement de la science économique. » p.10
« Le deuxième objectif, c’est que l’acquisition de la richesse n’est possible que sous certaines conditions morales de la société dont la première est la croyance en l’existence de l’honnêteté et même en sa réalisation concrète. […] Mais assurément nous avons perdu la foi en l’honnêteté commune et en sa puissance d’action. Cette foi, c’est notre premier devoir de la retrouver et de la conserver : nous devons nous rendre compte, par l’expérience, qu’il y a encore dans ce monde des hommes qui peuvent être détournés de la fraude autrement que par la crainte de perdre leur emploi.» p.12

« Premièrement donc : école où l’enfant devrait impérativement apprendre les trois choses suivantes : a) les lois de la santé, et les exercices qu’elle exige ; b) les habitudes de la courtoisie et de la justice ; c) un métier qui puisse le faire vivre.
Deuxièmement : en lien avec ces écoles, des manufactures et des ateliers devraient être établis, pour la production et la vente de tout ce qui est nécessaire à la vie et pour l’exercice de tout art utile. Le travail effectué ferait autorité et serait exemplaire, et la substance vendue serait pure et véritable. De sorte d’avoir pour son argent du pain qui serait du pain etc. » p.15

« La variété des circonstances qui influent sur ces intérêts respectifs est si infinie, que toute tentative visant à établir des règles pratiques d’après l’équilibre des profits restera vaine. Le Créateur des hommes n’a pas voulu que les actions humaines fussent guidées par la balance des intérêts, mais par la balance de la justice. Tout homme peut savoir, et la plupart d’entre nous savent ce qu’est un acte juste et un acte injuste. » p.22

« [L’homme] étant au contraire une machine dont la force motrice est une Âme, la puissance de cet élément très particulier entre comme quantité inconnue dans toutes les équations de l’économiste, à son insu, et fausse tous les résultats. Ni l’argent, ni la contrainte, ni le recours à un combustible quelconque ne pourront obtenir de ce curieux engin tout le travail qu’il peut donner. Celui-ci ne sera obtenu que quand la force motrice, c’est-à-dire la volonté ou l’esprit de la créature, sera amenée à sa plus haute intensité par son propre carburant : je veux parler de l’affection. » p.24
« Je considère l’affection comme une force motrice à part entière ; et non pas comme une chose noble et désirable en elle-même, ou abstraitement bonne. Je la regarde seulement comme une puissance extraordinaire, rendant futiles tous les calculs d’un économiste politique ordinaire. L’amour ne devient une véritable force motrice qu’en ignorant tous les autres motifs ou conditions de l’économie politique ». p.26

« Le meilleur travail a toujours été rétribué, comme tout travail devrait l’être, par un salaire invariable. « Quoi !, s’écriera peut-être le lecteur stupéfait, payer le même prix le bon et le mauvais ouvrier ? » Certainement. […] Le système juste et naturel, respectueux de tout travail, serait de payer celui-ci à taux fixe, mais que le bon ouvrier soit employé et le mauvais laissé de côté. Le système devient faux, anormal et destructeur quand le mauvais ouvrier peut offrir son travail à moitié prix, et prendre ainsi la place du bon ouvrier, ou le forcer, par sa concurrence au rabais, à travailler pour une somme insuffisante. » p.31-32.

« La fonction du marchand est de pourvoir aux besoins de la nation. Ce qui revient à dire que le marchand doit connaître jusque dans leur essence les qualités des articles qu’il distribue, et les moyens de se les procurer ou de les produire ; il doit employer son habileté et son énergie pour produire ou obtenir ses marchandises en parfait état, et les vendre au prix le plus bas là où elles sont les plus nécessaires. Et puisque, pour se procurer ou produire quoi que ce soit, il faut nécessairement beaucoup de mains et de vies humaines, le marchand devient, au cours de ses affaires, le maître et le gouverneur de grandes masses d’hommes […] sur lui retombe ainsi en grande partie la responsabilité du genre de vie que mènent ces hommes. […] Il doit affronter sans crainte toutes les formes de détresse, de pauvreté ou de labeur qui peuvent venir à lui, plutôt que de faillir à un seul de ses engagements, plutôt que de consentir à la falsification de ses produits ou de les vendre à un prix injuste et exorbitant. En outre, dans son rôle de gouverneur des hommes qu’il emploie, le marchand ou fabricant est investi d’une autorité et d’une responsabilité clairement paternelles.[…] Le seul moyen pour le maître de rendre justice à ses employés est donc de se demander sévèrement s’il agit envers ses subordonnés comme il agirait envers son propre fils, si celui-ci se trouvait dans la même situation. » p.40-42

« J’observe que les hommes d’affaires connaissent rarement la signification du mot « riche », ce qui est remarquable et très curieux. Du moins, s’ils la connaissent, ils n’admettent pas qu’il s’agit d’un mot relatif, qui implique son opposé « pauvre » d’une manière aussi implacable que le mot « nord » implique son corrélatif « sud ». Presque toujours, les hommes parlent et écrivent comme si la richesse était quelque chose d’absolu, et comme si, en suivant certaines prescriptions scientifiques, il était possible à tous de devenir riches. La force de la guinée que vous avez dans votre poche dépend entièrement de l’absence d’une guinée dans la poche de votre voisin. Le degré de puissance qu’elle renferme dépend totalement du besoin ou du désir qu’il [le voisin] en a – et l’art de devenir riche, c’est par conséquent l’art de maintenir votre voisin dans la pauvreté.
J’aimerais que le lecteur comprenne clairement et profondément la différence qui existe entre les deux économies, auxquelles pourraient s’appliquer non sans raison les épithètes « Politique » et « Mercantile ».
L’économie politique (l’économie d’un Etat, ou des citoyens) consiste simplement à produire, à conserver et à distribuer, au moment et à l’endroit les plus adaptés, des choses utiles ou agréables. […] tous ceux-là sont des économistes politiques dans le vrai sens du mot, car ils ajoutent continuellement à la richesse et au bien-être de la nation. Mais l’économie mercantile, l’économie des « merces » ou des « salaires », signifie l’accumulation, entre les mains d’individus, de droits moraux ou légaux, ou de pouvoir, sur le travail des autres ; chacun de ces droits impliquant exactement autant de pauvreté et de dette d’un côté que de richesses et de privilèges de l’autre.
Une accumulation de patrimoine réel n’est guère utile à son propriétaire, s’il n’a, en même temps, un pouvoir commercial sur le travail. Imaginons qu’avec tout cela il ne puisse trouver aucun serviteur. […] Il lui faudra alors cuire son pain, fabriquer ses propres vêtements, labourer ses champs et faire paître ses troupeaux. Il lui faudra mener une vie d’un labeur dur et banal, pour se procurer simplement le nécessaire. […] En réalité, ce qui est désiré sous le nom de richesse, c’est avant tout le pouvoir sur les hommes ; ou, plus simplement, le pouvoir d’obtenir, pour notre propre avantage, le travail de serviteurs, de commerçants et d’artistes ; et, dans un sens plus large, la capacité de mobiliser de grandes masses humaines à des fins variées. […] Ainsi l’art de devenir « riche », au sens ordinaire, n’est pas seulement l’art d’accumuler beaucoup d’argent pour nous-mêmes, mais aussi de se débrouiller pour que nos prochains en aient moins. En termes clairs, c’est « l’art d’établir le maximum d’inégalité en notre faveur ». p.46-8

« Il n’y a rien dans l’histoire d’aussi déshonorant pour l’intelligence humaine que cette idée moderne selon laquelle l’injonction commerciale « achetez au meilleur marché et vendez au plus cher » représente un principe valable d’économie nationale.
Il n’y a qu’une chose que vous pouvez connaître : c’est si votre commerce est juste et honnête, et c’est tout ce dont vous devez vous préoccuper. Vous serez sûr alors d’avoir apporté votre part pour faire advenir dans le monde un état de choses qui ne conduira pas au pillage ou à la mort. » p.59-60.

« Puisque la richesse consiste essentiellement en un pouvoir sur les hommes, peut-être paraîtra-t-il que les personnes elles-mêmes sont la richesse ? » p.61

« L’idée abstraite des revenus justes ou dus consiste donc à ce que le travailleur reçoive une somme d’argent qui pourra à tout moment lui procurer au moins autant de travail qu’il en a fourni. Et cette équité ou justice du salaire est, remarquez-le, complètement indépendante du nombre d’ouvriers qui se proposent pour un travail. […] Leur nombre ne doit pas affecter d’un iota la question du salaire équitable de celui qui assumera ce travail. » p.77

« Le nominatif de valorem est valor. Valor vient de valere, être bien, ou fort : fort dans la vie (si c’est un homme) ou vaillant ; fort pour la vie (si c’est une chose) ou qui a de la valeur. « Avoir de la valeur » signifie donc « servir la vie ». La chose vraiment précieuse ou salutaire est donc celle qui conduit à la vie de toute sa force. […] La valeur d’une chose est donc indépendante de l’opinion, et de la quantité. » p.100

« La véritable science de l’économie politique est celle qui enseigne aux nations à désirer et travailler pour les choses qui conduisent à la vie, et à mépriser et détruire les choses qui amènent à la destruction. Et si les nations, dans un état infantile, regardent comme ayant de la valeur des choses indifférentes, comme les excroissances de certains coquillages ou des fragments de pierres bleues ou rouges, et gaspillent largement le travail qui devrait être employé à l’extension et à l’ennoblissement de la vie, en allant chercher ces futilités au fond de la mer ou sous la terre puis en les modelant en formes divers ; ou si, avec la même puérilité, ces nations estiment sans valeur des choses irremplaçables et bienfaisantes comme l’air, la lumière et un environnement sain. » p.101

« Il ne peut y avoir aucun profit dans l’échange. […] Toutefois, il peut y avoir acquisition, ce qui est très différent. Si, dans l’échange, un homme peut donner ce qui ne lui a coûté que peu de travail contre ce qui en aura coûté beaucoup à l’autre, il « acquiert » une certaine quantité du labeur de l’autre. Et ce qu’il acquiert, c’est précisément ce que l’autre perd. En langage mercantile, on dit généralement que la personne qui acquiert de cette manière a « fait un profit ». Et je crois que beaucoup de nos marchands sont intimement persuadés qu’il est possible à tout le monde de faire un profit de cette façon. […] Alors que […] le profit, ou gain matériel, ne peut être obtenu que par la construction ou par la découverte, non par l’échange. Chaque fois qu’un gain matériel découle d’un échange, pour chaque plus d’un côté il y a un moins exactement équivalent de l’autre. » p.110
« Le profit que j’obtiens dépend entièrement de l’ignorance, de l’impuissance ou de l’insouciance de la personne à qui j’ai affaire. […] C’est donc une science fondée sur la nescience [contraire de la science, absence de savoir], et un art fondé sur l’absence d’art. Il s’agit donc de la science de l’obscurité. » p.112

« [Le travail] peut être ou constructeur, comme l’agriculture ; ou futile, comme la taille des pierres précieuses ; ou destructeur comme la guerre. Il n’est cependant pas toujours facile de prouver qu’un travail, qui paraît futile, l’est bel et bien. […] De cette manière, je crois que presque tout labeur pourra finalement être divisé en travail positif ou négatif. » p.118

« La consommation absolue est la fin, le couronnement et la perfection de la production ; et une sage consommation est un art beaucoup plus difficile qu’une sage production. […] La question vitale n’est jamais « comment fabriquent-ils ? » mais « à quelles fins dépensent-ils ? ». p.120
« Et la richesse d’une nation ne doit être évaluée que d’après ce qu’elle consomme. L’oubli total de ce fait est la bévue capitale des économistes politiques. L’esprit des économistes est focalisé en permanence sur l’alimentation des comptes en banque, plutôt que l’alimentation des bouches ; et ils tombent dans toutes sortes filets et de pièges, éblouis qu’ils sont par l’éclat des pièces de monnaie. » p.124-5.
« La finalité de l’économie politique est donc de parvenir à une bonne méthode de consommation, et à une grande quantité de consommation : en d’autres termes, de tout utiliser, et de l’utiliser noblement. » p.125
«  Ce sont donc la manière de consommer et sa finalité qui permettent de juger la production. La production ne consiste pas à fabriquer des choses avec peine, mais des articles destinés à une consommation bien orientée. Toute la question pour une nation n’est pas combien de travail elle emploie, mais combien de vie elle produit. De la même manière que la consommation est le but et la fin de la production, la vie est le but et la fin de la consommation. » p.128

« Ne cherchez en aucun cas à faire plus d’argent, mais veillez à faire beaucoup avec l’argent que vous possédez ; en ayant toujours en tête ce grand fait, tangible et inévitable – la règle est la base de toute économie -, que ce que possède une personne, une autre ne peut l’avoir […]. Si cette dépense entraîne la protection de la vie présente ou son développement, alors c’est une dépense bien faite. […] Dans tout achat, considérez d’abord son impact sur les conditions d’existence des producteurs ; puis, si la somme que vous avez payée est correcte pour le fabricant, et lui revient entre les mains en proportion voulue ; troisièmement, à quel usage clair, en ce qui concerne la nourriture, le savoir ou la joie, pourra servir ce que vous avez acheté ; et enfin, à qui et de quelle manière ces choses peuvent être le plus rapidement et le plus utilement distribuées. Dans toute transaction, exigez une entière transparence et une stricte exécution des engagements pris ; et en toutes choses, insistez sur la perfection et la beauté de l’accomplissement, spécialement sur l’excellence et la pureté de toute marchandise commercialisable. Dans le même temps, recherchez toutes les occasions d’atteindre ou de partager la puissance d’un plaisir simple : la somme des joies ne dépend pas de la quantité des choses que l’on goûte, mais de la vivacité et la patience avec lesquelles on les goûte. » p.140-1

« Examinez alors si ce luxe, même en le supposant non coupable, peut encore être désiré par l’un d’entre nous, quand nous voyons clairement autour de nous les souffrances qui l’accompagnent dans le monde. Mais le luxe d’aujourd’hui ne peut être goûté que par les ignorants : l’homme le plus cruel ne pourrait pas s’asseoir à ce festin, à moins qu’il n’ait les yeux bandés. Enlevez ce voile hardiment. Faites face à la lumière. » p.141-2

samedi 13 décembre 2014

L'Homme sans qualités, Robert Musil

Note : 10/10

Quatrième de couverture :
 
Tome 1 : L’Homme sans qualités n’est pas seulement l’une des œuvres majeures du XXe siècle. Elle en condense de manière incomparable les interrogations et les potentialités, les contradictions et les craintes. Elle nous offre l’extraordinaire tableau d’un monde qui allait être précipité dans la catastrophe, et dont Vienne fut le laboratoire.

« L’œuvre de Robert Musil n'a cessé de me fasciner. J'y ai appris que l'on peut s'engager dans une œuvre pendant plusieurs décennies sans être assuré d'en venir à bout, au prix d'une grande patience et d'un entêtement presque surhumain. » Elias Canetti

Tome 2 : « Ce livre étincelant, qui maintient de la façon la plus exquise le difficile équilibre entre l'essai et la comédie épique, n'est plus, Dieu soit loué, un " roman " au sens habituel du terme" : il ne l'est plus parce que, comme l'a dit Goethe, " tout ce qui est parfait dans son genre transcende ce genre pour devenir quelque chose d'autre, d'incomparable ". Son ironie, son intelligence, sa spiritualité relèvent du domaine le plus religieux, le plus enfantin, celui de la poésie ». Thomas Mann, Journal, 1932.

 « Robert Musil opère une synthèse intellectuelle que je n'ai trouvée dans aucune œuvre philosophique ou scientifique de notre siècle. » Milan Kundera


Comme le dit très justement Thomas Mann, L’Homme sans qualités n’est pas un « roman » au sens habituel du terme. Outre sa longueur considérable (près de 2000 pages en y incluant les ébauches et écrits posthumes), l’Homme sans qualités se distingue par les digressions innombrables qui sont incorporées, que ce soient sous la forme de dialogues entre les personnages ou via la plongée extensive dans leurs pensées intérieures, prétextes à de multiples considérations sociales, politiques, scientifiques, philosophiques etc. A juste titre, on pourrait craindre que cette surabondance de digressions ne nuise à la cohérence d’ensemble du récit et le transforme en un succédané de traité philosophique difficilement lisible. Fort heureusement, il n’en est rien.
A l’évidence, l’Homme sans qualités est un livre qui demande une attention et une concentration soutenues. Lors de ma lecture, je suis régulièrement revenu en arrière afin de relire certains passages pour mieux saisir le fil de la réflexion de Musil. Cela ne veut pas dire que le style de Musil soit obscur et difficile à suivre. Au contraire, on a affaire ici à un écrivain au talent évident et si la lecture peut sembler ardue, c’est avant tout car il exige de son lecteur une forte attention (que l’on devrait au demeurant toujours avoir si l’on veut vraiment lire un roman). Cette condition remplie, l’Homme sans qualités se révèle être un livre extrêmement plaisant à lire, en particulier grâce à l’ironie mordante dont fait preuve avec brio Musil et qui m’a fait beaucoup rire, surtout dans le premier tome. Au sortir de la lecture, difficile de ne pas être admiratif devant la démarche de Musil, qui a consacré rien moins que la moitié de sa vie à écrire ce roman inachevé dont l’écriture fût interrompue par la mort de son auteur.
On en vient ici au second point qui pourra rebuter certains après la longueur monumentale de ce livre : son caractère inachevé. Les écrits posthumes regroupés dans le tome 2 de cette édition constituent pour moitié la longueur du livre qui compte environ 1280 pages, sous formes d’ébauches, brouillons, réflexions que Musil avait conservés sur lui et sur lesquels il travaillait avant sa mort. Leur lecture, bien que certains chapitres soient redondants entre eux ou avec d’autres chapitres des trois parties publiées de son vivant, apporte une lumière intéressante sur le travail pharaonique entrepris par Musil et sur son processus d’écriture. On voit même des pistes de réflexion qui n’ont pas été incorporées dans le texte définitif, mais que Musil envisageait peut-être d’intégrer sous une autre forme dans la suite de son roman. Pour résumer rapidement, ces écrits nous en apprennent davantage sur d’autres facettes des personnages (en particulier Clarisse, Hans Sepp ou Léon Fischel), apportant une lumière rétrospective qui seront certainement utiles pour une relecture qui s’impose presque automatiquement. Car l’Homme sans qualités gagne probablement à être relu plusieurs fois tant sa complexité et sa richesse en imposent et font forte impression. 

Au début du récit, nous faisons connaissance avec le protagoniste principal, Ulrich, « l’homme sans qualités », surnom que lui a donné son amie Clarisse et qu’il a lui-même approuvé. Par cette curieuse expression, il faut comprendre qu’Ulrich cherche à trouver ce qu’il appelle « le bon usage de ses capacités ». S’il est un homme « sans qualités », c’est parce qu’il « voyait en lui toutes les capacités et toutes les qualités en faveur de son époque, mais la possibilité de les appliquer lui avait échappé » (p.80)
Voici comment Musil dépeint son complexe personnage principal : « la seule chose qu’il sache de lui-même est que toutes les qualités lui sont à la fois proches et étrangères, et que toutes, qu’elles soient ou non devenues les siennes, lui sont curieusement indifférentes. […] Il s’est développé en lui avec le temps un certain goût de la négation, une souple dialectique du sentiment qui l’induit volontiers à découvrir des défauts dans ce qui bénéficie de l’approbation générale, à prendre la défense de ce qui est interdit et à refuser les obligations avec une mauvaise volonté qui procède de la volonté de se créer ses propres obligations. […] Ulrich est un homme que quelque chose contraint à vivre contre lui-même, alors même qu’il paraît se dérober à toute contrainte. […] La vie qui lui aurait plu, il se l’était représenté naguère comme une vaste station d’essais où l’on examinerait les meilleures façons d’être un homme et en découvrirait de nouvelles. » (p.214-216). Plus loin, on apprend que « pour lui, le bien et le mal, le haut et le bas ne sont pas comme pour le sceptique des notions relatives, mais les termes d’une fonction, des valeurs qui dépendent du contexte dans lequel elles se trouvent. Les siècles lui ont enseigné que les vices peuvent devenir des vertus, et réciproquement. […] Il hait comme la mort tout ce qui feint d’être immuable, les grands idéaux, les grandes lois, et leur petite copie pétrifiée, l’homme satisfait. » (p.218). « Le désir qu’a sa propre nature d’évoluer l’empêche de croire à l’accompli. […] Il pressent que cet ordre n’est pas aussi stable qu’il prétend l’être […], tout est emporté dans une métamorphose invisible, mais jamais interrompue […] Que pourrait-il donc faire de mieux que de garder sa liberté à l’égard du monde […] ? C’est pourquoi il hésite à devenir quelque chose ; un caractère, une profession, un mode de vie défini […]. Il cherche à se comprendre autrement ; avec cet appétit qu’il a de tout ce qui pourrait l’enrichir intérieurement […], il a l’impression d’être un pas, libre d’aller dans toutes les directions. […] (p.344)

La thématique principale qui parcourt continuellement l’Homme sans qualités pourrait se résumer dans cette question fort simple : comment vivre ? C’est à la recherche d’une réponse à cette question primordiale qu’Ulrich a décidé de se mettre « en congé de la vie » un an durant au début du roman. Incapable de décider ce qu’il veut devenir, il se laisse convaincre par son père insistant de jouer un rôle de premier plan dans l’Action parallèle qui se met en place, chargée de « donner réalité à une idée » remarquable en prévision du soixante-dixième anniversaire du règne de l’empereur d’Autriche, en réaction au jubilé prévoyant de célébrer les trente ans de l’empereur de Prusse. Par son caractère singulier, Ulrich voit d’un œil ironique et distant les efforts de sa cousine Diotime, éprise d’idéalisme, rester vains et battus en brèche par la montée à la même époque du nationalisme et du militarisme, conséquences de l’état de décadence et de déliquescence de la culture autrichienne, et par extension, de la culture occidentale.

« Un état d’esprit que n’organise aucune notion générale, que ne décantent ni distinctions, ni abstractions ; un état d’esprit ressortissant à une forme inférieure d’assemblage et qui ne se manifeste jamais mieux que dans l’usage exclusif de la conjonction de coordination élémentaire, de ce malheureux et tenant lieu, pour le faible d’esprit, de relations plus complexes. Or, on peut affirmer que le monde lui-même, en dépit de la masse d’esprit qu’il contient, se trouve dans un état de ce genre, analogue à l’imbécillité. […] La vie toute entière, d’ailleurs, lui faisait cette impression, comme si, à côté de l’intelligence régnant dans le détail et dans les prescriptions officielles, […] régnait dans l’ensemble une irresponsabilité totale. Sans cesse surgissaient des idées qu’on ne connaissait pas, qui allumaient les passions et disparaissaient le lendemain, ou l’année suivante ; les gens couraient tantôt après ceci, tantôt après cela, tombaient d’une superstition dans l’autre. » (p.429,431, T2)

« Je vous ai conseillé un jour de fonder un secrétariat général pour tous les problèmes qui requièrent autant d’âme que de précision. […] C’est cela même que vous regrettiez tout à l’heure, Altesse [dit Ulrich au comte Leinsdorf]. Vous remarquez que le monde a oublié aujourd’hui ce qu’il voulait hier, qu’il est la proie d’humeurs changeant sans raison suffisante, qu’il est perpétuellement agité, qu’il n’aboutit jamais à aucun résultat… » (p.436, T2)

« la visite des expositions, des concerts et les plaisirs. Il haïssait ces institutions. Presque chaque fois, leur contenu blessait profondément son âme. Dans le désordre de ce genre surestimé d’édification s’exprimait avec violence, selon lui, la névropathie de notre époque, avec ses excitations superflues et ses souffrances authentiques, son insatiabilité et son inconstance, sa curiosité et son inévitable décadence morale. Il souriait […] lorsqu’il voyait de « jeunes créatures des deux sexes », le feu aux joues, idolâtrer la culture. […] Ils souffraient tous de la crainte de n’avoir pas de temps pour tout. Lindner avait compris qu’une mauvaise constitution nerveuse ne provenait pas du travail et de son rythme trop rapide, selon les accusations de l’époque, mais tout au contraire de sa culture, de l’humanisme, des récréations, de l’interruption du travail, de ces minutes de liberté où l’homme voudrait vivre pour soi et cherche quelque chose qu’il puisse juger beau, divertissant ou important : minutes d’où montent les miasmes de l’impatience, du malheur et de l’absurde. (p.475, T2)

On pourra s’étonner de voir l’intrigue tournant autour de l’Action parallèle, qui occupe une place centrale dans le premier tome, passer très nettement au second plan dans le tome suivant. Avec cette mise à l’écart s’opère également la marginalisation de la plupart des personnages principaux du premier tome, à savoir Diotime, Arnheim (riche industriel prussien aux intentions troubles), le comte Leinsdorf (officiellement à la tête de l’Action parallèle mais qui se distingue par son manque d’initiative) et dans une moindre mesure le couple Clarisse/Walter (les amis bourgeois névrosés d’Ulrich) et le général Stumm von Brodwehr (qui milite activement au sein de l'Action en faveur d'un renouvellement de l'artillerie militaire !) au profit de la place prépondérante accordée à la sœur jumelle d’Ulrich, Agathe, et dont les conversations avec cette dernière constitueront le socle et le cœur du second volume. Ce revirement est toutefois en adéquation avec la préoccupation principale de l’auteur et par extension, d’Ulrich, à savoir la question que j’ai posée ci-dessus, comment vivre ?
Si Ulrich a décidé de se mettre progressivement à l’écart puis d’abandonner presque entièrement son rôle au sein de l’Action parallèle, c’est parce que sa relation avec sa sœur se révèle pour lui la réponse, partielle, à sa question première qu’il s’est posée au début du roman. C’est donc tout naturellement que Musil consacre toute son attention à l’expérience singulière du frère et de la sœur, unis par un lien mystique qu’il tente de rendre le plus intelligible possible.

« Il existe deux façons de vivre passionnément, deux sortes d’hommes passionnés. […] Elles correspondent à deux tonalités distinctes du sentiment. L’une serait celle du sentiment profane, à qui sont refusés le repos et l’accomplissement ; l’autre devrait être sans doute celle du sentiment mystique, dont l’harmonie perdure, mais qui n’atteint jamais à la pleine réalité. […] Aussi nommerais-je simplement ces deux modes de vie passionnée le mode appétitif et le mode non appétitif. […] Il y a en tout homme une faim qui évoque le comportement du fauve ; et une absence de faim, libérée de toute avidité et de toute satiété, qui mûrit tendrement comme une grappe au soleil d’automne. […] Mon Dieu ! toutes ces œuvres du sentiment, sa richesse profane, ces volontés et ces joies, ces actes et ces infidélités, pourquoi ? Parce que ça donne du mouvement ! […] C’est à la part appétitive de nos sentiments que le monde doit toutes ses œuvres et toute sa beauté, tous ses progrès, mais aussi son agitation, et, en fin de compte, son absurde mouvement circulaire ! (p.693-695, T2)

« L’autre espèce, en revanche, y correspondrait aussi peu que possible : elle est timide, rêveuse, vague : lente à se résoudre, chargée de chimères et de nostalgies, concentrée à l’intérieure de sa passion. Parfois, Ulrich la définissait aussi par l’adjectif « contemplatif » qu’on comprend d’ordinaire autrement, dans le sens assez tiède de « recueilli » ; pour Ulrich, il signifiait un peu plus et équivalait à « oriental », dans le sens anti-faustien. Peut-être ce mot « contemplatif », associé à son contraire appétitif, exprimait-il une distinction capitale de la vie : cela attirait Ulrich plus qu’aucun système. […] Il ne lui échappait pas que ces deux espèces d’hommes se ramenaient aussi à l’opposition de l’homme « sans qualités » et de l’homme disposant de toutes les qualités possibles. » (p.697, T2).

« Elle parla de cet état particulier d’accroissement de la réceptivité et de la sensibilité, qui produit, à la fois, une surabondance et un reflux des impressions […] Dans la tête aussi bien que dans le cœur, le goût de la possession de soi était remplacé par un don de soi, un entrelacement de soi et d’autrui, illimités. […] Il ne s’agit pas pour autant d’un égoïsme à deux. Finalement, les deux sont à peine là l’un pour l’autre, il ne reste plus qu’un monde fait pour deux seuls êtres, un monde d’approbation, d’abandon, d’amitié et de désintéressement. » (p.124-5, T2)

« L’expression « Règne millénaire » n’était pas pour lui une plaisanterie. Si l’on prenait cette promesse au sérieux, elle aboutissait au désir de vivre, par l’amour mutuel, dans une disposition d’esprit profane si élevée que l’on ne pourrait plus sentir ou faire que ce qui sauvegarderait ou exalterait encore cet état. Qu’une telle disposition existât au moins sous forme d’allusions, il en était certain depuis qu’il pensait. Cela avait commencé avec l’«histoire de la majoresse » […] Quand on résumait le tout, on n’était pas loin de penser qu’Ulrich croyait à la « Chute » et au « Péché originel », […] qu’une modification essentielle s’était produite un jour dans la conduite de l’homme, comme quand l’amoureux retrouve son sang-froid : il voit alors « toute la vérité », mais quelque de plus vaste a été détruit, et la vérité n’est plus qu’un reste recousu tant bien que mal. Peut-être même était-ce vraiment le fruit de la « Connaissance » qui avait entraîné cette modification de l’esprit et expulsé la race humaine de son état originel, dont elle ne pourrait retrouver le chemin qu’après d’innombrables expériences et grâce à la sagesse que donne le péché. » (p.258-9, T2)

« Il se dit que, chez un homme qui cherche continuellement autre chose que son entourage, chez un homme qui n’a jamais pu passer de l’antipathie à la sympathie correspondante, la bienveillance et la fade bonté habituelles aux autres hommes doivent se désagréger aisément et se réduire à une masse dure et froide au-dessus de laquelle plane un brouillard d’amour impersonnel. C’était ce qu’il appelait un jour l’amour séraphique. On aurait pu dire aussi, songeait-il, l’amour sans partenaire. Ou aussi bien : l’amour sans sexualité. De nos jours, on n’aimait que sexuellement : les semblables ne pouvaient se souffrir. […] Il était l’amour délivré des aversions sociales et sexuelles […], l’amour sororal, […], l’amour fraternel. » (p262-3, T2)

« Je refuserais à une telle pensée la connaissance de la vérité de la vie ! Car ce qui s’intitule science n’a pas la moindre compétence pour expliquer, à l’aide de ses procédés extérieurs, la certitude intérieure, spirituelle, qui vit dans le cœur de l’homme. La vérité de la vie est un savoir sans commencement, les événements de la vraie vie ne se communiquent pas à travers des preuves : quiconque vit et souffre détient en lui-même cette vérité, c’est la mystérieuse force des exigences supérieures, la vivante interprétation de soi-même ! » (p.497, T2)

« Vivre pour quelque chose, c’est la définition même de l’existence profane. Dans, en revanche, c’est toujours ce pour quoi l’on feint de vivre ou l’on prétend vivre. […] C’est donc probablement pour le salut de la vie que l’humanité a réussi à inventer, à la place de « ce pour quoi il vaut la peine de vivre », la vie pour ou, en d’autres termes, à remplacer son état idéal par son idéalisme. C’est une vie préliminaire ; au lieu de vivre, on aspire : on tend de toutes ses forces à l’accomplissement, mais on est débarrassé du souci d’aboutir. « Vivre pour quelque chose » est le succédané définitif de la vie dans. Tous les désirs, et pas seulement ceux de l’amour, entraînent la tristesse lorsqu’ils sont satisfaits ; mais dans l’instant où l’on a réussi à remplacer le désir par l’activité-pour-le-désir, on a très subtilement aboli ce défaut : l’inépuisable système des moyens et des obstacles a remplacé le but. Même le monomane ne craint plus la monotonie, ayant constamment autre chose à faire. Cette manière de faire ceci « en l’honneur de cela » est d’ailleurs encore plus éloignée de ce « cela » que ne l’est la vie pour. Elle représente la méthode la plus couramment employée, et en quelque sorte la moins coûteuse pour faire au nom d’un idéal tout ce qui est inconciliable avec lui. Car le moindre avantage de la vie pour ou « en l’honneur de » n’est pas que le service de l’idéal réintroduise dans la vie tout ce que l’idéal lui-même en excluait. […] L’actualité ne manque pas non plus de particularités analogues. Par exemple, qu’on organise des soirées de haut luxe pour les miséreux. Ou qu’il y ait tant d’esprits stricts qui insistent sur la mise en pratique de principe officiels auxquels ils se savent soustraits. […] C’est d’ordinaire pour l’amour des moyens, toujours changeants et variés, qu’on accepte des fins morales et sans aucun attrait. Ces exemples semblent-ils frivoles ? L’objection tombe dès que l’on remarque, non sans quelque effroi, que la vie civilisée tend indubitablement aux explosions de brutalité, et que ces explosions ne sont jamais aussi brutales que lorsqu’elles se produisent en l’honneur de grands sentiments, sacrés ou même quelquefois tendre ! A-t-on alors l’impression qu’elles se trouvent excusées ? Ou n’est-ce pas plutôt l’inverse ? » (p.1135-7, T2)

 « Vivre sans quitter le cercle du significatif, serait-ce donc vivre dans le positif pur ? Je m’effraie presque à l’idée que c’est aussi « vivre essentiellement ». Quelle autre signification pourrait avoir le mot « essentiel » ? Sans doute vient-il de la mystique ou de la métaphysique et s’oppose-t-il aux événements terrestres, insatiables et douteux ; mais, depuis que nous nous sommes séparés du ciel, il a réintégré la terre sous la forme d’un désir : celui de trouver entre mille convictions morales l’unique qui donne à la vie un sens inaltérable. […] Et la même conviction partout dans le monde ; le pressentiment que l’homme ne peut vivre sans morale, et la profonde inquiétude à constater que ses propres sentiments sapent toute morale ! Où trouver la possibilité d’une vie « totale », d’une conviction « entière », d’un amour pur, sans nulle trace d’égoïsme ? C’est le désir de vivre dans le positif absolu. Et cela signifie : n’accepter aucun événement sans « signification », chaque fois que je parle d’un état illimité par opposition à l’éternelle et vaine instantanéité de notre activité ordinaire, ou de la subordination de tout état momentané à un état prolongé du sentiment qui nous rend la responsabilité. […] Finalement, une telle vie, dont chaque instant serait aussi significatif que possible, pourrait être assimilée à cette « vie de l’exigence maximale » que j’aie imaginée parfois comme le complément de la science réelle, avec son laconisme résolu. (p.1172-3, T2)

« Je ne veux pas sortir de l’état de « signification », et que je cherche à comprendre ce qu’est la signification, je retombe toujours sur l’état où je suis maintenant, c’est-à-dire mon refus de sortir d’un certain état ! Je ne pense donc pas voir la vérité ; mais ce que j’éprouve n’est pas absolument subjectif non plus, par mille chemins divers cela tend à la vérité. […] Que reste-t-il donc ? Ce n’est ni imagination, ni réalité ; si ce n’est pas non plus de la suggestion, ne devrai-je pas en déduire qu’il s’agit d’un commencement de surréalité ? » (p.1175, T2)

En guise de conclusion, je dirai que l'Homme sans qualités est l'un des romans les plus remarquables que j'aie jamais lus. Il y a tout ce que j'aime dedans : l'auteur écrit non seulement divinement bien mais avec en plus une profondeur et une intelligence en tous points admirables. C'est une œuvre totale, le travail de toute une vie qui nous est proposé dans ce livre et sa lecture est une expérience à nulle autre pareille, inoubliable, renversante.

mercredi 3 décembre 2014

La Métamorphose, Franz Kafka

Note : 10/10


Quatrième de couverture :

« Lorsque Gregor Samsa s'éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. Il reposait sur son dos qui était dur comme une cuirasse, et, en soulevant un peu la tête, il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler tout à fait, ne se maintenait que d'extrême justesse. D'impuissance, ses nombreuses pattes, d'une minceur pitoyable par rapport au volume du reste, papillonnèrent devant ses yeux. « Qu'est-il advenu de moi ? » pensa-t-il. Ce n'était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine quoiqu'un peu trop petite, était là, paisible entre les quatre murs familiers... »

Tout comme le Procès, la Métamorphose a suscité une quantité prodigieuse d’interprétations. Difficile dès lors d’écrire quoique ce soit d’original à son propos.
Depuis que j’ai relu le Procès, mon admiration pour Kafka n’a fait que croître dans mon esprit. Je crois que c’est l’écrivain qui a écrit avec la plus grande force sur le désespoir et la solitude absolus que sont la condition humaine. Appréhendés sous cet angle, impossible de ressortir indemne et de ne pas être tourmenté longtemps après la lecture des écrits de Kafka. Lisant des articles consacrés à ce dernier, je suis tombé par hasard sur cet article où Bolaño parle de Kafka. Voici ce qu'il en disait :

“ I had some problems with Kafka, whom I consider the greatest writer of the twentieth century. It wasn’t that I hadn’t discovered his humor; there’s plenty of that in his books. Heaps. But his humor was so highly taut that I couldn’t bear it. That’s something that never happened to me with Musil or Döblin or Hesse. Not with Lichtenberg either, an author I read frequently who fortifies me without fail.
Musil, Döblin, Hesse wrote from the rim of the abyss. And that is commendable, since almost nobody wagers to write from there. But Kafka writes from out of the abyss itself. To be more precise: as he’s falling. When I finally understood that those had been the stakes, I began to read Kafka from a different perspective. Now I can read him with a certain composure and even laugh thereby. Though no one with a book by Kafka in his hands can remain composed for very long.”

Les plus grands écrivains sont probablement ceux qui ont abordé de front ce thème du désespoir, du néant, de cet « abysse » qu’est le monde. Kafka, je pense, a atteint dans ce domaine des niveaux, ou pourrait-on dire, des profondeurs inégalées par ses pairs, comme le souligne justement Bolaño.
Le monde dépeint par Kafka est d’une effroyable monstruosité, et l’homme qui y vit, que ce soit Joseph K. ou Gregor Samsa, est plongé dans un désespoir et dans une solitude sans issue. Le « héros » kafkaïen, perdu dans ses désirs et sa volonté façonnés par ce chaos même, ce monde déshumanisé et terrifiant, n’aura d’autre salut que dans la mort qui mettra un terme à des tourments dont il ne comprendra jamais la véritable nature mais qui l’oppressent tout au long de son parcours.
Dans la Métamorphose, Gregor a beau s’être métamorphosé en ce « monstrueux insecte », on comprend très vite que la véritable monstruosité est plutôt à situer dans l’environnement où il évolue, et en premier lieu sa famille. C’est ce que Nabokov explique très bien dans l’étude incluse dans le livre située à la suite du récit.

Très vite après son célèbre incipit, des coups répétés frappés à « ses portes » se font entendre, enjoignant Gregor de se rendre au plus vite à son lieu de travail. A peine est-il réveillé que Gregor est assailli par son entourage qui ne le laisse jamais en paix.
Bientôt, un gérant en provenance du magasin dans lequel il travaille s'ajoute aux injonctions pressantes de sa famille, venu s’enquérir des raisons de son absence au bureau. Pendant ce temps, Gregor repense à part avec effroi à sa situation professionnelle et des conséquences qu’elles ont sur lui : « Mon Dieu, quel métier éprouvant ai-je choisi ! […] Se lever comme ça, cela vous abrutit complètement. […] Si je ne me retenais pas à cause de mes parents, j’aurais démissionné depuis longtemps ; je serais allé voir le patron et je lui aurais dit le fond de ma pensée, à cœur ouvert. […] Mais dans l’immédiat, il faut que je me lève parce que mon train est à cinq heures. » (p.6-7)
Gregor est épouvanté par les conditions exécrables dans lesquelles il travaille et on le voit tout de suite, ses parents ne sont pas étrangers à son état. Mais malgré toute son horreur, ses pensées le ramènent bientôt à cette conscience professionnelle qui l’anime instinctivement et dans lequel se perd sa réflexion. Un zèle intérieur dont de toute évidence le gérant n’en a que cure, ferme dans sa conviction que tous les employés sont paresseux. « Vous manquez à vos devoirs professionnels d’une manière proprement inouïe ! », lui reproche-t-il vertement. Et alors qu’en parallèle, sa famille lui conjure d’ouvrir la porte, Gregor, horrifié et influencé par ses supplications, se résout à ouvrir de manière pathétique la porte et met en fuite le gérant épouvanté par son apparence. Dans un élan inutile, Gregor se raccroche à ce dernier dans une dernière tentative désespérée de conserver son emploi qu’il exècre mais juge indispensable pour le bien de sa famille.

Une famille qui constitue le point d’horreur principal de la nouvelle. Le père d’abord, qui lui « donna par-derrière un coup violent » pour le renvoyer sans ménagement dans sa chambre et lui portera par la suite le coup fatal qui dégradera rapidement son état physique et entraînera au final sa mort. Ce père qui retrouve une vigueur inédite pour blesser son fils alors qu’il se caractérisait dans le quotidien par une indolence quasi-permanente depuis la faillite de son propre magasin (mais qui n’en est pas vraiment une), suite à laquelle Gregor s’est mis en devoir de rembourser ses dettes et pourvoir aux besoins de sa famille. Maintenant que Gregor s’est métamorphosé et est devenu « inutile » envers ceux pour qui il a jusqu’ici travaillé, ces derniers le traitent avec la plus grande négligence et répugnance. La mère ne peut le voir sans s’évanouir et n’osera pas mettre les pieds dans la chambre de son fils qu’un mois plus tard, pour déménager les meubles de sa chambre et enlever au passage les derniers vestiges de son passé en tant qu’humain. Mais c’est surtout le personnage de Grete, sa sœur, qui est probablement le plus répugnant, le plus repoussant. Cette dernière se glorifie pourtant d’être la seule à « s’occuper » de son frère, ses parents refusant tout contact avec leur fils. Alors qu’au départ, une lueur d’espoir pouvait subsister dans sa volonté de s’occuper malgré tout de son frère, on s’aperçoit vite qu’il n’en est rien. D’ailleurs, dès le départ, la tournure tragique des événements, et la mise à l’écart, la négligence croissante dont Gregor est la victime, est annoncée : lui apportant la nourriture puis la débarrassant, Grete prend soin d’utiliser un chiffon et plus tard un balai pour saisir les restes du repas de Gregor, signe de sa répulsion insurmontable envers son frère. Sa supériorité, et la glorification qu’elle s’en fait culminera dans la scène ridicule et révoltante lors de laquelle elle reproche vertement à sa mère d’avoir, dans un élan mécanique de compassion maternelle, lavé à fond la chambre de plus en plus sale et laissée à l’abandon de son fils.

Le tragique dans la situation de Gregor, c’est qu’il ne se rend pas compte, ou peut-être que trop parcimonieusement, qu’il fût exploité toute sa vie durant par sa famille qui le lui rend bien mal maintenant qu’il aurait à son tour besoin de leur soutien. Gregor s’était fixé pour devoir de rembourser la dette familiale et avait mis dans son entreprise une « ardeur exceptionnelle » (p.37) et se réjouissait d’aider au bien-être et au confort de sa famille. « Cela avait été une période heureuse, qui n’était jamais revenue par la suite, […], bien que Gregor eût gagné plus tard assez d’argent pour être en mesure de supporter les dépenses de toute la famille, ce qu’il fit effectivement. On s’y était habitué, voilà tout, la famille autant que Gregor : on acceptait l’argent avec reconnaissance ; quant à lui, il le donnait volontiers, mais une certaine chaleur manquait désormais. » (p.37)
Son nouvel état d’insecte semble même le rendre plus humain, comme le dit Nabokov : « Sa totale absence d’égoïsme, le fait qu’il se préoccupe constamment des besoins des autres, se détachent avec un relief d’autant plus saisissant par contraste avec ce que son état peut avoir de hideux. » (p.117)
Cette humanité, cette prévenance, lui est rendue bien mal par sa famille vulgaire. « Il se réfugia donc près de la porte de sa chambre et se plaqua contre elle, pour que le père, en arrivant de l’entrée, puisse voir tout de suite que Gregor avait bien l’intention de retourner immédiatement dans sa chambre, qu’il n’était pas nécessaire de le refouler et qu’il suffisait au contraire d’ouvrir la porte  pour qu’il disparût aussitôt. Mais le père n’était pas d’humeur à remarquer pareilles subtilités. » (p.50-51)
Tous persistent à croire que Gregor est incapable de les comprendre et agissent en conséquence ou pour être plus exact, ne font rien et le laissent à l’écart. Philistins tels qu’ils sont, ils sont incapables de se mettre une seconde à la place de Gregor et de tenter de le comprendre, obnubilés par son apparence repoussante. Comme par miracle, après avoir vécu aux dépens de Gregor, tous trois sont dorénavant capables de travailler pour subvenir à leurs besoins et réduire leur train de vie, mangeant moins et renvoyant deux bonnes avant d’engager une femme de service, moins onéreuse. Gregor, dès l’instant où il ne leur est plus d’aucun secours au niveau financier, cesse tout bonnement d’exister à leurs yeux. Ironiquement, c’est sa sœur, qu’il préfère, qui lui porte le coup fatal, en le repoussant avec vigueur dans sa chambre alors qu’il s’aventurait au dehors pour mieux écouter la musique qu’elle joue et dont il est le seul à apprécier la beauté au contraire des trois locataires provisoires dont la famille s’est dotée pour un supplément de revenu. Et après avoir découvert le cadavre de Gregor le lendemain, c’est le soulagement, la fête qui prédomine dans la famille, qui se projette avec enthousiasme dans l’avenir dont les perspectives semblent réjouissantes eu égard à la nouvelle beauté dont se pare Grete…

La métamorphose de Gregor lui a fait constater, sur le tard et partiellement, que sa vie fut menée de manière absurde et inutile. Il a été exploité par sa famille, qui en a même constitué un petit capital dont il se réjouit lorsqu’il en apprend l’existence, avant de se dire que cet argent aurait pu être employé à le délivrer plus tôt d’un travail qu’il abhorre. L’égoïsme, le narcissisme dont font preuve sa famille, sont révoltants, mais Gregor persiste à les excuser de leur comportement inacceptable, et par égard à leurs sentiments, se cache sous son canapé chaque fois qu’ils entrent dans sa chambre pour leur épargner sa vue. Dans leur malheur toutefois, la famille ne pense jamais à le soutenir ou lui témoigner leur affection. Il sera mis à l’écart et les contacts se réduisent au va-et-vient des repas apportés par sa sœur. Après avoir débarrassé ses meubles, la chambre servira de débarras et sera laissée dans un état lamentable. Dans son nouvel état, Gregor se rend compte à quel point il est désespéré. « Il vit réapparaître dans ses songeries » toutes ses connaissances, « ils surgissaient tous, mais au lieu de lui venir en aide, à lui et à sa famille, ils restaient tous inaccessibles, et il était content qu’ils disparaissent. Mais ensuite il n’était plus du tout d’humeur à se faire du souci pour sa famille, il enrageait au contraire de la manière déplorable dont on s’occupait de lui. » (p.58) « Après ces pérégrinations, il demeurait immobile durant des heures, triste et fatigué à mourir. » (p.62)
Gregor est dans une solitude absolue (personne ne s’approche de lui et Grete, la seule à l’approcher, le méprise et le traite de manière abominable) : le gérant s’enfuit à sa vue, « la bonne était bien sûr enfermée dans la cuisine » (p.50), et la nouvelle femme de service vient régulièrement le tourmenter une fois sa besogne achevée pour le traiter de vieux bousier (p.60). Son père, on l’a vu, limite ses interactions à des coups violents à son encontre, et sa mère ne parvient pas à surmonter sa répulsion.

Le récit de Kafka est implacable : son héros est condamné à la solitude et le désespoir le plus total, le plus oppressant, entouré de personnes égoïstes, vulgaires, abjectes. Toutefois, Gregor se distingue de Joseph K. par une humanité plus touchante, quoique pathétique, alors que ce dernier, dans le Procès ne se départit jamais de son égoïsme et sa volonté de domination malgré la situation tout aussi désespérée dans laquelle il est empêtré.
La Métamorphose est une nouvelle d’une puissance inouïe où le style de Kafka, froid et chirurgical comme à l'accoutumée, fait des merveilles et nous plonge dans un univers glacé où aucune échappatoire n'est possible. Une (re)lecture indispensable.