" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 30 janvier 2015

Gatsby le Magnifique, Francis Scott Fitzgerald

Ma note : 8/10

Quatrième de couverture :

On ne peut pas en même temps jouir de la fête et l’organiser, s’en inquiéter, être à la fois « au-dedans » et « au-dehors », sans impunité. C’est une ambition pauvre et fière. Seuls les aristocrates, les riches par naissance, survivent au spectacle. Les autres cotisent, ils n’émargent pas. C’est ce qu’illustre Gatsby le Magnifique, admirable fable moderne où scintillent la fascination de l’argent et les pépites de l’esprit d’aventure, dans une société en pleine compétition.
Antoine Blondin
Porte-parole de la génération d’après la première guerre mondiale, la fameuse « génération perdue », Francis Scott Fitzgerald a connu avec Gatsby le Magnifique un immense succès.

Cette dernière assertion, parlant de l’ « immense succès » qu’aurait connu Fitzgerald avec son roman le plus célèbre, est trompeuse. Car bien que Gatsby soit désormais un incontournable classique littéraire dans les écoles et universités américaines, Fitzgerald ne connut aucun succès de son vivant avec son roman (il en a eu pour ses romans antérieurs toutefois) si l’on en croit la page Wikipédia qui lui est consacrée. C’est un lieu commun d’affirmer, bien qu’on ne le répétera jamais assez, que la plupart des grands romans reconnus comme tels aujourd’hui sont passés (totalement) inaperçus du vivant de leur auteur. Gatsby ne fit pas exception à cette règle générale.
S’il y a bien un classique des lettres américaines parmi les romans contemporains, c’est bien Gatsby le Magnifique. En toute franchise, ma première lecture de ce classique, qui remonte déjà à plusieurs années, ne m’avaient pas laissé un grand souvenir hormis la fin tragique du roman. A la relecture, j’ai bien mieux apprécié le roman, bien que le style d’écriture ne m’a pas entièrement convaincu malgré de très bons passages.
Difficile cependant de savoir si cette relative sécheresse dans le style est due à l’auteur ou à la traduction qui en a été faite. Je possède une vieille version du bouquin traduite d’après ce que j’ai pu en déduire de la page Wikipédia française, c'est-à-dire la première version qu’en a faite Victor Llona en 1926, s’ouvrant par cet incipit : « Quand j'étais plus jeune, ce qui veut dire plus vulnérable, mon père me donna un conseil que je ne cesse de retourner dans mon esprit : / — Quand tu auras envie de critiquer quelqu'un, songe que tout le monde n'a pas joui des mêmes avantages que toi. » Lorsque Nick Carraway, le narrateur du roman, se rend pour la première fois dans la résidence luxueuse de son ami Tom Buchanan et de son épouse Daisy, il y a une succession de « comme si » qui donne un lourd effet de répétition au roman. « Leurs robes ondulaient, palpitaient comme si… » ; « elle restait parfaitement immobile, comme si elle portait dessus en équilibre quelque chose qui risquait de tomber » ; « l’effort qu’il faisait pour penser comportait un élément pathétique, comme si sa fatuité, plus aiguë qu’autrefois, ne lui suffisait plus. » etc. Toutefois, mis à part ces quelques maladresses de traduction, Gatsby s’avère remarquable à plusieurs niveaux.

La principale qualité du roman selon moi est qu’il revient au lecteur d’interpréter en grande partie le caractère et les sentiments des personnages créés par Fitzgerald, et en particulier, bien entendu, celui de Gatsby. On en est averti dès les premières lignes : « Je compris que la phrase [le conseil que son père donne à Nick reproduit plus haut] impliquait beaucoup plus de choses qu’elle n’en exprimait. En conséquence, je suis porté à réserver mes jugements, habitude qui m’a ouvert bien des natures curieuses… ». C’est en suivant ce conseil que Nick parviendra à percer en partie la personnalité très complexe d'un personnage comme Jay Gatsby qui au premier abord, comme Nick lui-même reconnaît dans une phrase célèbre, « représentait tout ce à quoi je porte un mépris dénué d’affection ». Ses premières interactions avec Gatsby le déçoivent grandement : « J’avais parlé avec lui une demi-douzaine de fois pendant le mois qui venait de s’écouler, et à mon vif désappointement, j’avais découvert qu’il n’avait pas grand-chose à dire. Aussi ma première impression de lui, à savoir que c’était un être d’une certaine qualité, s’était peu à peu effacée et mon voisin était simplement devenu pour moi le propriétaire d’une lumineuse hostellerie qui jouxtait ma maison ». Gatsby parle d’une façon si guindée, si ampoulée, que Nick eut un instant « le soupçon qu’il se moquait de moi, mais un regard que je lui jetai me convainquit du contraire. […] Difficilement, je parvins à étouffer un rire d’incrédulité. Les phrases étaient si usagées qu’elles n’évoquaient en moi aucune image. […] A présent, une fascination submergeait mon incrédulité ; ce récit [des années de guerre que Gatsby vécut], c’était comme si j’avais feuilleté à la hâte une douzaine de magazines. » Gatsby semble du premier abord l’incarnation parfaite, banale, et très cliché, de l’American Dream : « il se tenait en équilibre sur le marchepied de sa voiture, avec cette aisance de mouvements qui est si essentiellement américaine – qui vient, je le suppose du moins, de ce que nous n’avons jamais eu à soulever des fardeaux dans notre jeunesse et, davantage encore, de la grâce informe de nos jeux nerveux et sporadiques », il est immensément riche, en témoigne sa somptueuse demeure dans laquelle il organise des fêtes somptueuses et dispendieuses. Une certaine fascination pour l’argent, pour l’ambition et l’ascension sociale parcourt tout le roman, bien que l’auteur, par l’intermédiaire de Nick, en dénonce progressivement les amères illusions et le vide qu’elle représente.

Les travers des personnages, fascinés par un matérialisme exacerbé, sont rapportés sur le ton du pathétique : « [Dan Cody, le premier mentor de Gatsby] découvrit  que le garçon était vif et ambitieux jusqu’à l’extravagance » ; « je le vis en train d’ouvrir un coffre rempli de rubis pour apaiser, de leurs profondes lueurs cramoisies, les tortures de son cœur brisé. » Lorsque Gatsby étale les richesses de sa garde-robe à celle qu’il rêve de reconquérir, « qu’elles sont belles, ces chemises, sanglota-t-elle, d’une voix étouffée par les plis épais. Ça me rend toute triste, parce que jamais je n’avais vu d’aussi…d’aussi belles chemises. » Même Nick, bien que le personnage le plus lucide, aura sa part d’illusions : « Rêvant que, moi aussi, je me hâtais vers la gaieté et partageais la surexcitation de ces gens, je leur souhaitais de trouver le plaisir. »
Mais c’est Gatsby qui symbolise le mieux cette déchéance et les illusions de la richesse et de la poursuite du bonheur, à travers ses manœuvres pour reconquérir celle qu’il aime. Et alors qu’il semble toucher au but, un doute s’immisce en lui : « Le visage de Gatsby avait repris son expression d’ahurissement comme si un doute vague se levait en lui sur la qualité de son bonheur actuel. Presque cinq ans ! Il devait y avoir eu des instants, même en cet après-midi, où Daisy ne s’était pas montrée à la hauteur de ses rêves – non pas par sa faute, mais à cause de la colossale vitalité des illusions de Gatsby. Elles avaient absorbé, dépassé la personne de Daisy, elles avaient dépassé toute réalité. Il s’était jeté dans son rêve avec la passion d’un créateur, l’accroissant sans répit, l’ornant de toutes les plumes brillantes qui lui tombaient sous la main. Rien n’est comparable au volume de feu ou de fraîcheur que l’homme peut emmagasiner dans son cœur spectral. Sentant que je l’observais, il se domina un peu, visiblement… » Un passage qui fait écho à la conclusion du livre, sur l’inaccessibilité du bonheur démesuré auquel aspire tout un chacun : « C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »

Rapporter l’histoire de Gatsby par l’intermédiaire d’un autre personnage ajoute un supplément de complexité au personnage éponyme du roman, l’entourant d’une part de mystère qu’il revient à nous, lecteurs, d’interpréter, d’essayer de comprendre à travers ses actions vues d’un point de vue extérieur. Le roman perdrait probablement de sa force si le livre était rapporté du point de vue de Gatsby, dans le sens où cela enlèverait cette part irréductible de mystère qui fait toute la complexité du personnage. Bien qu’il soit parvenu à effectuer l’ascension sociale à laquelle il aspirait, Gatsby ne se départira pas d’une certaine bonhomie, qu’il exprime à Nick, son seul véritable ami, qu’il appelle, comme toutes les personnes qu’il rencontre, de « vieux frère ». Personnage plus grand que nature, Gatsby reste toutefois très humain de par ses faiblesses et maladresses. Il ne parviendra jamais vraiment à franchir cette « invisible barrière » entre les « gens convenables » et lui, issu d’un milieu modeste. « Je fais en sorte qu’elle [sa résidence] soit toujours pleine de gens intéressants, nuit et jour. De gens qui font des choses intéressantes. De gens célèbres. » Ces gens intéressants, qui participent aux luxueuses réceptions que Gatsby organise, ne se préoccupent nullement de l’en remercier, voire même ne le connaissent tout simplement pas. Ils ne sont bons qu’à médire sur son compte, et en particulier sur l’origine de sa richesse.

Gatsby est, entre autres, un roman contre les clichés de l’American Dream et de leurs soi-disantes mœurs respectables. Tom Buchanan, qui trompe avec légèreté sa femme, se révolte lorsqu’il apprend que Daisy semble en faire de même, allant jusqu’à donner des leçons de morale alors qu’il n’est pas le mieux placé. De même, Catherine assura que «  sa sœur était parfaitement heureuse avec son mari, que sa sœur ne s’était jamais mal conduite. Finissant par s’en convaincre elle-même, elle se mit à sangloter dans son mouchoir, comme si la seule idée d’une chose pareille dépassait son endurance. […] L’affaire restât sous la forme la plus simple. Et elle y resta. » Gatsby, sous son apparence de dandy mégalomane, est un personnage dépassé par l’immensité de ses rêves et son incompatibilité avec la réalité, avec la vulgarité des gens constituant la classe qu’il s’est tant efforcé de rejoindre. Il n’y trouvera rien, si ce n’est la solitude, le désespoir et enfin la mort.

jeudi 22 janvier 2015

La Ballade de l'impossible, Haruki Murakami

Ma note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

Dans un avion, une chanson ramène Watanabe à ses souvenirs. Son amour de lycée pour Naoko, hantée comme lui par le suicide de leur ami Kizuki. Puis sa rencontre avec une jeune fille, Midori, qui combat ses démons en affrontant la vie. Hommage aux amours enfuies, le premier roman culte d'Haruki Murakami fait resurgir la violence et la poésie de l'adolescence.

"Murakami place son roman sous la tutelle de Salinger et de Fitzgerald. [...] Il mêle la grâce à la noirceur avec une subtilité et une élégance qui sont, définitivement, la marque des grands écrivains." Raphaëlle Leyris, Les Inrockuptibles

C'est le premier roman que je lis d’Haruki Murakami. Ce dernier est cité à l’envi à chaque période précédant la remise du Prix Nobel de littérature, et c’est un écrivain mondialement lu et apprécié du grand public. Pour toutes ces raisons, je m’en méfiais quelque peu, d’autant plus que le genre privilégié dans ses romans semblait s’apparenter dans mon esprit à la littérature sentimentale pour adolescents, un genre où les clichés et mièvreries abondent facilement, comme il suffit de le voir parmi tous les livres et films du genre qui sortent par dizaines chaque année.

Heureusement, et malgré un style qui ne m’a certes pas enchanté comme mes auteurs préférés, La ballade de l’impossible est un très bon livre, qui se lit très aisément, aidé en cela par un vocabulaire qui, hormis les termes relatifs à la culture japonaise, est assez simple à lire.
Le livre démarre alors que Watanabe, le personnage principal, se remémore son amour de jeunesse, Naoko, quand l’avion où il se trouve est sur le point d’atterrir en Allemagne. Comme chez Proust, c’est le passage d’une chanson, en l'occurence Norwegian Wood des Beatles, qui sera l’occasion pour Watanabe de se replonger dans son passé. « Comme toujours, cette chanson me troubla. Et je dois dire que, cette fois-ci, elle me remua encore plus profondément que d’habitude ». « Je relevai la tête, observai les nuages sombres qui flottaient dans le ciel au-dessus de la mer du Nord, et songeai à toutes ces choses que j’avais perdues jusqu’alors au cours de ma vie. Les heures envolées, les personnes mortes ou disparues, les pensées qui ne reviendraient plus. » Plus loin dans le livre, dans un des rares passages où la narration s’écarte de la continuité du récit se déroulant presque intégralement durant les premières années universitaires de Watanabe, le narrateur-héros comprend subitement, grâce au recul du temps, une facette de la personnalité d’Hatsumi, la petite amie de son ami Nagasawa : « Je ne cessai de l’observer […] en me demandant de quelle sorte était ce frisson émotionnel qu’elle provoquait en moi. Je n’appris ce que c’était que douze ou treize ans plus tard. J’étais à Santa Fe […]. Dans ce crépuscule écrasant, je songeai souvent à Hatsumi. Et je compris enfin en quoi consistait cette vibration du cœur qu’elle avait en elle. C’était quelque chose comme l’aspiration de la jeunesse, qui n’était et ne serait sans doute jamais comblée. Il y avait bien longtemps que j’avais laissé de côté cette aspiration pure et innocente, et j’avais même oublié qu’elle avait autrefois existé en moi. » (p.326). De nombreux passages similaires parsèment le roman, où un détail anodin fait resurgir du passé des événements douloureux de la vie de Watanabe.

Lorsque le caractère de Watanabe nous est détaillé, on apprend qu’il est « quelqu’un d’ordinaire et insignifiant, qui aimais plutôt être seul, à lire ou à écouter de la musique. » (p.38). « Je ne me fis pas un seul ami à l’université, et mes relations à l’intérieur du foyer restèrent superficielles. Les étudiants du foyer, me voyant toujours en train de lire en solitaire, semblaient persuadés que je voulais devenir écrivain, mais ce n’était pas le cas. D’ailleurs, je n’avais pas envie de devenir quoi que ce soit. » (p.49). « Je n’ai jamais beaucoup aimé m’investir. Tout m’est indifférent. » (p.180). Lorsque Midori lui demande s’il aime la solitude, il répond : « Personne n’aime la solitude, tu sais. Seulement, je ne fais pas d’efforts pour me faire des amis. On est déçus de toute façon… » (p.85). Et lorsqu’il assiste à la fin d’un mouvement étudiant, lors duquel des barricades furent posées, « je m’en moquais éperdument. Aussi quand la grève fut terminée n’éprouvai-je aucune émotion particulière. […] Quand la grève fut terminée et que les cours reprirent sous l’autorité de la police, les premiers à y assister furent ceux qui avaient conduit la grève. […] J’allai les trouver pour leur demander pourquoi ils ne continuaient pas la grève et assistaient aux cours. Ils furent incapables de me répondre. Ils avaient probablement peur de ne pas obtenir leurs unités de valeur à cause de leurs absences répétées. Je trouvais drôle que de tels étudiants aient réclamé la dissolution de l’université. Ces groupes abjects parlaient plus ou moins fort selon la direction du vent. Je me surprenais à apostropher Kizuki pour lui dire combien ce monde était épouvantable. C’étaient eux qui obtenaient leurs examens universitaires et qui, une fois dans la vie active, s’empressaient de nous fabriquer une société pourrie. […]  J’arrivai à la conclusion que les études universitaires n’avaient aucune signification pour moi. Et je décidai de les prendre comme une période d’entraînement à supporter l’ennui. » (p.77-8)

Le thème du marginal est l’un des plus usités en littérature (bien qu'incontournable, car qui connaît un bon écrivain flattant la société dans laquelle il vit ?) et lorsqu’il est mal traité, est l’un des pires clichés qui soit, prétexte souvent à flatter l’ego de son auteur et/ou de son lecteur. Fort heureusement, je pense que Murakami contourne habilement ce piège. Son héros, Watanabe, est un solitaire car il n’a d’autre choix face à la débilité générale qui règne parmi ses camarades de lycée puis d’université. Malgré cela, il se fera peu mais de précieux amis, dont la plupart connaîtront un destin tragique, à l’image de son ami d’enfance, Kizuki, qui s’est suicidé. Nagasawa, par exemple, son seul ami au foyer universitaire, semble être un mélange des personnalités de Dostoïevski et de Nietzsche, doté d’une « étrange humanité, d’un système de pensée original et d’une moralité douteuse », qui couche avec de nombreuses filles dans des affaires d’un soir au su de sa petite amie Hatsumi, qu’il considère trop bien pour lui. Il se lance dans un concours difficile de diplomate dans le seul but d’éprouver ses forces et de voir jusqu’où il peut aller, bien qu’il avoue cyniquement n’avoir aucune ambition. Naoko, encore marquée par le traumatisme du suicide de son ami Kizuki se réfugie dans un endroit très similaire au sanatorium de la Montagne magique de Thomas Mann, dont il est fait référence à de très nombreuses reprises dans le roman et dont la lecture par Watanabe coïncide avec la première visite de ce dernier dans ce lieu particulier. De très nombreuses références littéraires sont disséminées dans le roman, au gré des lectures de Watanabe, allant de Gatsby le Magnifique à l’Ornière de Hermann Hesse pour n’en citer que quelques-uns. Et à travers le personnage de Reiko se multiplient les citations musicales extraites principalement du classique, du jazz et des chansons des Beatles qu’elle joue à Naoko, dont elle partage la chambre dans l’établissement de soins de cette dernière.

Enfin, la mort est le thème omniprésent qui parcourt le livre, et la plupart des personnages sont affectés par la mort ou les morts de leurs proches, que ce soit le suicide d’un ami, d’un membre de leur famille, ou à la suite d’une maladie douloureuse et éprouvante. La pression sociale de réussite, le conformisme étouffant de la société (ce qui est encore plus marqué dans la société japonaise), l’incapacité à s’adapter, thèmes classiques de la littérature adolescente/coming to age, sont traités avec beaucoup de subtilité et de sincérité par Murakami dans ce livre. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire, c’est que sa plume, bien qu’agréable, n’atteint pas le niveau de mes auteurs préférés. Son style est précis et clair, dépourvu de superflu, et son écriture se lit très facilement.
En guise de conclusion, je dirai que j'ai été beaucoup séduit par Murakami et par la sincérité et la justesse avec laquelle il aborde ce thème de la mort, et en particulier du suicide, mais aussi du malaise vis-à-vis du monde contemporain avec ce qu'il implique, à savoir la solitude et l'étouffement de l'individualité par un conformisme oppressant.

mercredi 14 janvier 2015

La Montagne magique, Thomas Mann

Ma note : 7/10

Quatrième de couverture :

Un jeune homme, Hans Castorp, se rend de Hambourg, sa ville natale, à Davos, en Suisse, pour passer trois semaines auprès de son cousin en traitement dans un sanatorium. Pris dans l'engrenage étrange de la vie des "gens de là-haut" et subissant l'atmosphère envoûtante du sanatorium, Hans y séjournera sept ans, jusqu'au jour où la Grande Guerre, l'exorcisant, va le précipiter sur les champs de bataille.
Chef-d’œuvre de Thomas Mann, l'un des plus célèbres écrivains allemands de ce siècle, La Montagne magique est un roman miroir où l'on peut déchiffrer tous les grands thèmes de notre époque. Et c'est en même temps une admirable histoire aux personnages inoubliables que la lumière de la haute montagne éclaire jusqu'au fond d'eux-mêmes.
J’avais un bon pressentiment avant de commencer cette Montagne magique. J’avais beaucoup aimé Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann où j’avais perçu un grand talent d’écrivain et dont la plume m’avait étonné par sa maturité et beaucoup plu dans sa caractérisation des personnages. Le premier tiers de la Montagne magique est du même acabit : j’ai dévoré avec un grand plaisir ces 300 premières pages relatant les trois premières semaines du jeune héros, Hans Castorp, alors qu’il rend visite à son cousin malade, Joachim Ziemssem, au sanatorium international de Berghof, situé dans le Davos, en Suisse. La temporalité, ou plus exactement la perception que l’on a du temps dans la vie, est judicieusement retranscrite. Un peu à la manière d’Ada, les premiers pas de Hans Castorp accapareront une grande partie du roman, puisqu’il découvre un tout nouvel environnement dont il doit apprendre les us et coutumes. Dans la tradition du Bildungsroman allemand, Hans Castorp est initié à un nouveau mode de vie, celui des gens de « là-haut », de la montagne, en opposition aux gens d’ « en bas », de la plaine. Voici comment Mann dépeint le caractère de son héros : « Ma supposition [est] qu’il [Hans Castorp] est un dilettante de l’esprit, que, à la manière de tous les jeunes gens cultivés, il ne se livre provisoirement qu’à des expériences sur toutes les conceptions possibles. Un jeune homme doué n’est pas une feuille blanche, il est au contraire une feuille sur laquelle tout a déjà été inscrit avec de l’encre sympathique, le bon comme le mauvais, et c’est le rôle de l’éducateur de révéler le bon, mais d’effacer par un réactif convenable le mauvais qui voudrait se manifester. » (p.141)

Peu à peu, Hans Castorp va s’imprégner de cette atmosphère singulière au point de ne plus vouloir la quitter et d’en devenir un membre à part entière. Le parcours d’Hans Castorp et sa découverte des mœurs des gens d’en haut est relaté dans un style très ironique : on pense à cette position « horizontale » que Settembrini, l’italien rationaliste et mentor spirituel de Hans Castorp, raille régulièrement, à l’ « excellente » chaise longue que le héros retrouve avec un bonheur toujours égal lors des longues cures de repos auxquelles il se soumet de bonne grâce etc. Comme dans les Buddenbrook, la caractérisation des personnages est surtout l’occasion pour l’auteur d’user de son ironie : Maroussia et son mouchoir parfumé à l’orange, le claquement de porte qui accompagne chaque entrée tardive de Clawdia Chauchat, la mexicaine surnommée « Tous-les-deux », le poumon qui siffle d’Hermine Kleefield, la vulgarité de Mme Stöhr etc.
Cependant, et imperceptiblement, je me suis retrouvé à ressentir un ennui croissant, sans pour autant être insupportable, à la lecture de ce roman, passé le premier tiers. Je n’ai en principe rien contre les passages à forte teneur philosophique, scientifique etc. et parfois difficiles à lire mais dans le cas de la Montagne magique, cela m’a ennuyé plus qu’autre chose et je n’en retiens au final pas grand-chose, à ma grande déception. Dans le même style, L’Homme sans qualités m’a au contraire beaucoup plus séduit alors qu’il est encore plus complexe et difficile à lire à mon avis. La comparaison entre ces deux livres tourne indéniablement en la défaveur de l’ouvrage de Thomas Mann.

En particulier, les longues conversations entre Settembrini et son rival, Naphta, passé leurs débuts prometteurs, m’ont particulièrement ennuyé et me semblent étirer inutilement le roman. J’ai lu quelque part que Mann avait initialement prévu que ce roman fusse résolument plus court, mais qu’il a décidé en cours d’écriture d’en changer la nature afin d’étendre son propos et sa réflexion pour rendre compte de l’état de délabrement et de décadence de la culture occidentale à la veille de la Première Guerre mondiale. A mon sens, ce revirement joue en défaveur de la qualité du roman, surtout si on le compare à L’Homme sans qualités, dont les ambitions sont similaires mais dont le résultat est infiniment meilleur.
Voici néanmoins quelques-uns des meilleurs passages mêlant considérations politiques, philosophiques, culturelles etc. :
« […] l’époque elle-même, en dépit de son agitation, manque de buts et d’espérances, lorsqu’elle se révèle en secret désespérée, désorientée et sans issue, lorsqu’à la question, posée consciemment ou inconsciemment, mais finalement posée en quelque manière, sur le sens suprême, plus que personnel et inconditionné, de tout effort et de toute activité, elle oppose le silence du vide, cet état des choses paralysera justement les efforts d’un caractère droit, et cette influence, par-delà l’âme et la morale, s’étendra jusqu’à la partie physique et organique de l’individu. Pour être disposé à fournir un effort considérable qui dépasse la mesure de ce qui est communément pratiqué, sans que l’époque puisse donner une réponse satisfaisante à la question « à quoi bon ? », il faut une solitude et une pureté morales qui sont rares et d’une nature héroïque, ou une vitalité particulièrement robuste. Hans Castorp ne possédait ni l'une ni l’autre, et il n’était donc qu’un homme malgré tout moyen, encore que dans un sens des plus honorables. » (p.49-50)
« Nous revenons ici sur des considérations que nous avons amorcées plus haut et qui tendraient à cette supposition qu’une altération de la vie personnelle par l’époque est capable d’influencer véritablement l’organisme physique de l’homme. Comment Hans Castorp n’aurait-il pas respecté le travail ? C’eût été contre nature. […] au fond il n’y avait rien de respectable en dehors du travail, il était le principe devant lequel on s’affirmait, ou devant lequel on se révélait insuffisant, c’était l’absolu de l’époque. Son respect pour le travail était de nature religieuse […] Mais une autre question était de savoir s’il aimait ; car cela il ne le pouvait pas, si profond que fût son respect […]. Un travail soutenu irritait ses nerfs, l’épuisait rapidement, et il reconnaissait ouvertement qu’en somme il aimait mieux le temps libre, le temps sur lequel ne pesait aucun poids en plomb d’un labeur pénible, le temps qui eût été devant lui, libre et non pas jalonné d’obstacles qu’il s’agissait de vaincre en grinçant des dents. (p.51-2)
«  La musique est inappréciable comme moyen suprême de provoquer l’enthousiasme, comme force qui nous entraîne en avant et plus haut, lorsqu’elle trouve l’esprit déjà préparé à ses effets. Mais la littérature doit l’avoir précédée. La musique seule ne fait pas avancer le monde. La musique seule est dangereuse. » (p.159)
« Laissez-moi en paix avec la littérature, dit-il. Que nous offre-t-elle ? de beaux caractères ? Que voulez-vous que je fasse avec de beaux caractères ? Je suis un homme pratique et, dans la vie, on ne rencontre jamais de beaux caractères. » (p.136)
«  La littérature était la réunion de l’humanisme et de la politique, réunion qui s’accomplirait d’autant plus aisément que l’humanisme était en lui-même de la politique, et la politique de l’humanisme. […] Et il parlait du verbe, du culte du verbe, de l’éloquence, qu’il appela le triomphe de l’humanité. Car la parole était l’honneur de l’homme, et elle seule rendait la vie digne de l’homme. Non pas l’humanisme seulement, mais l’humanité en général, toute dignité humaine, l’estime des hommes et l’estime de l’homme pour soi-même, tout cela était inséparable de la parole, était lié à la littérature. […] Bien écrire, c’est déjà presque bien penser, et il n’y a pas loin de là jusqu’à bien agir. Toute civilisation et tout perfectionnement moral sont issus de l’esprit de la littérature, qui est l’âme de la dignité humaine et qui est identique à l’esprit de la politique ». (p.219-220)
« […] la seule manière religieuse de considérer la mort consiste à la rencontrer et à l’éprouver comme une partie, comme un complément, comme une condition sacrée de la vie, et non pas […] de l’en séparer en quelque sorte, de l’y opposer, ou même d’en faire un argument contre elle. […] La mort est digne de respect comme le berceau de la Vie, comme le sein du renouvellement. Mais opposée à la Vie et séparée d’elle, elle devient un fantôme, un masque, et pire encore. » (p.276)
« Est vrai ce qui convient à l’homme. En lui, toute la nature est concentrée, lui seul a été créé dans toute la nature, et toute la nature n’est faite que pour lui. Il est la mesure des choses, et son salut est le critère de la vérité. […] Si l’on a préféré la philosophie platonicienne à toute autre, c’est parce qu’elle n’avait pas pour objet la connaissance de la nature, mais la connaissance de Dieu. […] Il est puéril de croire que l’Église a pris la défense des ténèbres contre la lumière. Elle a eu trois fois raison de déclarer coupable une connaissance qui avait la prétention d’être non hypothétique, c’est-à-dire une connaissance qui négligeait de tenir compte de l’élément spirituel et de l’objectif final qu’est le salut. Et ce qui a plongé l’homme dans les ténèbres et l’y plongera de plus en plus, c’est au contraire la science naturelle, « sans prémisses » et aphilosophique. » (p.542-3)

J’ai également fortement pensé au Jeu des perles de verre de Hesse lors de la lecture de ce livre. Dans le roman de Hesse, il était reproché à la Castalie, l’entité garante d’une culture authentique vis-à-vis des tumultes de la société séculaire, de se couper entièrement de cette dernière, se désintéressant par la même occasion de ses destinées et vivant repliée sur elle-même. Thomas de la Trave, référence ouverte d’Hesse à Mann, alors Magister Ludi, incarnait cette coupure voulue entre les deux mondes. Dans la Montagne magique, on retrouve cette coupure complète entre le monde d’en bas (celui de la société ordinaire des hommes) et ceux d’en haut (celui du sanatorium dans lequel Hans Castorp passera au final sept années de sa vie). Hans Castorp se détachera progressivement de la société dont il provient, jusqu’à cesser toute correspondance avec sa famille restante. Ce détachement est nettement visible lorsqu’un de ses oncles vient lui rendre brièvement visite, et l’on constate, nous lecteurs, qu’Hans est alors devenu un membre à part entière de cette société de là-haut, où le temps s’écoule de manière différente, où les mœurs sont si diamétralement opposées à ceux d’ « en bas ».
 « Moi-même qui suis chez moi là-bas, j’ai souvent trouvé cela déplaisant, comme je m’en rends compte à présent, bien que, personnellement, je n’aie jamais eu à en souffrir. Chez un homme qui ne ferait pas servir à ses dîners les meilleurs vins et les plus chers, personne ne voudrait aller, et ses filles ne trouveraient pas de mari. Ces gens sont ainsi. Étendu ici comme je le suis, et en regardant les choses avec un peu de recul, cela me paraît vilain. De quelles expressions vous êtes-vous servi ? Flegmatique et énergétique ? Cela signifie dur, froid. Et que signifie dur et froid ? Cela veut dire cruel. C’est un air cruel qui règne là-bas, impitoyable. Quand on est couché et que l’on regarde cela de loin, cela vous ferait frémir. » (p.273)
«  Vous voulez dire que le contact précoce et fréquent avec la mort incline à un état d’esprit qui vous rend plus délicat et plus sensible aux duretés, trivialités et, disons-le, au cynisme de la vie quotidienne ? » (p.275)
 
Pour conclure, je dirais que, sans avoir été une totale perte de temps, cette Montagne magique m’a grandement laissé sur ma faim. Ce livre est considéré comme un classique incontournable de la littérature allemande mais, à mon avis, cette réputation me semble exagérée. Le récit tire selon moi inutilement en longueur passé le premier tiers du roman et s’enlise quelque peu dans des considérations et réflexions peu à-propos et qui m’ont pour la plupart ennuyé. Dans un registre similaire, j’ai largement préféré l’Homme sans qualités ou le Jeu des perles de verre, deux véritables chefs d’œuvre qui m’ont davantage convaincu et font partie de mes livres préférés.

mardi 6 janvier 2015

Vineland, Thomas Pynchon

Note : 8/10


Quatrième de couverture :

À quatorze ans, Prairie ne connaît rien de sa mère ou presque. Son père, grand fumeur de joints devant l’éternel et spécialiste ès magouilles, lui sert toujours la même salade : la mère de Prairie était une farouche révolutionnaire des années 1970, disparue pour échapper au FBI. Secret de famille ou délire paranoïaque ? La jeune fille décide qu’il est temps de découvrir la vérité… 

« C’est un moment de pure beauté et de pire mélancolie. Un chef-d’œuvre. »
Los Angeles Times 


J’ai pris énormément de plaisir à lire Vineland. Pynchon a la réputation d’être un auteur difficile à lire, ses aficionados (et ils sont nombreux) décortiquant chaque phrase de l’américain et les interprétant dans tous les sens possibles, tandis que ses détracteurs n’y voient qu’un galimatias incompréhensible et hystérique. J’étais un peu dans l’entre-deux avant cette lecture, reconnaissant d’une part des moments de brio dans ses romans mais souvent enfouis dans une prose difficilement lisible qui donne la sensation de partir dans tous les sens, m’égarant souvent au passage.
Ainsi, avant de me lancer dans Vineland m’attendais-je à cravacher pour ne pas trop me perdre dans la prose singulière de Pynchon, notamment à travers la galerie attendue de multiples personnages aux noms loufoques. Mais au final, la lecture s’est faite à ma grande surprise de manière très aisée, et les pages ont vite défilé lors de ma lecture. Je l’avais surtout remarqué dans Contre-Jour, le talent d’écrivain de Pynchon est indéniable. On sent que chaque mot est pesé et fait sens, rien n’est laissé au hasard et le tout est d’une précision exemplaire. Dans Vineland, non seulement c’est très bien écrit, mais en plus, le tout est extrêmement fluide et c’est sans doute son livre le plus abordable à mon sens (en tout cas davantage que Vente à la criée du lot 49, souvent recommandé en première lecture). 

Vineland est un récit assez linéaire (bien que les sauts dans le temps dans le style postmoderniste soient fréquents et occupent de larges portions du roman) où l’on suit Prairie, fille de Zoyd Wheeler et d’une mère qu’elle n’a jamais connue. Zoyd, dont nous découvrons le quotidien dans les premières pages du livre, est un fumeur invétéré de marijuana qui touche une pension en tant qu’handicapé mental, à condition de faire « en public quelque chose de visiblement insensé » chaque année, et il ne lui reste plus qu’une semaine pour faire cette démonstration au moment où démarre le récit. Nous n’apprendrons que très tard dans le roman comment Zoyd en est arrivé à une situation aussi comique et burlesque. Zoyd est l’archétype du « héros » pynchonien : il est affublé d'un nom ridicule et comique (parmi d’autres, on trouvera aussi un Baba Havabananda ou une Ditzah Pisk Feldman), et a un comportement à la limite de la paranoïa (liée à ses démêlés passés avec la DEA et le FBI), ce qui en fait un marginal de facto. Cela n’empêche cependant pas Zoyd, et beaucoup d’autres personnages, d’être très attachants à leur manière. En particulier les scènes de séparation sont souvent très réussies et où le style de Pynchon se fait le plus poétique. Lorsque Prairie s’apprête à quitter son père pour partir à la recherche de sa mère disparue, « Zoyd ignorait complètement dans quoi Praire allait se lancer, il se sentait désemparé, il ne savait même pas si la veille au soir il n’avait pas manqué une occasion ni si elle s’en allait pour de bon. […] Elle se confondit avec les Vomitones et leurs petites amies, puis dans un arc de cercle d’une grâce inattendue ils disparurent comme une machine à explorer le temps décollant vers le futur, à jamais trop tôt pour Zoyd, propulsés loin sur l’étroit sentier qui se perdait dans les nuages. » (p.89). Un peu plus tôt, Zoyd songe à Frenesi, sa femme disparue, et se remémore le jour de leur mariage : « Frenesi, sereine, n’avait jamais cessé de sourire. Jamais Zoyd n’oublierait ces yeux bleus déjà célèbres, qui brillaient sous son large chapeau de paille. […] Il l’avait regardée en clignant des yeux, souriant à son tour comme une maîtresse d’école qui ne croit toujours pas à son bonheur. […] « Frenesi, crois-tu que l’amour puisse sauver quelqu’un ? Oui, n’est-ce pas ? » Il n’avait pas encore appris à quel point cette question était stupide. Il avait vu ses yeux qui le dévisageaient sous le bord du grand chapeau. Il s’était dit : « Essaie au moins de te rappeler cela, dans un petit coin bien secret, juste son visage dans cette lumière, OK, ses yeux tranquilles, ses lèvres prêtes à s’entrouvrir… » (p.66-67)

Vineland a pour fil conducteur le passé de la mère de Prairie : qui est-elle exactement ? Pourquoi a-t-elle fui son foyer, abandonnant sa fille alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson ? Que cache son passé d’activiste révolutionnaire ?
A travers ses questions, Pynchon va reconstituer le passé de l’Amérique des années de la présidence Nixon jusqu'à la présidence Reagan (le récit se déroule en 1984), où la contestation révolutionnaire étudiante fut écrasée par les autorités fédérales. Dans Contre-Jour plus tard, Pynchon relatera la lutte désespérée, vouée d’avance à l’échec, de la famille Traverse et à travers elle des anarchistes du mouvement ouvrier et minier, qui fut écrasée par des mercenaires engagés par les grandes sociétés. Dans Vineland également, cette lutte désespérée se retrouve dans l’histoire familiale de Frenesi, dont le grand-père, dénommé Jess Traverse, fut victime d’un accident monté pour le compte de l’Employers’ Association, lors duquel il a perdu ses jambes, alors qu’il tentait de monter un syndicat des bûcherons dans sa région. Ouvertement, Pynchon exprime sa sympathie, sans se faire d’illusions sur leurs possibilités de succès, pour ces luttes, ces tentatives de monter des syndicats puissants qui ont de tous temps été écrasés par la violence aux États-Unis, bien que cet aspect ne soit guère mis en relief dans l’histoire officielle. Dans la période de la présidence Nixon, les révoltes étudiantes à tendance anarchisante ou socialiste, seront de même réprimées brutalement mais occultés dans la version officielle des événements. Frenesi faisait partie d’un collectif, 24 fps, chargé de filmer ces injustices afin d’en garder une trace et de les dénoncer au plus grand nombre. Pynchon imagine une université, le College of the Surf, qui décide brusquement de faire sécession de l’Etat de Californie pour s’autoproclamer la « République populaire du Rock and Roll » (p.300). Devant cette situation, les autorités décident d’infiltrer le mouvement contestataire de l’intérieur pour le détruire, ce qu’ils parviendront à faire par l’intermédiaire du procureur fédéral Brock Vond, opération dans laquelle Frenesi jouera un rôle trouble qui nous sera dévoilé. 

Vineland peut surprendre par le ton très politique qu’il prend, mais cela ne prend jamais le pas sur le récit et les personnages, qui demeurent le cœur du livre. On ressent le désespoir de ces révolutionnaires pleins d’idéaux qui tentent en vain de changer un monde qu’ils perçoivent comme résolument injuste, conformiste et à tendance fascisante. On en vient tout au long du roman à penser à l’auteur lui-même, lui qui vit dans un anonymat complet malgré son statut d’auteur culte. Dans Vineland, on y devine un peu le romancier lui-même, faisant de ce dernier son livre le plus personnel à mon avis. Les médias, que Pynchon met un point d’honneur à éviter à tout prix, ne sont pas présentés sous leur meilleur jour, présentés comme étant « serviles, l’œil fixé sur la braguette de l’orateur, les lèche-bottes des médias… » (p.354) ; « être témoin d’injustice et faire comme si on n’avait rien vu, comme ces équipes de reportage pendant la répression contre les ouvriers agricoles de ce comté quand ils ont essayé de se syndiquer… » (p.282). La télévision est vue comme un outil d’aliénation, comme en témoigne la folie dont est prise Hector vers la fin du roman. Quant au gouvernement, il est ouvertement traité comme en pleine dérive fasciste (s’il ne l’est pas déjà) , en pleine paranoïa lui aussi, « ils tombaient sur les pacifistes, les étudiants extrémistes, ils les faisaient inculper… » (p.152). Les exemples abondent dans le livre, en particulier dans la lutte anti-drogue, portée surtout contre les planteurs de marijuana qui font l’objet d’une sévère répression.

Les digressions foisonnent dans le livre et multiplient les situations et théories loufoques et improbables, mais contrairement aux livres que j’aie lus de Pynchon précédemment, le récit est relativement aisé à suivre : on trouvera pêle-mêle à mesure qu'on avance dans le roman une confrérie de femmes-ninjas, une tentative d’assassinat dans un bordel sur la mauvaise personne, une relation explicite avec une voiture dénommée « Bruno », etc. Le tout est rempli d’un humour très communicatif, parsemé de multiples chansons aux paroles ridicules. Cependant, on sent le désespoir, la désorientation dont sont victimes tous les personnages à des degrés divers. Zoyd qui repense avec nostalgie à sa femme disparue, Frenesi qui ne peut se résoudre à élever sa fille, incapable de rompre avec son passé et de quitter « le temps du jeu, le temps souterrain, le temps qui ne la mènerait nulle part en dehors de son périmètre étroit à l’immortalité trompeuse » (p.416), Takeshi qui a une révélation après sa rencontre avec DL, Brock qui ne parvient jamais à oublier totalement Frenesi etc. Tous les personnages sont désorientés, perdus dans une bulle, dans un espace parallèle auquel ils se sont accoutumés. Les références à ce monde souterrain sont nombreuses ; il y est question d’une « zone en dehors du temps » (p.137) ; « le sensei était devenu un refuge contre le monde invisible qui l’attendait dans le territoire géométrique des cours, clôtures et poubelles du lotissement réservé aux familles, et qui semblait plus décidé que jamais à lui bondir dessus » (p.185) ; « elle décrivit cette époque comme un retour à elle-même, une reconquête de son propre corps, « qu’ils essaient toujours de vous soustraire, comme s’ils en savaient plus que vous, à essayer de vous en écarter le plus possible. Peut-être croient-ils qu’ensuite ça leur sera plus facile de dominer les gens. » Le b.a.ba, c’était : Vous n’en saurez jamais suffisamment sur votre propre corps pour en être responsable, alors mieux vaut le laisser à ceux qui sont compétents, les médecins, les gens dans les laboratoires, et, par extension, les entraîneurs, les employeurs, les types qui bandent etc. » (p.189) ; «  Shade Creek comme ville frontière dans le domaine psychique – et, derrière, toute une région immense dont la carte n’existait pas, habitée par des âmes migrantes sans cesse en mouvement, qui ne vivaient pas mais persistaient, grâce aux plus fragiles espoirs. » (p.251) ; « elle avait eu le privilège de vivre hors du temps, d’arriver et de disparaître à volonté » (p.407)
Un espace où la liberté fait enfin sens, où l’individu est libéré du reste de la société et de ses normes, mais qui sera inéluctablement voué à disparaître devant la réalité. Ainsi, « tôt ou tard, Holytail aurait droit au traitement complet […] sous la forme d’un territoire pacifié – reconquis par l’ennemi pour connaître un avenir illimité et plat d’Américains incapables, […], emprisonnés dans l’économie officielle, musique inoffensive, interminables programmes familiaux à la télé, église toute la semaine et, les jours de fête, quand on s’était particulièrement bien conduit, peut-être un petit gâteau. » (p.317)
Dans chaque Pynchon, on assiste à la construction d’un univers parallèle très imaginatif, fantaisiste, sorte d’échappatoire temporaire à un monde implacable. Les personnages y sont plongés souvent malgré eux et y développent une tendance marquée à la paranoïa devant l’incertitude des motivations des uns et des autres. Malgré leur caractère improbable, les personnages de Pynchon sont parfois très émouvants, et ces passages sont les plus poétiques et les plus réussis de chaque livre, ceux qui nous marquent le plus et nous restent en mémoire, dans lesquels l’amour et le désespoir cohabitent. 

En résumé, Vineland est un excellent roman, bien meilleur qu’escompté. D’aucuns, même parmi ses défenseurs, y ont vu un livre mineur et nettement inférieur au reste de sa littérature. J’y ai au contraire vu un livre très émouvant, drôle, et très bien écrit. Les digressions nuisent peu à la fluidité du récit et le côté politique qui s’en dégage ne se fait jamais envahissant comme on pourrait le craindre. C’est la porte d’entrée idéale pour cet auteur réputé difficile mais indispensable et qu'avec le recul et le temps, j'apprécie de plus en plus.