"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 23 février 2015

Le Livre de l'intranquillité, Fernando Pessoa

Note : 10/10


Présentation de l'éditeur :

« En ces heures où le paysage est une auréole de vie, j'ai élevé, mon amour, dans le silence de mon intranquillité, ce livre étrange... » qui alterne chronique du quotidien et méditation transcendante. Le livre de l'intranquillité est le journal que Pessoa a tenu pendant presque toute sa vie, en l'attribuant à un modeste employé de bureau de Lisbonne, Bernardo Soares. Sans ambition terrestre, mais affamé de grandeur spirituelle, réunissant esprit critique et imagination déréglée, attentif aux formes et aux couleurs du monde extérieur mais aussi observateur de « l'infiniment petit de l'espace du dedans », Bernardo Soares, assume son "intranquillité" pour mieux la dépasser et, grâce à l'art, aller à l'extrémité de lui-même, à cette frontière de notre condition où les mystiques atteignent la plénitude « parce qu'ils sont vidés de tout le vide du monde ». Il se construit un univers personnel vertigineusement irréel, et pourtant plus vrai en un sens que le monde réel. Le livre de l’intranquillité est considéré comme le chef-d’œuvre de Fernando Pessoa.

J’ouvre ce fabuleux « livre » de Fernando Pessoa sur une page aléatoire et voici ce que je lis :
« Reconnaître dans la réalité une forme d’illusion, et dans l’illusion une forme de la réalité, est également nécessaire et également inutile. La vie contemplative, si elle veut tout au moins exister, doit considérer les accidents objectifs comme les prémisses dispersées d’une conclusion qui lui demeure inaccessible : mais elle doit en même temps considérer les contingences du rêve comme dignes, dans une certaine mesure, de l’attention que nous leur consacrons et qui, précisément, nous rend contemplatifs.
Toute chose peut être considérée comme un sujet d’étonnement ou comme une gêne, comme un tout ou comme un rien du tout, comme une voie ou comme un souci. La considérer chaque fois de façon différente, c’est la renouveler, la multiplier par elle-même. C’est pourquoi un esprit contemplatif, qui n’a jamais quitté son village, a cependant l’univers entier à ses ordres.  L’infini se trouve dans une cellule comme dans le désert. La tête appuyée sur une pierre, on dort d’un sommeil cosmique. »

Il y a des livres dont on sait à coup sûr, dès la première lecture, que l’on vient de faire une rencontre exceptionnelle, avec un livre qui nous sera cher et qui nous accompagnera pour le reste de notre vie. C’est le sentiment qui prédomine dans mon esprit alors que je viens d’achever la lecture de ce chef d’œuvre de Pessoa qui est instantanément devenu un de mes livres préférés. L’écriture est sublime, poétique, chargée d’une mélancolie lucide sur notre monde, sur les êtres, sur la vie. On en ressort totalement bouleversé, changé, différent dans notre être et dans notre perception du monde, ce qui à mon avis est ce qui justifie et rend si essentielle la littérature.

Avant de me plonger dans ce Livre de l’intranquillité, je l’avais ouvert pour en lire quelques pages, aléatoirement, comme je l’ai fait ici en introduction. Le livre, fragmenté, incomplet, imparfait (mais était-ce possible de « finir » un tel livre ?) se prête aisément à ce petit jeu. Et j’en avais été si absorbé que je me suis retrouvé à lire quelques pages par-ci par-là, lisant au total une douzaine de pages qui m’ont d’emblée fortement marqué. La lecture complète ne fera que confirmer cette impression initiale : c’est l’un des meilleurs livres qu’il m’ait été donné de lire jusqu’à présent, peut-être déjà le meilleur livre que je lirai cette année.
Sous bien des aspects, le Livre de l’intranquillité me fait penser à l’Homme sans qualités. Un livre resté inachevé, probablement impossible à achever par leur nature même, l’œuvre d’une vie (Pessoa passera près de la moitié de sa vie à écrire ce livre, en parallèle avec d’autres écritures toutefois), et un protagoniste pour le moins singulier. Bernardo Soares, l’auteur de ce livre et un des nombreux hétéronymes de Fernando Pessoa, partage certains traits communs avec le Ulrich de Musil. Je pense en particulier au qualificatif d’Ulrich, surnommé ironiquement par son auteur d’homme sans qualités. L’aide-comptable Soares comme Ulrich se caractérise par une grande volonté de ne pas agir, de ne pas devenir un homme d’action, un homme « de qualité ».  Dans une de ses formules savoureuses, Soares/Pessoa nous livre son « ambition » par ce livre qu’il écrit : « je voudrais élaborer un code de l’inertie pour les êtres supérieurs vivant dans nos sociétés modernes. […] Le seul devoir des êtres supérieurs consiste à réduire au strict minimum leur participation à la vie de la tribu. » Un peu plus tôt, il dit : « Je cultive la haine de l’action comme une fleur en serre. Je me flatte moi-même de ma dissidence envers la vie. »

Pessoa rassemble dans son Livre de l’intranquillité tous les enjeux, toutes les limites de la littérature. Outre cette aversion pour l’action et la dénonciation de la nullité de l’homme en général (qu’il compare régulièrement à un chat au soleil menant une vie purement végétative), ce livre est surtout et avant tout un éloge, un des plus magnifiques, de la vie contemplative, des rêves que l’on renferme chacun en nous (pour autant qu’on se donne la peine de le chercher), en résumé de l’âme humaine individuelle, la plus grande richesse que nous puissions posséder. Soares éprouve « un dédain doublé d’écœurement pour ces gens qui ignorent que la seule réalité, pour chacun d’eux, c’est son âme, et que le reste – le monde extérieur et les autres – n’est qu’un cauchemar inesthétique. […] Et, face à la réalité suprême de mon âme, tout ce qui est utile, tout ce qui est extérieur, me paraît frivole et trivial, comparé à la pure et souveraine grandeur de mes rêveries les plus originales, les plus souvent rêvés. A mes yeux, ce sont ces rêves-là qui sont les plus réels. »

Il précise sa pensée plus loin : « Si le rêveur est supérieur à l’homme d’action, ce n’est pas que le rêve soit supérieur à la réalité. La supériorité du rêveur vient de ce que rêver est infiniment plus pratique que de vivre : le rêveur tire de la vie un plaisir beaucoup plus grand et plus varié que l’homme d’action. En d’autres termes – plus clairs et plus directs – c’est le rêveur qui est l’homme d’action. Étant donné que la vie est essentiellement un état mental, et que nos actes ou nos pensées n’ont d’autre valeur à nos yeux que celle que nous leur attribuons nous-mêmes, la valorisation ne dépend que de nous. » « Je n’ai jamais rien fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie. Je n’ai jamais eu d’autre souci véritable que celui de ma vie intérieure. Les plus grands chagrins de mon existence se sont estompés dès lors que j’ai pu, ouvrant la fenêtre qui donne sur moi-même, m’oublier en contemplant son perpétuel mouvement. »

Soares nous parle de ce qu’il appelle une « érudition de la sensibilité », différente de l’érudition de la connaissance et de la culture. « Cette érudition de la sensibilité n’a rien à voir avec l’expérience de la vie. L’expérience de la vie n’enseigne rien, de même que l’histoire ne nous informe sur rien. La véritable expérience consiste à restreindre le contact avec la réalité, et à intensifier l’analyse de ce contact. Ainsi la sensibilité vient-elle à se développer et à s’approfondir, car tout est en nous-mêmes ; il nous suffit de le chercher, et de savoir le chercher. Qu’est-ce que voyager, à quoi cela sert-il ? […] Cordillac commence ainsi son célèbre ouvrage : « Si haut que nous montions, si bas que nous descendions, nous ne sortons jamais de nos sensations. » Nous ne débarquons jamais de nous-mêmes. […] Quand on a sillonné toutes les mers, on n’a fait que sillonner sa propre monotonie.»
« Je suis aujourd’hui un ascète dans ma religion de moi-même. […] Je n’ai pour ainsi dire aucun besoin de stimulants. Mon opium, je la trouve dans mon âme. Je n’élabore pas de théories sur la vie. Je ne me demande pas si elle est bonne ou mauvaise. A mes yeux, elle est cruelle et triste, et entremêlée de rêves délicieux. Que m’importe ce qu’elle est pour les autres ? »
«  La devise que je préfère aujourd’hui pour définir ma forme d’esprit, c’est celle de créateur d’indifférences. Je voudrais que mon action en faveur de la vie consiste, par-dessus tout, à former les autres à sentir toujours davantage pour eux-mêmes, et toujours moins selon la loi dynamique de la collectivité. Former à cette antisepsie spirituelle grâce à laquelle il ne peut y avoir de contamination par le vulgaire, voilà ce qui m’apparaît comme le destin astral par excellence du pédagogue intime que je voudrais être. »

Dans les Grands Textes qui succèdent à l’ « autobiographie sans événements » (partie principale où le livre se présente comme un journal de bord de l’aide-comptable Soares), Pessoa explicite sa pensée tout en la répétant encore : « Rêver, c’est se trouver soi-même. Tu vas être le Christophe Colomb de ton âme. Tu vas partir en quête de ses paysages. Assure-toi donc que tu as pris le bon cap et que tes instruments ne peuvent commettre d’erreur. L’art de rêver est difficile parce que c’est un art de la passivité, où tout l’effort se ramène à la concentration d’absence d’effort. […] Remarque bien que l’art de rêver, ce n’est pas l’art d’orienter nos rêves. Orienter, c’est agir. Le véritable rêveur s’abandonne à lui-même, il se laisse posséder par lui-même. […] Dans la vérité et dans l’erreur, dans le plaisir et dans le dégoût de vivre, sois ton être véritable. Tu n’y parviendras qu’en rêvant, parce que ta vie réelle, ta vie humaine, c’est celle qui, loin de t’appartenir, appartient aux autres. Tu remplaceras donc la vie par le rêve, et ne te soucieras que de rêver à la perfection. Dans aucun des actes de la vie réelle, depuis celui de naître jusqu’à celui de mourir, tu n’agis vraiment : tu es agi ; tu ne vis pas : tu es seulement vécu. […] Et si l’on vient te dire que tout cela est faux, est absurde, n’en crois rien. Mais ne crois pas non plus ce que je te dis, car on ne doit croire à rien. »

Pessoa précisera encore davantage sa pensée pour éviter toute mésinterprétation : « Il existe différentes façons de rêver. L’une d’elle consiste à s’abandonner à ses songes, sans chercher à les rendre bien nets, et à se laisser aller au vague et au crépuscule de ses sensations. Cette manière de rêver est inférieure et lassante, parce qu’elle est monotone et toujours identique. Il y a le rêve net et dirigé, mais ici l’effort pour diriger la rêverie sent par trop l’artifice. L’artiste suprême, le rêveur tel que je le suis, ne fait aucun effort que de vouloir que le rêve soit tel rêve et suive tel ou tel caprice : alors il se déroule devant lui exactement comme il le souhaiterait, mais non tel qu’il pourrait le concevoir, même au prix d’un grand effort. Je veux rêver que je suis roi. Par un tel acte subit, je décide de l’être, et me voilà soudain roi d’un pays quelconque. Quel roi, de quel genre, c’est le rêve qui me le dira. » Alors, « je suis ébloui par cet excès d’imagination que j’ignorais en moi, et je me contente de regarder. Je laisse aller mes rêves… ils sont si purs qu’ils dépassent tout ce que j’attendais d’eux. Ils sont toujours plus beaux que ce que je souhaitais. Mais seul le rêveur perfectionné peut espérer obtenir un tel résultat. »

On l’aura compris, le Livre de l’intranquillité est, entre autres, mais c’est ce que j’ai retenu le plus lors de cette première lecture, un éloge de la vie intérieure, contemplative, à l’âme dont chacun est pourvu et à la force de l’imagination, seule chose parvenant à rendre la vie belle à défaut de sens. Pessoa consacre également quelques pages sur la littérature, « effort pour rendre la vie bien réelle. Comme nous le savons tous, la vie est absolument irréelle dans sa réalité directe : les champs, les villes, les idées, sont des choses totalement fictives, nées de notre sensation complexe de nous-mêmes. Toutes nos impressions sont incommunicables, sauf si nous en faisons de la littérature. »

« L’homme doué d’une sensibilité juste et d’une raison doit, s’il se soucie du mal et de l’injustice dans le monde, chercher tout naturellement à les corriger d’abord dans ce qui le touche de plus près : c’est-à-dire en lui-même. Cette tâche l’occupera durant sa vie entière. Tout, pour nous, se trouve dans notre conception du monde, c’est donc modifier le monde pour nous, autrement dit c’est modifier le monde, puisqu’il ne sera jamais pour nous, que ce qu’il est pour nous. Cette justice intime qui fait que nous écrivons une page d’une belle coulée, cette réforme véritable par laquelle nous faisons revivre notre sensibilité morte – voilà la vérité, notre vérité, la seule vérité. Le reste du monde, c’est du paysage, des cadres mettant en valeur nos sensations, des reliures pour nos pensées. »
« La littérature – ce mariage de l’art et de la pensée, cette réalisation qui ne vient pas souiller la réalité – m’apparaît comme le but vers lequel devraient tendre tous les efforts de l’être humain, s’il était vraiment humain, et non pas une excroissance superflue de l’animal. Je crois que dire une chose, c’est lui ôter son pouvoir terrifiant. La campagne, évoquée par des mots, devient plus verte que ne l’est sa propre verdure. […] Se mouvoir, c’est vivre ; se dire, c’est survivre. Il n’est de réel que ce que l’on a bien pu décrire. »

Un autre thème récurrent qui revient en permanence dans ce Livre de l’intranquillité, c’est la constante transformation du moi, de l’être et conséquemment cette intranquillité qui caractérise l’être sensible. « Tout en moi tend à être aussitôt autre chose […] une intranquillité toujours plus grande et toujours semblable. »
De plus, il est tout à fait conscient des limites du langage, des mots, et la difficulté d’exprimer par leur intermédiaire ses sensations : « Si je veux dire que j’existe, je dirai : « je suis ». Si je veux dire que j’existe en tant qu’âme individualisée, je dirai : « je suis moi ». Mais si je veux dire que j’existe comme entité, qui se dirige et se forme elle-même, et qui exerce cette fonction divine de se créer soi-même, comment donc emploierai-je le verbe être, sinon en le transformant tout d’un coup en verbe transitif ? Alors, promu triomphalement, antigrammaticalement être suprême, je dirai : « Je me suis ».

On pourrait revenir sur chaque page de ce livre magnifique et en savourer lentement leur beauté. C’est pourquoi ce Livre de l’intranquillité est un chef d’œuvre, tant il semble regrouper en son sein toute la littérature, tout ce qui la justifie, ainsi que ses limites : tentative d’objectivation d’un être insaisissable car toujours changeant, néant de la vie pratique et des masses abruties, éloge de la vie intérieure, de l'imagination, de l’âme individuelle. Et c’est ce qui fait la valeur de cette autobiographie sans événements, que je conclurai par cette énième citation où la prose poétique sublime de Pessoa s’exprime dans tout son éclat :

« Je relis certaines des pages qui formeront, rassemblées, mon livre d’impressions décousues. Et voici qu’il monte de ces pages, telle l’odeur de quelque chose de bien connu, une impression désertique de monotonie. Je sens que, même en disant que je suis toujours différent, j’ai répété sans cesse la même chose ; que je suis plus semblable à moi-même que je ne voudrais l’avouer. […] Je suis une absence de bilan de moi-même, un manque d’équilibre spontané, qui me consterne et m’affaiblit. Tout ce que j’ai écrit est grisâtre. On dirait que ma vie entière, et jusqu’à ma vie mentale, n’est qu’un long jour de pluie, où tout est non-événement et pénombre, privilège vide et raison d’être oubliée. Mon humble effort, pour dire au moins qui je suis, pour enregistrer, comme une machine de nerfs, les impressions les plus minimes de ma vie subjective et suraiguë – tout s’est vidé soudain comme un seau qu’on renverse. Je me suis fabriqué à coups de couleurs fausses. Ce cœur, auquel j’avais confié les grands événements d’une prose vécue, me semble aujourd’hui, écrit dans le lointain de ces pages que je relis d’une âme différente, la vieille pompe d’un jardin de province, montée par instinct, actionnée par nécessité. J’ai fait naufrage sans la moindre tempête, dans une mer où j’avais pied. Et je demande à ce qu’il me reste de conscient, […] à quoi cela m’a servi de remplir tant de pages avec auxquelles j’ai cru, les croyant miennes, des émotions que j’ai ressenties comme pensées, des drapeaux et des oriflammes d’armées qui n’étaient, en fin de compte, que des bouts de papier collés avec sa salive par la fille d’un mendiant s’abritant sous le rebord des toits. Je demande à ce qui reste de moi à quoi riment ces pages inutiles, consacrées aux déchets et aux ordures, perdues avant même d’exister. […] Je m’interroge, et je poursuis. J’écris ma question, je l’emballe dans de nouvelles phrases, la désenchevêtre de nouvelles émotions. Et je recommencerai demain à écrire, poursuivant ainsi mon livre stupide, les impressions journalières de mon inconviction, en toute froideur. Qu’elles se poursuivent donc, telles qu’elles sont. Une fois achevée la partie de dominos – et que l’on ait gagnée ou perdue -, on retourne toutes les pièces, et tout le jeu est noir. »

dimanche 15 février 2015

L'Ange exilé, Thomas Wolfe

Ma note : 7,5/10

Quatrième de couverture :

Roman du déchirement et de la nostalgie, de la solitude et du nombre, de la sensualité et de l'imagination, L'Ange exilé fut l'une des sensations de la vie littéraire américaine en 1929. C'est maintenant devenu un classique. Il raconte la vie secrète du jeune Eugène Gant, en conflit permanent avec une famille tumultueuse, une bourgade étriquée, un univers changeant et problématique.
Cette chronique d'apprentissage et d'initiation si apparemment autobiographique et parfois si vengeresse fit scandale au pays de l'auteur. Mais L'Ange exilé est autre chose qu'un règlement de comptes. C'est une tentative passionnée de restitution totale d'une réalité perdue, une fantastique galerie de portraits vivants, une exploration exhaustive des profondeurs "ensevelies" d'une conscience. C'est aussi un hymne à la nature et aux saisons, une quête angoissée du sens de l'existence.
Roman des sources et roman-source, L'Ange exilé a la sombre densité de l'âme sudiste, le lyrisme de la vision romantique, la richesse inventive de la grande littérature.

Cette quatrième de couverture résume parfaitement ce roman de Thomas Wolfe, écrivain peu connu mais qui a influencé entre autres Faulkner (bien que ce dernier reviendra sur son admiration initiale), Kerouac (qui l’idolâtrait) ou encore Bradbury. Une large part de l’Ange exilé est de nature autobiographique, inspiré de l’enfance de l’auteur et des événements qui l’ont émaillé. Dans sa petite note au lecteur insérée en début de livre, l’auteur répond que pour lui, « toute œuvre de fiction sérieuse est autobiographique – et, par exemple, une œuvre plus autobiographique que Les Voyages de Gulliver peut difficilement se concevoir. […] Chacun de nous est la somme de tous les moments de sa vie – tout ce qui est nous est en eux : nous ne pouvons ni le nier ni le taire ; l’auteur, en puisant dans le limon de sa vie, a seulement usé du bien commun, dont nul ne doit et dont nul ne peut se passer. La fiction diffère des faits, mais elle est sélection et interprétation des faits, agencement et détermination des faits. » Il précise également que c’est « dépourvu de rancœur ou d’intention malveillante » qu’il a écrit son roman, ce qui n’empêche pas moins les habitants d’Ashville (en Caroline du Nord et rebaptisée Altamont dans le livre), ville où il a grandi, de prendre ombrage et d’être blessés dans leur amour-propre à la parution de l’Ange exilé, à tel point que Wolfe ne retournera dans sa ville natale que vers la fin de sa brève existence.

En effet, il est évident  que l’Ange exilé présente un visage peu reluisant des habitants de la ville fictionnelle d’Altamont. Dans un long passage, vers le milieu du roman, Wolfe décrit en détail un grand nombre de ses concitoyens, passage relativement long, ainsi qu’ennuyeux car sans véritable intérêt pour la narration, Wolfe se contentant de faire du name dropping et de souligner l’ineptie de ses personnages brièvement abordés et qu’on ne reverra pas du reste du livre. On touche là au principal défaut du livre dans le même temps, ce que tous les détracteurs de Wolfe reprochent justement à l’écrivain, c’est-à-dire qu’étant prolifique dans son écriture, il en néglige de travailler longuement son style et d’étirer, d’écrire des passages dont l’intérêt est discutable. Wolfe avait l’habitude d’écrire très vite et abondamment, ce qui explique en partie les défauts que je trouve à ce livre. Dans la page Wikipedia dédiée à ce livre, on lit que « despite the novel's enduring popularity, Wolfe's work has since come to be viewed by many literary critics (Harold Bloom and James Wood among them) as undisciplined and largely « formless autobiography ». A la lecture du livre, ces défauts sont assez visibles, en particulier dans sa première moitié. J’ai senti que si Wolfe avait consacré davantage de temps à l’écriture de ce livre pour bien le peaufiner, il y avait matière à faire un grand livre. Car malgré ses défauts, L’Ange exilé est un livre que j’ai globalement apprécié, même si j’avoue avoir eu du mal à embarquer dans sa première moitié surtout.

Venons-en maintenant aux qualités du roman. Bien qu’on puisse avoir cette impression, il serait réducteur de réduire l’Ange exilé à un simple règlement de comptes de Wolfe vis-à-vis de sa ville natale et de ses habitants. Wolfe ne fait que brosser des défauts récurrents que l’on retrouve dans tout bon roman lorsque l’auteur en vient à décrire son environnement, à savoir la médiocrité, la vulgarité, l’ignorance, la cupidité etc. qui caractérisent de tous temps la majeure partie de l’humanité.
Sa famille en particulier en est un échantillon éloquent : le patriarche, Oliver Gant, ne cessera d’accabler dans ses vieux jours Dieu pour tous les malheurs de sa vie, ramenant tout à sa petite personne. La mère, Eliza, est d’une pingrerie abominable malgré toute la richesse qu’elle parvient à accumuler, rechignant même à nourrir, vêtir et chauffer convenablement ses propres enfants. Steve, l’aîné de la famille, devient un alcoolique comme son père, sans hériter toutefois de son ardeur au travail. Luke, un de ses frères, « répétait comme un perroquet tout le prêchi-prêcha de son père, mais bêtement et sérieusement, sans l’humour et les arguties de Gant. Il vivait au milieu de grands symboles primitifs et hauts en couleurs, étiquetés « Père », « Mère », « Foyer », « Famille », « Générosité », « Honneur », « Désintéressement », tout de sucre et de mélasse, agglutinés avec des gouttes sirupeuses en forme de larmes. » Il est vu comme « adorable », un « brave garçon », « dynamique ». Helen, sa sœur, est « comme Gant, comme Luke ». Elle « avait besoin de quelque chose de plus dans la vie, besoin de mouvement, d’agitation : elle voulait dominer, régaler, attirer tous les hommages. » Elle « se prenait à détester Eugène quand elle voyait son visage sombre se pencher sur un livre, ou s’absorber dans ses pensées, alors qu’elle vibrait d’énergie. Elle lui arrachait son livre des mains, le giflait, et déchaînait contre lui sa langue avec une furieuse cruauté. […] Espèce de petit monstre – qui se promène avec sa tête d’anormal et d’abruti. »

Toutefois, Eugène semble comprendre l’attitude de sa famille, bien qu’il en soit blessé et meurtri intérieurement des tourments qui lui sont infligés, et que c’est sans regret qu’il quittera son foyer au moment où s’achève le roman (Eugène a alors 19 ans), ce que son autre frère, Ben, le seul membre de la famille qu’il apprécie, lui invite à faire à de nombreuses reprises. « L’attaque féroce qu’elle avait lancée contre lui avait été pour elle [Helen] un exutoire, une libération, et elle pouvait maintenant achever de se purifier en lui manifestant une affection frénétique. Elle se saisissait de lui, l’étreignait entre ses longs bras, couvrait de baisers son visage rougi et irrité. »
De même, « l’absurde mythologie de l’épargne », la « misérable cupidité » de sa mère, qu’il ressent profondément (par le froid constant dans sa chambre, ses vêtements usés et rarement à la bonne taille) est atténuée dans l’esprit d’Eugène qui ressent parfois des élans de pitié envers sa mère avare, défaut qu’elle a surtout hérité de sa famille et qu’il voit comme une partie immuable de sa personnalité. Il ne cesse, lors des rares tête-à-tête avec sa mère, de lui dire qu’elle devrait arrêter de travailler, d’économiser le moindre sou au détriment du confort le plus élémentaire, pour vivre enfin, ce à quoi elle répond toujours en disant qu’elle le fera prochainement sans jamais passer à exécution.

Le sentiment qui prédomine, c’est la nostalgie, le gâchis des années passées, qui auraient pu être meilleures si les membres de la famille Gant n’étaient pas si enfoncés dans leur mesquinerie personnelle. Suite à un énième conflit familial, l’auteur raconte : « Oui, la vie était trop courte. A de tels moments, après la bataille, après l’heure orageuse où leur vie avait fait éclater sa confusion, ses ressentiments, son désordre, ils avaient droit à un répit passager pendant lequel ils se considéraient avec une mélancolie résignée. Ils étaient comme ces hommes désespérément lancés à la poursuite d’un mirage et qui, en se retournant un instant, voient les traces de leurs pas au milieu de l’immensité interminable du désert ; ou mieux, ils étaient comme ceux qui ont connu la folie et la connaîtront encore mais qui, un matin, dans un instant de calme et de lucidité, se regardent dans un miroir d’un œil clair et lucide. Leurs visages étaient douloureux. Ils portaient tout le poids des ans. Ils mesuraient soudain le chemin qu’ils avaient parcouru et le temps de vie déjà consumé. Ils connaissaient un moment de cohésion, un élan d’amour et d’union et ils se serraient les uns contre les autres comme de petites langues de flamme pour se défendre de l’absurde négation de la vie. »

La conclusion du roman, entre rêve et plongée de conscience, détaille bien cette volonté de Wolfe, pour reprendre les termes de la quatrième de couverture « de restitution totale d'une réalité perdue » par le biais de la littérature. « Qu’est-ce qui arrive ? Qu’est-ce qui arrive réellement ? Peux-tu te souvenir [en s’adressant à Ben] de certaines des choses dont je me souviens ? J’ai oublié les visages d’autrefois. Où sont-ils, Ben ? Comment s’appelaient-ils ? J’oublie les noms des gens que je connais depuis des années. Je confonds leurs visages. Je mets leurs têtes sur d’autres personnes. Je crois qu’un homme a dit ce qu’un autre a dit. Et j’oublie – j’oublie. Il y a quelque chose que j’ai perdu et que j’ai oublié. Je ne peux pas me rappeler, Ben.  – Qu’est-ce que tu veux te rappeler ? dit Ben. Une pierre, une feuille, une porte inconnue. Et les visages oubliés. – J’ai oublié des noms. J’ai oublié des visages. Et je me rappelle des petites choses, dit Eugène. Je me rappelle la mouche que j’ai avalée en mangeant une pêche et les petits garçons sur leurs tricycles à Saint-Louis et l’envie sur le cou de Grover et le fourgon à destination de Lackawanna. Une fois, à Norfolk, un soldat australien en partance pour la France m’a demandé où était son bateau, je me rappelle le visage de cet homme. […] Puis il tourna son regard, que la lune faisait briller vers la Place. Et pendant un moment, sur toute cette étendue argentée se dessinèrent mille formes, les siennes et celles de Ben. Là, à l’endroit d’où l’on débouchait d’Academy Street, Eugène se vit approcher ; là, le long de l’Hôtel de Ville, il marchait à grands pas, en levant les genoux ; là, le long du trottoir et sur la marche, il se dressait, et la nuit se peuplait de la grande légion de ses images perdues – les milles formes qui arrivaient, qui défilaient, qui ondulaient et évoluaient au cours d’une éternelle métamorphose et qui demeuraient invariablement Lui.  […] Et maintenant la Place se remplissait de leurs formes brillantes et perdues, et toutes les minutes du temps perdu s’y assemblèrent et s’y immobilisèrent. »

Pour résumer mon ressenti, je dirai que L'Ange exilé n'est pas un livre que je recommanderais à tous. J'ai globalement apprécié ma lecture mais j'ai tout de même mis près de la moitié du livre pour vraiment m'y immerger complètement, ce qui n'est pas rien sachant que le livre fait environ 900 pages. Le style d'écriture est agréable, mais les multiples longueurs en rebuteront beaucoup. Je l'ai surtout lu pour approfondir la littérature sudiste américaine, et les amateurs de ce genre y trouveront sûrement leur compte compte tenu de la popularité et de l'influence de Wolfe parmi ces auteurs de ce genre.

Pour terminer, quelques considérations intéressantes de Wolfe sur ses lectures, qui parsèment le livre, en particulier sur Shakespeare :

« il connaissait toutes les chansons des pièces de Shakespeare, mais celles qui le touchaient le plus étaient « O ma mie, où vous promenez-vous ? » qui faisait résonner dans son cœur une musique lointaine et la grande complainte de Cymbeline : « Tu n’as plus à craindre les ardeurs du soleil ». Les sonnets qu’il connaissait étaient les suivants : « Lorsque, dans les chroniques des âges perdus », « Pour moi, doux amour, jamais tu ne seras vieux », « Non à l’union des âmes sincères », « Dépenser son esprit dans le désert de la honte », « Lorsqu’en des moments de douce et silencieuse pensée », « O toi, aussi merveilleux qu’une journée d’été », « J’ai été loin de vous ce printemps » et « Tu peux voir en moi la saison », le plus grand de tous, qui le traversa d’un tel éclair d’extase quand il en arriva à « Ruines nues des sanctuaires où naguère chantaient les oiseaux mélodieux ».

[…] Il ne fut jamais convaincu pleinement par l’humour de Shakespeare. La seule pièce qui excita son intérêt d’un bout à l’autre fut le Roi Lear. Il réservait son admiration pour le Fou de Lear – un fou triste, tragique, mystérieux. Les passages célèbres le laissaient souvent froid, et il lui semblait en outre que Shakespeare s’exprimait souvent de façon absurde et grandiloquente là où il aurait mieux fait de rechercher la simplicité, comme dans la scène où, informé par la reine de la noyade de sa sœur, Laerte déclare : « Trop d’eau a déjà coulé sur toi, pauvre Ophélie, et je contiendrai donc mes larmes ». Mais il se régalait d’autres morceaux, telle l’invocation épique et terrible d’Edmond, pétrie de perversité, qui commence ainsi : « C’est toi, Nature, que je révère », et qui se termine : « Et maintenant, ô Dieux, soutenez la cause des bâtards. » Ce discours était noir comme la nuit, immense comme les vents élémentaires qui descendaient des collines en hurlant. Il le comprenait, il se réjouissait de sa perversité – qui était celle de la terre, celle de la nature réprouvée. C’était un appel aux sans-grade ; un cri qui s’adressait à ceux qui sont derrière la barrière, aux anges rebelles, à tous ceux qui sont trop grands. […]

Elle [Margaret, la femme de son professeur Leonard, qui lui fera découvrir de nombreux auteurs] lui disait la connaissance profonde qu’avait le Cygne de l’Avon [surnom de Shakespeare] du cœur humain, le génie qu’il mettait dans la création de personnages universels et complexes, l’humour immense dont il faisait preuve. […] On les voit évoluer du début à la fin. Pas un seul d’entre eux ne reste semblable à ce qu’il était initialement. […] Il connaissait quelques poèmes de Ben Jonson, entre autres le magnifique Hymne à Diane et le grand hommage à Shakespeare qui le faisait frissonner quand il en arrivait à ces vers :

«… mais c’est Eschyle et son tonnerre,
Euripide et Sophocle que je rappellerais… »
« Il était l’homme, non d’une époque, mais de tous les temps !
Et les Muses avaient encore toute leur fraîcheur… »

Quant à Herrick, il le connaissait beaucoup mieux. Sa poésie chantait toute seule. C’était la voix lyrique la plus accomplie, la plus assurée de la langue anglaise, estima-t-il plus tard – elle lançait une note pure, mélodieuse, fine et soutenue. Il écrit avec l’aisance incomparable d’un enfant inspiré. […] Herrick, Crashaw, Carex, Suckling, Campion, Lovelace, Dekker. O délices ! Il lut des piles de romans : tout Thackeray, tous les contes de Poe et de Hawthorne, et Omoo et Typee de Melville. Il lut cinq ou six Cooper, tout Mark Twain. Il lut une douzaine de romans de Scott et aima surtout Quentin Durward. ».
Plus loin, il dit : « Sophocle était un poète impérial – il parlait comme Dieu au milieu des éclairs et du tonnerre : Œdipe roi  grava dans son esprit le sens d’un destin aux coïncidences hallucinantes. Il resta fasciné par tant de sagesse et d’horreur. Et quant à Euripide, il le voyait comme l’un des plus grands poètes de tous les temps. Eugène lut le théâtre de Lord Dunsany : Sir Gawayne and the Grene Knight ainsi que le Livre de Tobie. […] Les meilleurs conteurs font souvent les meilleurs satiristes : la satire, celle d’Aristophane, de Voltaire et de Swift, est un art supérieur et subtil. La puissance imaginative de Swift est incomparable : il n’existe pas de plus brillant conteur. »

samedi 7 février 2015

L'Amour aux temps du choléra, Gabriel García Márquez

Ma note: 7/10

Quatrième de couverture :

À la fin du XIXe siècle, dans une petite ville des Caraïbes, un jeune télégraphiste pauvre et une ravissante écolière jurent de se marier et de vivre un amour éternel. Durant trois ans ils ne vivent que l’un pour l’autre, mais Fermina épouse Juvenal Urbino, un jeune et brillant médecin. Alors Florentino, l’amoureux trahi, se mue en séducteur impénitent et s’efforce de se faire un nom et une fortune pour mériter celle qu’il ne cessera d’aimer, en secret, cinquante années durant. L’auteur de Cent ans de solitude et de Chronique d’une mort annoncée, prix Nobel 1982, donne libre cours à son génie de conteur, à la richesse de son imagination et à l’enchantement baroque de son écriture.

Un roman plaisant mais que je vais certainement vite oublier. Sur l’écriture en tant que telle, je n’ai aucune critique à formuler. García Márquez a un style agréable, une écriture qui m’a facilité grandement la lecture alors que le récit en lui-même n’est pas des plus remarquables, à l’exception notable de la fin du livre, que j’ai trouvée très réussie. Oui, mais une fin réussie n’en fait pas un roman réussi. Et sans aller jusqu’à qualifier le roman d’échec, je le trouve plutôt anecdotique, et il est presque certain que je ne le relirai pas à l’avenir.

J’ai du mal à mettre le doigt sur ce qui m’a déplu dans ce roman, ou plutôt ce qui m’a laissé relativement indifférent, voire froid par moments. Peut-être est-ce dû en partie au fait que l’amour occupe une place si importante dans ce livre. Non pas que García Márquez nous assène les clichés les plus communs et les plus insupportables sur ce thème. Mais l’omniprésence de ce thème m’a parfois lassé et constitue la source principale de mon scepticisme vis-à-vis de ce roman.

Au début du roman, nous suivons le docteur Juvenal Urbino, âgé alors de plus de quatre-vingts ans, dans son travail, qu’il exerce toujours malgré son âge avancé. Il vient d’apprendre le suicide d’un ami et s’occupe de tout ce qui s’ensuit, y compris rendre visite à sa maîtresse, dont il ignorait l’existence, pour l’informer de la nouvelle. Marié à Fermina Daza, il mourra subitement au retour d’un copieux banquet organisé par un de ses confrères. C’est l’occasion alors pour García Márquez d’opérer un retour en arrière pour nous apprendre comment Fermina et Florentino Ariza se sont rencontrés, fiancés puis séparés, au grand désespoir de ce dernier. La première restera mariée à Urbino jusqu’à la mort de ce dernier, et leur mariage, ponctué de hauts et de bas, sera certes tumultueux mais loin toutefois d’être malheureux, comme on pourrait le croire au premier abord. La description de la vie conjugale de ce couple longtemps uni est faite avec beaucoup d’à-propos et sans complaisance, ni noirceur exagérée, chacun apprenant à s’accommoder de l’autre, et malgré les douloureux conflits (dont l’épisode très savoureux du savon), à se rendre la vie paisible, dans un respect mutuel à mesure qu’ils s’habituent au caractère de chacun. La description de leur nuit de noces, alors qu’ils sont dans un bateau en partance pour l’Europe, est très réussie et figure parmi les meilleurs passages du livre. Mais à la mort de son mari, Fermina s’interroge : « Elle voulait redevenir elle-même, reprendre tout ce qu’elle avait dû céder en un demi-siècle d’une servitude qui l’avait rendue heureuse, certes, mais ne lui laissait, son époux décédé, pas même les vestiges de son identité. Elle était un fantôme dans une demeure étrangère devenue d’un jour à l’autre immense et solitaire, et à l’intérieur de laquelle elle errait à la dérive, se demandant avec angoisse lequel des deux était le plus : celui qui était mort ou celle qui était restée. […] Il lui avait dit une chose qu’elle ne pouvait concevoir : les amputés ressentent des crampes, des fourmillements à la jambe qu’ils n’ont plus et qui leur fait mal. Ainsi se sentait-elle sans lui et le sentait-elle là où il n’était plus. »

Bien que reconduit par Fermina, Florentino ne perd pas espoir, dût-il attendre le trépas de son mari. Collectionnant entre-temps les maîtresses, sans toutefois s’engager définitivement pour rester toujours libre pour celle qu’il aime, il « devait finir par savoir que le monde était plein de veuves heureuses. Il les avait vues devenir folles de douleur devant le cadavre de leurs maris, supplier qu’on les enterrât vivantes à l’intérieur du même cercueil afin de ne pas avoir à affronter sans eux les vicissitudes de l’avenir, mais à mesure qu’elles se réconciliaient avec la réalité de leur nouvel état, on les voyait renaître de leurs cendres avec une vitalité reverdie. […] Elles prenaient conscience de retrouver leur libre arbitre, après avoir renoncé à leur nom de famille et à leur propre identité en échange d’une sécurité qui n’avait été qu’une de leurs nombreuses illusions de jeunes mariées. »  Dandy un peu désinvolte, les nombreuses liaisons de Florentino auront parfois des conséquences funestes pour ses maîtresses, dont plusieurs connaîtront un destin tragique qui nous frappe d’autant plus que García Márquez se montre remarquablement concis dans leur description. Florentino, tout obnubilé qu’il est par Fermina, qui occupe nuit et jour ses pensées, prête peu attention à son entourage, un peu comme Humbert Humbert dans Lolita, et cette négligence conduit à des tragédies qui auraient peut-être pu être évitées.

Le rôle du hasard dans les amours, mais aussi les non-amours, est subtilement souligné tout au long du roman. Alors que Florentino discute avec Urbino, il comprit que « lui et cet homme qu’il avait toujours tenu pour son ennemi personnel étaient victimes du même destin et partageaient le hasard d’une passion commune : deux bêtes de somme unies par le même joug. » Et quand Florentino rencontre par inadvertance Leona Cassiani, qui deviendra sa plus proche amie, García Márquez nous dit avec malice : « Comme une compensation du destin, ce fut dans ce même tramway que Florentino Ariza rencontra Leona Cassiani, la vraie femme de sa vie. Mais ni lui ni elle ne le surent jamais et jamais ne firent l’amour. » (p.233)

Et lorsqu’il s’agira pour Florentino d’entamer la reconquête de celle qu’il a toujours aimée, il y parviendra non pas par un sentimentalisme maniéré et désuet, mais par des lettres de réconfort écrites grâce aux observations qu’il a faites sur sa longue expérience de la vie. Fermina Daza avait « la certitude que l’émoi fébrile de leurs vingt ans avait été un beau et noble sentiment qui n’avait rien à voir avec l’amour. […] Elle n’avait eu le cœur de lui avouer combien le sentimentalisme de ses lettres sonnait faux » alors que les méditations philosophiques qu’il y glisse lui apportaient un « prodigieux réconfort ».

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai trouvé la fin du roman très réussie et sans nul doute que si le roman avait été plus court et du même acabit, j’en aurais été beaucoup plus enthousiasmé. Je vous laisse sur cette chronique que Thomas Pynchon a rédigée sur ce livre et dans laquelle il vous parlera de ce roman avec beaucoup plus d'enthousiasme que je ne l'ai fait, revenant entre autres sur cette fin très réussie.