"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 27 mars 2015

Le Lys dans la vallée, Honoré de Balzac

Ma note : 9/10


Quatrième de couverture :

Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, et ma vallée me sera bienfaisante. Ils croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh ! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon cœur éprouve une plus ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille : mon agonie a été de ne pas te voir !


« Notre jeune littérature procède par tableaux où se concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions, les caractères, le dialogue sertis par les nœuds brillants d’une intrigue intéressante. Le roman, qui veut le sentiment, le style et l’image, est la création moderne la plus immense. […] Il embrasse le fait et l’idée dans ses inventions qui exigent l’esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères traités comme l’entendait Molière, les grandes machines de Shakespeare et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse du dix-huitième siècle. Le roman est une épopée amusante. Le dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé de conclure ; aussi conclut-il par des réalités ; mais par des réalités qui vivent et qui marchent ; enfin il met en jeu la passion, élément inconnu à Voltaire. »

Dans cet extrait d’Illusions perdues, Balzac souligne, entre d’autres considérations sur le roman moderne, l’importance qu’il accorde à ce qu’il appelle la « passion ». Et c’est peu dire que ce Lys dans la vallée est un roman-passion d’une force extraordinaire. Je disais dans mon post sur L’Amour aux temps du choléra que ce dernier ne m’avait guère enchanté car parlant à mon sens trop du thème de l’amour. En fait, la différence entre la puissance d’un Balzac et la relative fadeur d’un García Márquez (en ne le jugeant que sur ce seul roman toutefois), c’est que le premier a du génie et le second, à mon avis, n’est qu’un romancier talentueux qui en est dépourvu. Et c’est ce qui fait la différence entre un grand roman et un roman moyen.

Le thème de l’amour est ici omniprésent dans le Lys dans la vallée mais lorsqu’il est traité avec un génie de l’ampleur de Balzac, il prend une dimension toute autre, beaucoup plus entraînante et vivante. Rarement un personnage nous aura semblé aussi vivant, aussi passionné, aussi tourmenté que celui de la comtesse Blanche « Henriette » de Mortsauf, la femme aimée par Félix de Vandenesse, qui est le narrateur du présent roman.

Heureusement, le Lys dans la vallée ne saurait se résumer à être une simple relation amoureuse entre Félix et Mme de Mortsauf bien que leurs rencontres et les impressions dépeintes par Félix/Balzac soient le cœur et l’âme du roman. Des pages entières de ce Lys sont des morceaux enchanteurs dans lequel le talent de Balzac pour dépeindre ses personnages dans toute leur humanité, leur sensibilité et leur complexité éclate avec brio.

On est entraîné d’emblée dans ce tourbillon auquel nous invite Balzac. Là encore, comme dans Illusions perdues et contrairement aux autres romans de Balzac que j’aie lu, on est vite immergé et fasciné par le destin de Félix de Vandenesse (dont nous n’apprendrons le nom que tardivement). Après un court passage qui précise que le présent roman est en fait une longue lettre adressée par Félix à une de ses maîtresses, la comtesse Natalie de Minnerville, qui lui demande de justifier ses accès de mélancolie et dont la réponse parachèvera le livre, le récit s’ouvre sur un résumé bref mais dense de la jeunesse de Félix. En lisant après coup la préface et postface de cette édition Folio, on apprend que la jeunesse de Félix est en grande partie autobiographique à celle de Balzac. En à peine quelques pages, Balzac parvient remarquablement à donner vie à son personnage-narrateur à travers le récit de son enfance traumatisante dont il partage de nombreux éléments. Toute la tragédie de Félix (et de Balzac en l’occurrence) repose sur cette absence d’amour dont il a souffert durant une enfance à jamais perdue et gâchée. Fils cadet de sa famille, Félix ne bénéficie guère de l’attention de ses parents, et en particulier de sa mère, femme froide qui ne lui témoignera jamais une quelconque affection qu’elle réserve à son fils aîné et à ses filles. « Ce contraste entre mon abandon et le bonheur des autres a souillé les roses de mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse », dit-il.
Félix est en quelque sorte le parasite, l’inutile de la famille sur laquelle très tôt on ne fonde aucune espérance et que l’on traite ainsi conséquemment. Très tôt donc, Félix s’est habitué à la solitude, qui culmine dans l’abandon total durant ses années de collège durant près de douze ans, période pendant laquelle il ne reverra pas une seule fois le reste de sa famille.
L’incipit du livre est à la fois magnifique et bouleversant, cri d’une effroyable souffrance qui le marquera à jamais :

« A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment où elles s’ouvrent ? Quel poète nous dira les douleurs de l’enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires sont réprimés par le feu dévorant d’un œil sévère ? La fiction qui représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour d’eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité pouvais-je blesser, moi nouveau-né ? quelle disgrâce physique ou morale me valait la froideur de ma mère ? étais-je donc l’enfant du devoir, celui dont la naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche ? […] Je ne connais ni le sentiment, ni l’heureux hasard à l’aide desquels j’ai pu me relever de cette première déchéance. »

Voici quelques extraits dans lesquels Balzac donne corps et vie à son personnage :
« Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse qui saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une sorte d’intelligence sentimentale. […] Que faisiez-vous donc là ? me dit [la gouvernante]. – Je regardais une étoile. – Vous ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait du haut de son balcon, connaît-on l’astronomie à votre âge ? – Ah ! madame, il a lâché le robinet du réservoir, le jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. […] Atteint et convaincu d’avoir imaginé cette espièglerie, accusé de mensonge quand j’affirmais mon innocence, je fus sévèrement puni. Mais châtiment horrible ! je fus persiflé pour mon amour des étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin le soir. Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une passion chez les enfants […] J’eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant me confier à personne, je lui disais mes chagrins dans ce délicieux ramage intérieur par lequel un enfant bégaie ses premières idées. […], A l’âge de douze ans, au collège, je la contemplais encore en éprouvant d’indicibles délices, tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes traces au cœur. »
La vie scolaire ne sera guère plus heureuse, Félix étant l’objet de moqueries et d’humiliations en raison de sa pauvreté apparente qui fait contraste avec les richesses exhibées par les autres enfants. « Là, comme à la maison, je me repliai sur moi-même. Une seconde tombée de neige retarda la floraison des germes semés sur mon âme. […] Ainsi se continua l’impossibilité d’épancher les sentiments dont mon pauvre cœur était gros. En me voyant toujours assombri, haï, solitaire, le maître confirma les soupçons erronés que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que je sus écrire et lire, ma mère me fit exporter à Pont-le-Voy. […] Je demeurai là huit ans, sans voir personne, menant une vie de paria. […] Je séjournais sous un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais là les livres que nous distribuait mensuellement la bibliothécaire. Combien de douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse, quelles angoisses engendrait mon abandon ? »
« Les tourments d’une imagination sans cesse agitée de désirs réprimés, les ennuis d’une vie attristée par de constantes privations, m’avaient contraint à me jeter dans l’étude. […] Chez moi, l’étude était devenue une passion qui pouvait m’être fatale en m’emprisonnant à l’époque où les jeunes gens doivent se livrer aux activités enchanteresses de leur nature printanière. Ce léger croquis d’une jeunesse, où vous devinez d’innombrables élégies, était nécessaire pour expliquer l’influence qu’elle exerça sur mon avenir. […] Enfant par le corps, vieux par la pensée, j’avais tant lu, tant médité, que je connaissais métaphysiquement la vie dans ses hauteurs […] Nul jeune homme ne fut, mieux que je ne l’étais, préparé à sentir, à aimer. »

Ce n’est pas un hasard si la première des trois parties qui constituent le Lys s’intitule « Les deux enfances ». Dans une conversation cruciale, Henriette confiera à Félix que les malheurs de son enfance ont été similaires à ceux de ce dernier, marqués par l’indifférence et la froideur que leur témoignent leurs mères respectives. Son premier séjour au château de Clochegourde des Mortsauf lui apprend l’étendue des souffrances secrètes de la comtesse, entre des enfants nés en mauvaise santé et un mari d’un égoïsme involontaire prodigieux. Ce martyr que nous révèle Balzac est très représentatif de sa démarche littéraire générale : déchirer le masque en apparence convenable des mœurs de la société par une peinture minutieuse des caractères humains, conférant à ses personnages une humanité palpable jusque dans ses plus profondes monstruosités.
« Ce manque de délicatesse chez un homme [le comte de Mortsauf] qui dans certaines occasions en montrait, cet oubli de la scène mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s’était si violemment élevait [à propos des travaux de deux fermes entrepris par sa femme], cette croyance en soi me pétrifiait. […] Le comte ne paraissait-il pas homme de sens, bon administrateur, excellent agronome ? […] Quel comique horrible, quel drame railleur ! j’en fus épouvanté. Plus tard, quand le rideau de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf n’ai-je pas vus, moins les éclairs de loyauté, moins la religion de celui-ci ! Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement jette au fou un ange, à l’homme d’amour sincère et poétique une femme mauvaise […] J’ai cherché longtemps le sens de cette énigme, je vous l’avoue. J’ai fouillé bien des mystères, j’ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles, le sens de quelques hiéroglyphes divins ; de celui-ci, je ne sais rien. »

Balzac conte avec une passion fantastique cette relation amoureuse beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, et en dévoiler trop gâcherait certainement le plaisir de la découverte. Au sortir de la lecture,  nombre d’images nous restent en mémoire : la rencontre au bal et l’épisode des « épaules blanches », une conversation sous « cette mobile voûte de feuillages frémissants » à son premier retour de Paris où Henriette « saisit ma main et la baisa en y laissant tomber une larme de joie […] tout ce qu’il y avait d’aveux dans cette action, où l’abaissement était de la grandeur, où l’amour se trahissait dans une région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le cœur et m’écrasa. Je me sentis petit, j’aurais voulu mourir à ses pieds » ; les multiples images du front de la comtesse, siège où ses tourments se font jour malgré elle, « je compris alors d’où provenaient les lignes comme marquées avec le fil d’un rasoir sur le front de la comtesse, et que j’avais aperçues en la revoyant », « gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de pluie » ; son second départ du château où, ayant apprise la brusque et inattendue nouvelle, Henriette « m’entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi et me dit : - Voilà les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi. Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse, sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement. »

La passion et le souffle de la vie que Balzac donne à ce Lys en font sa principale grandeur. Si je ne lirais sans doute pas toute la Comédie humaine, on ne peut je pense pas renier à Balzac d’avoir été un véritable génie littéraire. On connaît les critiques dures que Flaubert a faites de Balzac et qui, sans renier son génie, le qualifiait d’écrivain de second ordre. Maupassant ira encore plus loin en disant que Balzac n’était pas un écrivain du tout. Malgré son défaut de style, je pense qu’on ne peut rejeter entièrement Balzac sur ce seul postulat. Cela me rappelle un peu la polémique de Nabokov à propos de Dostoïevski, et sur bien des points, on peut rapprocher ce dernier avec l’auteur qui nous intéresse ici : ces deux écrivains parvenaient, malgré leur manque de style dû principalement à leur mode de production effrénée, à insuffler à leurs livres une force et une vitalité que l’on retrouve peu en littérature. Et c’est la raison pour laquelle ils sont deux écrivains incontournables que j'admire beaucoup.

jeudi 19 mars 2015

L'année de la mort de Ricardo Reis, José Saramago


Ma note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

Fernando Pessoa est mort. L’un de ses pseudonymes, Ricardo Reis lui a survécu et revient à Lisbonne peu de temps après la disparition de son créateur. Éxilé au Brésil durant seize ans, il découvre une ville chargée de mystères, où les vivants côtoient les morts, où le rêve et la réalité se mêlent. À Lisbonne, Ricardo Reis n’a qu’une seule idée en tête : trouver sa véritable identité.


C’est toujours avec un plaisir renouvelé que l’on ouvre un livre de José Saramago. Celui-ci ne fait pas exception et j’ai beaucoup aimé ce roman, et même s’il n’est pas mon préféré du génie portugais, il se place tout en haut du panier.

Ce qui frappe en premier, c’est bien sûr son style si particulier, sans points d’interrogation ni d’exclamation, et où les dialogues se font sans retour à la ligne. Mais ce que l’on aime d’abord et avant tout chez Saramago, c’est le mélange de sagesse, d’ironie et de compassion qui émane de sa prose merveilleuse et que l’on retrouve dans chacun de ses livres. Saramago aime à multiplier les petites digressions pour nous rappeler à quel point ses personnages sont avant tout humains, dans leurs actions, leurs paroles, leurs pensées, sous forme de petits aphorismes ou de proverbes détournés. Ce que j’aime surtout chez Saramago, c’est cette humanité qui se dégage de ses livres, qui ne perdent jamais de vue que l’homme est un homme faillible, et que beaucoup de ses faiblesses, de ses impulsions, sont partie intégrante de son humanité.
J’ai mis un peu de temps à comprendre qu’en fait, Saramago, dans tous ses romans, nous parle de l’absurde de la condition humaine. Le trait le plus saillant de son écriture, à savoir sa discrète ironie sur notre humanité, ses défauts et son ridicule, et qui nous fait souvent sourire lors de notre lecture, occulte souvent l’aspect tragique de la solitude et l’ennui de la condition humaine qui est le véritable thème de son œuvre littéraire. Saramago réussit en quelque sorte le tour de force de nous parler du tragique de l’essence de l’humanité avec une légèreté apparente grâce à son écriture toujours sublime, juste et touchante et c’est la raison pour laquelle Saramago est un de mes écrivains préférés.

Venons-en au livre à proprement parler. On pourrait craindre a priori que ne pas être familier avec l’œuvre de Fernando Pessoa pourrait nuire à notre lecture mais il n’en est rien. En fait, même si c’est un hommage à l’autre géant des lettres portugaises, L’année de la mort de Ricardo Reis est d’abord et avant tout un livre de José Saramago et est très semblable à ses autres romans, en particulier Tous les noms et Histoire du siège de Lisbonne. Les trois romans ont en commun d’avoir un personnage principal relativement âgé (Ricardo Reis a quarante-huit ans dans le roman) qui vit seul et mène une vie banale, ordinaire et en fait d’une grande tristesse, même s’il n’en a pas vraiment conscience.
Ricardo Reis revient à Lisbonne après avoir vécu durant seize ans à Rio, au Brésil. Pourquoi est-il revenu ? A priori, pour affaires, comme il le dit lors de son arrivée à l’hôtel Bragança, puis nous apprendrons en fait qu’il est revenu suite au décès récent de Fernando Pessoa, le roman démarrant nous l’apprenons un mois après la mort du poète portugais. Mais est-il réellement revenu pour cette seule raison ? En fait, nous l’apprenons assez vite, Ricardo Reis n’a pas la moindre idée qui l’a poussé à revenir à Lisbonne, il semble avoir plus agi sous le coup d’une impulsion qu’une réflexion posée, tout comme monsieur José ne sait pas pourquoi il recherche avec obstination une femme inconnue dont il trouve la fiche dans Tous les noms ni Raimundo Silva la cause qui l’a poussé à changer un oui en non dans un livre d’histoire qu’il est censé corriger dans Histoire du siège de Lisbonne.

« Où va-t-on, et cette question si simple, si naturelle, parfaitement adaptée au lieu et à la circonstance, prend de court le voyageur, comme si le fait d’avoir acheté son billet à Rio de Janeiro avait été, pouvait continuer d’être, la réponse à toutes les questions, même celles du passé qui n’avaient autrefois rencontré que le silence, et aujourd’hui, à peine débarqué, il constate qu’il n’en est rien, c’est sans doute qu’on lui a posé une des deux questions fatidiques, Où va-t-on, l’autre, pire encore, aurait été de lui demander, Pourquoi. »

Ricardo Reis va errer sans but dans un Lisbonne très pluvieux, climat qui sera de mise tout au long du roman. Saramago rend de manière incomparable la solitude de l’être contemporain, sa quête inconsciente de sens et d’identité. Dans une conversation entre un Fernando Pessoa fictif et Ricardo Reis, le premier met à nu la condition de ce dernier :
« Reis, mon ami, votre cas est désespéré, vous, vous feignez d’être simplement, vous jouez à être, vous êtes le simulacre de vous-même. »
« Combien de fois faudra-t-il vous répéter que je suis revenu pour vous. Vous ne m’avez pas encore convaincu. Il ne s’agit pas de vous convaincre, je vous demande seulement de ne plus me parler de ça. Ne vous fâchez pas. J’ai vécu au Brésil, aujourd’hui je suis au Portugal, il faut bien que je vive quelque part, quand vous étiez en vie, vous étiez suffisamment intelligent pour comprendre cela, et bien d’autres choses. Voilà le drame, mon cher Reis, être obligé de vivre quelque part, comprendre qu’il n’y a pas de lieu qui ne soit un lieu, que la vie ne peut être la non-vie. »

Lorsque Reis se rend à Fatima avec l’espoir infime de rencontrer celle qu’il désire si ardemment revoir, l’absurde se fait encore plus manifeste : « Tout semble absurde à Ricardo Reis, le fait d’être venu de Lisbonne à Fatima comme s’il courait un mirage en sachant d’avance que ce n’était qu’un mirage, le fait d’être assis à l’ombre d’un olivier au milieu de gens qu’il ne connaît pas, à ne rien attendre, le fait de penser à ce petit garçon fugitivement aperçu dans une paisible gare, et ce brusque désir de lui ressembler, d’essuyer comme lui son nez sur son bras droit, de barboter dans les flaques, de cueillir des fleurs, d’en avoir envie, et de les oublier, de voler des fruits dans les vergers, de fuir en pleurant et criant à cause de chiens, de poursuivre les filles et, parce qu’elles ont horreur de ça, de soulever leurs jupes, d’ailleurs ça leur plaît peut-être, mais elles feignent le contraire, et Ricardo Reis découvre alors qu’il aurait aimé faire tout cela, et qu’il ne se l’était jamais avoué, Quand donc ai-je vécu, murmure-t-il… » « …son corps n’est plus que fatigue, frustration, volonté de disparaître. Il voit en lui un être double, un homme propre, rasé, digne, le Ricardo Reis de tous les jours, mais aussi cet autre qui n’a plus de Ricardo Reis que le nom, vagabond hirsute, aux vêtements fripés, à la chemise chiffonnée, au chapeau taché de sueur, aux chaussures couvertes de poussière, qui ne peut être lui, et ces deux hommes se demandent réciproquement des comptes, se somment de s’expliquer cette folie qui les a conduits à Fatima sans la foi, uniquement pour satisfaire un irrationnel espoir. »

Dans leur dernière conversation, Ricardo Reis confie à Fernando Pessoa son désarroi, sa solitude irrémédiable : « Je n’ai pas de travail, je n’ai même nulle envie d’en chercher un, ma vie s’écoule entre la maison, le restaurant et un banc du jardin, c’est comme si je n’avais plus rien d’autre à faire qu’attendre la mort. […] ». Ce dernier lui réplique un peu plus tard : « Vous voyez bien, nous savons tout l’un de l’autre, ou plus exactement, je sais tout de vous. Y a-t-il quelque chose qui m’appartienne en propre. Rien, probablement. »

Tragique de la vie de Ricardo Reis, tragique également des autres personnages périphériques, en particulier Lidia, la femme de chambre. Les scènes de « séduction » entre Ricardo Reis et de Lidia sont à la fois drôles et émouvantes : « Oh mon Dieu, va-t-il parler, oui ou non, peut-être ne dira-t-il rien et va-t-il simplement me toucher le bras, comme l’autre fois, si ça arrive, que vais-je faire, d’autres clients ont tenté leur chance, j’ai cédé deux fois, pourquoi, parce que cette vie est triste, Lidia, a dit Ricardo Reis, elle a posé le plateau, levé des yeux inquiets, tenté de dire, Monsieur le docteur, mais sa voix est restée dans sa gorge, son courage s’est évanoui, il a répété, Lidia, puis, séducteur ridicule et affreusement banal, il a murmuré, Je vous trouve très jolie, et il l’a regardée une seconde encore, puis, ne pouvant en supporter davantage, lui a tourné le dos, il y a des moments où il vaudrait mieux mourir, Moi, si ridicule aux yeux des femmes de chambre, et toi aussi, Alvaro de Campos, nous tous. »
Malgré son absence d’éducation et sa condition basse due à son métier, Lidia se révèle parfois plus lucide que Ricardo Reis : « …drôle de fille cette Lidia, elle dit des choses très simples, mais elle les dit de telle manière qu’on pourrait les prendre pour l’enveloppe d’autres mots plus profonds, qu’elle ne peut ou ne veut prononcer… ». Devant la montée du fascisme en Europe, en Italie, en Allemagne, au Portugal puis en Espagne, Lidia a un sentiment instinctif de révulsion face au supposé bonheur promis à l’avenir, scandé et repris dans les manifestations de masse organisées, avec leur slogan niant l’homme et l’individu, « nous ne sommes rien », repris par une foule (et en particulier par les jeunes) en délire : « Mon fils ne se prêtera pas à de telles singeries, dira Lidia à Ricardo Reis ». De même, elle sera plus perspicace dans l’interprétation des événements qui se déroulent à cette époque, alors que Ricardo Reis reste incapable de les décrypter, bien qu’il sente un vague malaise qu’il ne comprendra pas. « … il lui répète les informations qu’il a lues et entendues, […]. Je l’ai lu dans le journal, et j’ai lu aussi que les bolcheviques ont crevé les yeux d’un prêtre âgé, qu’ils l’ont ensuite arrosé d’essence et brûlé […]. Je ne le crois pas. C’est dans le journal, je l’ai lu. Je ne mets pas votre parole en doute, monsieur le docteur, mais mon frère me dit qu’on ne doit pas toujours croire ce que racontent les journaux. […] il faut bien que je croie ce qu’on me dit, un journal ne peut pas mentir, ce serait le plus gros péché du monde. Vous êtes instruit, monsieur le docteur, et moi je suis presque analphabète, mais je sais une chose, c’est qu’il y a plusieurs vérités, qu’elles sont toutes opposées les unes aux autres […] Ce serait une vérité épouvantable, mais mon frère me dit que si l’Église était du côté des pauvres, si elle les aidait à conserver leurs terres, alors les pauvres donneraient leur vie pour elle. […] mon frère dit que si les pauvres sont sur terre pour souffrir, pour les riches, c’est le paradis, Tu me réponds toujours avec les mots de ton frère. Et monsieur le docteur ne parle qu’avec ceux du journal. »

On ressent l’influence de Kafka dans les écrits de Saramago, sa description d’un monde absurde où l’homme est isolé et inconscient du mal-être qu’il ressent épisodiquement mais qui caractérise en fait sa vie. Cette influence se fait plus prégnante dans l’épisode où Ricardo Reis est convoqué par la police gouvernementale sans motif précis, ce qui entraîne une médisance et la distance, la froideur que mettent aussitôt dans leurs rapports avec l’intéressé le personnel de l’hôtel dans lequel il séjourne. « Coupable » sans raison précise pourrait-on dire. Et même s’il ne sera pas accusé ni poursuivi par la suite, cette « culpabilité » va continuer à le suivre et à rester présent dans l’esprit de ceux qui ont eu connaissance de cette convocation. Au détour d’une phrase, Saramago nous dit à quel point il faut être désespéré pour fouiner avec une telle énergie dans la vie d’autrui : « Vous n’imaginez pas combien il faut être triste pour se divertir ainsi ».

L’année de la mort de Ricardo Reis est donc un autre grand cru du Nobel portugais. J’ai beaucoup apprécié ma lecture qui s’est faite vite, grâce au génie de la plume de son auteur qui vous fait dévorer sans effort ses pages. Un petit bémol toutefois pour la partie politique qui prend une place assez importante à la fin du roman, que j’aie certes appréciée, mais qui me semble un poil trop longue. Mais c’est vraiment pour trouver quelque chose à redire sur un livre parfait sur tous les autres points.

mercredi 11 mars 2015

Récit d'un inconnu et autres nouvelles, Anton Tchekhov

Note : 9/10


Quatrième de couverture :

" Ce qui est médiocre, dit un personnage dans Ionytch, ce n'est pas de ne pas savoir écrire des nouvelles, mais d'en écrire et de ne pas savoir le cacher. " Petit clin d'œil ironique d'Anton Tchekhov, qui a publié des centaines de nouvelles... et ne l'a pas caché. Celles qui composent le présent recueil ont été écrites entre 1891 et 1898. Tchekhov est au sommet de son art, mais on peut trouver que son inspiration devient de plus en plus noire. Ses héros ne vivent pas des tragédies. Ils s'enlisent dans l'ennui, la monotonie des jours, la banalité. Le romanesque repose d'habitude sur la singularité d'un individu. Tchekhov réussit le tour de force de le créer avec des gens ordinaires. Seule exception, la longue nouvelle Récit d'un inconnu comporte des péripéties, des voyages, des coups de théâtre. Un socialiste s'introduit comme domestique chez le fils d'un grand personnage, afin de surprendre les secrets du père, voire saisir une occasion de l'assassiner. Mais une femme survient...

La nouvelle est un genre littéraire auquel je suis peu familier, mais du peu que j’aie lu jusqu’à présent, ce sont celles de Tchekhov qui m’ont le plus marqué, et d’assez loin. Peu d’écrivains je pense ont retranscrit avec une telle force et justesse l’angoisse, le néant, la quête de sens (impossible ?) de la vie, la solitude de l’âme comme l’a fait Tchekhov.

Un thème ne cesse de revenir et semble relier toutes les nouvelles de Tchekhov entre elles, à savoir l’ennui dans lequel finit par s’embourber inéluctablement tous ses personnages dans leur vie frustre, banale, insignifiante. Un peu à la manière de l’épiphanie de Joyce dans Dublinois, ses personnages prennent soudainement conscience du marasme dans lequel ils se sont enfoncés petit à petit, et tentent désespérément d’y remédier, de « vivre » enfin, que ce soit à travers une passion amoureuse et/ou un changement de cadre (déménagement, voyage etc.).

En quelque sorte, Tchekhov est celui qui détruit les illusions de la vie : dépourvue de ses ornements, le personnage de Tchekhov fait face au néant de la vie et se retrouve seul, désespéré, en quête de réponses. Et il le fait d’une manière particulièrement brutale pour le lecteur, et les phrases les plus dures, qui nous remuent le plus, ne sont pas celles où il s’étend explicitement sur la nullité du quotidien (comme il le fait à de nombreuses reprises), mais celles qui se distinguent par leur concision, leur sècheresse, leur vocabulaire dépouillé, à l’image des trois petites phrases de conclusion de La Peur, deuxième nouvelle de ce recueil.

Dans Récit d’un inconnu, un homme aux sympathies socialistes devient le domestique d’Orlov, fils d’un homme politique pour  espionner ce dernier voire l’assassiner. Il se désintéressera toutefois de sa mission initiale lorsque Mme Krasnovskaïa emménage chez le taciturne Orlov, à la grande surprise et au vif déplaisir de ce dernier, qui tient à sa vie solitaire et tranquille. Les dissensions ne tardent pas à apparaître dans ce ménage, Orlov multiplie les déplacements et séjours fictifs pour son travail qui ne sont prétexte pour lui de fuir son amante, et cette dernière, qui a quitté son mari pour Orlov par lassitude, délaissée, finit par s’ennuyer « horriblement » comme elle le confesse.

On retrouve dans cette nouvelle nombre de thèmes récurrents chez Tchekhov. Les mœurs grossières du peuple, de ceux qui n’ont pas eu d’éducation, sont symbolisées par Polia, la servante d’Orlov. Pour Tchekhov, le manque d’éducation, la pauvreté, loin d’élever moralement (comme le veut le cliché répandu du « brave pauvre ») ont les pires conséquences sur les individus : ils sont envieux (Polia est froide envers Stépane, le narrateur, qu’elle reconnaît comme n’étant pas un domestique ordinaire), volontiers voleurs (Polia tourmentera sa nouvelle maîtresse en la volant sans vergogne dans le but de la chasser de la maison), s’adonnant aux plaisirs vulgaires et grossiers (par ses sorties nocturnes jusqu’au milieu de la nuit). « Je compris que pour cette nature tout d’une pièce, complètement achevée, n’existait ni Dieu, ni conscience, ni lois, et que si j’avais eu à tuer, à mettre le feu ou à voler, je n’aurais pu trouver, à prix d’argent, meilleur complice. » Ce thème de l’ignorance du peuple, leurs vols mesquins, l’alcoolisme est remarquablement développé dans la nouvelle Ma Vie issue du recueil Le Duel et autres nouvelles.

Le deuxième thème est l’égale nullité de la vie bourgeoise et leur immobilisme, symbolisée par les trois amis d’Orlov. Pékarski, le premier ami, « esprit extraordinaire » dans son métier (la banque et le chemin de fer) mais « incapable de comprendre toute une série de choses accessible à certains imbéciles. Ainsi il était incapable de comprendre pourquoi les gens s’ennuient, pleurent, se suicident, assassinent même, prennent feu et flamme pour des faits et des événements qui ne les concernent pas personnellement […] Tout l’abstrait, tout ce qui s’estompait dans le domaine de la pensée et du sentiment était pour lui aussi incompréhensible et fastidieux que la musique pour qui n’a pas d’oreilles ».
Le second, Koukouchkine, est un jeune ambitieux flatteur qui n'a pour seul but dans la vie de se faire bien voir par ceux qui pourraient servir ses intérêts. Enfin le troisième, Grouzine, est l’être « malléable » par excellence, « suivant le fil de l’eau sans savoir où ni pourquoi. Il allait où on le menait. »
Dans les autres nouvelles, on retrouve d'autres stéréotypes de cette bourgeoisie exécrable, avec, entre autres, Hippolytytch, un professeur-collègue d’histoire-géographie de Nikitine, le protagoniste du Professeur de lettres, qui « estimait que l’indispensable et l’essentiel était, en géographie, de dessiner des cartes, et, en histoire, de savoir les dates » et « ou ne disait rien, ou il parlait de ce que tout le monde savait depuis longtemps. » Dans Ionytch, le patriarche de la famille Tourkine est un homme affable qui répète sans cesse les mêmes formules de politesse, et la conclusion de la nouvelle se termine sur ce dernier répétant encore une de ses formules, accentuant le sentiment que cette bourgeoisie est figée dans son comportement et dans son être, incapable d’évoluer, de changer, bref dépourvue de toute personnalité.

L’ennui et l’insignifiance de la vie sont comme je l'ai déjà dit les fils conducteurs chez Tchekhov. Et c’est à partir de cette prise de conscience, de ce constat amer, que réside toute la tragédie et toute la puissance de l’œuvre de l’écrivain russe. Ses personnages veulent désespérément vivre, trouver un sens à une existence dont la conscience de la vacuité les angoisse.  « Mais voici la question. Pourquoi sommes-nous épuisés ? Pourquoi nous qui sommes, au début, si passionnés, si hardis, si généreux, si pleins de confiance, faisons-nous une faillite si totale vers trente ou trente-cinq ans ? Pourquoi l’un s’en va-t-il de la poitrine, pourquoi l’autre se tire-t-il une balle dans la tête, pourquoi le troisième cherche-t-il l’oubli dans la vodka, les cartes, pourquoi un quatrième, pour étouffer sa peur et son angoisse, piétine-t-il cyniquement l’image de sa pure et belle jeunesse [référence à une scène dans Humiliés et offensés] ? […] Des rêves délicieux m’enflamment et l’émotion me coupe presque la respiration. J’ai une envie folle de vivre, haute, triomphale comme la voûte céleste. Vivons ! » Tchekhov ne fait que souligner à quel point l’homme aspire à une certaine manière de vivre, son besoin d’avoir une vie qui soit « hardie, sensée, belle. On veut y jouer un rôle qui compte, un rôle indépendant, noble, on veut faire l’histoire pour que les générations futures ne puissent jamais dire d’aucun de nous : « c’était un être insignifiant », ou pis encore… ».

Dans Les Groseillers, Ivan Ivanytch conclut son histoire en s’adressant à ces deux compagnons : « Mon ami, ne vous tenez pas pour satisfait, ne vous laissez pas endormir ! Tant que vous êtes jeune, fort, alerte, ne vous lassez pas de faire le bien ! Le bonheur n’existe pas et ne doit pas être, et si la vie a un sens et un but, ils ne sont nullement dans notre bonheur, mais dans quelque chose de plus sensé et de plus grand. Faites le bien ! » Mais ses paroles terribles ne résonnent guère dans l’oreille de ses interlocuteurs, qui trouvent qu’ « écouter l’histoire d’un pauvre fonctionnaire qui mangeait des groseilles, […] était bien ennuyeux. On avait plutôt envie de parler et d’entendre parler de gens élégants, de femmes. »
En effet, plus tôt, Ivan Ivanytch a un éclair de lucidité alors qu’il rend visite à son frère Nicolaï dont il narre l’histoire pathétique à ses amis. « Je me représentais combien il y a, au fond, de gens satisfaits, heureux ! Quelle masse écrasante ! Regardez cette vie : les forts sont insolents et oisifs, les faibles ignares, semblables à des bêtes ; alentour une invraisemblable pauvreté, des pièces surpeuplées, la dégénérescence, l’ivrognerie, l’hypocrisie, le mensonge… Pourtant, dans toutes les maisons et dans les rues, le calme et la tranquillité règnent : […] pas un qui crie ou s’indigne à haute voix. […] Nous ne voyons pas et n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qu’il y a d’horrible dans l’existence se passe quelque part en coulisse. […] Et un tel ordre est sans doute nécessaire ; sans doute l’homme heureux ne se sent-il bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, car sans ce silence le bonheur serait impossible. C’est une anesthésie générale. […] Cette nuit-là je compris que, moi aussi, j’étais satisfait et heureux. […] Moi aussi, à table et à la chasse, je disais doctement comment il faut vivre, croire, guider le peuple. Moi aussi j’affirmais que l’instruction est la lumière, qu’elle est indispensable, mais qu’en attendant il suffira au menu peuple de savoir lire et écrire. La liberté est un bien, disais-je, on ne peut pas s’en passer, non plus que d’air, mais il faut attendre. Oui, je parlais ainsi, mais aujourd’hui je vous le demande : au nom de quoi doit-on attendre ? […] On me dit que rien ne se fait d’un seul coup, que, dans la vie, toute idée se réalise progressivement, en son temps. Mais qui dit cela ? […] Encore une fois je vous le demande, au nom de quoi faut-il attendre ? Attendre qu’on n’ait plus la force de vivre, alors qu’il le faut cependant, qu’on a envie de vivre ! » (p.244-5).

Ces deux passages sont révélateurs du style de Tchekhov, questionneur infatigable du sens de la vie, dénonciateur de cette « anesthésie générale » qui le révolte, tout comme elle a révolté son contemporain Tolstoï. Sur ce plan, je trouve que Tchekhov surpasse même son homologue, et l’on ressent avec un certain malaise l’angoisse qui étreint ses personnages, l’extinction de leur passion, de leur flamme de vie, leur vie gaspillée. Cette vie menée futilement, cette « vie dans l’ennui, sans relations intéressantes », on la retrouve avec douleur dans En tombereau, où Maria Vassilièvna, professeure en province qui a choisi son métier « par nécessité, sans nulle vocation ; la vocation, l’utilité de l’instruction, elle n’y avait jamais pensé… ». Et dans un moment de sursis, elle entrevoit son passé perdu en apercevant une dame ressemblant à sa mère et « fondit en larmes, sans savoir pourquoi. »

Enfin, le dernier point qui me paraît capital chez Tchekhov, c’est la solitude de l’âme inéluctable, que ce soit physiquement (solitude choisie) ou moralement (en particulier lorsque l’on est en couple, illusion temporaire pour Tchekhov).
« Soudain, elle devenait songeuse, rentrait en elle-même et je voyais à son expression qu’elle ne m’écoutait plus. » « Je sentis que j’étais seul à nouveau, qu’il n’y avait pas d’intimité entre nous. Je n’étais pour elle rien de plus que la toile d’araignée qui pendait à ce palmier, accrochée par le hasard et le vent emporterait au loin. » « Il lui fut agréable d’être seul et de n’avoir à parler à personne. » « Personne ne l’aimait, sa vie s’écoulait dans l’ennui, sans tendresse, sans amitié, sans relations intéressantes. »
« Startsev fréquentait différentes familles et voyait beaucoup de monde mais ne se liait avec personne. Les gens de la ville l’agaçaient par leurs conversations, leur conception de la vie et même leur apparence. L’expérience lui avait peu à peu appris que tant qu’on joue aux cartes ou qu’on s’attable autour d’un en-cas avec eux, ce sont des gens tranquilles, bienveillants et même pas bêtes, mais que, dès qu’on leur parle de produits non comestibles, mettons de politique ou de science, ils restent bouche bée ou débitent une philosophie si stupide et si méchante qu’il ne vous reste plus qu’à lever les bras au ciel et à vous en aller. […] En outre, les gens ne faisaient rien, absolument rien, ne s’intéressaient à rien, et l’on ne pouvait trouver matière à s’entretenir avec eux. »

D’aucuns pourront trouver Tchekhov beaucoup trop pessimiste dans sa vision de la vie, un terme que d'ailleurs je n'apprécie guère, lui préférant le terme de lucidité. Mais l’art de Tchekhov repose sur cette peinture de la vie saisissante, avec un style concis, à coups de phrases sèches qui est extraordinairement puissant et dérangeant, voire parfois d’une cruauté et d’une brutalité implacables. On a affaire ici à l’un des plus grands écrivains, et probablement l’un des meilleurs dans le genre de la nouvelle, où son style minimaliste s'exprime à merveille.