"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 28 avril 2015

La Duchesse de Langeais. La Fille aux yeux d'or, Balzac


Quatrième de couverture :


Un général d'Empire essaie d'arracher une femme qu'il a aimée au point de vouloir la marquer au fer rouge, au couvent espagnol où elle s'est cloîtrée. Un jeune roué poursuit à travers Paris une inconnue «aux yeux jaunes comme ceux des tigres», séquestrée par une femme en laquelle il reconnaîtra sa demi-sœur. La passion mystique et charnelle de La Duchesse de Langeais, Lesbos, l'atmosphère étouffante d'Orient où baigne La Fille aux yeux d'or, dédiée au Delacroix des Femmes d'Alger, font de ces deux nouvelles les chefs-d'œuvre du romantisme balzacien. Mais La Duchesse de Langeais est aussi un grand texte politique, impitoyable à l'égard des Bourbons, et La Fille aux yeux d'or contient une analyse de la société parisienne à laquelle les théoriciens de la lutte des classes (et des sexes) n'ont rien à ajouter.


Trois courts romans forment le cycle de l’Histoire des Treize : Ferragus, La Duchesse de Langeais et la Fille aux yeux d’or. Les Treize sont une société secrète à laquelle appartiennent Armand de Montriveau et Henri de Marsay, les héros respectifs des deux derniers romans susmentionnés, société secrète qui leur viendra en aide dans leur quête de la femme aimée, respectivement Antoinette de Langeais (née de Navarreins)/sœur Thérèse et Paquita, la mystérieuse fille aux yeux d’or.

Bien que l’intrigue prend pour base le point de vue des hommes, ce sont les femmes que Balzac magnifie et sublime dans ces deux récits, ces femmes qui suscitent la passion ardente de leurs amants prêts à tout pour les conquérir.

« Il n’y a point de petits événements pour le cœur ; il grandit tout ; il met dans les mêmes balances la chute d’un empire de quatorze ans et la chute d’un gant de femme, et presque toujours le gant y pèse plus que l’empire. »

Dans ces deux romans, et plus particulièrement dans la Duchesse de Langeais, le vocabulaire employé dans les descriptions des scènes entre amants prend une tournure militaire, leurs confrontations sentimentales s’apparentant à des batailles redoutables et l’emportant même sur ces dernières dans leur violence. « Cette femme, maîtresse de la fragile et passagère félicité dont la conquête coûtait tant de soins, lui avait fait peur, et il tremblait, lui qu’une triple rangée de canons n’avait jamais effrayé. » ; « Il arrivait impétueusement pour lui déclarer son amour, comme s’il s’agissait du premier coup de canon sur un champ de bataille. » ; « aussi madame de Langeais s’entoura-t-elle d’une seconde ligne de fortifications plus difficile à emporter que ne l’avait été la première. »

Balzac dans ce premier récit présente les jeux de l’amour comme un rapport de force dans lequel les deux amants joueront tour à tour le rôle du dominant et du dominé. Montriveau, novice dans cette « partie d’échecs » de la passion, est dans un premier temps le jouet d’Antoinette, qui voit ce dernier comme un agréable passe-temps dans sa vie frivole de reine des salons parisiens. Balzac a le don pour écrire et donner à ses personnages féminins une grande complexité, une tâche à laquelle d’autres grands écrivains montrent souvent une insigne faiblesse. En décrivant son mariage raté avec le duc de Langeais, Balzac nous dépeint son héroïne comme « un esprit éminemment orgueilleux, un cœur froid, une grande soumission aux usages du monde ». Elle « avait dans le caractère une épouvantable qualité, celle de ne jamais pardonner une offense quand toutes ses vanités de femme, quand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient été méconnus, blessés occultement. Quand un outrage est public, une femme aime à l’oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est femme dans sa clémence ; mais les femmes n’absolvent jamais de secrètes offenses, parce qu’elles n’aiment ni les lâchetés, ni les vertus, ni les amours secrètes. »

Entrant dans des considérations plus générales sur les femmes et la vacuité des mœurs mondaines, Balzac écrit : « A Paris et dans la plus haute compagnie, la femme est toujours femme ; elle vit d’encens, de flatteries, d’honneurs. La plus réelle beauté, la figure la plus admirable n’est rien si elle n’est admirée : un amant, des flagorneries sont les attestations de sa puissance. Qu’est un pouvoir inconnu ? Rien. Supposez la plus jolie femme seule dans le coin d’un salon, elle y est triste. Quand une de ces créatures se trouve au sein des magnificences sociales, elle veut donc régner sur tous les cœurs, souvent faute de pouvoir être souveraine heureuse dans un seul. Ces toilettes, ces apprêts, ces coquetteries étaient faites pour les plus pauvres êtres qui se soient rencontrés, des fats sans esprit, des hommes dont le mérite consistait dans une jolie figure, et pour lesquels toutes les femmes se compromettaient sans profit… » Ainsi, « depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse, exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées et mortes pendant une soirée… »

La duchesse de Langeais débute par les retrouvailles entre Montriveau et Antoinette dans un couvent retiré d’Espagne. On apprend très tôt que Montriveau sillonne depuis plusieurs années tous les couvents d’Espagne pour retrouver celle qu’il a perdue, dans des circonstances qui seront élucidées dans la seconde partie du roman. D’emblée, Balzac attaque son récit dans la quête désespérée, menée depuis cinq ans, du général Montriveau pour retrouver celle qu’il aime, ce qui nous immerge tout de suite, en tant que lecteur, au plus près des personnages et de la passion qui les tourmente. Balzac excelle dans la description de la passion ardente que Montriveau souffre dans ces années de séparation. Il décrit de manière très émouvante le moment où Montriveau reconnaît Antoinette à la musique d’orgue qu’elle joue, puis leurs retrouvailles en tête-à-tête.


Dans la Fille aux yeux d’or, Balzac retrace les origines d’Henri de Marsay, le célèbre dandy sans scrupules de la Comédie humaine, que l’on retrouve de manière fugitive dans nombre de ses romans. C’est lui par exemple qui humilie Lucien de Rubempré dans Illusions perdues dans la scène de la loge qui cause sa rupture avec Madame de Bargeton à leur première soirée à Paris et qui a été le premier amant de Coralie, la maîtresse de Lucien.  La passion dont il s’éprend pour Paquita Valdès n’est que le résultat de son ennui profond face à la vie. « Disons-le à la louange des femmes, il obtenait toutes celles qu’il daignait désirer. Et que faudrait-il donc penser d’une femme sans amant, qui aurait su résister à un jeune homme armé de la beauté qui est l’esprit du corps, armé de l’esprit qui est une grâce de l’âme, armé de la force morale et de la fortune qui sont les deux seules puissances réelles ? Mais en triomphant aussi facilement, de Marsay devait s’ennuyer de ses triomphes ; aussi depuis environ deux ans s’ennuyait-il beaucoup. En plongeant au fond des voluptés, il en rapportait plus de gravier que de perles. Donc il en était venu, comme les souverains, à implorer du hasard quelque obstacle à vaincre, quelque entreprise qui demandât le déploiement de ses forces morales et physiques inactives. Quoique Paquita Valdès lui présentât le merveilleux assemblage des perfections dont il n’avait encore joui qu’en détail, l’attrait de la passion était presque nul chez lui. Une satiété constante avait affaibli dans son cœur le sentiment de l’amour. Comme les vieillards et les gens blasés, il n’avait que des caprices extravagants, des goûts ruineux, des fantaisies qui, satisfaites, ne lui laissaient aucun bon souvenir au cœur. » De Marsay, en exposant ses vues sur la toilette à un comparse, prolonge la réflexion entamée dans La Duchesse de Langeais : « Tu as dû remarquer, si toutefois tu es capable d’observer un fait moral, que la femme aime le fat. [Car] les fats sont les seuls hommes qui aient soin d’eux-mêmes. […] J’ai vu des gens fort remarquables plantés net pour cause de leur incurie. Le fat qui s’occupe de sa personne s’occupe d’une niaiserie, de petites choses. Et qu’est-ce que la femme ? Une petite chose, un ensemble de niaiseries. […] Elle est sûre que le fat s’occupera d’elle, puisqu’il ne pense pas à de grandes choses. Elle ne sera jamais négligée pour la gloire, l’ambition, la politique, l’art, ces grandes filles publiques qui, pour elle,  sont des rivales. […] Ainsi donc la fatuité est le signe d’un incontestable pouvoir conquis sur le peuple femelle. »

En dehors de ces considérations sur les mœurs privées, Balzac exhibe également un œil lucide sur des considérations plus générales, d’ordre social et philosophique. La Fille aux yeux d’or débute d’ailleurs par un long exposé de Balzac sur la société de Paris de son époque, qui est toujours pertinente dans nos sociétés d’aujourd’hui et témoigne de sa justesse. Un long prologue qui pourrait en rebuter certains qui reprochent à Balzac ce genre d’intermèdes par ailleurs inutiles pour la compréhension de l’intrigue du roman. A la manière de Dante qu’il admirait (La Comédie humaine étant un hommage direct à la Divine Comédie du poète florentin), Balzac trace plusieurs cercles de l’enfer pour décrire le microcosme de la répartition des classes dans le Paris du début du dix-neuvième siècle.

« Ce n’est pas seulement par plaisanterie que Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s’évapore, s’éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume. Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente, ni plus cuisante. Cette nature sociale toujours en fusion semble se dire après chaque œuvre finie : - A une autre ! Comme la nature, cette nature sociale s’occupe d’insectes, de fleurs d’un jour, de bagatelles, d’éphémères, et jette aussi feu et flamme par son éternel cratère. [Signalons] la cause générale qui en décolore, blêmit, bleuit et brunit plus ou moins les individus. A force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont il s’enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance. […] Ce laisser-aller général porte ses fruits ; et, dans le salon, comme dans la rue, personne n’y est de trop, personne n’y est absolument utile, ni absolument nuisible : les sots et les fripons, comme les gens d’esprit et de probité. […] Qui donc domine en ce pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment ; mais d’où partent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les mœurs. L’or et le plaisir. Prenez ces deux mots comme une lumière et parcourez cette grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs, et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l’agite, la soulève, la travaille ? » (p.242-3)

Dans le troisième cercle de cet enfer parisien, qui regroupe avoués, médecins, avocats, gens d’affaires, banquiers, magistrats, gros spéculateurs, Balzac se montre impitoyable dans son portrait au vitriol de la société des classes supérieures, un passage qui ne dépareillerait pas dans l’Homme sans qualités de Musil dans sa teneur philosophique et sociale  : « [Ils] se lèvent dès l’aurore pour être en mesure, pour ne pas se laisser dévaliser, pour tout gagner ou pour ne rien perdre, pour saisir un homme ou son argent, pour tirer parti d’une circonstance fugitive, pour faire pendre ou acquitter un homme. […] Le temps est leur tyran, il leur manque, il leur échappe ; ils ne peuvent ni l’étendre, ni le resserrer. Quelle âme peut rester grande, pure, morale, généreuse, et conséquemment quelle figure demeure belle dans le dépravant exercice d’un métier qui force à supporter le poids des misères publiques, à les analyser, les peser, les estimer, les mettre en coupe réglée ? Ces gens-là déposent leur cœur, où ?... je ne sais. […] Emportés par leur existence torrenteuse, ils ne sont ni époux, ni pères, ni amants : ils glissent à la ramasse sur les choses de la vie, et vivent à toute heure poussés par les affaires de la grande cité. Quand ils rentrent chez eux, ils sont requis d’aller au bal, à l’Opéra, dans les fêtes où ils vont se faire des clients, des connaissances, des protecteurs. Tous mangent démesurément, jouent, veillent, et leurs figures s’arrondissent, s’aplatissent, se rougissent. […] Leur stupidité réelle se cache sous une science spéciale. Ils savent leur métier, mas ils ignorent tout ce qui n’en est pas. Alors, pour sauver leur amour-propre, ils mettent tout en question, critiquent à tort et à travers ; paraissent douteurs et sont gobeurs de mouches en réalité, noient leur esprits dans leurs interminables discussions. Presque tous adoptent commodément les préjugés sociaux, littéraires ou politiques pour se dispenser d’avoir une opinion. […] Partis de bonne heure pour être des hommes remarquables, ils deviennent médiocres. […] Aussi leurs figures offrent-elles cette pâleur aigre, ces colorations fausses, ces yeux ternis, cernés, ces bouches bavardes et sensuelles où l’observateur reconnaît les symptômes de l’abâtardissement de la pensée et sa rotation dans le cirque d’une spécialité qui tue les facultés génératives du cerveau, le don de voir en grand, de généraliser, de déduire. Ils se ratatinent presque tous dans la fournaise des affaires. »


Pour conclure, ces deux romans de l’Histoire des Treize sont un nouveau grand cru du maître Balzac. La Duchesse de Langeais est supérieur dans la description de la relation orageuse entre Montriveau et Antoinette, où Balzac décrit avec grande justesse les multiples facettes de la passion amoureuse. Dans la Fille aux yeux d’or, le récit est moins fort, moins prenant, peut-être dû en partie au fait que de Marsay est l’incarnation parfaite de l’homme sans scrupules à qui tout réussit. Son histoire avec Paquita, du fait de son caractère, n’atteint pas les sommets d’émotion de la Duchesse de Langeais. En revanche, les considérations sociétales de Balzac dans la Fille aux yeux d’or sont les meilleures que j’aie lues de Balzac, excepté Illusions perdues, supérieur car beaucoup plus long. En bref, ces deux romans condensent de manière intéressante les deux facettes du génie de Balzac : ses descriptions de la complexité de la passion amoureuse et ses considérations plus générales sur la société du Paris du 19e, que l’on peut sans effort transposer à notre époque.

lundi 20 avril 2015

Les Carnets de la maison morte, Dostoïevski

Ma note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

Récit des années de bagne, que Dostoïevski a commencé de rédiger alors qu’il était encore lui-même prisonnier – et qu’il a achevé à son départ de Sibérie, entre 1860 et 1861 –, ce livre, plutôt qu’un journal de la maison des morts, propose véritablement, comme le signale son titre nouvellement traduit par André Markowicz, des carnets d’une maison morte. Ici, les prisonniers sont terriblement vivants, et les portraits que brosse l’écrivain, d’un profond réalisme, sont d’une saisissante humanité. Hymne à la vie avant tout, ces Carnets de la maison morte ouvrent la voie à toute la littérature ultérieure sur les camps.

« Qu’est-ce que le détenu place plus haut que l’argent ? La liberté, ou ne serait-ce que le rêve de liberté. Or, les détenus sont de grands rêveurs. […] Tout le sens du mot « détenu » désigne un homme sans liberté ; dépensant son argent, il agit déjà libre. […] il peut faire la bringue, faire du scandale, vous rabaisser plus bas que terre et vous prouver que, tout cela, il peut le faire, que tout est « entre ses mains ». […] A propos : voilà pourquoi, peut-être, même quand ils n’ont pas bu, les détenus sont si souvent pris à fanfaronner, à se vanter, à exalter si comiquement, si naïvement, leur propre personne, même si cette exaltation n’est que fantomatique. Et puis, toute cette bringue comporte un risque – cela signifie qu’elle porte ne serait-ce qu’un petit signe de vie, une ombre, même floue, de liberté. Et que ne donnerait-on pas pour la liberté ? Quel millionnaire, s’il avait une corde autour du cou, ne donnerait pas tous ses millions pour une seule bouffée d’air ? »

«  Nos chefs s’étonnent parfois que tel ou tel détenu qui pendant plusieurs années, est resté d’une conduite tranquille, exemplaire, […] brusquement, d’un seul coup – comme si le diable s’emparait de lui – se mette à faire des bêtises, du scandale, à être violent, voire, parfois, tout bonnement, à commettre un crime. […] Et pourtant, si ça se trouve, l’unique raison de cette explosion soudaine chez cet homme duquel on pouvait s’y attendre le moins, une manifestation oppressée, convulsive, de la personnalité, c’est une angoisse instinctive de soi-même, un désir de s’exprimer, soi, sa personnalité humiliée et ressurgissant soudain, et qui touche à la rage, à la furie, à la perte de toute raison, la crise de nerfs, la convulsion. […] Mais le problème est bien là, que la raison n’a rien à y voir : ce sont des convulsions. […] Prenons encore en considération le fait que presque toutes les expressions d’une vie indépendante du détenu sont considérées comme des crimes. […] La bringue, alors la bringue – le risque, alors, le risque de sa vie, même pour commettre un meurtre. Et il suffit de commencer : après, l’homme s’enivre, plus moyen de le retenir ! Voilà pourquoi il vaut mieux, de toute façon, ne pas le pousser jusque-là. Tout le monde serait plus tranquille. Oui ; mais comment faire ? » (p.150-2)

La liberté, le libre arbitre, est l’un des thèmes les plus importants dans la littérature de Dostoïevski, et qu’il a développé le plus en profondeur dans la première partie de son ouvrage-fondateur, le Sous-sol. Pour résumer très grossièrement (et sans être exhaustif), l’homme tient par-dessus tout à cette liberté, fut-ce au mépris de toute rationalité lui faisant voir le préjudice auquel il s’expose, dont l’exemple le plus manifeste est le crime commis par le personnage dostoïevskien qui conduit inéluctablement à sa punition, son châtiment. Vivre revient à être libre chez Dostoïevski, être en mesure de donner libre cours à ses désirs quelque soit leur irrationalité, concrétiser ce désir pour affirmer sa personnalité, sa liberté, son moi égoïste, en allant à rebours des conventions, de la bienséance, du « bien » qui sont précisément la négation de sa liberté en tant qu’elle ne permet pas à ses désirs de s’extérioriser, de se concrétiser. Ces désirs, cet inconscient constituent le ferment de ce sous-sol que Dostoïevski a le premier dévoilé avec une puissance dans la prose inégalée, et c’est la raison pour laquelle je pense que Dostoïevski est le plus grand sondeur de l’âme humaine en littérature.

Dans le livre qui nous intéresse ici, les Carnets de la maison morte (aussi connus comme les Souvenirs de la maison des morts) sont le récit romancé des années de bagne que Dostoïevski a passés suite à son arrestation pour sa participation à un groupe politique subversif (quatre années de bagnes suivies de six ans dans l’armée). La littérature des camps n’est à l’évidence pas le sujet le plus alléchant sur le papier, mais les quelques réticences que l’on peut éprouver au départ sont rapidement éteintes par la puissance sans égale de la prose de Dostoïevski. La grande galerie de personnages que nous peint Dostoïevski sont l’occasion une nouvelle fois pour ce dernier de nous montrer à quel point il a compris la condition de l’homme, son irrationalité, sa soif de liberté, son mystère également. Car bien que Dostoïevski décrive avec une précision magistrale, en quelques lignes, les traits de caractère humains qu’il côtoie dans leur innombrable diversité, il ne tend pas à l’exhaustivité et à une compréhension complète de l’homme, qui est de toute manière impossible. En voici un exemple :
« Souchilov était debout devant moi. Il a été, je crois, très frappé que je lui propose de l’argent par moi-même, que j’aie pensé tout seul à la situation pénible dans laquelle il se trouvait, d’autant que, ces derniers temps, selon ce qu’il pensait lui-même, il m’en avait trop pris, et il ne pouvait pas espérer que je lui en donne plus. Il a regardé l’argent, puis il m’a regardé, puis, d’un seul coup, il m’a tourné le dos et est sorti. Cela m’a beaucoup frappé. Je l’ai suivi […] « Souchilov, qu’est-ce qui se passe ? » lui ai-je demandé. Il ne me regardait pas, et, à ma plus grande surprise, j’ai remarqué qu’il était prêt à fondre en larmes. « Vous, Alexandre Pétrovich… vous pensez, a-t-il commencé d’une voix grosse de sanglots, en s’efforçant de regarder ailleurs, que, moi, c’est pour l’argent… que je vous…et moi…moi… oohh ! » Là, une nouvelle fois il s’est tourné du côté de la palissade, si fort qu’il s’en est même cogné la tête – et il a fondu en sanglots ! […] Par la suite, […] il n’empêche qu’à quelques signes, parfois imperceptibles, j’ai remarqué qu’au fond du cœur, il n’a jamais pu me pardonner le reproche que je lui avais fait. Et, cependant, les autres se moquaient bien de lui, le renvoyaient dans les choux à la première occasion, ils l’injuriaient parfois très vertement – mais, lui, il vivait avec eux en bonne entente, se montrait amical, ne se vexait jamais. Oui, il est vraiment dur de connaître quelqu’un, même si on le fréquente depuis de longues années ! »
Dostoïevski a beau percer et mettre à jour des traits de caractère infiniment divers de l’homme, il n’en reste pas moins qu’il est aussi le premier à reconnaître qu’il y a toujours une part d’irrationalité, de mystère qui demeure toujours inexpliqué quand on sonde les profondeurs de l’âme humaine. D’où la sensation qu’on ne comprend pas parfois ce qui « motive » les personnages de Dostoïevski, ce dernier laissant son lecteur le soin de débrouiller lui-même les actes et réactions de ses protagonistes.

On ne répètera sans doute jamais assez à quel point Dostoïevski excelle dans la caractérisation de ses personnages. En quelques lignes à peine, il confère à ses personnages une vitalité propre, humaine, parfois touchante. Le passage qui m’a le plus marqué dans ces Carnets de la maison morte est l’histoire du jeune tatar Aléï que le narrateur de ce roman (à partir de carnets retrouvés et écrits par un autre personnage au début du livre) décrit en ces termes :
« Aléï n’avait pas plus de vingt-deux ans, et, d’apparence, était encore plus jeune. Sa place sur les bat-flanc était à côté de la mienne. Son visage splendide, ouvert, intelligent et, en même temps, plein d’une naïve bonhomie, m’a séduit toute l’âme dès le premier regard, et comme j’étais heureux que le destin me l’ait envoyé, lui, comme voisin, et pas je ne sais qui d’autre. Toute son âme s’exprimait dans son visage beau, on peut même dire, splendide. Il avait un sourire si confiant, si plein d’une enfantine sincérité ; ses grands yeux noirs étaient si doux, si caressants, que je ressentais toujours un plaisir particulier, même un soulagement dans mon angoisse ou ma tristesse, quand je le regardais. […] Ses frères l’aimaient beaucoup, et d’une espèce d’amour plus paternel que fraternel. Il était leur consolation dans leur exil, et, eux, d’habitude si sombres et taciturnes, ils souriaient toujours en le regardant, et quand ils lui parlaient, leurs visages sévères se déridaient, et je devinais qu’ils lui parlaient de quelque chose de gai, de presque enfantin, du moins échangeaient-ils des clins d’œil et riaient-ils de bon cœur quand ils venaient à entendre ses réponses. On a du mal à comprendre comment ce petit garçon, pendant tout le temps qu’il est resté au bagne, a su garder en lui cette tendresse du cœur, se forger une honnêteté si inflexible, une telle bienveillance, une telle sympathie, ne pas s’endurcir, se pervertir. C’était, du reste, une nature forte et solide, malgré son apparente tendresse. […] En quelques mois, il a appris le russe d’une façon splendide. […] Il m’est apparu comme un garçon d’une intelligence rare, d’une modestie et d’une délicatesse tout aussi rares, et qui avait déjà réfléchi à bien des choses. […] Je considère Aléï comme un homme tout à fait extraordinaire et je repense à ma rencontre avec lui comme à l’une des plus belles de ma vie. […] Mais où est-il maintenant ? […] Il m’aimait peut-être, aussi fort que ses frères. Jamais je n’oublierai sa sortie de prison. Il m’a entraîné derrière une caserne et là, il s’est jeté à mon cou et s’est mis à pleurer. Jamais avant il ne m’avait embrassé et n’avait pleuré. « Tu as fait tellement, mais tellement pour moi, me disait-il, mon père, ma mère n’en auraient pas fait autant, tu as fait de moi un homme, Dieu te le rendra, et, moi, je ne t’oublierai jamais… » Où est-il, où est-il en ce moment, mon brave, gentil, gentil Aléï ! »

Le récit de ces Carnets est loin d’être linéaire. Il se concentre essentiellement sur les premiers mois que le narrateur a passés dans le bagne, ses premières impressions, le choc ressenti dans ce nouvel environnement, sa solitude morale (en tant que noble et intellectuel) malgré les nombreuses relations qu’il se fera au fil des années. Dostoïevski dresse un portrait tout en nuances de ses compagnons d’infortune, et où des zones d’ombre demeurent en raison de ce mystère inhérent de la vie.
« L’âme et son développement se mesurent difficilement selon des données fixes. L’éducation elle-même n’est pas un critère dans ce cas. Je suis le premier à pouvoir témoigner que, dans le milieu le moins éduqué, le plus écrasé, parmi tous ces hommes qui souffraient, j’ai rencontré des âmes des plus raffinées. Cela arrivait souvent au pénitencier, on connaissait un homme depuis plusieurs années, on pensait de lui que c’était une bête et pas un homme, et on le méprisait. Et, brusquement, dans une minute fortuite, pendant laquelle, par un élan involontaire, son âme se révélait à l’extérieur, on découvrait en elle une telle richesse, tant d’émotion, de cœur, une compréhension si claire de sa souffrance et de celle des autres que, là, c’était comme si les yeux s’ouvraient. […] Le contraire arrive aussi : l’éducation cohabite parfois avec une telle barbarie, un tel cynisme, que vous avez envie de vomir et que, si bon ou si empli de préjugés que puisse être votre cœur, vous n’y trouvez ni pardon ni excuses. »

Dostoïevski est pour moi l’écrivain le plus sincère sur la condition humaine, son infinie complexité, son mystère permanent. La lecture de ce présent roman n’a fait que renforcer encore plus l’admiration que je lui porte. Tolstoï disait avec raison, au sujet de ce roman, qu’à la fin de sa lecture, tout ce que l’on a envie de dire, c’est qu’on aime Dostoïevski. Pour sa véracité, sa sincérité, sa profondeur d’analyse sur l’infinie complexité de l’âme humaine. Pour ses personnages plus humains, plus vivants, qu’aucun autre romancier.

dimanche 12 avril 2015

Vice caché, Thomas Pynchon

Note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

Doc Sportello, teint d'endive et coupe afro, atteint d'une fâcheuse tendance à s'endormir au mauvais moment par abus de marijuana, est détective privé dans la Californie des seventies. Chargé d'enquêter sur Mickey Wolfmann, promoteur milliardaire à tendance nazie, il doit faire équipe avec le flic Bigfoot, son meilleur ennemi. Un voyage totalement déjanté au pays des hippies. Si cool, man.

Né aux États-Unis en 1937, Thomas Pynchon, écrivain à l’anonymat obstiné depuis près de quarante ans, est l’auteur d’une œuvre prodigieusement inventive et foisonnante. Il est notamment l’auteur de V., Mason & Dixon et Contre-jour, disponibles en Points.

« Le roman le plus drôle, accessible et sexy de Pynchon. » Les Inrockuptibles


Après Vineland, voilà encore un autre excellent Pynchon avec ce Vice caché. J’apprécie de plus en plus l’écrivain américain à mesure que je découvre ses œuvres, avec toutefois une nette préférence pour ses romans post L’Arc-en-ciel de la gravité. J’ai l’impression que son écriture se fait plus maîtrisée passé ce roman, en tout cas on ressent davantage de plaisir à lire ses romans et on éprouve assez peu de difficultés à démêler l’intrigue et les multiples digressions qui nous sont proposées. Oui, j’ai vraiment pris beaucoup de plaisir à lire ce Vice caché, grâce entre autres à l’écriture impeccable de l’auteur et une traduction de Nicolas Richard qui, mis à part quelques termes d’argot, est en tous points admirable, restituant très bien l’imagination débordante et jouissive de Pynchon.

Les critiques insistent souvent sur le côté accessible de ce Vice caché qui suit une intrigue policière très linéaire, où, mis à part l’habituelle galerie conséquente de personnages aux noms farfelus, il est relativement aisé de s’y retrouver. On suit les aventures de Larry « Doc » Sportello, qui se retrouve entraîné dans une vaste intrigue initiée par son ex, Sasha Fay Hepworth. Cette dernière craint que l'homme dont elle est l’une des nombreuses maîtresses, le milliardaire Mickey Wolfmann, ne soit la future victime d’une machination pouvant aller jusqu’à son enlèvement ou son assassinat. Tout se compliquera lorsque Doc perdra connaissance dans des circonstances étranges à peine son investigation commencée et se réveillera aux côtés d’un cadavre inattendu, cerné par la police…

Bien que l’on suive avec plaisir l’investigation de Doc et les multiples pistes qu’il sera amené à suivre à mesure de ses rencontres inopinées (dont la plupart se présentent spontanément à son bureau ou lui téléphoneront : on retrouve entre autres Tariq Khalil, un gangster noir réclamant une mystérieuse dette, Hope Harlingen, qui pense que son mari n’est pas décédé comme on lui a laissé entendre, Clancy Charlock, ou encore une Trillium Fortnight à la recherche celui qu’elle aime, un certain Puck Beaverton etc.), la principale force du roman ne repose pas sur l’intrigue policière somme toute relativement classique, avec ses rebondissements attendus, mais sur l’écriture singulière, très travaillée de Pynchon. Ce qui m’a le plus frappé lors de ma lecture, c’est que Pynchon a un vrai talent d’écrivain au-delà de l’atmosphère doucement loufoque, sur fond de paranoïa et de références à la culture populaire qui abondent, qui est la toile de fond de tous ses romans. On sent vraiment qu’aucune phrase n’a été négligée, que Pynchon a écrit chacune d’entre elles en faisant appel à toute son imagination et son talent littéraire, et le résultat est remarquable et très plaisant à lire. De plus, Pynchon s’amuse à multiplier les jeux de mots, expressions ou situations comiques dans ce présent roman, dans la veine de ce que Nabokov avait l’habitude de faire dans les siens, à l’image de l’hilarant « Cooty Food » que Doc va éprouver à deux reprises ou encore à ce passage hilarant :

« Ça lui plaisait là-bas, à Channel View, et surtout ce salon de massage. Le dernier endroit où n’importe lequel d’entre nous se serait attendu à un raid. Tu es peinard à te faire tailler une gentille pipe et l’instant d’après c’est le putain de Vietnam, des équipes d’assaut partout, des plongeurs qui sortent du jacuzzi, des nanas qui courent dans tous les sens en bramant… »

Cela ne doit pas occulter cependant que Pynchon sait également écrire pour nous émouvoir, ce qu'il fait remarquablement bien au détour de certains passages :

« J’ai le sentiment, fit Doc avec hésitation, que tu préférerais être ailleurs… ? »
« Là où j’étais avant, ce serait bien », avec un petit silence vers la fin, dont Doc espéra qu’il n’était audible que des privés qui ont pour sale manie de marcher au sentiment. Les musiciens se coulaient à nouveau sur l’estrade, et à peine quelques instants plus tard, Coy s’embarquait dans un arrangement improvisé de Sambo do Avião, comme si c’était là tout ce qu’il pouvait mettre entre lui et sa conviction d’avoir foiré sa vie. »

L'épisode de la carte postale de Shasta à Doc est l'occasion pour Pynchon de faire montre de la virtuosité de sa prose :

« Avant même qu’ils arrivent à l’aéroport, quelque chose dans la lumière avait commencé à virer au bizarre. […] Devant, quelque part au-dessus de Pasadena, des nuages noirs s’étaient amoncelés, pas juste gris sombre mais d’un noir de minuit, un noir de puits de bitume, un noir de cercle-de-l’Enfer-comme-on-n’en-avait-jusqu’alors-jamais-vu. Des éclairs avaient commencé à s’abattre sur le Bassin de L.A., isolés ou groupés, suivis de grondements apocalyptiques. […] L’eau dégoulinait sur les flancs des collines d’Hollywood, charriant vers les basses plaines de la boue, des arbres, des buissons, et de nombreux véhicules parmi les plus légers. […] Doc et Shasta localisèrent finalement l’adresse du dealer de drogue mystiquement révélé, qui s’avéra être un terrain vague, creusé d’une gigantesque excavation [...]. Entre l’épais brouillard et la pluie cinglante, on ne voyait même pas l’autre bord du trou. […] Doc et Shasta restèrent garés à la lisière du rectangle vide et marécageux et regardèrent ses bords qui de temps en temps s’affaissaient, puis au bout d’un certain temps, les choses effectuèrent une rotation de quatre-vingt-dix degrés et ils eurent l’impression, Doc tout du moins, que c’était une porte, l’entrée majestueuse d’un temple humide permettant d’accéder à un autre endroit. La pluie tambourinait sur le toit de la voiture, la foudre et le tonnerre interrompaient de temps en temps les pensées qu’ils avaient pour la vieille rivière dont cette ville tirait son nom et qui l’avait jadis traversée, de longue date canalisée et exploitée jusqu’à l’assèchement, mutilée jusqu’à devenir une confession publique et anonyme du pêché mortel de cupidité… Il imagina qu’elle se remplissait de nouveau, montait jusqu’à ses rebords de béton, puis passait par-dessus, toute l’eau qui n’avait pas eu le droit de couler ici pendant toutes ces années effectuait à présent un retour implacable, commençait bientôt à occuper les arroyos et à recouvrir les plaines, toutes les piscines des jardins se remplissaient, se répandaient et inondaient les parcelles et les rues, tous ces paysages karmaquatiques se connectaient entre eux, tandis que la pluie continuait de tomber et que la terre s’estompait pour laisser place à une mer intérieure immense qui deviendrait d’ici peu une extension du Pacifique. »

Doc étant, comme Zoyd Wheeler dans Vineland, un fumeur invétéré de marijuana, des blagues récurrentes sur les hippies (en particulier par Bigfoot Bjornsen, le flic au rôle ambigu avec lequel Doc a affaire tout au long du roman) abondent, mais Pynchon ne tombe jamais dans le cliché facile, lui qui connaît très bien l’histoire de son pays et ses parts d’ombre occultées. L’histoire se situe en 1970, et le mouvement hippie né dans les années 1960 est largement discrédité et sur le point de s’éteindre. L’affaire Manson de 1969, dont il est souvent question dans le roman, symbolise la fin de l’idéalisme et de l’insouciance attachés aux différents mouvements contestataires qui ont secoué le pays, ouvrant une ère de méfiance et annonçant la montée d’une société sécuritaire et dont on voit encore les dérives et conséquences aujourd’hui. Pynchon a une méfiance spontanée dans ses romans des différentes agences gouvernementales et tout un pan de l’intrigue tourne autour du rôle trouble du FBI dans la disparition de Mickey Wolfmann et s’étendant sur le « travail » qui a été offert à Coy Harlingen. Infiltrations pour mieux saboter les mouvements considérés subversifs, complicité (?) dans un mystérieux trafic de drogue autour d’une goélette et dans l’assassinat d’un policier etc., la paranoïa est de mise et il est difficile de démêler qui fait quoi, dans quel camp et dans quel but…

On retrouve le motif du territoire investi par des individus puis inéluctablement reconquis par les puissances financières, autour du projet de Channel View Estates. C'est également le projet avorté de l'Arrepentimiento de Wolfmann, un projet de logement gratuit, qui ne verra au final jamais le jour après le revirement de son instigateur, au profit d'un cynique projet de casino :

« Arrepentimiento ne sera plus que l’histoire ancienne – si ce n’est que ce ne sera même pas ça, parce qu’ils détruiront toutes les archives aussi. […] Ecoutez ce qu’il a fait. Est-ce un exemple à l’usage de la jeunesse  ou quoi ? Mickey achète une minuscule parcelle sur le Strip, trop exigüe pour être développée même sous forme de parking, mais juste à côté d’un grand casino, et annonce un projet de « minicasino », comme ces commerces de proximité qu’on trouve à côté des station-service… ? vite entré, vite sorti, une machine à sous, une roulette, une table de black jack. […] Les hommes d’affaire italiens d’à côté pensent à toute la plèbe que ça va attirer sous leur nez de leur clientèle raffinée, ils perdent la boule, ils menacent, ils braillent, […]. Finalement le casino cède, Mickey obtient le prix qu’il avait demandé, fait une culbute complètement dingue par rapport au prix d’achat, qui servira à financer la rénovation et l’expansion du Kismet Casino & Lounge, dont il est devenu un actionnaire de premier plan. »

Sur un autre plan, la plus longue digression du livre a trait à la future réémergence d’une Lémurie, « l’Atlantide du Pacifique » : « il y a toujours eu, à travers l’histoire, des îles de l’océan Pacifique qui ont émergé et ont coulé, et si ce que Flip a vu était quelque chose qui avait coulé il y a longtemps et qui remontait aujourd’hui lentement à la surface ? […] Et tu dis que ce continent perdu, il est en train de remonter à la surface ? […] Pas si étrange, en réalité, il y a toujours eu des prédictions selon lesquelles un jour, la Lémurie émergerait à nouveau, et quelle meilleure période que maintenant, au moment où Neptune s’éloigne enfin du trip mortel du Scorpion, un signe d’eau je vous signale, et s’élève vers la lumière sagittarienne de l’esprit supérieur ? » (p.135) : « J’en rêve », dit l’amie de Doc, Sortilège, « Je me réveille tellement sûre, des fois. Spike ressent ça, aussi. C’est peut-être toute cette pluie, mais on commence à faire les mêmes rêves. On ne trouve pas le moyen de revenir en Lémurie, alors la Lémurie revient à nous. Et émerge de l’océan – « salut Lège, salut Spike, fait un bail, pas vrai… » (p.217).
Pynchon s’amuse à distiller ce genre de folies dans ses personnages qui malgré leurs absurdes mais comiques croyances, sont justement attachants : un rêve de liberté, de communauté réduite où l’individu serait enfin débarrassé de tout ce qui l’oppresse (société, Etat), qui fait d’autant plus contraste que les souffrances des individus et leur aliénation sont fortes. Que l’on repense pour cela à Coy, qui repense mélancoliquement à sa famille qu’il ne peut plus revoir, à Japonica Fenway qui multiplie les fugues de son foyer aisé mais étouffant, aux malheurs en amour de Trillium,  la présumée folie de Mickey qui cache un sentiment de culpabilité qui sera dévoilé plus tard etc. Le capitalisme, l’oppression sécuritaire du pouvoir, le matérialisme, la montée en puissance de la technologie (la télévision, ainsi que la mention du réseau Arpanet, ancêtre de l’Internet), tout concorde à restreindre la liberté de l’individu et à sa dépersonnalisation et Pynchon nous rend subtilement compte de ces bouleversements à travers son univers, ses personnages, et son écriture très inventive et imaginative.

Pour conclure, je dirais que j’ai beaucoup aimé ce Vice caché et l’écriture hautement jouissive de son auteur rendue par une traduction très réussie. Je prends un plaisir croissant à lire Pynchon, son écriture drôle, imaginative m’a particulièrement frappé aux yeux dans cet opus. Un petit mot rapide sur son adaptation cinématographique que j’ai vue dans la foulée : un film moyen, certes pas mauvais, mais on constate toutefois un grand différentiel qualitatif avec le roman au détriment du premier. Le livre de Pynchon est infiniment supérieur à son rendu cinématographique, on y perd beaucoup des dialogues, descriptions, et jeux de langage que Pynchon a mis dans son roman et qui en font sa singularité et son charme, et qu’il est impossible (?) de retranscrire à l’écran. On peut aisément s’en passer et ne lire que le livre, que je vous recommande vivement.

Et pour finir, voici une énumération non exhaustive des différents protagonistes que Doc est amené à côtoyer dans son périple : Fritz Drybeam (un ancien associé), Sauncho Smilax (son avocat), les agents du FBI Flatweed et Borderline, les hôtesses de l’air Lourdes Rodriguez et Motella Hayhood, Vehi Fairfield qui offrira à Doc un trip surréaliste, une Jade rencontrée au Chick Planet Massage, un Arthur Tweedle possédant un bazooka dans son garage, le dentiste Rudy Blatnoyd, Fabian Fazzo (Las Vegas), Jason Velveeta (un mac), un groupe anglais du nom de Spotted Dick, un Zigzaw Twong, Buddy Tubeside etc.