" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 30 mai 2015

Une vie, Guy de Maupassant

Ma note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

Alors elle songea ; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme : "Voilà donc ce qu'il appelle être sa femme ; c'est cela ! c'est cela !" Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'œil errant sur les tapisseries du mur...
Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna lentement son regard vers lui, et elle s’aperçut qu'il dormait ! Il dormait, la bouche entrouverte, le visage calme ! Il dormait !

« Une vie est un roman admirable ; ce n'est pas seulement le meilleur roman de Maupassant, mais peut-être le meilleur roman français après Les Misérables de Hugo. » Tolstoï


« Tout le monde était donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts. […] Ce qu’elle sentait maintenant, c’était une sorte d’isolement de sa conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes ; et bien qu’elle eût appris soudain à dissimuler, […]cette sensation de vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l’envelopper ; et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l’âme un dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres. »

« D’autres souvenirs lui revenaient : ceux de sa propre vie […], les amères désillusions de son cœur. Tout n’était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie ? Dans une autre existence sans doute ! Quand l’âme était délivrée de l’épreuve de la terre. »

Une Vie est l’un des romans les plus sombres que j’aie lus. Quiconque connaît un peu Maupassant l’homme, ses opinions, ses convictions, ne s’étonnera guère que le présent livre soit d’une telle noirceur et les passages reproduits ci-dessus sont nombreux tout au long de ce court roman. Maupassant y expose son dégoût de la vie, de la sexualité, de la bêtise humaine aussi avec une virulence peu commune. Toutefois, réduire une Vie à un pamphlet du désespoir serait passer à côté des nombreuses qualités de ce roman qui est l’un des plus réussis qu’il m’ait été donné de lire, en tout cas pour un bouquin aussi court.
Car en dépit de sa brièveté, la sensation qui prédomine lorsqu’on achève, c’est l’extrême densité d’un livre qui fait cependant à peine 300 pages. Comme son titre l’indique, Maupassant a le temps durant ce nombre restreint de pages de nous conter tous les malheurs et souffrances qu’endure son héroïne, Jeanne, âgée de seize ans lorsque débute le récit et vieille femme décrépite au terme du roman, usée par une existence qu’elle aura subie plus que vécue. On ressent très fortement, au terme de cette biographie fictive, l’incroyable gâchis d’une vie humaine menée avec peu d’à-propos et de réflexion de la part de la malheureuse Jeanne. 

Le style de Maupassant est d’une grande beauté et évidemment, on ne peut s’empêcher de penser à Flaubert, son maître littéraire. Les pages qui ouvrent le roman et qui précédent le mariage de Jeanne, où cette dernière redécouvre avec bonheur le domaine familial et ses environs, sont superbement écrites dans la minutie des descriptions imagées qui abondent. Maupassant retranscrit et nous fait partager avec brio les sensations de son héroïne, encore à l’abri des malheurs de sa vie future, qui s’émerveille de tout ce qui l’entoure et en particulier la mer située près des Peuples, la demeure familiale. C’est par ailleurs avec une nostalgie qui fait contraste avec les débuts du roman que Jeanne retournera, dans les dernières pages du roman, dans ce lieu dont elle a été tenue longtemps à l’écart, et ces pages sont peut-être les plus belles que Maupassant ait écrites, par le flot de souvenirs, de sensations qu’il fait naître chez une héroïne usée par sa vie et qui avait perdu cette faculté à rêver, à sentir qui la caractérisait dans sa prime jeunesse.

La majorité du roman, après ses débuts enchanteurs, sera une suite ininterrompue de malheurs et Maupassant semble accumuler de manière presque sadique les catastrophes sur son héroïne, cette dernière semble plus une victime de la « vie » qu’une pauvre écervelée dont il faudrait rire. Bien sûr, Maupassant critique violemment ses erreurs de jugements, sa grande naïveté, ses espoirs et attentes peut-être trop élevées de la vie… mais on ressent toutefois une forte empathie à son égard malgré son ignorance et sa bêtise persistantes. Le propos de Maupassant sans doute à travers son livre est d’enseigner en quelque sorte, faire voir le côté cruel de la vie, dévoiler les erreurs perpétuelles de jugement et d’appréciation que l’on fait vis-à-vis de cette dernière. Jeanne, au début du roman, s’apprête à quitter définitivement le couvent dans lequel elle a été installée par son père durant toute son adolescence et au sortir de cet établissement, elle ne sait strictement rien des écueils et pièges de la vie dans lesquels elle va tomber et que l’on peut anticiper avec une quasi-certitude. Je venais tout juste de lire les Liaisons dangereuses de Laclos avant d’entamer le présent ouvrage et le parallèle entre Jeanne et Cécile Volanges est particulièrement frappant : les deux jeunes femmes s’apprêtent à faire leur entrée dans le monde au sortir du couvent nantie d’une solide ignorance sur ce dernier et les êtres qui le composent. Cette ignorance est davantage subie que délibérée, et c’est là que réside toute la tragédie de ces deux femmes, puisqu’elles sont on pourrait dire jetée au monde sans être véritablement armée pour l’affronter, ou pour être plus exact, pour en éviter les malheurs. Laclos disait que son livre, plus célèbre pour son côté sulfureux, avait davantage une valeur éducative, en dévoilant les motivations perverses mais somme toute humaines d’individus ne recherchant que leur propre plaisir et les différents masques qu’ils portent dans le monde pour les assouvir, bien souvent au détriment des personnes qu’ils abordent. De même, Maupassant je pense avait cet objectif en vue en écrivant ce livre, bien que son « pessimisme » aille plus loin que bien nombre d’écrivains et va jusqu’au dégoût de la vie même. Laclos et Maupassant à travers leurs livres respectifs plaident pour une éducation qui ne cacherait rien des cruautés prévisibles de la vie, car si l’on ne peut éviter toutes les souffrances que cette dernière engendre, du moins est-il sage de les parer lorsque ceci est de notre ressort.

Les parents de Jeanne on le constate bien vite sont les principaux responsables du malheur prévisible de leur fille. Le père, caractérisé par une bonté excessive qui lui fait dilapider son argent au détriment de son propre intérêt, désirait que sa fille demeurât pure jusqu’au mariage (il sera même « chargé » par son épouse, qui refuse de le faire, d’apprendre à Jeanne ce qui l’attend lors de sa nuit de noces), ce qui on l’aura compris veut dire totalement naïve et à la merci du premier parvenu.
Un parvenu qui se présentera sous les traits de Julien, un gentilhomme qui semble nanti de toutes les qualités attendus d’un mari. Il est beau, élégant, prévenant envers sa future belle-mère, poli… Et ces apparentes qualités suffiront à convaincre Jeanne et ses parents en l’espace de quelques semaines à se décider pour un mariage qui fera le malheur de l’héroïne… «Elle l’avait trouvé gentil ; et c’est uniquement pour cela qu’elle s’était donnée, liée pour la vie, qu’elle avait renoncé à toute autre espérance, à tous les projets entrevus, à tout l’inconnu de demain. Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour remonter dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir, parce [qu’] elle l’avait trouvé gentil ! ». Trop tard donc, Jeanne « lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence pour elle que pour l’autre, le même insouci d’homme égoïste. »

Maupassant nous dresse dans une Vie le portrait d’hommes régis par leurs pulsions, ignorants, qui semblent destinés à reproduire incessamment les mêmes erreurs. L’abbé Tolbiac, qui succède au vieil abbé Picot, va rapidement se mettre à dos ses paroissiens lorsqu’il prône une morale d’une rigidité excessive. Maupassant tire à boulets rouges sur la religion, qu’elle soit incapable de comprendre les passions naturelles de l’homme (Tolbiac) ou qu’elle les encourage en vue de la procréation (Picot) bien que son aversion soit plus grande pour le premier, et qui se concrétise par une scène d’une violence extrême où Tolbiac massacre une chienne venant de mettre à bas. Les infidélités, les adultères sont constamment évoquées dans le livre, que Maupassant assimile à une forme de « bestialité » dont il ne cache pas qu’elle lui fait horreur, tout comme son héroïne Jeanne qui de par son expérience malheureuse en sera dégoûtée. Le fils de Jeanne, Paul ou « Poulet », que cette dernière éduquera bien mal car se montrant trop protectrice et voulant lui éviter des peines (y compris celui de lire et étudier), s’empressera de se laisser aller aux plaisirs sensuels dès qu’il sera en âge de les assouvir et causera la ruine de sa mère et les malheurs de ses vieux jours.
« Oh ! moi, je n’ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. La fatalité s’est acharnée sur ma vie. » « Faut pas dire ça, Madame [lui dit sa servante Rosalie]. Vous avez été mal mariée, v’là tout. On n’ se marie pas comme ça aussi, sans seulement connaître son prétendu. »
« Elle se demandait naïvement pourquoi la destinée la frappait ainsi. »
Deux cruels constats qui disent en creux que oui Jeanne a beaucoup souffert sa vie durant, mais qu’une grande partie lui est imputable, bien qu’indirectement en raison de «  l’éducation » que lui ont donnée ses parents et qui l’ont maintenue dans l’ignorance. C’est cette même éducation qui causera la perte de son fils, ou plutôt sa carence, du fait de son côté surprotecteur qui a nui au développement de Paul.

Une Vie est un roman court mais extrêmement dense. Maupassant a l’art de la concision, propre à l’écrivain plus accoutumé à la nouvelle qu’à la forme romanesque. Certaines phrases, brèves et simples, suffisent à suggérer et à étirer leur propos plus que ne le feraient plusieurs pages, un peu à l’image de ce que Tchekhov fait dans ses nouvelles. Le russe admirait l’écrivain français pour cette concision presque brutale et au-delà du style, ils partagent cette même prédilection à décrire à quel point la vie des hommes est trop souvent un gâchis, de par l’ignorance, la bêtise, notre faiblesse vis-à-vis de nos pulsions. En cela, leurs livres parlent à l’humanité entière et conserveront leur pertinence. Voici quelques extraits typiques de cette concision pour conclure :

«  Alors elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. […] Alors plus rien à faire, aujourd’hui, ni demain ni jamais. »
« Le dîner fut long ; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié sa femme. »
« Et la journée s’écoula comme celle de la veille, froide, au lieu d’être humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à ces deux-là ; et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la première. »
« Quand on prononçait « tante Lison », ces deux mots n’éveillaient pour ainsi dire aucune affection en l’esprit de personne. C’est comme si on avait dit : « la cafetière ou le sucrier. » […] Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par ce mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d’elle, demeurèrent presque inaperçus. Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu’elle était là. »

vendredi 22 mai 2015

Cœur de lièvre, John Updike

Ma note : 8/10

Quatrième de couverture :

Rabbit Angstrom, 26 ans, ne supporte plus son rôle de jeune père ni les remarques acerbes de sa femme. Au volant de sa voiture, il décide un jour de ne plus s'arrêter, de rouler, rouler... direction le sud des États-Unis. Au fil des paysages qu'il découvre, Rabbit se détache peu à peu du passé. Retrouvera-t-il sa liberté au terme de cette folle épopée ?'


John Updike voyait son livre comme une réponse au Sur la route de Jack Kerouac et il est difficile de ne pas penser à ce dernier lorsqu’on entame la lecture de ce Cœur de lièvre, encore plus après avoir pris connaissance de la quatrième de couverture. Et c’est là qu’Updike m’a agréablement surpris puisque Cœur de lièvre se révèle bien plus complexe que le simple « Fuyons la société bourgeoise américaine aliénante et vive la liberté à travers le voyage et l’errance» auquel on pourrait un peu s’attendre.
Pour Updike, la fuite en avant ne saurait constituer la solution idoine bien qu’il reconnaisse sans réserve que la vie bourgeoise américaine est une impasse pour l’individu. Ce postulat posé, guère original puisque partagé par tous les romanciers bons ou mauvais, reste la question : que faire alors ? Bien qu’évidemment nous n’aurons pas de réponse claire, Updike cependant réprouve cette fuite idéalisée par le roman de Jack Kerouac qu’il considère comme aggravant la situation davantage qu’elle ne l’améliore, en particulier dans le cas où se trouve son héros Harry « Rabbit » Angstrom, père de famille marié dont la femme Janice attend un second enfant au moment où débute le roman.

Le nom du héros ainsi que son surnom sont en quelque sorte prophétiques et révélateurs de son caractère et de sa personnalité. Angst en allemand signifie « angoisse », « peur », des sentiments qui oppressent Harry lorsqu’il retourne dans son foyer au sortir du travail pour y trouver la maison en désordre perpétuel et sa femme alcoolique scotchée devant le poste de télévision. « Le désordre qui règne derrière lui dans la pièce […] tout ce fatras perpétuel – tout cela lui colle au dos comme un filet qui se resserre ». « Rabbit se fige. Il regarde l’ombre un peu jaune qu’il fait sur la porte blanche du vestibule, et il a le sentiment d’être pris dans un piège. Ça lui paraît certain. Ecoeuré, il sort. » Le surnom de Rabbit peut être compris dans deux sens différents, à savoir l’envie irrépressible qu’éprouve Harry de fuir son foyer étouffant, ce qu’il fera à plusieurs reprises, et son côté volage puisqu’il entretiendra une liaison avec une certaine Ruth Leonard et flirtera plus ou moins explicitement avec Lucy, la femme de son pasteur Jack Eccles, le seul ami et soutien d’Harry, puisque tous, presque unanimement (à l’exception de la mère d’Harry), condamneront son abandon du foyer conjugal sans chercher une seconde à en interroger les motifs. « A mon avis, un bon coup de pied dans le derrière, voilà ce qu’il lui faut » dit le père d’Harry qui reproche vertement à son fils sa conduite ainsi que son instabilité professionnelle et son refus de travailler à l’imprimerie avec lui, mettant le tout sur le dos de sa paresse et de sa corruption des mœurs, reprenant les slogans et clichés faciles et vulgaires d’une population abrutie par la société.

Société qui on s’en doute n’est pas glorifiée par Updike. Son écriture à ce sujet est davantage mélancolique que vindicative, suggestive qu’explicite. Certes Harry traite régulièrement sa femme d’idiote lorsqu’il se rend compte qu’il est incapable d’avoir une conversation sensée avec elle et toute la première partie ne présente pas un visage reluisant de Janice, en particulier de la part de la mère d’Harry. Le livre prend une tournure plus complexe lorsqu’Updike décrira une journée du point de vue de Janice vers la fin du roman, après une énième fugue d’Harry et ce passage, qui m’a le plus marqué dans ce bouquin, est écrit avec un talent et une sobriété exemplaires d’Updike. On se rend progressivement compte qu’Updike semble davantage plaindre ses personnages que les condamner malgré tous leurs travers qu’il ne manque pas de nous pointer.
[être adulte], « c’est une chose dont je me fiche éperdument puisque, à mon avis, c’est pareil que d’être mort », dit Harry au pasteur. Et en effet, Updike déplore la dépersonnalisation, la perte de spontanéité, la déshumanisation in fine de ceux qui entrent de plain-pied dans la société américaine en s’y conformant et en en suivant les codes conformistes. « Miriam [la sœur d’Harry], toute pimpante en noir et or pour le vendredi soir, chipote sa nourriture d’un air indifférent […] ; son bras mince et blanc orné d’un bracelet, tendu à travers la table où fume le plat ajoute à la scène un accent barbare. Elle se maquille trop. A dix-neuf ans, elle n’a pas besoin de se farder les paupières. Comme elle a les dents saillantes, elle s’efforce de ne pas sourire. La grosse tête bouclée de Nelson [le fils d’Harry] plonge au bout de son cou clair et sa main raccourice par la perspective, comme une tache rose, se tend maladroitement vers la cuillère, pour l’arracher à sa tante. Papa éclate de rire au-dessus de son assiette, et les lèvres de Miriam esquissent un sourire qui vient rompre son expression figée de fausse sagacité et découvre la petite fille que Rabbit avait coutume de promener sur son guidon de bicyclette, et dont les cheveux flottants lui chatouillaient les yeux tandis qu’ils dévalaient les rues abruptes de Mt Judge. Elle laisse Nelson s’emparer de sa cuillère et il la fait tomber. L’enfant crie : « Ombé ! Ombé ! […] Papa et Mim sourient. […] On donne à manger au fils d’Harry, le voilà dans un foyer plus heureux que le sien ; et Rabbit revient jusqu’au ciment et retraverse sans bruit le gazon. » (p.29-30)
Participant à un dîner à quatre un peu plus loin, « Rabbit est tout étonné de constater que Margaret n’est qu’une autre Janice : le même teint jaune et brouillé, la même petitesse empâtée. » Payant l’addition un peu plus loin, Rabbit constate chez la caissière « le vide effrayant de ses yeux méthodiquement encerclé de rimmel. Son kimono rouge tout simple ne va pas avec ses cheveux crêpés par la permanente, son visage fardé, creux et sous-alimenté. » Harry retrouvera une Janice plus humaine lors de son accouchement, alors qu’elle est sous l’effet des vapeurs de l’éther : le dialogue simple, spontané, l’échange émouvant qu’ils ont, contraste cruellement avec leur incapacité à communiquer pendant le reste du roman, ce dont Harry s’exaspère en maugréant, « agacé de voir combien c’est difficile de plaire à quelqu’un » lors de sa visite suivante à l’hôpital et que Janice a « retrouvé ses esprits » pourrait-on dire.

Toutefois, Harry, bien qu’étant le personnage le plus lucide du roman, avec le pasteur Eccles, n’en est pas moins sans reproches ni toujours dans le vrai. Updike souligne à la fin du livre, au travers d’un drame inattendu, à quel point sa fugue a impacté les vies de sa famille et qu’il porte une part de responsabilité dans le drame bien qu’on ne pourrait lui en imputer l’entière culpabilité. « Ce qui l’exaspérait chez Janice, ce n’était pas tant que pour une fois elle avait raison et qu’il avait tort et qu’il était idiot, mais ce sentiment d’être enfermé ». Updike ne porte pas des jugements péremptoires et définitifs sur ces personnages, et cela participe à une complexité plutôt inattendue pour ce roman. Rabbit certes se sent prisonnier, enfermé par sa vie insignifiante et aliénante, mais fuir ses responsabilités ne saurait être la solution ni se mentir à soi-même vis-à-vis de la vie bourgeoise et aliénante. Updike, un fervent protestant, s’incarne on pourrait dire dans la figure du pasteur Eccles qui presse Rabbit de retourner dans son foyer tout en le prenant en sympathie contrairement à sa famille (comme son père) qui veut le remettre de force dans le « droit chemin ». Il n’en est pas pour autant moralisateur et rigide dans ses principes religieux, comme le montre la rencontre d’Eccles avec un prêtre défendant justement de tels principes, mais prône la compréhension des souffrances de ceux qui ressentent cette aliénation sociale.

Cœur de lièvre donc se révèle à bien des égards un roman surprenant et bien plus complexe qu’il n’y paraît et que les premières pages nous laissaient croire. A l’évidence, Updike est un écrivain talentueux qui écrit très bien et se montre subtil et nuancé dans son propos, des qualités plutôt rares pour des auteurs contemporains. En tout cas, cela m’a donné envie de lire la suite des aventures d’Harry Angstrom, qui forment une tétralogie dont le présent roman est le premier volet. Sur ce, je termine ma note sur cette belle citation extraite du livre :
« C’est cela que vous avez, Harry : la vie. C’est un don étrange et je ne sais comment nous sommes censés l’utiliser, mais je sais que c’est le seul don que nous ayons, et c’est un don bienfaisant. »

jeudi 14 mai 2015

La Vie et les opinions de Tristram Shandy, Laurence Sterne

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

Grand roman moderne du XVIIIe siècle anglais, considéré comme l’un des sommets de la littérature universelle, à l’égal des œuvres de Rabelais ou de Cervantès, mais longtemps mal connu en France, Tristram Shandy, littéralement Tristram Tête-Fêlée, a été redécouvert en 2004 grâce à cette nouvelle traduction intégrale de Guy Jouvet. Une traduction saluée, à juste titre, comme un tour de force, alors que n’étaient disponibles que des traductions anciennes « toilettées ».
D’une force comique et subversive incomparable, cette chronique d’une maisonnée campagnarde, où l’on assiste aux déboires et aux débats véhéments et passionnés des membres de la famille Shandy, de leurs amis, voisins et domestiques, dans des domaines aussi variés que l’obstétrique, la religion, l’amour ou l’art de la guerre, apparaît d’abord comme le roman de la liberté absolue de l’écrivain : « Il faudrait savoir à la fin si c’est à nous autres écrivains de suivre les règles — ou aux règles de nous suivre ! » disait Laurence Sterne. Cette édition de La Vie et les opinions de Tristram Shandy, qui renoue avec l’esprit de l’auteur, respecte notamment au plus près son usage révolutionnaire de la typographie et de la ponctuation, contribuant à redonner au texte toute son extraordinaire vélocité.

Le présent ouvrage est un tel classique de la littérature anglophone et reconnu comme tel (il suffit pour cela de voir la quantité innombrable de grands auteurs qui l’ont admiré, entre autres Diderot, Balzac, Goethe, Joyce, Woolf etc.) que je me demande comment j’ai fait pour n’avoir entendu parler de cet auteur que récemment (au détour d’une de mes lectures). Il fait partie de la liste des quatre plus grands romans selon Schopenhauer aux côtés du Don Quichotte de Cervantès, le Wilhelm Meister de Goethe et la Nouvelle Héloïse de Rousseau.  Mais tout ceci n’est qu’un argument ad Verecundiam (p.111, note 38) comme s’en amuserait Sterne lui-même (en reprenant la formule de John Locke), c’est-à-dire le fait de citer les opinions de personnes d’esprit et reconnues pour entraîner les autres personnes dans nos propres sentiments en les tenant en respect par cet argument qui les empêcherait de nous contredire.

Un mot avant d’entrer dans l’analyse au sujet de la traduction. L’édition que j’ai achetée contient la traduction la plus récente, celle de Guy Jouvet datant de 2004. A l’évidence, je n’ai pas lu les autres éditions mais le fait qu’elles soient relativement datées par rapport à celle que j’aie lue devrait inciter le lecteur curieux d’opter pour cette édition au lieu de celle par exemple de Folio, que j’ai parfois tendance à prendre par défaut. De même que la traduction d’Aline Schulman aux éditions Points de Don Quichotte me paraît sans conteste la meilleure traduction du chef d’œuvre de Cervantès (j’ai lu quelques passages par curiosité de l’édition Livre de poche et le différentiel qualitatif est très important), de même cette traduction de Guy Jouvet je pense est la meilleure pour Tristram Shandy bien que je ne puisse parler en connaissance de cause des autres éditions. Pour la traduction qui nous intéresse, je peux attester que le texte rendu est très vivant et se lit avec une grande facilité. De plus, Jouvet aurait respecté la ponctuation très particulière du style de Sterne, avec ses tirets omniprésents qui s’incorporent dans le cœur même du texte.

Pour revenir sur l'ouvrage qui nous intéresse, attardons-nous tout d'abord sur le style très particulier de ce Tristram Shandy. Il ne ressemble à aucun autre roman, bien que l’on ressente la forte influence du Don Quichotte de Cervantès qui est abondamment cité au début du texte et le travail sur la langue et sur la forme est l’un des plus original qu’il m’ait été donné de découvrir. Sterne avait pour écrivain préféré Rabelais et les nombreux calembours qui parsèment son livre se veulent comme des hommages à ce dernier. Heureusement, en tout cas pour moi qui ressort avec un sentiment mitigé du Pantagruel de Rabelais, ces hommages n’alourdissent pas le roman comme je le craignais au départ et n’ont pas les longueurs interminables dont souffre je pense Pantagruel. Tristram Shandy peut être vu comme un roman de la liberté totale. En fait, il ne sera presque jamais question du personnage-éponyme, qui en est le narrateur et l’écrivain, puisqu’arrivé aux deux tiers du roman, ce dernier vient tout juste de naître ! On aura certes droit à un compte-rendu hilarant de ses voyages en Europe dans la dernière partie du roman, mais cet interlude sera bref et l’action reviendra finalement sur les personnages de l’oncle Tobie et de son domestique surnommé l’Astiqué, qui constituent en fait les véritables héros du roman, puisqu’ils sont omniprésents dans le roman. Le roman entier est digression, jeux avec les attentes du lecteur, mises sur pause d’une scène pour y insérer une digression, et reprise de la dite scène des dizaines de page plus tard, ce dont Sterne s'amuse en s'adressant directement au lecteur à de nombreuses reprises en le priant de prendre patience envers les nombreuses lubies et fantaisies qu’il s’autorise :

« Ayez un peu de patience ! Je me suis engagé, voyez-vous, non seulement à conter ma vie mais aussi à exposer mes opinions, espérant avec confiance que plus la première servirait à vous faire voir de quel bois je me chauffe, et quelle espèce de créature je fais, plus vous apprécierez tout le sel des secondes : ainsi, à mesure que vous progresserez en ma compagnie, le vague commerce qui commence à s’ébaucher entre nous deux, se changera, je gage, en familiarité, qui, à son tour, et sauf manquement de ma part ou de la vôtre, ne laissera point de s’achever en amitié. […] Soyez indulgent, - et daignez que je poursuive mon histoire à ma mode : - et si j’ai l’air parfois de baguenauder en route, - ou s’il m’arrive aussi d’arborer un instant la marotte du fou agitée de grelots, tandis que nous cheminons ensemble, - n’enfilez point si vite la venelle, - mais soyez assez aimable pour m’imaginer un tant soit peu plus sage que mon apparence ne le laisse deviner ; - et tandis que nous continuons d’aller notre petit bonhomme de chemin, eh bien riez avec moi, ou riez de moi, bref, faites à votre guise, - mais surtout, ne vous fâchez pas ! » (p.30)

Parmi les très nombreuses originalités de style, on peut citer entre autres la fameuse page noire, deux chapitres laissés vides avant d’être écrits par la suite alors que l’action se poursuit entretemps, une préface qui s’insère en plein milieu du roman etc. Il y a tant d’innovations, de liberté prise avec les structures classiques du roman, qu’on est sûr je pense de découvrir des choses nouvelles à chaque future relecture. Le traducteur Claro dans sa préface à l’édition GF disait que l’on peut ouvrir ce livre n’importe où et le lire par bribes indépendamment du reste tant ce roman échappe à la forme traditionnelle du roman.

La soirée qui voit naître le jeune Tristram en est l’exemple le plus représentatif : le narrateur ne cesse de jongler entre les discussions qui ont lieu entre le père, l’oncle Tobie et l’Astiqué, n’hésite pas à mettre une pause à son récit pour nous raconter la dernière lubie qui lui vient à l’esprit, pour mieux le reprendre après. Ainsi par exemple, lorsque les personnages monteront l’escalier pour se rendre à la chambre du père, cela prendra rien moins qu’une dizaine de pages pour y retranscrire la conversation qui y prend place ! Malgré son côté ironique et très jouissif, Tristram Shandy requiert une attention particulièrement soutenue et une relecture ne sera pas de trop ici pour approfondir un roman d’une très grande complexité malgré les apparences et l’expérience de lecture agréable et simple.
Ainsi, le personnage de l’oncle Tobie, le véritable héros en fait de ce livre et que le narrateur vénère avec un enthousiasme et une tendresse communicatifs, est un personnage hors normes sous ses airs de simplicité qui en dit plus long sans doute sur la nature humaine que bien des personnages réunis malgré son aspect apparemment unidimensionnel. La comparaison avec le Don Quichotte est celle qui vient naturellement à l’esprit de par l’influence qu’a eue Cervantès sur Sterne. Alors que le chevalier de Cervantès avait la tête farcie uniquement de romans de chevalerie et de ses valeurs concomitantes, l’oncle Tobie lui ne voit le monde qu’à travers sa passion intarissable pour les fortifications et constructions militaires. Toutes les conversations ne sont prétexte pour lui qu’à la rapporter à ce que Sterne appelle son « califourchon » (« hobby-horsical » en anglais), c’est-à-dire la passion excessive et exclusive d’un homme pour un sujet donné en raison principalement de la nécessité pour l’homme de s’occuper à quelque chose pour échapper à l’ennui et à l’inactivité de ses forces intellectuelles.

« Vive la bagatelle » (p.90), dit Sterne en citant Jonathan Swift, et on serait tenté de dire que l’homme en général doit s’occuper en quelque sorte d’une chose bien que cette dernière se révèle souvent futile voire ridicule. « Mon père, on l’aura remarqué, n’avait pas une haute estime pour le califourchon de mon oncle Tobie ; - il le tenait tout bonnement pour le plus ridicule dada qu’un gentilhomme eût jamais monté, et, hormis les moments où mon oncle Tobie le faisait sortir de ses gonds à force de lui tanner les oreilles avec les prouesses martiales de son animal, il ne pouvait à la vérité songer à lui sans sourire ;- aussi, que le cher dada se mît subitement à clopiner ou fût victime d’une quelconque autre mésaventure, le moindre pépin ne pouvait-il lui arriver sans exciter prodigieusement l’imagination et la verve paternelles ; mais le dernier accident qui venait de lui tomber sur le dos apparut aux yeux de mon père si infiniment plus réjouissant encore que les précédents, tant il flattait son goût pour la bagatelle, qu’il lui fournit un fonds inépuisable de joyeusetés. » (p.316) ;

« supposé que leurs Seigneuries rentrent ce soir même à pied, après avoir proprement vidé les étriers, - je parie dix contre un que la plupart d’entre elles vont se retrouver avec des califourchons deux fois plus hargneux avant demain matin. […] Aucun de ces exemples, je puis l’affirmer, n’est donc de nature à troubler ma tranquillité. – Mais il en est un qui, je l’avoue , me laisse tout décontenancé ; ainsi, lorsque je vois un homme né pour de grandes actions, et, ce qui est pour lui plus glorieux encore, naturellement disposé à en accomplir de bonnes, […] et qu’en raison de ses vertus mêmes ce monde corrompu ne peut ménager un seul instant ; - lorsque je vois, Milord, un tel homme monté sur son destrier et demeurant dans la lice ne fût-ce qu’une minute de plus que ne le lui réclame mon amour pour ma patrie et que ne le souhaite mon zèle en faveur de la gloire, - alors, je laisse là toute ma philosophie, et, dans le premier transport d’une vertueuse impatience, je voue au diable les CALIFOURCHONS et leur dadaïque confrérie» (p.35)

Dès la première page, Sterne fait preuve d’une profonde compréhension de l’homme au regard de ses opinions ancrées en lui en dépit souvent de toute raison et que cette dernière ne saurait vaincre au prix d’immenses difficultés : « eh bien, croyez-moi sur parole, le bon sens dont un homme sera nanti ou la sottise dont il sera affligé, comme les succès ou les revers qu’il connaîtra dans le monde, dépendront à quatre-vingt-dix pour cent du mouvement et de l’activité déployés par les-dits esprits, des diverses directions que vous leur aurez fait prendre, comme du train où vous les aurez menés au moment de l’opération en question ; l’impulsion une fois donnée, bonne ou mauvaise, peu importe, - les voici lancés à grand randon, bredi-breda brelique-breloque comme des furieux enfuis de la maison des fous ; et à force de battre et rebattre la semelle sur le même sol, ils s’y fraient une route aussi unie et douce aux pas qu’une allée de jardin, une route à laquelle ils s’accoutument si bien que le Diable en personne ne saurait les en détourner d’un iota. »

Appliquée aux personnages, cette philosophie des opinions des hommes est à la fois hilarante et instructive, parfois grave. Ainsi en est-il de la mauvaise perception qu’a la population vis-à-vis du pasteur Yorick car ce dernier ne « savait ni se plier aux conventions de langage du monde, ni se ranger à ses pratiques, et se montrait d’une imprudence et d’une étourderie aussi effrénées sur tous les sujets de discussion où la politesse exige la retenue et censure l’expression. […] Si l’on rapportait devant lui quelque action méprisable ou procédé déloyal, - jamais il ne s’arrêtait à examiner un seul instant qui était le Héros de la pièce, - quel était son état,- ou quel pouvoir il avait de lui nuire plus tard ; - si l’action était une salauderie avérée, - le verdict tombait sans plus de cérémonie : - l’individu qui l’avait commise était un affreux salopard. […] Bref, quoiqu’il ne les recherchât jamais, il évitait rarement les occasions qui se présentaient à lui de dire sans fard le fond de sa pensée. […] Je les crois, parfaitement innocentes et inoffensivement badines, - mais songe que les sots ne savent point faire ces distinctions,  - et que les coquins ne les veulent point faire. […] Hélas ! tu ne vois point, tu veux point voir à quelles représailles tu t’exposes en irritant les uns et en dépensant ta verve avec les autres. […] et, ni l’innocence de ton âme, ni l’honnêteté de ta conduite ne rétabliront jamais la vérité contre la calomnie. »

Pareillement, la mère du Tristram choisit une vieille matrone pour l’assister à son futur accouchement. « Son choix était, dans son esprit, définitivement arrêté ; - peu lui importait [qu’un savant opérateur connaissant son métier à fond et habitait tout près de sa maison, avait écrit un ouvrage spécialement consacré à l’art obstétrical où il dénonçait les bourdes commises par les bonnes femmes de la corporation], de tous ces merveilleux progrès ma mère n’avait cure, puisque, comme j’étais en train de vous le dire, elle avait définitivement jeté son dévolu sur la sage-femme. »
Et en dépit de tous les efforts déployés par le père, tous les « excellents arguments dont il s’était servi pour inciter ma mère à accepter l’assistance du Docteur Bran de préférence à celle de la matrone […]. Or s’il essuya un nouveau fiasco, ce n’est pas parce que son argument était en lui-même mauvais (il ne comportait pas la plus petite faille !), c’est parce qu’il lui fût positivement impossible, en dépit de tous ses efforts d’explication, d’en faire moindrement saisir le sens et la portée à ma mère, celle-ci persistant à ne point voir où il voulait en venir. » (p.225)

Le père, malgré une grande et profonde érudition, n’échappe pas non plus au domaine irrationnel des superstitions, au nombre de trois, selon lui indispensables pour le bonheur de son fils à venir et qui seront l’objet de digressions faussement savantes relativement aux nez (un vieux préjugé familial remontant à trois générations cf p.331), aux noms et au fait que le bébé doive sortir par les pieds plutôt que la tête.
Sterne s’amuse tout au long du roman à scruter et moquer les opinions toutes faites, irréfléchies mais néanmoins tenaces, que se font les hommes tout au long de leur vie.

« C’est une rare faveur que la nature a faite à l’homme en gratifiant son esprit de toute l’heureuse lenteur et résistance obstinée à entrer dans les vues d’autrui qui s’observe chez les vieux chiens – « lorsque l’on veut les convaincre d’apprendre quelque nouveau tour et qu’eux n’en veulent point entendre parler. » (p.333)
« Mon père détestait retourner la sienne. Il vous cueillait une opinion, comme un homme dans l’état de nature cueille une pomme. Sitôt cueillie, il la fait sienne, et, pour peu qu’il s’agisse d’un homme de caractère, il aimerait mieux mourir que de l’abandonner. » (p.461)
« c’est un phénomène combien curieux à observer que le triomphe des menus incidents sur notre esprit : - de quel poids incroyable pèsent sur lui ces riens pour former et gouverner nos opinions, tant à l’égard des hommes que des choses, - ces bagatelles plus légères que l’air, tel un pollen que vous apporte le moindre souffle de vent, vous y sèment si infailliblement les graines d’une conviction, et vous l’y enracinent si définitivement, - que les démonstrations d’Euclide elles-mêmes, ne réussiraient jamais à vous la faire sauter de la cervelle. » (p.334)

« Foutratorius [sur l’incident de la châtaigne qu’il a renversée et ramassée par Yorick] soupçonne ce dernier de lui jouer un tour : « comme Foutratorius était censé en savoir plus long sur le sujet que toutes les personnalités ici réunies, son opinion devint sur-le-champ l’opinion générale ; - opinion qui, pour une raison fort différente de toutes celles qui été avancées jusqu’ici – fut bientôt exemptée de toute espèce de débat. » (p.462)

« personnellement je ne m’étonne jamais de rien ; - et mon jugement m’a si souvent trompé dans mon existence que je me défie toujours de lui, à tort ou à raison – du moins je m’échauffe rarement sur de froids sujets. Ce nonobstant je révère la vérité autant que quiconque ; et quand elle nous a échappé, si quelqu’un veut bien simplement me prendre par la main pour aller tranquillement la chercher, comme un objet que nous aurions tous deux perdu et dont nous ne saurions nous passer ni l’un ni l’autre, - je l’accompagnerai jusqu’au bout du monde ! – Je hais cependant les disputes, - aussi j’aimerais encore mieux souscrire à n’importe quelle opinion, du moment que d’entrée de jeu elle ne me coupe pas ce qui me reste de souffle au passage, que me trouver embarquée dans une de ces parties de pro et contra. […] Pour toutes ces raisons, j’ai résolu depuis le commencement […] de ne me laisser embrigader ni dans un camp ni dans l’autre. »(p.524)


On pourra lire Tristram Shandy comme un petit traité de sagesse, dans les passages les plus explicites, mais aussi dans des histoires en apparence anodines qui y sont insérées et qui ont peu à voir avec l’intrigue principale, à la manière des multiples histoires qui s’insèrent dans le corps du texte de Don Quichotte, mais n’en ont pas moins une portée éducative intéressante. A titre d’exemple, la longue discussion qui a lieu au salon du manoir des Shandy le jour de la naissance de Tristram comporte un sermon rédigé par Yorick que les personnages trouvent par hasard dans un livre, et c’est l’occasion pour Sterne d’y exposer ses points de vue sur le sujet de manière divertissante et dialectique, en l’entre-coupant régulièrement des réflexions que s’en font les personnages : 

« S’il est quelque chose dans cette vie dont nous puissions être sûrs, et que nous puissions parvenir à savoir avec la plus incontestable évidence, c’est bien – si nous avons ou non une bonne conscience ! » […] Dès lors qu’un homme rentre moindrement en soi-même, il ne lui est guère possible d’ignorer le véritable état de ce registre intérieur où sont tenus tous ces comptes ; - ses pensées et ses désirs les plus cachés n’auront point de secret pour lui […]. Sur d’autres chapitres, on peut se laisser tromper à de fausses apparences ; ainsi le déplore le Sage de l’Écriture : c’est à peine si nous parvenons à deviner quelques lambeaux de vérité derrière l’apparence des choses terrestres, et que d’efforts ne nous faut-il pas dépenser pour découvrir ce que nous avons sous les yeux ! Mais ici notre âme trouve immédiatement au-dedans d’elle-même toute la vérité sur nous-même dans son évidence la plus lumineuse, - elle n’ignore rien de cette toile qu’elle a elle-même tissée […] Or, - si la conscience n’est rien autre que cette faculté qu’a notre âme de connaître en elle-même et par elle-même ce que nous sommes et valons réellement – et au tribunal de qui, les actions successives de notre vie sont inéluctablement soumises, il va de soi […] qu’à tous les coups qu’un homme portera contre lui-même ce genre de témoignage intérieur, - il sera nécessairement coupable ! – Et qu’au rebours, si le for de la conscience parle pour lui [il y aura] certitude pleine et entière que la conscience est bonne, et que, partant, l’homme est, lui aussi, nécessairement bon. […] [Or] la conscience, ce moniteur autrefois compétent, ce juge suprême que notre créateur a placé en nous, et qu’il a voulu de surcroît juste et équitable, - mais qui, victime d’une malheureuse succession de tuiles et d’anicroches, et aujourd’hui disqualifié, prend une connaissance souvent si imparfaite des faits soumis à son examen, - s’acquitte des devoirs de sa charge avec tant de négligence, - et, parfois, de malhonnêteté, - que l’on ne saurait se fier à ses seuls verdicts ; aussi nous apparaît-il absolument nécessaire de lui adjoindre un nouveau principe, sinon pour le diriger, du moins pour l’assister dans ses décisions. […] Faites appel à la religion et à la morale ! […] Consulte la sereine raison et les obligations immuables de la justice et de la vérité ! Que la CONSCIENCE, pour prononcer sur tes mérites ou tes démérites, se guide sur des articles de ce catéchisme ! – Et si ton cœur, alors, ne te condamne point, ce qui te placera dans le cas que suppose l’Apôtre – considère que la règle est infaillible ! « Aie confiance en Dieu, dit l’Écriture, - et tu seras ainsi parfaitement fondé à croire que le jugement que tu as porté sur toi-même EST le jugement même que Dieu porte sur toi. » (p.192-203)


Le roman fourmille de passages philosophiques semblables, surtout dans sa première moitié portant sur des sujets divers  tels que l’économie, la morale, la mort, la raison etc.. En voici quelques extraits :
 « c’est précisément parce que le vent [en tant que moyen de transport en lieu  et place des chevaux] « ne coûte ni ne mange rien » - que le projet est mauvais ; - c’est dans la consommation des produits de notre cru, comme dans la production de nos manufactures qui en utilisent et transforment la matière première, que réside au contraire la solution : car c’est là le moyen de donner du pain aux affamés, d’alimenter et de faire archer le commerce par une perpétuelle circulation de la marchandise, - de rapporter de l’argent, et de soutenir la valeur de nos terres. Et si j’étais prince, j’interdirais de la manière la plus formelle que l’on fasse usage [d’une telle invention]. » (p.181-2)

« On ne manquera point d’apercevoir que leur droiture morale n’est au fond motivée que par l’intérêt, l’orgueil, la recherche du bien-être, ou quelque autre mesquine passion passagère à quoi l’on ne saurait guère se fier comme gage de leur bonne conduite dans des matières qui sont pour nous de la plus haute importance.  Je tiens le banquier que j’ai chargé de mes affaires et le médecin à qui je fais ordinairement appel pour deux hommes qui n’ont ni l’un ni l’autre beaucoup  de religion. […] Eh bien cela ne m’empêche nullement de laisser ma fortune entre les mains de l’un, - et de confier ma vie, qui m’est plus chère encore, à l’honnête compétence de l’autre ! Mais alors, quelles raisons ai-je donc de leur faire à ce point confiance ? […] Je sais que leur réussite dans le monde dépend de l’honnêteté avec laquelle ils exercent leur profession ; - en un mot, - je suis persuadé qu’ils ne peuvent me nuire sans se nuire plus encore à eux-mêmes ! Mais prenons la question sous un autre angle, et imaginons que ce soit un jour leur intérêt de me faire du tort ; supposons que se présente quelque occasion fort tentante dont le premier, sans ternir sa réputation, pourrait profiter pour me soutirer ma fortune et le second, m’expédier dans l’autre monde et jouir avant l’heure d’un bien que je lui aurais légué par testament, sans déshonneur ni pour sa personne ni pour sa profession ! Sur quels ressort puis-je compter pour me fier à eux ? […] Hélas ! rien […] – bref, me voici à la merci de leur seul sens de l’honneur, - garantie des plus minces pour les deux bienfaits les plus précieux dont je jouisse en ce monde, - et qui sont mon avoir et ma vie ! » (p.208-9)

« Montrez-moi l’homme qui, sachant ce qu’est la vie, redoute la mort, et je te montrerai le prisonnier qui redoute la liberté. […] Ne vaut-il pas mieux être délivré des soucis et des fièvres de l’amour et de la mélancolie, et de toutes ces autres fièvres chaudes et froides de l’existence, que d’être comme le malheureux voyageur harassé à l’auberge et déjà tourmenté à l’idée de devoir reprendre sa route le lendemain ? […] Mais elle n’est à redouter d’aucune manière, car, […] quand nous sommes – la mort n’est pas ; - et quand la mort est – nous ne sommes pas. (p.508-9)

 « ce que j’affectionne tout particulièrement chez les Pythagoriciens c’est leur fameux « sortir de notre corps afin de bien penser ». Nul homme, en effet, ne pense bien tant qu’il en demeure prisonnier, aveuglé qu’il est forcément par les humeurs dont il a hérité à sa naissance, et différemment tiré à l’écart de la voie droite du « bien penser ». […] Nos SENS entrent pour moitié dans notre RAISON ; et notre mesure de l’extase céleste elle-même n’est que la mesure de nos appétits du moment et des ragoûts que nous confectionnons pour les satisfaire. » (p.682)

 « la méthode la plus sûre pour déterminer le bien-fondé d’un principe ou d’une idée donnant lieu à controverse, c’est d’en examiner les effets tangibles et durables dans la vie […] ; - telle est la règle simple et décisive […] pour trouver la voie juste dans ces dilemmes et autres difficultés du même ordre. – Ainsi donc c’est à leurs fruits que vous reconnaîtrez le bon et le mauvais arbre. » (p.214)


Pour conclure, Tristram Shandy est un livre en tous points remarquable bien que la fin du roman, portant sur les amours très drôles de l’oncle Tobie (sujet que l’auteur ne cesse d’évoquer pour susciter l’attente de son lecteur), quoique divertissante, est un peu en-deçà du reste du livre. Laurence Sterne est un conteur hors pair, conférant à son récit une dimension très divertissante et comique qui se joue de tous les codes du roman qu'il ne cesse de détourner tout au long de son récit. Dans le même temps, le livre ne manque pas de profondeur et de complexité derrière son air de simplicité apparente, et il est probable qu’on puisse écrire des pages et des pages rien que sur la figure de l’oncle Tobie, un personnage d’une richesse extraordinaire, terriblement drôle et attachant. Plus globalement, je pense que Tristram Shandy est un livre d’une telle complexité et richesse qu’on est sûr de découvrir de nouvelles choses à chaque relecture ou de les voir de manière différente, ce qui est la marque des véritables chefs d’œuvre.