" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 24 juin 2015

Histoire de Tom Jones, Henry Fielding

Note : 10/10

Quatrième de couverture :

Tom Jones, enfant trouvé élevé par un châtelain, et amoureux de Sophie, rencontre de nombreuses aventures, de la campagne à la ville et au bonheur. Le roman est un vaste panorama de l'Angleterre au XVIIIe siècle. Il se place dans la tradition de la satire, à la suite de Gulliver de Swift et de L'Opéra des gueux de John Gay, mais aussi de Molière et de Cervantès : l'auteur ne veut pas seulement nous amuser, il défend une morale philosophique et chrétienne, tout en rejetant le conservatisme. Il se rattache à la philosophie de la liberté de Locke.
Fielding renouvelle le roman d'aventures et de mœurs en le nourrissant de sa culture, qui va du roman gréco-romain aux picaresques espagnols et à Manon Lescaut. Il s'agit, et c'est ce qui en fait la gloire, d'une «épopée comique en prose», comme le dit l'auteur lui-même.

« L’aliment que nous proposons ici n’est autre que la nature humaine. Et je ne crains point que mon judicieux lecteur, quelle que soit la somptuosité de ses goûts, trouve à redire ou se froisse du fait que je n’aie mentionné qu’un seul article. […] le lecteur averti ne saurait non plus ignorer que dans la nature humaine se trouve une variété si prodigieuse qu’un cuisinier aura plus vite fait de venir à bout de toutes les sortes de nourriture animale et végétale qu’un auteur d’épuiser un sujet si vaste. Une objection sera peut-être à craindre de la part des plus délicats, c’est que ce plat soit trop répandu et trop vulgaire ; ne fait-il pas le sujet de tous les romans, nouvelles, pièces et poèmes qui abondent à tous les étalages ? […] L’excellence de la nourriture de l’esprit réside moins dans le sujet que dans l’art de l’auteur à le bien accommoder. […] [Un grand cuisinier] commence par présenter à ses hôtes affamés des plats simples, pour s’élever graduellement, à mesure que leur appétit diminue, jusqu’à la quintessence même de l’assaisonnement et des épices. De même, représenterons-nous à l’appétit aigu de notre lecteur la nature humaine sous cet aspect le plus simple et le plus uni où on la trouve dans nos campagnes, pour ensuite la hacher en un ragoût hautement assaisonné à la française et à l’italienne de toute l’afféterie et tout le vice qu’offrent les cours et les villes. Grâce à quoi, nous ne doutons pas de donner au lecteur le désir de poursuivre sans fin sa lecture, tout comme l’illustre personnage ci-dessus est censé avoir fait mangé certaines personnes. »

Cet extrait issu du tout premier chapitre de ce livre a d’emblée suscité ma curiosité tout en me plongeant directement dans le ton léger, facétieux qui sera de mise dans le reste du roman. Toutefois, comme bien des romans anglais du 18-19e siècle, l’ironie omniprésente et le comique n’occultent jamais la profondeur du contenu et c’est ce mélange difficile que j’apprécie particulièrement dans les romans anglais de cette époque et dont Tom Jones représente une pierre angulaire qui influencera notamment Dickens, Thackeray ou encore Austen pour ne citer que les plus célèbres.
Diverses influences sont à l’œuvre dans Tom Jones. Le Don Quichotte de Cervantès vient immédiatement à l’esprit, influence qui sera particulièrement visible à partir du moment où Tom sera renvoyé du domaine où il a été élevé et errera sur la route sans but précis (dans un premier temps), rejoint dans son infortune par un compagnon qui ressemble à s’y méprendre à Sancho Panza dans sa manière de débiter à tort et à travers des formules latines en référence aux proverbes innombrables du célèbre écuyer et son caractère pratique très terre-à-terre. Fielding, en fin connaisseur des cultures grecque et latine de l’Antiquité, multiplient les citations rendant hommage à ses maîtres : Horace y est abondamment cité, ainsi qu'Aristote, Platon etc. et divers épisodes sont des parodies directes très réussies et très drôles de l’Iliade d’Homère.

Malgré ce côté très érudit qui se dégage et qui pourrait en rebuter certains a priori, si ce n’est la longueur monumentale du roman, Tom Jones est néanmoins un des livres les plus faciles et agréables qu’il m’ait été donné de lire et même les chapitres liminaires en introduction de chaque livre constituant le roman, qui mêlent réflexions philosophiques sur la littérature, la critique littéraire etc. se lisent avec fluidité et entravent bien peu l’immense plaisir de lecture (au contraire je les ai pour ma part tous appréciés) de ce roman remarquable, un des tout meilleurs que j’aie lus de ma vie.
Tom Jones s’inscrit dans la tradition Bildungsroman : suivant ce schéma classique en littérature, le personnage-éponyme construira et corrigera son caractère au fil des épreuves et aventures qu’il traversera pour devenir l’homme au tempérament mesuré, juste et bon, qualités inspirées à Fielding par la philosophie grecque, en particulier Aristote. Tom souffre du défaut d’incontinence qui selon Aristote est plus aisément remédiable que l’intempérance, car le tempérant recherche le plaisir pour le plaisir lui-même, contrairement à l’incontinent dont les appétits vont dans un sens, et ses souhaits dans un autre. 

« Mais, quelque aversion que M. Allworthy éprouvât pour ce vice [le libertinage] comme pour tout autre, il n’en était pas aveuglé au point de ne pouvoir distinguer aucune vertu chez le coupable ; il la voyait aussi clairement que s’il n’y avait eu aucun mélange de vice dans le même personnage. Tout en étant irrité, donc, de l’incontinence de Jones, il n’en était pas moins content de l’honneur et de l’honnêteté qu’il voyait dans l’accusation portée par le jeune homme contre lui-même. Il commença à se former du garçon la même opinion que, nous l’espérons, pourra avoir conçue notre lecteur. Et, mettant en balance ses défauts et ses qualités, les secondes lui semblèrent plutôt l’emporter. » (p.206)

« Tu vois, à présent, Tom, à quels dangers la seule imprudence peut exposer la vertu. La prudence est le plus grand devoir auquel nous nous devons ; et, si nous sommes assez nos ennemis pour le négliger, nous ne devons pas nous étonner que le monde manque également à ses devoirs envers nous ; car, quand on jette soi-même les fondements de sa ruine, les autres ne sont que trop portés, je le crains, à bâtir dessus. Mais tu dis que tu as vu tes erreurs et que tu les réformeras. Toi-même, n’y songe plus que pour apprendre à mieux t’en garder à l’avenir ; mais rappelle-toi toujours, pour ta consolation, qu’il y a une grande différence entre les fautes que l’on peut en toute bonne foi attribuer à l’imprudence, et celles qui ne peuvent provenir que la scélératesse. »

« Je suis convaincu, mon enfant, que tu as beaucoup de bonté, de générosité et d’honneur dans le caractère ; en y ajoutant la sagesse et la religion, tu devrais être heureux ; car si les trois premières qualités te rendent, je l’avoue, digne du bonheur, seules les deux dernières te le conféreront. »

Au début de cette histoire, M. Allworthy a recueilli Tom après l’avoir « trouvé » dans son lit au retour d’un long voyage, et dont le secret et les circonstances de cette découverte, dont la révélation est promise très tôt dans le roman, ne sera dévoilée qu’à la toute fin. Comme son nom l’indique, M. Allworthy est un homme d’une grande bonté faisant preuve d’un grand discernement lorsqu’il est amené à prendre des décisions pour sanctionner ou faire preuve d’indulgence envers son protégé Tom Jones ou ceux dont il a la responsabilité. Ce qui ne l’empêchera pas d’approuver à un mariage malheureux pour sa sœur Brigitte (puis d'encourager le mariage entre son neveu Blifil et Sophie Western) d’expulser Tom  de son domaine suite à une énième faute de notre héros, aux circonstances certes excusables (ce dont seul le lecteur a conscience) mais qui sont présentées telles aux yeux d’Allworthy que sa décision apparaît logique et crédible conformément à son caractère bon et honorable. Fielding navigue admirablement pour rendre compte de la complexité infinie des relations humaines, la manière dont les actions peuvent être mal interprétées en raison des innombrables circonstances qui s’y rattachent, rendant d’autant plus difficile l’exercice du jugement juste et dont le « châtiment » de Tom en est l’exemple le plus représentatif. « Car bien que les faits eux-mêmes apparaissent, les motifs, les circonstances et les conséquences diffèrent à tel point quand un homme raconte sa propre histoire et quand c’est son ennemi qui la dit [en l’occurrence ici M. Blifil, l’héritier de M. Allworthy en tant que son neveu, élevé aux côtés de Tom], que l’on ne reconnaît guère que ces faits sont les mêmes. »
Dans la même veine, Partridge, modeste professeur, verra sa réputation détruite car toutes les circonstances concourent à lui faire porter la paternité de Tom, enfant bâtard supposé de lui et Jenny Jones, jeune femme qu’il a eue à son service. 

L’extrême minutie dont fait preuve Fielding pour décrire les actions de ses personnages, aussi bien principaux que secondaires, et leur conformité avec leurs caractères en font un roman bien plus complexe et profond qu’il n’en a l’air. Il détaille par ailleurs explicitement la vision de la littérature qu’il défend dans un des chapitres liminaires où il digresse de manière théorique mais très claire sur son rapport avec la fiction littéraire :

«Non seulement les actions devraient être de nature à figurer dans le registre des possibilités humaines et telles qu’on puisse les attribuer à des agents humais, mais il faut encore que les acteurs et les personnages eux-mêmes puissent les avoir accomplies avec vraisemblance. […] Cette dernière condition est ce que les critiques dramatiques appellent conformité des rôles ; et elle exige un degré extraordinaire de jugement et une connaissance très précise de la nature humaine. Un excellent écrivain a fort admirablement fait remarquer que le zèle ne peut pas plus pousser un homme à agir en opposition directe avec ce zèle qu’un fleuve rapide ne peut emporter une barque contre son propre courant. J’oserai dire que, pour un homme, agir en contradiction directe avec les exigences de sa nature est, sinon impossible, tout au moins aussi improbable et miraculeux que tout ce que l’on pourrait bien imaginer. […] Nos modernes auteurs de comédies sont presque tous tombés dans l’erreur à laquelle nous faisons allusion : leurs héros sont en général d’insignes fripons durant les premiers actes ; mais au cinquième, ils deviennent de forts dignes messieurs ; et il est bien rare que l’auteur soit assez bon pour se donner la peine de concilier ou expliquer ces changements et ces inconséquences monstrueuses. […] Sauf ces quelques restrictions, je pense qu’il doit être permis à tout écrivain de donner autant qu’il veut dans le merveilleux ; je dirais même que, s’il se tient dans les bornes de la crédibilité, plus il pourra surprendre le lecteur, plus il fixera son attention et le charmera. […] « Le grand art de toute poésie est de mêler vérité et fiction de façon à joindre le croyable au surprenant ». Car, si tout bon auteur se cantonnera dans les limites de la vraisemblance, il n’est nullement nécessaire que ses personnages ou ses événements soient banaux, ordinaires ou vulgaires, tels qu’on en rencontre dans chaque rue ou dans chaque maison, ou qu’on en puisse lire dans les journaux aux nouvelles de l’intérieur. […] Si l’auteur observe strictement les règles annoncées ci-dessus, il a accompli sa tâche, et il a droit à quelque confiance de la part de son lecteur, qui se rend coupable de déloyauté critique s’il ne le croit pas. » (p.435)

« Un autre avertissement que nous voudrions te donner, mon brave reptile, c’est de ne pas trouver une trop grande ressemblance entre certains personnages ici présentés ; comme, par exemple, entre l’hôtesse qui paraît dans le septième livre et celle du neuvième. Il faut que tu saches, ami, qu’il y a certaines caractéristiques communes à la plupart des individus de chaque profession ou occupation. Être capable de conserver ces caractéristiques et en même temps d’en diversifier les effets, c’est l’un des talents du bon écrivain. Noter la subtile distinction qui existe entre deux personnes animées du même vice ou de la même folie en est encore un autre ; et comme ce talent ne se trouve que chez très peu d’auteurs, il est aussi peu de lecteurs à savoir le discerner véritablement ; encore qu’à mon avis, les lecteurs qui sont capables d’en faire l’observation y trouvent un extrême plaisir. » (p.561)

De même, l’amour réciproque entre Tom et Sophie Western est traité avec vraisemblance depuis ses origines, en particulier l’épisode où Tom manque de se rompre le cou pour sauver la perdrix de Sophie, « libérée » par Blifil qui s'en justifie par ce motif.
« Parva leves capiunt animos. « Les petites choses affectent les esprits légers » ; ce fut là le sentiment d’un grand maître ès passions de l’amour. Et il est sûr qu’à dater de ce jour Sophie commença de montrer une certaine prévenance envers Tom Jones et une aversion certaine envers son camarade [Blifil]. » […] Mais en fait, il n’y a pas à s’étonner que la chose échappât à l’attention des autres, puisque la pauvre Sophie elle-même ne la remarqua pas ; et son cœur se trouva irrémédiablement perdu avant même qu’elle n’eût soupçonné qu’il était en danger. » 
Un amour qui sera contrarié puisque le père de Sophie ainsi que sa tante, joignent leurs forces pour l’inciter à épouser Blifil et renoncer à Tom. Ainsi, Mme Western, dans un de ses nombreux discours de morale, dit : « C’est l’honneur de votre famille qui est en jeu dans cette alliance ; vous n’êtes que l’instrument. Vous imagineriez-vous, Madame, que dans les mariages entre royaumes […] on ne considère que la princesse seule dans cette union ? Non ! c’est une union entre deux royaumes, plutôt qu’entre deux personnes. La même chose se produit dans les grandes familles telles que la nôtre. C’est l’alliance entre les familles qui est l’objet principal. Vous devriez avoir plus de considération pour l’honneur de votre famille que pour votre propre personne. »
Les histoires d'amour malheureuses, en raison de la primauté accordée aux apparences et de la sottise d'un voire des deux partenaires, reviennent de manière récurrente : celui de Mme Fitzpatrick, une cousine de Sophie, avec un sot ; celui de Brigitte, la sœur d'Allworthy avec l'ingrat capitaine Blifil, la menace d'union entre Sophie et Blifil, encouragée par tout son entourage mais repoussée avec véhémence par la première etc.


Tom Jones est aussi le livre présentant le difficile équilibre de l'exercice de la Justice et de la nature de la Vertu, préoccupations chères aux philosophes grecs. En parlant de M. Square et M. Thwackum (respectivement philosophe et théologien), les deux précepteurs des jeunes Jones et Blifil, Fielding précise qu’il ne cherche pas à « jeter le ridicule sur les plus grandes perfections de la nature humaine » ou à offenser les tenants de la vertu et de la religion. « C’est au contraire, en vue de les servir que j’ai pris sur moi de rapporter la vie et les actions de deux de leurs faux et prétendus champions. Un ami déloyal est le plus dangereux des ennemis ; et je dirai hardiment que les hypocrites ont infligé à la religion et à la vertu plus de véritable discrédit que n’ont jamais pu le faire les plus spirituels libertins ou mécréants. Bien plus, si toutes deux, dans leur pureté, sont à juste titre appelées les liens de la société civile et sont, en vérité, les plus grands des bienfaits, quand la fraude, la simulation et l’hypocrisie sont venues les empoisonner et les corrompre, elles se sont muées en les pires des fléaux civils, permettant aux hommes de porter les coups les plus cruels à leurs semblables. » Ainsi, Thwackum n’a à la bouche que l’envie de « porter les verges » à Tom au moindre de ses écarts, très souvent à tort et à travers. « Si tous deux faisaient grand usage du mot miséricorde, il était clair qu’en réalité Square la tenait pour incompatible avec la règle du bien ; et Thwackum était pour appliquer la justice et laisser la miséricorde à Dieu. Ces deux messieurs en fait différaient d’opinion sur les objets de cette sublime vertu, au nom de laquelle Thwackum eût sans doute détruit une moitié de l’humanité et Square l’autre. »
Sophie, raillée pour son obéissance scrupuleuse envers son père, répond que sa bonté n'est pas la conséquence de sa vanité mais que c'est l'amour même de la Vertu qui la fait agir ainsi : « Vous m’avez mal comprise, Mademoiselle, si vous croyez que j’en tire quelque vanité ; car, outre que ce n’est que m’acquitter d’un devoir, je me fais plaisir à moi-même. Je puis sincèrement dire qu’aucune joie n’est pour moi aussi grande que celle de contribuer au bonheur de mon père. »


Pour conclure et sans rentrer davantage dans le détail d'une histoire pour ne pas trop en gâcher l'effet de découverte, Fielding remplit parfaitement le contrat qu’il passe avec son lecteur dès les premières pages introductives : il se donnait pour mission de nous peindre la « nature humaine » et c’est exactement ce à quoi nous avons droit dans son roman. De surcroît, il le fait avec une légèreté de ton empreinte d’ironie et de compassion, sans jamais porter préjudice à sa profondeur, qui en fait une expérience de lecture des plus plaisantes et ce fut à titre personnel un des livres les plus faciles et agréables qu’il m’ait été donné de lire malgré sa longueur considérable.

Voici quelques extraits pour finir dans lesquels Fielding revient sur certains aspects de cette nature humaine et des considérations d’ordre plus général sur ce qui fait selon lui un « bon romancier ».

« A vrai dire, il n’y a pas lieu de ranger l’absence de compassion au nombre de nos défauts les plus courants. Le sombre ingrédient qui corrompt notre naturel, c’est l’envie. De là vient que notre œil se lève rarement, je le crains, sans une certaine malveillance vers ceux qui sont manifestement plus grands, meilleurs, plus sages ou plus heureux que nous-mêmes ; tandis que nous l’abaissons d’ordinaire sur les humbles et les malheureux avec assez de bienveillance et de pitié. En fait, j’ai remarqué dans la plupart des défauts qui se sont révélés dans les amitiés que j’ai pu observer provenaient uniquement de l’envie, vice infernal, dont j’ai cependant vu bien peu de personnes absolument exemptes. (p.967)

« J’oserai dire que la vie du grand monde est de beaucoup la plus ennuyeuse. Les divers métiers des milieux inférieurs produisent une grande variété de plaisants personnages ; tandis qu’ici, hormis chez le peu de gens occupés à la poursuite de l’ambition et chez ceux, moins nombreux encore, qui ont le goût du plaisir, tout n’est que vanité et imitation servile. La toilette et les cartes, manger et boire, courbettes et révérences, voilà ce qui fait toute l’affaire de la vie. […] Il n’est pas d’erreur plus grande, en fait, que celle qui règne universellement parmi les gens du vulgaire, qui, empruntant leur opinion à quelques satiriques ignorants, ont apposé à notre époque un caractère de débauche. […] Nos femmes actuelles ont reçu pour enseignement de leur mère de n’appliquer leurs pensées qu’à l’ambition et à la vanité. […] Aussi se contentent-elles, durant le reste d’une triste existence, de rechercher des divertissements plus innocents, mais, je le crains, plus puérils, dont la simple mention conviendrait mal à la dignité de cette histoire. A mon humble avis, la véritable caractéristique du beau monde actuel, c’est plutôt la sottise que le vice, et la seule épithète qu’elle mérite est celle de frivole. » (p.796)

« Je me hasarderai à indiquer certaines qualités qui sont nécessaires à cet ordre d’historiens [dans le sens qui racontent des histoires]. La première est le génie, sans une riche veine duquel aucune étude, dit Horace, ne nous sert à rien. Par génie, j’entends cette faculté, ou plutôt ces facultés de l’esprit qui sont capables de pénétrer tout ce qui est à portée de notre connaissance et dont nous pouvons distinguer les différences essentielles ; elles ne sont autres que l’invention et le jugement. […] Par invention, on entend généralement, à ce que je crois, faculté de création, ce qui établirait en fait que la plupart des romanciers y peuvent le plus prétendre ; alors qu’en réalité invention ne signifie rien de plus (et c’est son sens original) que trouvaille, découverte : ou, pour mieux m’expliquer, une prompte et sagace pénétration de l’essence véritable de tout ce qui fait l’objet de nos méditations. Cela peut rarement exister, je crois, sans la concomitance du jugement ; car il me paraît difficile de dire que l’on a découvert la véritable essence de deux choses sans en avoir discerné la différence. […] Mais elles ne suffiraient pas sans une bonne dose de savoir […] ; à l’appui de quoi, je pourrais encore citer l’autorité d’Horace et de bien d’autres, s’il était nécessaire pour prouver que les outils ne sont d’aucune utilité à un ouvrier quand l’art ne les a point aiguisés ou quand il lui manque les règles pour le diriger dans son travail ou les matériaux dont il doit se servir. Tout cela, c’est le savoir qui y pourvoit ; la nature ne peut fournir que la capacité […] et c’est le savoir qui doit les mettre en état, en diriger l’emploi. […] Une connaissance qualifiée de l’histoire et des belles-lettres est ici absolument nécessaire ; et sans une part au moins de cette connaissance, poser à l’historien est aussi vain que de prétendre construire une maison sans bois, sans mortier, sans briques ni pierres. Il est aussi une autre sorte de connaissances, qu’il n’est pas au pouvoir de l’étude de donner et qui ne s’acquiert que par le commerce des hommes. Elle est si nécessaire à la compréhension des caractères, que nul n’en est plus ignorant que ces pédants érudits dont la vie s’est entièrement consumée dans les collèges et parmi les livres. […] le véritable système pratique ne se peut apprendre que dans le monde. […] Mais toutes les qualités dont j’ai jusqu’ici doué mon historien ne lui serviront de rien, s’il n’a ce que l’on entend généralement par un bon cœur et s’il manque de sensibilité. Pour qu’un auteur me fasse pleurer, dit Horace, il faut qu’il commence par pleurer lui-même. En vérité, nul ne peut bien peindre une affliction qu’il ne ressent pas en la peignant ; et je ne doute pas que les scènes les plus pathétiques et les plus émouvantes n’aient été écrites avec des larmes. Il en va de même pour le comique. » (p.527)

« L’estime et la gratitude sont les mobiles propres à l’amour, comme la jeunesse et la beauté le sont au désir et que, par conséquent, bien que pareil désir puisse naturellement cesser quand l’âge ou la maladie atteint son objet, ceux-ci ne peuvent avoir aucun effet sur l’amour, non plus qu’ils ne peuvent ébranler ou détruire dans un cœur valeureux ce sentiment ou cette passion qui a la gratitude ou l’estime pour base. »

«  En règle générale, le monde se partage sur la charité entre deux opinions qui sont exactement l’inverse l’une de l’autre. Une partie semble tenir que tous les actes de ce genre doivent être considérés comme des dons volontaires et que, si peu que l’on donne (fût-ce même une simple expression de bons vœux), on acquiert ce faisant un haut degré de mérite. D’autres, au contraire, semblent tout aussi persuadés que la bienfaisance est un pur devoir, et que chaque fois que les riches restent de loin au-dessous de leur capacité de soulager la détresse des pauvres, ils n’ont rempli leur devoir qu’à moitié, et qu’ils sont, en un sens, plus méprisables que ceux qui l’ont entièrement ignoré. » (p.774)

« S’il est des hommes incapables de sentir les délices qu’il y a à procurer le bonheur à autrui, je les plains sincèrement, vu qu’ils ne peuvent goûter ce qui est, à mon avis, un plus grand honneur, un plus grand intérêt et une plus douce jouissance que tout ce que peuvent jamais obtenir l’ambitieux, l’avare ou le voluptueux. » (p.780)

mardi 16 juin 2015

Ulysse, James Joyce

Note : 7,5/10


Quatrième de couverture : 

Le 16 juin 1904, à Dublin. À partir des déambulations, élucubrations, rencontres et solitudes de trois personnages, Leopold Bloom, Stephen Dedalus et Molly Bloom, Joyce récrit l’Odyssée d’Homère. L’architecture d’Ulysse est un incroyable tissage de correspondances : le roman foisonne d’échos internes, de réminiscences, de choses vues et entendues, digérées et métamorphosées. En même temps que Proust, Joyce écrit le grand roman de la mémoire et de l’identité instable.
Dans ce livre qui tient de l’encyclopédie et de la comédie humaine, l’auteur convoque tous les styles, tous les tons – y compris comique –, du monologue intérieur au dialogue théâtral. La lecture d’Ulysse est de ces expériences déterminantes qui changent notre perception du roman comme notre vision du monde.

Il est possible de lire Ulysse en faisant l’impasse sur plusieurs chapitres dont l’intérêt (du moins pour la compréhension de l’intrigue générale) est limité, hormis un pur exercice de style de Joyce pour ceux qui sont friands de ce genre de littérature. J’ai lu cette assertion quelque part qui conseillait le lecteur novice d’Ulysse qui pourrait se décourager en cours de route (un phénomène récurrent pour ce roman) et je suis tout à fait d’accord avec cette dernière au sortir de ma lecture. 
Mon sentiment général est mitigé mais toutefois positif : des chapitres m’ont totalement séduit (je pense en particulier au célèbre monologue de Molly qui conclut le roman mais aussi à l’épisode XIII Nausicaa où Leopold Bloom flirte avec la jeune Gerty MacDowell), d’autres m’ont clairement ennuyé (dès l’épisode III Protée, j’ai failli abandonner ma lecture… ; l’épisode Éole, pur exercice de style, m’a paru interminable, un peu à l’image de la nouvelle « Ivy Day » dans la salle des commissions du recueil Dublinois). Quant aux autres, la lecture s’est plus ou moins bien déroulée mais ne m’a pas clairement ennuyé comme ce fut le cas pour les deux épisodes que je viens de mentionner. On appréciera également dans cette édition Folio la présence de courts résumés de chaque chapitre en fin d’ouvrage qu’on peut lire si l’on se sent perdu dans la lecture, ce qui m’est arrivé assez souvent…
Le dernier gros point noir d’Ulysse, qui a en tout cas rendu mon expérience de lecture peu plaisante, ce sont les notes de pages extrêmement nombreuses qui explicitent les références auxquelles Joyce fait allusion. Faire l’aller-retour de manière incessante entre le récit et ses notes de page m’ont rapidement lassé et j’ai limité au fil de ma lecture ses renvois qui n’apportent de toute manière pas grand-chose à la compréhension de l’intrigue et dont pour la plupart je ne me rappelle déjà plus.

Passons désormais sur les aspects positifs d’Ulysse. L’usage du stream of consciousness est fait avec beaucoup de brio par Joyce et ce dès les premières pages où l’on suit le personnage de Stephen Dedalus dans les trois premiers chapitres, et dans lesquels on apprend qu’il est revenu à Dublin après son séjour à Paris (évoqué à la fin du Portrait de l’artiste en jeune homme) en apprenant l’état critique de sa mère, qui est morte peu de temps avant le début du roman. Stephen se sent coupable vis-à-vis de sa mère dont il a refusé d’obéir à ses derniers vœux religieux. « Tu n’as pas voulu te mettre à genoux et prier pour ta mère sur son lit de mort quand elle te l’a demandé. Pourquoi ? Parce que tu as en toi ce maudit esprit jésuite, à ça près qu’on te l’a injecté de travers. » Une culpabilité qui le poursuivra tout au long de cette journée du 16 juin 1904 et qui reviendra plus particulièrement le hanter dans l’épisode XV Circé sous la forme d’un spectre, un peu à l’image du fantôme du père d’Hamlet (pièce qui sera abondamment discutée dans le chapitre IX Charybde et Scylla).
La mort est un thème omniprésent dans Ulysse. A la culpabilité de Stephen vis-à-vis de sa mère s’ajoutent également les deux deuils que porte Leopold Bloom, le personnage principal du roman. On apprendra que ce dernier a perdu son père Rudolf Virag qui s’est suicidé et que son fils Rudy est mort onze jours après sa naissance. Ces deux traumatismes reviendront régulièrement dans les pensées de Bloom en cette journée où il se rend en habits de deuil à l’enterrement d’une de ses connaissances, Paddy Dignam.
« Il a détourné les yeux. Sent les choses. Tressautent ses os.
L’après-midi de l’enquête. L’étiquette rouge de la bouteille sur la table. La chambre de l’hôtel avec ses vues de chasse. Il faisait étouffant. Les rayons de soleil à travers les lames des stores vénitiens. Les oreilles de l’officier de police, énormes, plantées de touffes de poils. Le garçon d’étage faisant sa déposition. D’abord j’avais cru qu’il était endormi. Puis j’ai remarqué ces espèces de raies jaunes sur son visage. Avait glissé au pied du lit. Diagnostic : surdose. Mort accidentelle. La lettre. Pour mon fils Leopold.
Ne plus souffrir. Ne plus se réveiller. A la fosse. » (p.188)

Entendant Simon Dedalus se plaindre de la mauvaise influence de Buck Mulligan sur son fils Stephen, Bloom, par association d’idées, repense à son fils disparu puis à sa fille Milly dont il a reçu une lettre le matin même :

« Homme braillard, entêté. Plein de son fils. Il a raison. Quelque chose à transmettre. Si mon petit Rudy avait vécu. Le voir grandir. Entendre sa voix dans la maison. En train de marcher à côté de Molly dans son complet d’Eton. Mon fils. Moi dans ses yeux. Étonnante sensation ce serait. Issu de moi. Question de chance. A dû être ce matin-là Raymond terrace elle était à la fenêtre elle regardait les deux chiens occupés justement à ça sous le mur du repens-toi. Et le rigolard regard du brigadier sur nous. Elle portait cette robe crème dont elle n’a jamais raccommodé l’accroc. Un p’tit coup vite fait, Popold ? Bon Dieu j’en meurs d’envie. C’est ainsi que la vie commence.
De là devenue grosse. Obligée de refuser le concert à Greystones. Mon fils dans son ventre. J’aurais pu l’aider dans la vie. J’aurais pu. En faire un homme indépendant. Et lui apprendre l’allemand. […] Molly. Milly. La même chose en plus délayé. Ses jurons de galopin. Par Toutatis et par tous les autres ! Pour autant une brave fille. Bientôt une femme. Mullingar. Mon Papli chéri. Jeune étudiant. Oui, oui : une femme elle aussi. La vie. La vie. » (p.176-7)


Bloom entame son Odyssée à la manière du héros homérique en grande partie pour ne pas se retrouver en présence de l’amant de sa femme Molly, Hugh « Blazes » dit « Flam » Boylan. Durant cette journée, il se rendra entre autres à l’enterrement de son ami Dignam, sur la route de laquelle il aperçoit une femme distinguée en parlant avec un certain M’Coy, dont la conversation l’irrite. Ce sera le premier exemple du caractère voyeuriste de Bloom, qui culminera dans le chapitre Nausicaa, et qui rappelle sur certains points la tendance voyeuriste du narrateur de la Recherche du temps perdu.
« Bloom regarda de l’autre côté de la rue un cabriolet arrêté devant la porte de l’hôtel Grosvenor. Le porteur hissa la malle et la posa entre les deux sièges. Elle attendait immobile tandis que l’homme, mari, frère, son semblable, fouillait ses poches à la recherche de monnaie. Plutôt classe, dans le genre, ce manteau à col roulé, chaud pour une journée pareille, on dirait de la ratine. Et son attitude désinvolte avec les mains fourrées dans ses poches rapportées.
Comme cette créature hautaine au match de polo. Les femmes jouent toutes les aristos avant qu’on ne les touche là où il faut. Joli cœur et joli coup. Réservée mais prête à rendre les armes. Femme honorable et Brutus est un homme d’honneur. Les posséder une bonne fois ça vous les décoince. […] Elle porta une main gantée à ses cheveux. Et voilà Hoppy qui se radine. S’en envoie un. Ramenant la tête en arrière et regardant au loin par-dessous ses paupières abaissées il voyait la peau fauve et lumineuse briller dans la lumière crue, les tresses en macaron. Clair, j’y vois clair aujourd’hui. C’est l’humidité dans l’air qui fait voir plus loin peut-être. Parlant de choses et d’autres. La main d’une vraie dame. De quel côté va-t-elle monter. […]
En route pour la campagne : Broadstone probablement. De hautes bottines marron aux lacets qui pendillent. Bien tourné le pied. Qu’est-ce qu’il fabrique avec sa monnaie. Voit bien que je regarde. L’œil aux aguets pour un autre toujours. Au cas où. Deux cordes à son arc. […] Fière : riche : bas de soie. […] Il fit un léger pas de côté pour contourner la tête parlante de M’Coy. Va monter d’ici une minute. […] Regarde ! Regarde-moi ça ! Éclair soyeux de somptueux bas blancs. Non mais vise un peu !
Un pesant tramway fit tinter sa cloche, vira de bord et s’interposa.
Loupé. […] L’impression qu’une porte s’est refermée. Le paradis et la péri. C’est toujours comme ça. Juste au moment où. La fille à Eustace street dans une entrée d’immeuble lundi c’est ça rajustant sa jarretière. Son amie masquant le spectacle de. Esprit de corps.
Le tram passa. Ils faisaient route en direction du pont de la Loop Line, sa main richement gantée posée sur la rambarde métallique. Papillote, papillote : dentelles de son chapeau flambant sous le soleil : papillotements, pap. »



Dans le chapitre Nausicaa, le récit suit un groupe de femmes et d’enfants alors qu’ils font une promenade sur la plage. On entre extensivement à travers la technique du flux de conscience dans les pensées de Gerty MacDowell, une séduisante jeune femme qui rêve d’amour et de mariage en y associant tous les clichés du roman sentimental. Joyce joue avec ses clichés mais arrive à travers une écriture magnifique à rendre les aspirations de la jeune femme à être admirée et aimée. Ulysse sur cet aspect, à savoir la description de la complexité de la psyché féminine, est très réussi et cela culminera bien sûr avec le sublime monologue intérieur de Molly qui clôt le roman. Voici quelques passages extraits de ces deux chapitres :

« Gerty MacDowell, assise près de ses compagnes, perdue dans ses pensées, le regard fixé vers les lointains, incarnait incontestablement parmi les beautés de la jeunesse féminine irlandaise le spécimen le plus agréable qu’on puisse souhaiter de voir. Sa silhouette mince et gracieuse tendait même à la gracilité, mais ces capsules de fer qu’elle avait prises récemment lui avaient fait un bien fou […], et elle éprouvait une nette amélioration à propos des pertes qu’il lui arrivait d’avoir comme à propos de la langueur qu’il lui arrivait d’éprouver. La pâleur de cire de son visage touchait à l’immatérialité dans son ivoirine pureté alors que sa bouche bouton de rose atteignait, tel l’arc de Cupidon, à la perfection de l’art grec. Ses mains d’un albâtre finement veiné présentaient des doigts effilés et, quoiqu’elles pussent devoir leur blancheur au jus de citron et au roi des onguents, il n’en était pas moins faux qu’elle eût accoutumé d’enfiler des gants de chevreau pour dormir ou qu’elle prit des bains de pieds au lait. Bertha Supple l’avait rapporté un jour à Edy Boardman mais c’était une calomnie inventée de toutes pièces parce qu’elle était à couteaux tirés avec Gerty. […] Il convient de rendre l’honneur à l’honneur. Il y avait chez Gerty un raffinement inné, une hauteur languissamment souveraine qui prenait son éclatante évidence dans la délicatesse de ses mains et dans la cambrure de son pied. Que la bonne fortune eût bien voulu lui donner la naissance d’une dame de la haute société […], Gerty eût fait aisément jeu égal avec n’importe grande dame du pays et se serait bien vue elle aussi habillée de vêtements d’un goût exquis avec des bijoux sur le front et de nobles soupirants à ses pieds rivalisant à l’envi pour y déposer leurs hommages. Peut-être était-ce cela, l’amour qui eût pu être, qui conférait à son évanescent visage l’intensité soudaine d’une parole tue, qui insufflait un pathétisme étrange à ses yeux magnifiques, un charme auquel il était difficile de résister. [Les yeux] de Gerty étaient d’un bleu, le plus irlandais des bleus, que soulignaient le lustré des cils et le noir expressif des sourcils. […] Mais ce qui parachevait la beauté de Gerty tenait à son inestimable et somptueuse chevelure. Elle l’avait effilée ce matin même en tenant compte de la nouvelle lune et elle bouillonnait autour de sa jolie tête en une profusion de boucles luxuriantes et elle avait limé ses ongles aussi, le jeudi pour la richesse. »
La force de caractère n’avait jamais été le point fort de Reggy Willie et celui-là seul séduira et épousera Gerty MacDowell qui se révélera un homme entre les hommes. Mais attendre, toujours attendre d’être demandée et l’on était en plus une année bissextile et elle allait passer bien vite. […] un homme viril, dont le visage exprime la force et le calme, qui n’a pas encore trouvé son idéal, […] qui la prendrait dans ses bras protecteurs, et qui la serrerait contre lui avec toute l’ardeur de sa nature profondément passionnée et qui la rassurerait d’un long long baiser. Ce serait comme le paradis. Tel est celui auquel elle aspire dans les fragrances de cette soirée d’été. De tout son cœur elle s’impatiente d’être toute à lui, sa compagne indéfectiblement liée à lui pour le meilleur et pour le pire, dans la tristesse et dans la joie, jusqu’à ce que la mort nous sépare, à partir de ce jour et dans la suite. […] Oui c’était bien elle qu’il regardait et son regard en disait long. Ses yeux brûlants fixés sur elle semblaient chercher avec obstination à la pénétrer et lire au plus profond de son âme. […] Il regardait avec une telle intensité, une telle fixité, et il l’avait vue shooter dans le ballon et peut-être apercevrait-il les brillantes boucles d’acier de son soulier si elle les faisait osciller comme ça l’air de rien la pointe en bas. Elle se réjouissait d’avoir eu l’inspiration de mettre des bas transparents à la pensée que Reggy Wylie pourrait sortir mais elle n’en était plus là. Voici que se réalisait ce dont elle avait si souvent rêvé. Voici celui qui lui importait désormais et elle laissait la joie illuminer son visage parce que c’était lui qu’elle voulait parce que l’instinct le lui signalait comme unique au monde. C’est de tout son cœur que la femmenfant se livrait à lui, son maridéal, parce que d’emblée elle avait su que c’était lui. […] Alors sans doute la prendrait-il doucement dans ses bras, à la façon d’un vrai mâle, presserait-il son souple corps contre le sien et l’aimerait-il, sa petite fille toute à lui, parce qu’elle-même serait pour lui unique au monde. […]
- Gerty ! Gerty ! Nous partons. Viens. […]
Gerty eut une idée, une de ces petites ruses inspirées par l’amour. Elle glissa la main dans la pochette de sa blouse et en sortit le petit mouchoir et l’agita en réponse bien sûr sans attendre qu’il et puis le remit en place. Me demande s’il n’est pas trop loin pour. Elle se leva. Était-ce un adieu ? Non. Il lui fallait s’en aller mais ils étaient appelés à se retrouver, ici même, elle allait en rêver jusqu’à la prochaine fois, pas plus tard que demain, à son rêve d’hier soir. Elle se redressa de toute sa taille. Leurs âmes s’unirent en un ultime et langoureux regard et les yeux qui touchaient son cœur, emplis d’une étrange lueur, étaient retenus captifs par la fleur délicate de son visage. Elle lui sourit à demi avec mélancolie, et ce fut un doux sourire de pardon, un sourire qui frisait les larmes, et puis ce fut la séparation. »

Et Molly, ayant ressassé intérieurement son enfance, ses amants, son pouvoir de séduction dont elle est consciente, et après avoir souvent critiqué son mari, termine son monologue en évoquant paradoxalement les qualités de ce dernier et son émouvante demande en mariage :
« en tout cas ils auront pas mon mari si je peux l’arracher de leurs griffes même s’ils se foutent de lui derrière son dos je sais bien quand il leur débite ses salades parce qu’il a assez de bon sens pour pas gaspiller le moindre sou qu’il gagne à leur payer des pots et qu’il s’occupe de sa femme et de sa fille ».
«  le soleil c’est pour toi qu’il brille il me disait le jour où on était allongés au milieu des rhododendrons à la pointe de Howth avec son costume de tweed gris et son chapeau de paille le jour où je l’ai poussé à me demander en mariage oui d’abord je lui ai donné le morceau de gâteau à l’anis que j’avais dans la bouche et c’était une année bissextile comme maintenant oui il y avait seize ans mon dieu après ce long baiser je pouvais presque plus respirer oui il a dit que j’étais une fleur de la montage oui c’est ça nous sommes toutes des fleurs le corps d’une femme oui voilà une chose qu’il a dite dans sa vie qui est vraie et le soleil c’est pour toi qu’il brille aujourd’hui oui c’est pour ça qu’il me plaisait parce que j’ai bien vu qu’il comprenait qu’il ressentait ce que c’était qu’une femme et je savais que je pourrais toujours en faire ce que je voudrais alors je lui ai donné tout le plaisir que j’ai pu jusqu’à ce que je l’amène à me demander de dire oui et au début je voulais pas répondre je faisais que regarder la mer le ciel je pensais à tant de choses qu’il ignorait […] une Fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme le faisaient les Andalouses ou devrais-je en mettre une rouge oui et comment il m’a embrassée sous le mur des Maures et j’ai pensé bon autant lui qu’un autre et puis j’ai demandé avec mes yeux qu’il me demande encore oui et puis il m’a demandé si je voulais oui ma fleur de la montagne et d’abord je l’ai entouré de mes bras oui et je l’ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tout mes seins mon odeur oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux oui. »

Pour conclure, Ulysse m’a ennuyé par moments (voire certains chapitres en entier) et l’expérience de lecture, mais je m’y attendais toutefois, fut souvent ardue en raison des innombrables références qui parsèment le roman. Je suis peu friand de la littérature qui fait « exercice de style » ou « jeu pur avec le langage » (comme le Pantagruel de Rabelais par exemple, ou plus récemment, les premiers romans de Pynchon), mais heureusement Ulysse, bien qu’étant un exemple des plus représentatifs de ce genre, ne se réduit pas à cela et l’empathie que l’on ressent vis-à-vis des personnages se développe progressivement, en particulier bien sûr envers le couple Leopold/Molly. Ulysse on le sent a pour ambition de peindre la vie dans son ensemble (les thèmes de la mort, du désir, de l’art entre autres sont omniprésents), et malgré ses parfois pesants exercices de style (ressentis comme tels à l’aune de cette première lecture), Joyce parvient à communiquer cette forte empathie pour ses trois personnages principaux, archétypes universels de l'homme, la femme et l'artiste.
Je retiendrai de cette première lecture la place proéminente accordée à la femme bien que les protagonistes soient masculins et que Molly n’interviendra qu’à la toute fin du roman. Joyce rend très bien la complexité du genre féminin, ses désirs, ses aspirations, ses contradictions, sa place dans la société, et les deux épisodes que j'aie le plus appréciés développent extensivement ce sujet.

Et pour finir, voici un dernier extrait tiré du livre :

« Son sourire disparut, il continuait sa marche, un nuage lourd dissimulait progressivement le soleil, une ombre descendait sur la façade revêche de Trinity. Les tramways se croisaient, montaient, descendaient, tintinnabulaient. Inutilité des mots. Les choses continuent de même ; jour après jour : des escouades de policiers sortent en rang, elles rentrent : les tramways vont et viennent. Ces deux timbrés qui traînent. Dignam rayé de la carte. Mina Purefoy ventre gonflé gémissant sur son lit pour qu’on lui sorte son enfant un bon coup. Un qui naît quelque part toutes les secondes. Un qui meurt toutes les secondes. Depuis que j’ai donné à manger aux oiseaux cinq minutes. Trois cents ont cassé leur pipe. Trois cent autres sont nés, on nettoie le sang, ils sont tous lavés dans le sang de l’agneau, braillant méééééé.
Toute une ville disparaît, une autre la remplace, disparaît à son tour : une autre viendra et elle disparaîtra. Maisons, rangées de maisons, rues, kilomètres de trottoirs, empilements de briques, pierres. Qui changent de mains. Ce propriétaire-ci, celui-là. Le proprio ne meurt jamais, dit-on. Un autre se glisse dans ses chaussures quand il reçoit son préavis. Ils se paient le lieu avec de l’or et ils conservent quand même tout l’or. Il y a de l’escroquerie dans l’air. Empilés dans les villes, rongés par les siècles. Pyramides dans le sable. Bâties à coup de pain et d’oignons. Esclaves muraille de Chine. Babylone. Restes de monolithes. Tours rondes. Restent les décombres, les banlieues qui s’étendent, bâties à la va-comme-je-te-pousse, les bicoques de Kerwan, bâties sur du vent. Asile de nuit.
On n’est rien. » (p.290)