" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

jeudi 27 août 2015

Washington Square, Henry James

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

Quoi de plus délicat que les relations entre un veuf inconsolable et une fille qui ne ressemble pas à sa mère ? A New York, l'implacable docteur Sloper vit seul avec son unique enfant, Catherine, un être vulnérable. Une vieille tante écervelée papillonne entre eux. Un soir surgit un jeune homme au visage admirable... Dans la vénérable demeure de Washington Square, le quatuor est en place pour jouer un morceau dissonant.


L’un des sentiments les plus agréables je trouve est de lire un livre qui excède de beaucoup les attentes qu’on y avait placées au préalable. C’est le cas du présent roman, le premier que je découvre d’Henry James, dans lequel le synopsis a priori ne promet pas un livre renversant : c’est l’histoire d’une jeune femme, Catherine Sloper, banale, dépourvue de charmes et à l’intelligence limitée, comme on l’apprend très tôt, qui va être courtisée par un arriviste, Morris Townsend, qui n’a d’yeux que pour la fortune de la demoiselle, héritière d’un revenu de 10 000 dollars de par sa mère décédée et de trois fois plus lorsque son père, le docteur Austin Sloper, viendra à disparaître.
L’histoire de l’arriviste sans scrupules et de la jeune femme suffisamment naïve pour croire que le premier l’aime réellement en dehors de sa fortune a été traitée maintes et maintes fois en littérature. Parmi les meilleurs livres où ce thème a été traité, on pense à Jane Austen (d’ailleurs citée en préface par la traductrice Claude Bonnafont) qui traite constamment dans ses romans des questions de mariage, de la difficulté de connaître l’autre au-delà de la simple apparence superficielle et qui invite constamment son lecteur à réfléchir sur lui-même et sur les gens qui l’entourent.
 « Quatre protagonistes occupent la scène, l’intrigue est une épure, l’action réduite au minimum, la prose claire, acérée, percutante, une prose souvent comparée pour son acuité, pour sa « précision synonyme d’intelligence » à celle de Jane Austen », dit la traductrice. En effet, l’ascèse dont fait preuve l’intrigue peuvent donner le sentiment qu’il ne s’y passe pas grand-chose au final, sentiment qui se renforce lorsqu’on se rend compte assez vite que les protagonistes ne vont pas changer dans leurs convictions respectives vis-à-vis de Morris Townsend : le docteur Sloper désapprouve fermement, et avec une raison et une lucidité qu’il expose avec clarté, le mariage projeté ; sa fille « s’entête » à croire son prétendant sincère dans ses intentions et à l’aimer, et sa tante, Lavinia Penniman, se caractérisera tout au long du roman par son incroyable sottise, encourageant sa nièce contre son frère, et multipliant les démarches (souvent vaines et inutiles) pour rapprocher les futurs mariés.

James réussit un tour de force remarquable en parvenant à rendre un roman de prime abord banal en un livre passionnant de bout en bout, en atteste la rapidité avec laquelle je l’ai dévoré. Le style y est pour beaucoup, James réussissant à caractériser avec une merveilleuse précision et complexité ses protagonistes. Il faut souligner au passage que James prend le pari peu commun de choisir une héroïne aux antipodes de ce à quoi nous sommes accoutumés en tant que lecteur. Catherine Sloper est difficilement attachante : comme je l’ai déjà dit, elle est ordinaire, banale, d’une intelligence très limitée, elle n’est guère attirante et ses qualités se résument à sa bonté naturelle et à son caractère facile, très malléable, qui la rend très obéissante vis-à-vis de son père qu’elle admire et craint à la fois pour son intelligence. Elle est à la fois naïve et très têtue et ne se rend pas compte à temps de son incrédulité face à Morris, contrairement aux héroïnes austeniennes.

Son père est le seul dans sa famille (si l’on ne compte pas Elizabeth Almond, son autre sœur bien plus avisée et intelligente que Lavinia) à discerner le comportement trompeur de Morris et à comprendre qu’il est un être « profondément égoïste » qui fera immanquablement le malheur de sa fille. D’abord amusé par la cour faite à sa fille, le docteur Sloper verra son humeur s’assombrir progressivement en constatant que tous ses efforts pour dissuader sa fille restent vains. Il est le seul personnage lucide mais il ne parviendra jamais à convaincre sa sœur et sa fille du bien-fondé de son jugement qui se heurte à l’aveuglement persistant de ces dernières. Bien que d’un naturel méfiant, il accorde même le « bénéfice du doute » à Morris avant de se rendre compte à travers une observation froide et objective que Morris ferait immanquablement le malheur de sa fille en cas de mariage. « Il ne devait pas condamner Morris Townsend avant de l’avoir entendu. Il éprouvait une vive aversion pour les attitudes trop dures face à certaines situations, estimant que la moitié des désagréments et nombre des déceptions de la vie venaient de là. » Puis, exaspéré par ses vaines tentatives de faire entendre raison à sa fille, il lui dit : « Tu abuses de ma patience, tu devrais pourtant savoir qui je suis. Je ne suis pas un homme bon. Bien que je sois d’humeur égale, je suis au fond très passionné et je t’assure que je puis être très dur. » Le docteur est le seul à faire preuve d’introspection, à réfléchir continuellement sur lui-même, voire même à douter de lui-même, en atteste sa volonté bien que sceptique de donner une chance à Morris au tout début de leurs relations. Néanmoins, au fil de ses observations, faites avec calme et objectivité, et tirant profit de sa grande expérience des hommes, il fait confiance à son jugement qui lui présente Morris comme l’arriviste qu’il est.

La tante Lavinia est un monument de bêtise et de sottise mais n’en reste pas moins crédible et vraisemblable. Pour elle, l’union de sa nièce et de Morris est un épisode qu’elle se représente haletant et romanesque et elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour l’encourager, allant jusqu’à les pousser à se marier secrètement pour outrepasser l’interdit paternel. Il s’agit vraisemblablement pour elle d’un épisode dans lequel elle se promet de l’action, des frissons pour remplir sa vie monotone et ennuyeuse du fait de son manque total d’intelligence et de bon sens. « Mrs Penniman tirait trop de satisfaction des intrications sentimentales de ce drame pour avoir intérêt à ce qu’elles se dissipassent rapidement. Elle souhaitait voir l’intrigue s’étoffer et, dans son imagination, les conseils qu’elle prodiguait à sa nièce visaient cet objectif. Fort peu cohérents, ils se contredisaient d’un jour sur l’autre, imprégnés cependant par le désir dominant de voir Catherine accomplir un geste spectaculaire. […] Sa nièce n’était pas à la hauteur de la situation. Au fond de son cœur, Mrs Penniman espérait que la jeune fille se marierait secrètement, elle-même jouant à cette occasion le rôle de dame d’honneur ou de duègne. Dans son rêve, la cérémonie se déroulait dans une chapelle souterraine […] puis le couple coupable sautait en hâte dans le coupé rapide qui les emportait vers un sombre logis de banlieue où, dissimulée sous un voile épais, elle leur rendrait des visites clandestines aussi longtemps que durerait la période de misère poétique qu’ils ne manqueraient pas de subir. » Avec la lucidité du temps, Catherine se rendra compte que « sa tante était une femme dangereuse » par « cette attitude interventionniste et désintéressée, ce rôle de messagère pénétrée du devoir d’accomplir ses promesses » qui aura grandement contribué à ses souffrances.

Je parle souvent, pour évoquer les romans que j’ai beaucoup aimés, du mystère et de la complexité de la vie qu’un auteur parvient à saisir et à dépeindre. Par cette expression, j’entends que l’auteur parvient à nous faire saisir la vie de manière plus riche et complète dans son roman, par la minutie avec laquelle il détaille le caractère, les actions et les pensées de ses personnages, tout en stimulant l’imagination de son lecteur en y laissant une part significative d’interprétation, qui varie en fonction du lecteur et de son âge au moment où il (re)lit tel ou tel ouvrage. Washington Square rentre à mon avis dans cette catégorie de roman. La seule erreur (mais colossale) qu’à mon sens commet le docteur Sloper, le seul protagoniste véritablement lucide du roman, est son manque d’amour pour sa fille Catherine, qu’il a appris à mépriser en secret dès lors qu’il s’est rendu compte qu’elle ne serait ni jolie, ni intelligente, donc qu’il ne pourrait en tirer aucun sujet de fierté. Catherine s’en retrouvera profondément marquée lorsqu’elle se rend compte que son père ne l’aime pas et ce facteur aura une importance décisive aussi égale que son désenchantement consécutif à l’annulation  de ses fiançailles. Mrs Almond reprochera notamment à son frère de manquer de compassion vis-à-vis de sa fille lorsqu’il apprend l’annulation du mariage et se satisfait de la vengeance qu’il en tire par l’ironie avec laquelle il s’adresse à Catherine  pour n’avoir jamais écouté ses conseils. D’un autre côté, on pourra également comprendre que le docteur se soit à juste titre aigri devant la bêtise persistante et consternante de sa fille et de sa sœur Lavinia, qui se bercent d’illusions et de chimères sur Morris tout au long du roman à un point qui en devient même irritant pour le lecteur, ce qui est probablement l'effet voulu et recherché par l'auteur.

James est souvent surnommé le « Proust américain » et difficile de ne pas penser à l’auteur de la Recherche dans les ultimes pages du roman, qui sont également les plus bouleversantes et qui rappellent de nombreux passages du Temps retrouvé. Une Catherine vieillissante semble finalement comprendre que sa vie passée semble avoir été une illusion, un « rien » qui souligne encore davantage son désenchantement. « Elle continuait à le regarder, pourtant, ce qui la conduit à une observation troublante : il semblait que ce fût lui, et pourtant ce n’était pas lui ; c’était l’homme qui avait été tout, et pourtant cette personne n’était rien. Que tout cela était loin ! Comme elle avait vieilli… Comme elle avait vécu ! »
L’épisode de Morris, avec le recul permis par le temps, ressemble à une agitation vaine, amère, dont elle a beaucoup souffert et qui lui a inspiré son aspiration au repos et au calme, une sagesse de la vie prodiguée par nombre de philosophes…

mardi 18 août 2015

Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss

Note : 8/10


Quatrième de couverture :

Pourquoi et comment devient-on ethnologue ? Comment les aventures de l'explorateur et les recherches du savant s'intègrent-elles et forment-elles l'expérience propre à l'ethnologue ? C'est à ces questions que l'auteur, philosophe et moraliste autant qu'ethnographe, s'est efforcé de répondre en confrontant ses souvenirs parfois anciens, et se rapportant aussi bien à l'Asie qu'à l'Amérique. Plus encore qu'un livre de voyage, il s'agit cette fois d'un livre sur le voyage. Sans renoncer aux détails pittoresques offerts par les sociétés indigènes du Brésil central, dont il a partagé l'existence et qui comptent parmi les plus primitives du globe, l'auteur entreprend, au cours d'une autobiographie intellectuelle, de situer celle-ci dans une perspective plus vaste : rapports entre l'Ancien et le Nouveau Monde ; place de l'homme dans la nature ; sens de la civilisation et du progrès. Claude Lévi-Strauss souhaite ainsi renouer avec la tradition du "voyage philosophique" illustrée par la littérature depuis le XVI e siècle jusqu'au milieu du XIX e siècle, c'est-à-dire avant qu'une austérité scientifique mal comprise d'une part, le goût impudique du sensationnel de l'autre n'aient fait oublier qu'on court le monde, d'abord, à la recherche de soi.


Tristes Tropiques n’est pas un livre qui se lit aisément, du moins au niveau des premières pages. J’ai à de nombreuses reprises commencé, puis abandonné sa lecture au fil des années et c’est après avoir interrompu une énième fois ma lecture en cours de route que j’ai pu enfin enchaîner les pages, assez rapidement, pour le lire au complet. Lévi-Strauss écrit très bien, là n'est pas le problème, mais les premières pages, consacrées entre autres à un voyage aux Antilles (que je me remémore très mal), puis à la découverte de sa vocation d’ethnologue (partie plus intéressante où Lévi-Strauss expose entre autres ce qu'il perçoit comme les maux de notre éducation universitaire), ont eu du mal à accrocher mon attention et à me « donner envie » de le lire rapidement, contrairement à un roman, ce qui est toujours le problème avec les essais ou ouvrages philosophiques que je lis.
Ce que je retiens essentiellement de ce livre, ce sont, non pas la description des « sauvages » auxquels il est parti à la rencontre au Brésil (d'ailleurs, Lévi-Strauss déteste tout ce qui a trait à l'exotisme et au sensationnel, dérives courantes des livres sur le voyage et l'aventure), mais ce que les sociétés et cultures différentes de la nôtre peuvent nous apprendre sur nous-mêmes (et notre société). L’observation des différentes tribus fournit matière à Lévi-Strauss pour en tirer des enseignements plus généraux sur le rapport à l’autorité, à la religion, à l’art, in fine sur les modes d’organisation de la société humaine. La confrontation avec une société, une culture différentes est une source inestimable puisque c’est en permettant la comparaison avec celle dont est issu l’observateur que cette dernière peut mieux se comprendre puis se corriger, se réformer pour être meilleure (dans l'idéal).
Lévi-Strauss s’insurge entre autres contre la prétention de la civilisation européenne à s’estimer supérieure aux autres du fait de son avance technologique qui témoignerait d’une intelligence également supérieure. Au contraire, l'avènement de la civilisation mécanique est associé à ce "funeste hasard" qui aurait détourné l'homme d'un état de société meilleur pour lui. Il défend le modèle d’une société où les maux seraient réduits le plus possible, à l’image de l’éloge de Rousseau que je cite vers la fin : il soutient que la société idéale serait celle où l’homme ne se sente pas étriqué, liant sa liberté, son épanouissement à une densité de population limitée par rapport au territoire et aux ressources disponibles. L’Inde, par la mise en place du système des castes, est le contre-exemple par excellence et vaut selon lui d’avertissement pour nos sociétés actuelles sur les défis qui se présentent à elles à l'avenir (crise écologique et rareté des ressources, explosion de la population démographique).
Enfin, l’éloge du bouddhisme qu'il fait, à partir d’une intéressante histoire des religions, est aussi l’occasion pour Lévi-Strauss de critiquer l’islam, et par-delà, toute société ou culture renfermée sur elle-même et la propension des hommes à difficilement coexister en se reconnaissant « tous autant hommes, mais autrement. » Sur ce, je vous laisse sur les différents passages qui m'ont le plus interpellé durant ma lecture et qui développent ce que je n'ai fait que résumer imparfaitement jusqu'ici.


« La liberté n’est ni une invention juridique ni un trésor philosophique, propriété chérie de civilisations plus dignes que d’autres parce qu’elles seules sauraient la produire ou la préserver. Elle résulte d’une relation objective entre l’individu et l’espace qu’il occupe, entre le consommateur et les ressources dont il dispose. […] Il faut beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour penser que les hommes choisissent leurs croyances indépendamment de leur condition. Loin que les systèmes politiques déterminent la forme d’existence sociale, ce sont les formes d’existence qui forment un sens aux idéologies qui les expriment : ces signes ne constituent un langage qu’en présence des objets auxquels ils se rapportent. Le problème posé par la confrontation de l’Asie et de l’Amérique tropicales reste celui de la multiplication humaine sur un espace limité. Ce problème du nombre, l’Inde s’y est attaquée il y a quelque trois mille ans en cherchant, avec le système des castes, un moyen de transformer la quantité en qualité, c’est-à-dire de différencier les groupements humains pour leur permettre de vivre côte à côté. […] Il est tragique pour l’homme que cette grande expérience ait échoué [par la création d’une hiérarchie au lieu pour les différentes castes d’être demeurées égales malgré leurs différences]. […] Lorsque les hommes commencent à se sentir à l’étroit dans leurs espaces géographique, social et mental, une solution simple risque de les séduire : celle qui consiste à refuser la qualité humaine à une partie de l’espèce. […] cette dévalorisation systématique de l’homme par l’homme se répand, et ce serait trop d’hypocrisie et d’inconscience que d’écarter le problème par l’excuse d’une contamination momentanée. Ce qui m’effraye en Asie, c’est l’image de notre futur, par elle anticipée. Avec l’Amérique indienne je chéris le reflet, fugitif même là-bas, d’une ère où l’espèce était à la mesure de son univers et où persistait un rapport adéquat entre l’exercice de la liberté et ses signes. » (p.169-171)

« Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de l’écriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. […] Elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l’autre. […] Si l’écriture n’a pas suffi à consolider les connaissances, elle était peut-être indispensable pour affermir les dominations. Regardons plus près de nous : l’action systématique des États européens en faveur de l’instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l’extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir [une pensée très similaire à celle développée par Michel Foucault]. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi ». (p.354-5)

« Le consentement est à la fois l’origine et la limite du pouvoir. […] L’ethnologie contemporaine apporte [un appui considérable] aux thèses des philosophes du XVIIIe siècle. […] Rousseau avait en vue un phénomène tout différent, à savoir la renonciation, par les individus, à leur autonomie propre au profit de la volonté générale. Il n’en reste pas moins vrai que Rousseau et ses contemporains ont fait preuve d’une intuition sociologique profonde quand ils ont compris que des attitudes et des éléments culturels tels que le « contrat » et le « consentement » ne sont pas des formations secondaires [mais] les matières premières de la vie sociale. Une seconde remarque découle des considérations précédentes : le consentement est le fondement psychologique du pouvoir, mais dans la vie quotidienne il s’exprime par un jeu de prestations et de contre-prestations qui se déroule entre le chef et ses compagnons, et qui fait de la notion de réciprocité un autre attribut fondamental du pouvoir. […] [Il y a des chefs car] les hommes ne sont pas tous semblables, et même dans les tribus primitives, ces différences individuelles sont perçues avec autant de finesse, et exploitées avec autant d’application, que dans notre civilisation dite « individualiste ». […] J’avais poursuivi ma quête d’un état qui – dit encore Rousseau – « n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent ». […] J’avais cherché une société réduite à sa plus simple expression. Celle des Nambikwara l’était au point que j’y trouvai seulement des hommes. » (p.374-7)

« Les hommes ont fait trois grandes tentatives religieuses pour se libérer de la persécution des morts, de la malfaisance de l’au-delà et des angoisses de la magie. Séparés par l’intervalle approximatif d’un demi-millénaire, ils ont conçu successivement le bouddhisme, le christianisme et l’Islam ; et il est frappant que chaque étape, loin de marquer un progrès sur la précédente, témoigne plutôt d’un recul. Il n’y a pas d’au-delà pour le bouddhisme ; tout s’y réduit à une critique radicale, comme l’humanité ne devait plus jamais s’en montrer capable, au terme de laquelle le sage débouche dans un refus du sens des choses et des êtres : discipline abolissant l’univers et qui s’abolit elle-même comme religion. Cédant de nouveau à la peur, le christianisme rétablit l’autre monde, ses espoirs, ses menaces et son dernier jugement. Il ne reste plus à l’Islam qu’à lui enchaîner celui-ci : le monde temporel et le monde spirituel se trouvent rassemblés. L’ordre social se pare des prestiges de l’ordre surnaturel, la politique devient théologie. En fin de compte, on a remplacé des esprits et des fantômes auxquels la superstition n’arrivait tout de même pas à donner la vie, par des maîtres déjà trop réels, auxquels on permet en surplus de monopoliser un au-delà qui ajoute son poids au poids déjà écrasant de l’ici-bas. Cet exemple justifie l’ambition de l’ethnographe, qui est de toujours remonter aux sources. L’homme ne créé vraiment grand qu’au début ; dans quelque domaine que ce soit, seule la première démarche est intégralement valide. Celles qui suivent barguignent et se repentent.»(p.489)

Sur l’Islam :
«  Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. » (p.484)

Sur le bouddhisme :
« Qu’ai-je appris d’autre, en effet, des maîtres que j’ai écoutés, des philosophes que j’ai lus, des sociétés que j’ai visitées et de cette science même dont l’Occident tire son orgueil, sinon des bribes de leçons qui, mises bout à bout, reconstituent la méditation du Sage au pied de l’arbre ? Tout effort pour comprendre détruit l’objet auquel nous nous étions attachés, au profit d’un effort qui l’abolit au profit d’un troisième et ainsi de suite jusqu’à ce que nous accédions à l’unique présence durable, qui est celle où s’évanouit la distinction entre le sens et l’absence de sens : la même dont nous étions partis. Voilà deux mille cinq cent ans que les hommes ont découvert et ont formulé ces vérités. Depuis, nous n’avons rien trouvé, sinon – en essayant après d’autres toutes les portes de sortie – autant de démonstrations supplémentaires de la conclusion à laquelle nous aurions voulu échapper. [Mais] cette grande religion du non-savoir ne se fonde pas sur notre infirmité à comprendre. Elle atteste notre aptitude, nous élève jusqu’au point où nous découvrons la vérité sous forme d’une exclusion mutuelle de l’être et du connaître. Elle a ramené le problème métaphysique à celui de la conduite humaine. » (p.493)

Éloge de Rousseau :
« Rousseau, tant décrié, plus mal connu qu’il ne le fut jamais, en butte à l’accusation ridicule qui lui attribue une glorification de l’état de nature – où l’on peut voir l’erreur de Diderot et non la sienne – car il a dit exactement le contraire. Rousseau, le plus ethnographe des philosophes : s’il n’a jamais voyagé dans des terres lointaines, sa documentation était aussi complète qu’il était possible à un homme de son temps, et il la vivifiait – à la différence de Voltaire – par une curiosité pleine de sympathie pour les mœurs paysannes et la pensée populaire. […] Jamais Rousseau n’a commis l’erreur de Diderot qui consiste à idéaliser l’homme naturel. Il ne risque pas de mêler l’état de nature et l’état de société ; il sait que ce dernier est inhérent à l’homme, mais il entraîne des maux : la seule question est de savoir si ces maux sont eux-mêmes inhérents à l’état. Derrière les abus et les crimes, on recherchera donc la base inébranlable de la société humaine. A cette quête, la comparaison ethnographique contribue de deux manières. Elle montre que cette base ne saurait être trouvée dans notre civilisation : de toutes, c’est sans doute celle qui s’en éloigne le plus. […] Rousseau pensait que le genre de vie que nous appelons aujourd’hui néolithique en offre l’image expérimentale la plus proche. Au néolithique, l’homme a déjà fait la plupart des inventions qui sont indispensables pour assurer sa sécurité. On a vu pourquoi on peut en exclure l’écriture. […] Avec le néolithique, l’homme s’est mis à l’abri du froid et de la faim ; il a conquis le loisir de penser ; sans doute lutte-t-il mal contre la maladie, mais il n’est pas certain que les progrès de l’hygiène aient fait plus que rejeter sur d’autres mécanismes : grandes famines et guerres d’extermination, la charge de maintenir une mesure démographique, à quoi les épidémies contribuaient d’une façon qui n’était pas plus effroyable que les autres. […] Rousseau avait sans doute raison de croire qu’il eût, pour notre bonheur, mieux valu que l’humanité tînt « un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre » ; que cet état était le « meilleur à l’homme » et que, pour l’en sortir, il a fallu « quelque funeste hasard » où l’on peut reconnaître ce phénomène doublement exceptionnel – parce qu’unique et parce que tardif – qui a consisté dans l’avènement de la civilisation mécanique. Il reste pourtant clair que cet état n’est nullement un état primitif, qu’il suppose et tolère une certaine dose de progrès ; et qu’aucune société décrite n’en présente l’image privilégiée, même si « l’exemple des sauvages, qu’on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours ».
L’étude de ces sauvages apporte autre chose que la révélation d’un état de nature utopique, ou la découverte de la société parfaite au cœur des forêts ; elle nous aide à bâtir un modèle théorique de la société humaine, à l’aide duquel nous parviendrons à démêler « ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme et à bien connaître un état qui n’existe plus, qui peut-être n’a point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent ». […] Nous nous mettons ainsi en mesure, sans rien retenir d’aucune société, à les utiliser toutes pour dégager ces principes de la vie sociale qu’il nous sera possible d’appliquer à la réforme de nos propres mœurs, et non de celles des sociétés étrangères : c’est la société seule à laquelle nous appartenons que nous sommes en position de transformer sans risquer de la détruire, car ces changements viennent aussi d’elle.» (p.467-70)

dimanche 9 août 2015

Middlemarch, George Eliot

Note : 10/10


Quatrième de couverture :

Middlemarch (1871-1872) est sans doute le plus beau roman de George Eliot, en tout cas son roman le plus complet (le sixième sur sept).
Deux intrigues sentimentales principales, l'histoire des deux mariages de Dorothea et le mariage malheureux de Lydgate, jeune médecin ambitieux, avec la vulgaire Rosamond Vincy, se détachent sur un fond foisonnant de personnages et d'événements, d'épisodes intéressants, amusants, émouvants. Un des charmes de George Eliot est dans cette surabondance de détails.
Nous avons fait figurer en préface un beau texte de Virginia Woolf sur George Eliot : «L'issue fut triomphale pour elle, quel qu'ait pu être le destin de ses créatures ; et quand nous nous rappelons tout ce qu'elle a osé, tout ce qu'elle a accompli, la façon dont, malgré tous les obstacles qui jouaient contre elle (le sexe, la santé, les conventions), elle a cherché toujours plus de savoir, toujours plus de liberté jusqu'au jour où le corps, accablé par son double fardeau, s'effondra, épuisé, nous devons poser sur sa tombe toutes les brassées de lauriers et de roses que nous possédons.»


C’est en tombant sur cet article où Adelle Waldman expose l'importance que la lecture de Middlemarch a eue dans sa vie que j’ai eu envie de relire ce livre que beaucoup considèrent comme le plus grand roman de l’époque victorienne. Elle y décrit, évoquant sa vie antérieure à la découverte du présent ouvrage (et en somme, à la littérature classique), à quel point elle se sentait insatisfaite dans son rapport avec le monde, les gens autour d’elle, et d’une manière plus générale avec elle-même. Ces interrogations renvoient à la question de l'importance de lire les grands auteurs et génies du passé, interrogations auxquelles le critique Harold Bloom répond :

“The West's greatest writers are subversive of all values, both ours and their own. Scholars who urge us to find the source of our morality and our politics in Plato, or in Isaiah, are out of touch with the social reality in which we live. If we read the Western Canon in order to form our social, political, or personal moral values, I firmly believe we will become monsters of selfishness and exploitation. To read in the service of any ideology is not, in my judgment, to read at all. The reception of aesthetic power enables us to learn how to talk to ourselves and how to endure ourselves. The true use of Shakespeare or of Cervantes, of Homer or of Dante, of Chaucer or of Rabelais, is to augment one's own growing inner self. Reading deeply in the Canon will not make one a better or a worse person, a more useful or more harmful citizen. The mind's dialogue with itself is not primarily a social reality. All that the Western Canon can bring one is the proper use of one's own solitude, that solitude whose final form is one's confrontation with one's own mortality.”

"We read deeply for varied reasons, most of them familiar: that we cannot know enough people profoundly enough; that we need to know ourselves better; that we require knowledge, not just of self and others, but of the way things are."

Dans cet article, Waldman prolonge et confirme l'opinion de Bloom, en affirmant entre autres que sa pensée personnelle s’est enrichie au contact des génies littéraires du passé (« It was that my thinking that changed, that became richer, less programmatic, less susceptible to the trendy idiom of the day »), ce qui lui a fait prendre conscience rétrospectivement de la superficialité dans laquelle elle a vécue jusqu’alors au regard de la pauvreté de ses jugements et opinions. “He plays bass and dislikes capitalism and has long hair and an intense look,” I’d say to a friend in explaining why I liked a certain guy, and the truth was that it was the best I could do. I didn’t have the intellectual tools to get beyond surface qualities and social signifiers, to think about, let alone talk about, people with anything approaching the complexity with which we actually experience one another in life.”

Une grande erreur communément partagée aujourd’hui et discutée dans cet article est que les livres du passé n’ont rien à nous apporter ou à nous apprendre justement en raison de leur ancienneté. Waldman reconnaît qu’elle croyait que ces livres n’avaient d’intérêt que dans un sens purement scolaire. « I’d tended to assume that novels about women who lived before the 1960s and the sexual revolution could have no relevance for a modern young woman like me. The way we live now just seemed too fundamentally changed for fiction from earlier eras to resonate meaningfully, to be interesting on more than an academic level.” Or, les auteurs classiques le sont justement car les thèmes qu’ils abordent sont intemporels (la condition absurde de l’homme, sa mortalité, la recherche de sens et d’idéal dans la vie, la persistance du Mal) exposant la vie humaine dans toute sa complexité et dans tout son mystère. Une complexité que l'on ne retrouve guère dans l'immense majorité des écrits contemporains, souvent très manichéens, où le lecteur n'est jamais poussé hors de sa zone de confort, dans lesquels les clichés, évidences, simplismes etc. abondent. “In too many books, it was obvious what the characters should do, who was good or bad and in what degrees; such books engendered in the reader a sort of puffed-up sense of his or her own superior smarts.”
A l'opposé, Kafka disait qu’un livre ne valait la peine d’être lu que s’il était « la hache qui fend la mer gelée en nous. Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? ».


Tout ceci pour revenir au roman d'Eliot et ce pourquoi il est, à ce jour, un de mes livres préférés, peut-être même mon préféré tout court. C'est le roman qui me parle le plus, ce que j'avais déjà fortement ressenti à ma première lecture et la relecture n'a fait que renforcer ce sentiment. Eliot détaille la vie et les pensées de ses personnages avec une telle minutie, richesse et complexité qui fait de Middlemarch un roman dans lequel pas une page ne se passe sans que l'on puisse méditer, réfléchir sur la complexité humaine tout en en ressentant son mystère. J'y ai retrouvé la même émotion que lors de ma première lecture, tout en y trouvant de nouvelles choses et je pense que je le relirai certainement avec un plaisir identique mais différent à l'avenir. La poète Emily Dickinson a eu ses mots remarquables pour décrire la grandeur de Middlemarch et ce mystère qu'Eliot est si singulièrement parvenue à capturer à travers ce roman :  

"What do I think of ‘Middlemarch’? What do I think of glory--except that in a few instances this "mortal has already put on immortality." George Eliot was one. The mysteries of human nature surpass the mysteries of redemption, for the infinite we only suppose, while we see the finite."


Pour entrer dans l'histoire proprement dite, Middlemarch a pour héroïne principale Dorothea Brooke, une femme éprise d’idéalisme, cherchant à faire le bien pour donner pleinement sens à sa vie. Son obstination mêlée d’innocence dans sa recherche est assimilée à du « donquichottisme » à juste titre par son entourage, qui ne la comprennent pas dans les « fantaisies » auxquelles elle s’adonne. Malgré ce côté héroïque et attachant, Dorothea est d’une grande naïveté et a une proportion au « martyr » judicieusement observée par sa sœur Célia, femme des plus superficielles mais qui n’en aime pas moins sa sœur aînée. Ses deux défauts vont l’entraîner à contracter un mariage malheureux et effroyable avec Casaubon, un érudit en apparence qui se révélera un pédant cachant au fond de lui son incapacité à produire l’œuvre intellectuelle à laquelle il a voué en pure perte sa vie entière, ce dont il est conscient mais qu’il s’efforce de se cacher à lui-même. Ce sentiment d’échec de sa vie, couplé à sa jalousie envers son cousin Will Ladislaw, vont faire de lui un personnage aigri et égoïste, ce dont va souffrir profondément Dorothea, qui constate trop tard que sa naïveté et sa précipitation l’ont entraîné dans un mariage malheureux.
Les mariages malheureux de Dorothea et Lydgate occupent une place centrale dans Middlemarch, mais on ne peut réduire cet admirable roman à ces deux épisodes. Eliot est souvent comparée dans son écriture à Tolstoï, et comme l’écrivain russe dans Guerre et Paix, Middlemarch est en fait l’histoire également de Fred Vincy, jeune oisif qui doit son état aux « espérances » que lui fait miroiter son cynique oncle Featherstone, son amour avec la jeune Mary Garth, ses doutes devant la vocation d’ecclésiastique tracée pour lui par sa famille ou encore l’errance et les hésitations de Will Ladislaw au début du roman, qui ne sait quelle profession spécifique dans laquelle se fixer. Une myriade d’autres personnages, tous complexes, tous dépeints avec subtilité et nuances par Eliot, à l’évolution et au destin incertains, peuplent Middlemarch et lui donnent cette richesse incomparable, lui conférant cette qualité de « roman total » de la vie. 

Les personnages se trompent dans leur conception du monde et des individus, s’en rendent tardivement compte, et parfois ne peuvent plus revenir en arrière. Le destin tragique du roman est bien sûr celui de Lydgate, qui voyait en Rosamond « la forme d’intelligence souhaitable chez une femme – polie, raffinée, docile, prête à se laisser guider vers la perfection dans tous les domaines délicats de la vie, et enchâssée dans un corps qui exprimait cette réalité avec une force démonstrative excluant le besoin d’autres preuves», mais se rend compte au fur et à mesure de ses déboires conjugaux qu’il ne trouvera probablement jamais en elle le soutien qui lui aurait permis de diriger toutes ses forces intellectuelles dans son aspiration de découverte scientifique et médicale (« mais Lydgate avait moins de maturité, et il n’était pas impossible qu’il fût appelé à connaître des aventures propres à modifier son opinion sur les plus grandes vertus de la femme »), mais au contraire se révélera un poids le contrariant dans sa vocation. Que se serait-il passé s’il avait eu l’opportunité d’épouser Dorothea, qui semble en fin de compte remplir toutes les qualités qu’il recherchait chez une femme, qualités dont il n’apprendra le prix (ainsi que l’erreur dans laquelle il était de désirer les qualités superficielles de Rosamond) que lorsqu’il ne peut plus faire marche arrière ? La vie se révèle ici dans tout son mystère et l’on ne peut que spéculer sur cette vie en somme ratée mais qui aurait pu être accomplie si Lydgate se connaissait mieux lui-même, les gens qui l’entourent, et avait su reconnaître plus tôt les préjugés dans lesquels il baignait. Malgré tout, Lydgate s’est résigné à ce triste destin et continuera jusqu’à la fin de sa vie d’aimer du mieux qu’il peut la femme auquel il est marié et dont il sait qu’il ne peut attendre davantage que ce que sa personnalité lui permet.
Rosamond au premier abord est un personnage profondément égoïste responsable du destin malheureux de Lydgate mais Eliot ne lui refuse pas non plus une humanité malgré ses travers incroyablement superficiels. Rosamond vit en quelque sorte dans un monde, un « roman » qu’elle s’est fabriquée (mais en élargissant, on peut dire que presque tous les personnages vivent dans leur conception étroite du monde, et vont réagir de manière plus ou moins appropriée selon leur caractère lorsque la réalité les démentira) et à partir duquel elle a construit toute sa vie et les conceptions qu’elle y rattache. Rien ne saurait la faire plus plaisir que de dominer de sa supériorité les habitants de Middlemarch, qu’elle méprise, et elle épouse Lydgate car elle croit à tort qu’il a des racines aristocratiques prestigieuses et que son mariage va l’ouvrir à des relations « distinguées ». Le confort, le luxe matériel est indispensable à son bonheur et elle ne saurait se priver d’un mode de vie auquel elle a été accoutumée depuis son enfance, ce qui va plonger Lydgate dans un cycle infernal de dettes et d’embarras financier qui vont progressivement prendre le pas sur son enthousiasme scientifique et lui assombrir durablement l’humeur. Les souffrances dans lesquelles l’étranglement financier va plonger son mari vont de même toucher la « pauvre Rosamond », dont le désenchantement sera équivalent à son mari et vont culminer lorsque Ladislaw, qu’elle croyait épris d’elle, s’en prend verbalement à elle lorsqu’il se rend compte qu’il a peut-être perdu Dorothea à la suite d’un quiproquo. Eliot décrit l’ennui, le vide intellectuel et existentiel de Rosamond, et malgré tout ses travers, elle est elle aussi au final plus à plaindre qu’à critiquer…

Le destin de Fred Vincy sera semé d’embûches lorsque ses «espérances » seront finalement déçues. Habitué par sa vie étudiante et son tempérament à fréquenter les salles de jeux, à s’amuser sans regarder à la dépense, d’un tempérament optimiste qui lui joue des tours, Fred est brutalement ramené à la réalité lorsqu’il contracte une dette qui retombe sur la famille de celle qu’il aime, Mary Garth. Honteux de lui-même, imbu des conséquences pour son honneur, il est brutalement ramené à la réalité par Mary qui lui expose à quel point ses actes insouciants vont impacter douloureusement les personnes qui lui sont chères et qu’elle fait par conséquent peu de cas de sa propre honte. La mère Garth « avait fait éprouver à Fred pour la première fois quelque chose qui ressemblait à la morsure du remords. Chose assez étrange, la souffrance de Fred dans cette affaire avait été jusqu’alors constituée presque exclusivement par le sentiment qu’il allait paraître infâme aux yeux des Garth et baisser dans leur estime ; il ne s’était pas intéressé aux difficultés et aux torts que son manque de parole allait peut-être leur causer ; un tel exercice de l’imagination à propos des besoins d’autrui n’est pas ordinaire chez les jeunes gentlemen optimistes. »
Et alors qu’il semble enfin sur la bonne voie en entrant en apprentissage avec Caleb Garth, Fred dans un moment de faiblesse se fait rattraper in extremis par le pasteur Farebrother qui lui rappelle que de sa stabilité professionnelle et financière dépend ses chances d’épouser un jour celle qu’il aime, et que le pasteur lui-même aurait voulu pour femme comme il lui fait sous-entendre. Le sacrifice silencieux du pasteur, évoqué fugitivement, est en lui-même un acte d’héroïsme généreux puisqu’il constate que Fred a davantage besoin que lui de l’amour et l’assistance de Mary pour son bonheur futur, et que c’est grâce à cet amour que Fred corrigera peu à peu ses premiers penchants.

Quel admirable roman donc Middlemarch est, ce qui en fait à ce jour mon roman favori je pense. La vie dans toute sa complexité et son mystère, ses petites actions et décisions du quotidien qui peuvent infléchir le destin d’une vie de manière positive ou négative, en font une source inépuisable de richesse et de profondeur. En le relisant, le roman apparaît encore plus riche, plus profond et le souci du détail accordé à chaque personnage est éblouissant du point de vue psychologique. Avec clairvoyance, on voit dans ce roman comment la vie est vécue par ceux qui la traversent selon des conceptions qu’ils s’en font qui se révèlent souvent erronés, leurs erreurs de jugement, les passions et élans dans lesquels ils se sont perdus. Le gâchis d'une vie (Lydgate) côtoie le miracle (le changement de Fred) et dans l'entre-deux surgit également le potentiel un peu gâché d'une femme telle que Dorothea qui bien qu'heureuse dans son second mariage aurait sans doute pu accomplir plus dans une société moins étriquée. Middlemarch nous dit, comme la plupart des grands romans, que la vie et le destin des hommes et femmes reposent sur une combinaison mystérieuse d'aléas et de choix personnels et que ces derniers, pour être pris du mieux possible dans le but d'une vie épanouie, reposent sur une meilleure connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure (quête continue et sans fin) en dehors des préjugés, croyances faciles, ainsi que par une remise en question perpétuelle de notre être, nos pensées, nos conceptions personnelles de la vie...

« J’aimerais avoir le sentiment, si j’atteins un âge avancé, que j’ai amélioré un vaste ensemble de terres et que j’y ai construit bon nombre de maisons confortables, parce que ce travail est sain pendant qu’on l’accomplit et une fois achevé, améliore la vie des hommes. »

« Les jeunes gens sont en général aveugles à tout ce qui ne touche pas à leurs désirs personnels, et s’imaginent rarement ce que coûtent ces désirs à autrui. »

« En fait chacun d’eux [Lydgate et Rosamond] était totalement incapable de suivre le cheminement des pensées de l’autre, situation qui peut bien évidemment se produire même entre des personnes qui pensent continuellement l’une à l’autre. » « Elle [Dorothea] était aussi aveugle aux troubles intérieurs de son mari qu’il l’était aux siens. »

« Les hommes et les femmes font de fâcheuses erreurs quant à leurs propres symptômes ; ils prennent leurs vagues aspirations inquiètes, tantôt pour du génie, tantôt pour une religion, mais le plus souvent pour un amour puissant. »

« L’idée d’une action bienfaisante à sa portée la hantait comme une passion, et quand la souffrance de quelqu’un s’était un jour imposée à elle comme une image distincte, cela suscitait en elle un désir préoccupant, une aspiration à offrir son aide, qui ôtait toute saveur à sa propre aisance. »

« Il n’est pas de chagrin auquel j’ai pensé davantage que celui-là : aimer la grandeur, s’efforcer de l’atteindre, mais sans y parvenir. »

« Les ennuis sont durs à supporter, n’est-ce pas ?...Comment pourrions-nous vivre en sachant que quelqu’un connaît des ennuis… des ennuis déchirants… et que nous pourrions lui venir en aide, sans jamais tenter de le faire ? »

« Qu’en désirant le bien absolu, même sans savoir exactement en quoi il consiste et sans pouvoir faire ce que nous voudrions, nous participons à la force divine contre le mal… […] Il est ma vie. Je l’ai découvert et ne puis m’en défaire. Je n’ai cessé de découvrir ma religion personnelle depuis ma petite enfance. […] Je m’efforce de ne pas éprouver de désirs qui ne concernent que moi, parce qu’ils ne pourraient rien valoir pour autrui, alors que je possède déjà trop de choses. »