"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 23 septembre 2015

La Steppe. Salle 6. L'Evêque, Anton Tchekhov

Note globale : 9/10


Quatrième de couverture :

Les trois nouvelles qui composent ce recueil jalonnent trois étapes décisives de la vie et de l'œuvre d'Anton Tchékhov. La Steppe marque son entrée dans la littérature, Salle 6 sa rupture avec la doctrine tolstoïenne de la non-résistance au mal, L’Évêque l'imminence de la mort. Dans la première nouvelle, l'immensité de la steppe russe est vue à travers le regard d'un enfant qui entreprend un long voyage, sur des chars à bœufs, vers le lointain lycée qui l'attend, vers une vie inconnue. La deuxième a pour triste héros le docteur Raguine qui, après avoir accepté dans l'indifférence la souffrance de ses malades, les mauvais traitements qui leur sont infligés, meurt en disant : " Tout m'est égal. " Quant à l'évêque, dont Tchékhov nous conte les derniers jours, comment ne pas songer à l'auteur lui-même, à bout de forces, encombré de sa gloire, assailli par les importuns, qui voit venir la mort et qui bientôt sera remplacé, oublié...

J’ai lu dernièrement pratiquement toutes les nouvelles et pièces de Tchekhov disponibles en format poche et je le considère désormais comme un de mes écrivains préférés. Il n’a certes pas l’élégance d’un Tolstoï (selon moi celui qui a le plus pur talent d’écrivain de tous les temps), d’un Proust, Nabokov etc. mais il y a quelque chose dans son écriture qui me bouleverse, me fait rire, m’indigne à tour de rôle mais surtout m’interroge (Tchekhov disait que le rôle d’un artiste était de poser des questions, et non pas donner des réponses) avec une fréquence et une régularité que je ne retrouve nulle part chez un autre auteur. L’expression de Kafka, que j’ai déjà cité sur ce blog, disant qu’ « il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? » prend ici tout son sens et c’est mon ressenti général vis-à-vis des écrits de Tchekhov, en particulier ses meilleures nouvelles (Salle 6, Une Banale Histoire, La Cigale, La Dame au petit chien) ou pièces (Oncle Vania, La Mouette) et la raison pour laquelle je le tiens en si haute estime.
Le second point qui dessert en général Tchekhov, c’est que son œuvre littéraire, réduite essentiellement à des nouvelles et pièces, souffre de la comparaison si on la met en balance avec les nombreux romans, d’une longueur parfois épique, d’un Balzac ou d’un Dostoïevski par exemple. Tchekhov n’a pas « produit » un roman monumental, total, équivalent à un Middlemarch ou aux Misérables. C'est ce que dit entre autres Thomas Mann dans son éloge à l'auteur russe.
Enfin dernier point, rien ne se passe ou ne semble se passer dans toutes les histoires de Tchekhov. Il n’y a pas de début, pas de fin, pas de drame romanesque avec des personnages héroïques, attachants dont l’individualité brille. Au contraire, les « héros » de Tchekhov passent leur temps à se lamenter sur leur sort, sur leur indolence, sur leur sentiment d’inutilité dans leur vie (pour ceux qui s’en rendent compte) et la plupart des nouvelles s’achèvent sur un point d’interrogation, une note suspendue qui ne résout rien, qui laisse le lecteur dans l’expectative. C’est ce que dit en substance Virginia Woolf : « Quel intérêt, et pourquoi en fait-il un récit ? se demande-t-on en lisant un récit après l’autre. […] Il nous faut procéder par approximation si nous voulons découvrir où l’accent est vraiment placé dans ces étranges récits. […] L’esprit l’intéresse énormément ; c’est un analyste des plus subtils, des plus délicats, des relations humaines. Mais encore une fois, l’enjeu n’est pas là. […] Ses récits nous donnent toujours à voir quelque affectation, quelque pose, quelque insincérité. Telle femme s’est engagée dans une relation fausse ; tel homme a été perverti par l’inhumanité de sa condition. L’âme est malade ; l’âme est guérie. Voilà les points saillants de ses récits. […] Cette méthode qui nous avait d’abord parue si décousue, si peu concluante, si occupée de broutilles, apparaît désormais comme le résultat d’un goût extraordinairement exigeant et délicat, audacieux dans ses choix, infaillible dans ses dispositions, et régi par une intégrité dont nous ne trouvons d’équivalent que chez les Russes eux-mêmes. […] Aussi lorsque nous lisons ces petits récits sur rien du tout, l’horizon s’élargit-il : l’âme y acquiert un incroyable sentiment de liberté. »
Tolstoï était lui aussi un fervent admirateur de son contemporain, bien qu'il détestât ses pièces :
« L'illusion de la vérité est complète chez Tchekhov. On dirait qu'il jette les mots en l'air n'importe comment, mais comme un peintre impressionniste, il obtient de merveilleux résultats avec ses coups de pinceau. »


Le recueil qui nous intéresse ici est assez singulier par rapport au reste de l’œuvre de Tchekhov puisque la première nouvelle, La Steppe, est inhabituellement longue et se déroule du point de vue d’un jeune garçon qui quitte son foyer familial pour étudier au lycée. Les descriptions y abondent, Tchekhov nous fait ressentir au plus près les sensations de son jeune héros en se basant sur un souvenir de son enfance. C’est par ailleurs le premier effort « sérieux » en littérature de Tchekhov, qui jusqu’alors écrivait abondamment des nouvelles au ton souvent humoristique, qu’il considérait lui-même avec peu d’estime et qu’il envoyait à des périodiques surtout pour se faire de l’argent afin de soutenir sa famille dans le besoin à la suite de la faillite financière de son père. Ce sérieux fait suite à la lettre de Dmitri Grigorovitch (écrivain et critique qui a notamment découvert Dostoïevski, et a fréquenté Tolstoï, Tourguéniev ou encore Gontcharov) qui conseille à Tchekhov d’écrire avec plus d’application en l’assurant de son talent, talent dont Tchekhov doutera toute sa vie de véritablement posséder. La Steppe n’est certes pas sa meilleure nouvelle mais nous dévoile une facette nouvelle de Tchekhov, à savoir sa capacité à émouvoir son lecteur par sa description riche et nuancée de l’immensité de la steppe russe :

« Quelque chose de tiède effleura le dos de Iégor, un rai de lumière, surgi furtivement par-derrière, se faufila par-dessus la voiture et les chevaux, se porta à la rencontre des autres rayons, et soudain, toute la vaste steppe, rejetant la pénombre du matin, sourit et étincela de rosée. Le seigle moissonné, les herbes folles, l’euphorbe, le chanvre sauvage, toutes les plantes, grillées par la chaleur, jaunies et à demi mortes, à présent baignées de rosée et caressées par le soleil, se ranimaient pour s’épanouir à nouveau. […] Une compagnie de perdreaux, effrayés par la voiture, s’envolèrent avec des « trr… » très doux, gagnèrent les collines à tire-d’aile. Criquets, grillons, capricornes et courtilières entonnèrent leur musique aigre, monotone. Mais, au bout d’un moment, la rosée s’évapora, l’air redevint immobile et la steppe déçue reprit son aspect accablé de juillet. Les herbes baissèrent la tête, la vie s’évanouit. Les collines calcinées par le soleil, brun-vert, mauves au loin, avec leurs teintes mortes comme l’ombre, la plaine et ses lointains vaporeux et le ciel renversé sur elles, terriblement profond et transparent sur une steppe sans forêts et sans montagnes, tout maintenant semblait interminable, engourdi d’ennui…  […] devant les yeux de Iégor se déroulait toujours le même spectacle : le ciel, la plaine, les collines. […] Au-dessus de l’herbe flétrie, tournoyaient des freux désœuvrés ; ils sont tous semblables et rendent la steppe encore plus monotone. »

« Quand nous regardons longuement le ciel immense, nos idées et notre âme se fondent dans la conscience de notre solitude. Nous nous sentons irréparablement seuls, et tout ce que nous tenions auparavant pour familier et cher s’éloigne indéfiniment et perd toute valeur. Les étoiles, qui nous regardent du haut du ciel et depuis des milliers d’années, le ciel incompréhensible lui-même et la brume, indifférents à la brièveté de l’existence humaine, lorsqu’on reste en tête à tête avec eux et qu’on essaie d’en comprendre le sens, accablent l’âme de leur silence ; on se prend à songer à la solitude qui attend chacun de nous dans la tombe, et la vie nous apparaît dans son essence, désespérée, effrayante… »

Iégor dans son voyage sera confronté aux premiers sentiments de l’amour (la comtesse Dranitski qui l’embrasse sur les deux joues, la seule femme « tchékhovienne » qui apparaîtra physiquement, bien qu’une histoire de couple apparaîtra également via le récit de Constantin et de son mariage), la mort, la solitude, la rusticité des mœurs (l’imbécilité de Kiriouka, la brutalité de Dymov), l’obsession de l’argent (son oncle Kouzmitchov, Varlamov)…


Salle 6 est à mon avis le chef d’œuvre de Tchekhov, son sommet littéraire. Étrangement, aucune femme n’a de rôle important dans cette nouvelle, allant à rebours de l’assertion de Tchekhov lui-même selon qui « un récit sans femmes est comme une machine sans vapeur ». C’est l'une des plus grandes nouvelles que j’aie lues à ce jour, avec la Métamorphose de Kafka, le Dialogue des chiens de Cervantes et la Mort d'Ivan Illitch de Tolstoï. La légende voudrait que la lecture de Salle 6 ait grandement été à l’origine de l’activité révolutionnaire de Lénine, qui est ressorti hanté par sa lecture de cette nouvelle. Salle 6 a été écrite au retour de Tchekhov de son séjour sur l’île pénitentiaire de Sakhaline, et l’on sent que cette expérience a radicalement changé la perception du monde de Tchekhov et a nourri son inspiration « de plus en plus noire » qui caractérise son œuvre tardive. Salle 6 est un réquisitoire contre l’indifférence vis-à-vis des injustices, la misère humaine, les horreurs qui se déroulent en parallèle de nos vies confortables. Le docteur Raguine est le protagoniste de cette nouvelle et exerce sa profession depuis plus de vingt ans. Bien qu’il possède une intelligence et un esprit supérieur au reste de la population environnante, il se caractérise par son indolence, son renoncement à bousculer les conventions, à réformer tous les travers et maux qu’il a vite détectés dans l’hôpital où il officie. Sur cet aspect, il se distingue peu du fonctionnaire insignifiant et passif immortalisé par Gogol. « Je fais un métier nuisible et perçois des émoluments de gens que j’abuse, je ne suis pas honnête. Mais par moi-même, je ne suis rien, je ne suis qu’une parcelle d’un mal nécessaire : tous les fonctionnaires de district sont nuisibles et perçoivent des émoluments pour rien… Ce n’est donc pas moi le responsable de ma malhonnêteté, mais mon temps… » (p.205)
La société qui l’entoure l’assomme, l’ennuie à mourir. « C’est dommage  […] qu’il n’y ait absolument personne dans notre ville qui sache et qui aime tenir une conversation éclairée, intéressante. Même le milieu intellectuel ne s’y élève pas au-dessus de la trivialité » (p.198). « En ville, on s’ennuie à mourir… Personne à qui parler, personne à écouter » (p. 213). Sa rencontre avec Gromov, un « fou » de la Salle 6, va bouleverser sa vie, dans le sens où il est la seule personne avec laquelle il puisse converser « normalement », celui qui le sort enfin de la solitude morale dans laquelle il s’est retrouvé enfermé. « Quel agréable jeune homme ! Depuis que je suis ici, c’est, je crois bien, la première personne que je rencontre à qui on puisse parler. Il sait raisonner et s’intéresse précisément à ce qu’il faut » (p.214).
Les visites, de plus en plus fréquentes, qu’il fait à Gromov, vont éveiller l’intérêt du personnel hospitalier, en particulier le docteur Khobotov.

Salle 6 pose la question de la frontière entre la folie et la normalité. Gromov est devenu fou le jour où il s’est rendu à quel point cette notion est arbitraire. « Il eut soudain le sentiment, sans trop savoir pourquoi, qu’on pourrait lui river les fers aux pieds à lui aussi et le mener de la même manière à la prison dans la boue. […] Il passa toute la nuit sans dormir, à penser qu’on pouvait venir l’arrêter, le mettre aux fers et le jeter en prison. Il ne se connaissait aucune faute et pouvait garantir que dans l’avenir non plus il ne tuerait pas ; mais est-il difficile de commettre un crime par mégarde, involontairement, n’y a-t-il pas la calomnie et, enfin, l’erreur judiciaire ? […] Les gens qui ont avec la souffrance d’autrui des rapports de service, d’affaires, par exemple les juges, la police, les médecins, avec le temps et par la force de l’habitude s’endurcissent à un point tel que, le voudraient-ils, ils ne pourraient avoir avec leur clientèle d’autres rapports que formels ; de ce point de vue ils ne diffèrent aucunement du paysan qui égorge dans son arrière-cour béliers et veaux sans remarquer le sang. Ayant adopté à l’égard de la personne humaine une attitude formelle et sans âme, pour priver un innocent de tous les droits de sa condition et le condamner au bagne le juge n’a besoin que d’une chose : de temps. Il ne lui faut que le temps de respecter un certain nombre de formalités pour lesquelles il perçoit ses émoluments, puis tout est terminé. […] Et même n’est-il pas ridicule de songer à l’équité quand l’usage de la force est chaque fois accueilli par la société comme une nécessité raisonnable, justifiée par son objet et que chaque acte de clémence, un acquittement par exemple, provoque une véritable explosion de mécontentement et de désirs de vengeance » (p.180).
Cette inquiétude, ce sentiment de culpabilité, vont finir par le ronger, un peu comme le K. de Kafka dans le Procès, et cette paranoïa croissante aboutira à son internement. Ces visites vont opérer un changement profond chez Raguine, en particulier lorsque Gromov lui expose sans fard l’indigence dans laquelle est tombée sa vie. « Mais parlons de vous. De toute votre vie, personne n’a levé le petit doigt sur vous, personne ne vous a jamais terrorisé, ne vous a frappé. […] Vous avez grandi sous l’aile paternelle et avez fait vos études à ses frais, puis, d’emblée, vous avez trouvé une sinécure. […] Vous êtes par nature, paresseux, indolent et c’est la raison pour laquelle vous vous êtes efforcé d’organiser votre vie de manière que rien ne vous dérangeât ou ne vous fît changer de place. […] vous vous êtes délecté à méditer sur toutes sortes de fadaises sublimes et à boire. En un mot, vous n’avez pas connu la vie, vous l’ignorez totalement et vous n’avez de la réalité qu’une connaissance théorique. […] On nous tient derrière ces grilles, on nous laisse croupir, on nous martyrise, mais c’est très bien et c’est raisonnable parce que entre celle salle et un cabinet de travail chaud et confortable il n’y a pas de différence. Philosophie commode : on n’a rien à faire, on a la conscience nette, on se sent un sage… » (p. 221).

La « normalité » de Raguine sera à partir de ses visites à Gromov de plus en plus remise en cause, et de manière effroyable, c’est par son excès de conscience, sa remise en cause profonde de l’indifférence, de la futilité de la société qu'il s'attire l'intérêt malveillant de son confrère Khobotov. « Le docteur Raguine se mit à expliquer […] combien il était regrettable, profondément regrettable que les habitants de la ville dépensassent leur énergie vitale, leur cœur et leur esprit à des parties de cartes et à des commérages, ne sussent ni ne voulussent passer leur temps en conversations intéressantes ou en lectures, et ne désirassent pas goûter aux jouissances que donne l’esprit. » (p.228-9). Dans le même temps, ses relations sociales lui apparaissent de plus en plus insupportables par leur « préoccupation » envers lui, qu’ils considèrent comme de plus en plus anormal en raison de ses opinions radicales. « Raguine l’écoutait en serrant les dents ; des couches d’écume se déposaient dans son âme tant il bouillait intérieurement, et après chaque visite de son ami, il sentait que le dépôt devenait plus épais et atteignait presque le niveau de sa gorge » (p.242). Son internement final (relativement attendu) et les conséquences pour lui sont glaciales, implacables et finissent de l’éveiller sur le traitement inhumain infligé à ceux considérés comme anormaux. « au milieu du chaos jaillit avec toute sa netteté la pensée effroyable, insupportable, qu’une douleur semblable avait été pendant des années jour après jour le lot de ces hommes. Comment avait-il pu se faire qu’au long de vingt années il n’ait pas su et n’ait pas voulu savoir cela ? » (p.256).
Salle 6 constitue l’élément central je pense de l’œuvre de Tchekhov. Aucun autre de ses récits n’est plus noir, plus implacable, plus cruel que celui-ci. Tchekhov s’il s’indigne avec véhémence contre l’indolence, l’indifférence, ne s’exclue pas de cette critique : au contraire, le personnage raté, qui se plaint d’avoir raté sa vie, qui se sent inutile, qui est misanthrope, misogyne (souvent), c’est lui-même (un point que Nabokov soulève ici) et l’une des raisons qui l’ont poussé à faire son voyage à Sakhaline. Le docteur Raguine, c’est un peu Tchekhov avant ce célèbre voyage, et son éveil brutal par Gromov symbolise la rupture définitive de Tchekhov avec la doctrine tolstoïenne teintée de stoïcisme (qui est violemment critiquée dans le dialogue entre Raguine et Gromov que j'ai rapporté plus haut).


La dernière nouvelle, l’Évêque, reprend (une énième fois) la trame du protagoniste qui se sent en échec vis-à-vis de sa vie, qui s’irrite de son environnement mesquin, insignifiant. A cela s’ajoute la tristesse que lui occasionne la visite impromptue de sa mère, moins en raison du souci financier qui l’amène que par les rapports distanciés qu’elle garde avec son fils depuis que ce dernier a atteint un haut degré dans ses fonctions sacerdotales, un peu à l’image de ce qui arrive au protagoniste d’une Banale histoire, dont la vie de famille a brusquement perdu sa spontanéité, sa joie de vivre depuis qu’il est devenu célèbre et qu’on lui donne de « l’Excellence » à longueur de journée.  « L’humeur de l’évêque changea subitement. Il regardait sa mère et ne comprenait pas d’où lui venait cette expression respectueuse, timide, du visage et de la voix, à quoi cela servait, et il ne la reconnaissait pas. Il se sentait triste, contrarié » (p.270). Monseigneur Piotr éprouve un sentiment de désolation, de tristesse, d’autant plus qu’il est gravement malade depuis peu de temps et cet état l’incite à une introspection de sa vie passée et restante (ce que Tchekhov a fait de même dans sa vie, lui qui se savait condamné très tôt, à moyen terme, par la tuberculose qui l'emportera). La question qui se pose avec insistance est le bilan de la vie, de ce qui reste de notre passage terrestre à notre mort. Une crainte qui se matérialisera dans la conclusion abrupte, très triste, qui met fin à cette nouvelle…


Pour résumer, ce recueil se distingue des autres nouvelles de Tchekhov dans le sens où la femme tchékhovienne est quasi absente dans les trois nouvelles qui nous intéressent. La Steppe est le moins tchékhovien des trois mais se distingue par une grande originalité dans la mesure où Tchekhov donne la part belle aux descriptions issues de ses souvenirs d’enfance. La Steppe s’achève par ailleurs sur l’habituelle interrogation, relativement optimiste, du jeune Iégor qui voit la vie devant lui alors qu’il s’apprête à commencer sa formation intellectuelle mais laissant derrière lui son foyer et les heureux souvenirs qui y sont attachés. Salle 6 est le chef d’œuvre de Tchekhov, sa plus grande nouvelle, un récit d’une noirceur implacable, qui s’achève sur un final tétanisant. L’Évêque est plus classique dans sa construction tchékhovienne (le sentiment de la vie effectivement gaspillée) mais n’en est pas moins émouvant, comme le sont tant de récits de Tchekhov…

lundi 14 septembre 2015

Théorème, Pier Paolo Pasolini

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture : 

Un jeune homme fait irruption chez de riches bourgeois milanais. Il est la grâce, la beauté mêmes. Et sa visite est davantage une visitation, qui s'accomplit dans et par la possession physique. La servante Émilie, puis Pierre, le fils de famille, puis la mère et Odette, la fille, enfin le père, tous connaîtront le visiteur, au sens biblique du terme. Mais après son brusque départ, rien ne restera du message laissé. Seule l'humble servante connaîtra le salut car, à la différence des bourgeois selon Pasolini, elle n'a pas substitué de conscience à son âme, ni de morale à son sens du sacré. Conçu comme pièce en vers dont il reste des extraits, puis écrit parallèlement au film, séquence par séquence, Théorème est une parabole, d'un genre littéraire unique et inclassable.


Artiste protéiforme, et plus connu je pense pour ses films, Pasolini se définissait d’abord et avant tout comme un poète. Et dès les premières lignes de ce Théorème, et à l’instar d’autres poètes-écrivains, j’ai été saisi par la beauté de son écriture, la plus belle plume que j’aie lue cette année avec celle de Fernando Pessoa.
J’ai lu dernièrement pas mal d’articles biographiques sur la vie de Pasolini à défaut de son œuvre (en dehors de son très beau L’Odeur de l’Inde), son rapport à l’art et la poésie, ses combats intellectuels où le thème dominant, selon son proche ami l’écrivain Alberto Moravia (dans la préface aux Écrits corsaires), est « la plainte sur sa propre nation, jadis créatrice et glorieuse, aujourd’hui dégradée et stérile. C’est le même thème que celui de poètes d’avant le Risorgimento, comme Foscolo et Leopardi. […] De cette plainte du poète civil qui vit et souffre de sa propre dégradation à l’intérieur de la dégradation plus générale de son pays ["je regrette l'immense univers paysan et ouvrier d'avant le développement, un univers transnational dans sa culture et international dans son choix du marxisme" (p.98, Écrits corsaires)], sortira la sociologie paradoxale et agressive de Pier Paolo Pasolini [avec] son mélange de dialectique marxienne, d’angoisse existentielle, d’historicisme pessimiste et de nostalgie de la philosophie des lumières. » Dans Théorème, on retrouve cette influence marxienne évoquée par Moravia, à laquelle il faut ajouter je pense celle de Freud, un auteur pour lequel Pasolini s’est passionné durant sa formation intellectuelle.

Dès les premières pages, Pasolini bouscule les codes narratifs, allant jusqu’à refuser de situer son histoire dans le temps, temporalité qui selon lui n’a au final pas d’importance. « Les événements de cette histoire se déroulent tous au même moment et dans le même temps. »
Même les interactions entre le jeune homme (qui restera sans nom) et les différents membres de la famille bourgeoise qu’il visite durant son bref séjour (dont les motifs resteront là aussi inexpliqués, ainsi que ceux de son départ) sont laissés indéterminées dans le temps, à savoir que ces rencontres ont pu se dérouler dans un ordre autre que celui dans lequel elles ont été exposées.
Théorème, Pasolini l’a très clairement explicité, est une parabole : « Dans une famille bourgeoise, arrive un personnage mystérieux qui est l'amour divin. C'est l'intrusion du métaphysique, de l'authentique, qui vient détruire, bouleverser une vie, qui est entièrement inauthentique, même si elle peut faire pitié, si elle peut même avoir des instants d'authenticité dans les sentiments, par exemple, dans ses aspects physiques aussi. » Puis, un nouveau télégramme annonce le départ de cet étrange visiteur. « Et chacun, dans l'attente, dans le souvenir, comme apôtre d'un Christ non crucifié mais perdu, a son destin. C'est un théorème et chaque destin est son corollaire. »
Le jeune homme est le symbole du contact avec le « miracle », « la divine expérience de l’amour » que chaque protagoniste (masculin et féminin) va expérimenter physiquement, un amour qui pour le jeune homme est sans crainte, sans pudeur, sans honte, au contraire de ses différents partenaires.

« Alors que l’invité – en garçon, peut-être, plus averti, et, en somme, plus adulte – procède avec une certaine désinvolture, son compagnon par contre paraît gêné et entravé dans ses mouvements par quelque chose qui le rend, plus que de raison, soucieux, maussade, revêche. Le jeune invité se déshabille, tout naturellement, devant le garçon ; jusqu’à se retrouver tout à fait nu, sans aucune crainte, sans aucune sentiment particulier de honte, comme cela se produit, ou devrait se produire, la plupart du temps, entre deux jeunes gens du même sexe, et à peu près du même âge. Pierre est visiblement en proie à une pudeur profonde et inhabituelle, qui pourrait toutefois se justifier (du fait qu’il est le plus jeune) et même, qui sait, lui conférer un surcroît de grâce, s’il prenait du moins la chose avec un brin d’humour et de colère. Pierre au contraire en est assombri. Sa pâleur se fait plus maladive, et la gravité de ses yeux bruns devient comme mesquine et un peu misérable. Pour se déshabiller et se mettre en pyjama, il se glisse sous les draps, venant à bout après bien des difficultés d’une opération si facile. Avant de s’endormir, les deux garçons échangent des propos sans prétentions : puis ils se disent bonne nuit, et chacun se retrouve seul dans son lit. Le jeune homme – avec une belle sérénité qui toutefois ne blesse pas qui ne la possède point, s’endort du sommeil mystérieux des gens sans problèmes. Pierre, par contre, ne parvient pas à trouver le sommeil ; il garde les yeux grand ouverts, il se retourne dans ses draps : il fait ce que l’on fait quand on souffre d’une insomnie, absurde, humiliante comme un châtiment injustifié. »

Lorsque l’hôte part, définitivement, chaque personnage va quitter à son tour la demeure familiale (là encore dans un ordre non spécifié et laissé vague) dans un état de névrose plus ou moins latent : la jeune fille finira dans un asile, le fils Pierre devient obsédé avec une peinture tentant de représenter l’hôte disparu, la mère se lance dans des aventures sexuelles sordides, et le père finira par faire don de son usine aux ouvriers après s’être dépouillé symboliquement de tous ses effets matériels, se retrouvant nu sur un quai de gare, lors d'un acte de folie.

En parallèle au récit narratif à proprement dit, Théorème comporte un chapitre entier où se succèdent des poèmes (tous superbes) supposément écrits par chaque personnage qui détaille comment ils ont vécu personnellement leur expérience avec le mystérieux hôte. En voici un extrait :

« Je ne saurais dire comme je vivais 
Comment, pour vivre, il me suffisait des choses naturelles de la vie ;
Bien prendre soin de ma maison, de mes proches,
Comme une paysanne, nichée dans son trou,
Qui se démène, bec et ongles, pour se défendre !
Comment pouvais-je vivre en un tel vide ? C’était pourtant ma vie.
Et ce vide était, à mon insu,
Peuplé de conventions, c’est-à-dire
D’une profonde laideur morale.
Ma grâce naturelle (à ce qu’on dit) me sauvait :
Mais c’était une grâce prodiguée en pure perte.
Comme un jardin perdu en un lieu ignoré. […]
Toutefois, là, elle se flétrissait.
C’était comme l’approche de la vieillesse
(les premières pâleurs cruelles, les premières
Rides, imperceptibles, que l’on maudit). Elle se serait flétrie
Jusqu’à en dépérir – signifiant ainsi la fin
D’une vie vécue en vain – si tu n’étais survenu.
Tu as fait déborder d’un intérêt limpide
Et fou, une vie qui en manquait tout à fait.
Et tu as dénoué le nœud obscur
De toutes les idées fausses dont est nourrie une femme de la haute bourgeoisie :
Les horribles conventions, le badinage horrible,
Les horribles principes, les horribles devoirs,
Les politesses horribles, l’horrible démocratisme, l’horrible
Anticommunisme, l’horrible fascisme,
L’horrible objectivité, le sourire horrible.
Ah ! comme elle se connaît bien – diras-tu. C’est une conscience
Qui m’est venue comme par magie – et je parle tout comme
Monologue
Quelque personnage de tragédie ! »

En sus des poèmes, Pasolini insère également dans un autre chapitre une splendide métaphore de l’homme dans le désert, où ressort entre autres que si l’homme d’aujourd’hui est si névrosé, c’est parce qu’il a perdu l’idée de l’Unicité :

« L’Unicité de l’image du désert se changeait donc en quelque chose qui se nichait en eux, alors même qu’ils en souffraient. Ils en étaient envahis. C’était la douleur sans fin d’un malade qui, dans ses affres, se roule tantôt d’un côté du lit et tantôt de l’autre : et d’un côté il sent le désert, et de l’autre il sent le désert encore, et, à l’instant où il se tourne pour changer de position, il ressent en même temps le désir de l’oublier et le désir de le retrouver. […] L’idée du désert demeura en chaque Hébreu : et ce n’était rien d’autre, encore, que quelque chose d’Unique. […] Oui, le désert, avec son horizon devant et son horizon derrière, toujours les mêmes, suscitait un état de délire : le corps de Paul, en chacune de ses fibres, n’existait qu’en fonction de lui […]. Quelles que fussent les pensées de Paul, elles étaient contaminées et dominées par cette présence. Toutes les choses de sa vie […] étaient unifiées par cette Chose […] Il ne pouvait perdre la raison, dès lors qu’au fond, le désert, en tant que forme unique, dans la mesure où il était simplement lui-même, lui procurait un profond sentiment de paix. […] Que tout était propre, pur, immaculé ! En ce vide vital et ardent devenaient tout à fait inconcevables les ombres, les sinuosités, les confusions, les contagions, la puanteur de la vie. Du fait justement qu’il y avait là non pas variété, mais seulement unicité : l’azur profond du ciel, le sable de couleur sombre, le profil de l’horizon, les ondulations de terrain n’étaient pas des formes qui s’opposaient les unes aux autres […] non, elles ne composaient qu’une forme unique, et, en tant que telle, celle-ci était omniprésente, encore et toujours. »

Pour Pasolini enfin, l’amour, par l’expérience sexuelle authentique, était vu comme une forme de liberté, de grâce, une expérience proche du sacré et du religieux pour l’homme (bien que Pasolini ait été un farouche athée, il s'est passionné toute sa vie pour la religion, en témoigne son splendide film L’Évangile selon Saint Matthieu). C’était le sens notamment de sa « Trilogie de la vie » (adaptations cinématographiques du Décaméron, des Contes de Canterbury et des Mille et une Nuits) et c’est aussi un peu le sens de ce Théorème.
Son regard sur la sexualité, qu'il a exaltée dans les œuvres citées ci-dessus, changera toutefois radicalement vers la fin de sa vie, au vu de la récupération et de la mésinterprétation qui en ont été faites. De plus en plus pessimiste devant les effets pervers croissants de la société de consommation, qui constitue selon lui une forme insidieuse et supérieure de fascisme par rapport aux totalitarismes des années 30 et 40 (dans le sens où elle détruit les particularismes culturels et est même voulue et désirée par la population qui y adhère avec un fanatisme qui ferait envie ces anciens totalitarismes), Pasolini critique la marchandisation croissante des corps dans le contexte de libération sexuelle, appropriés par le pouvoir (ce nouveau fascisme consumériste), ce qu'il a mis en images de manière controversée et radicale dans son ultime film. (cf la page wikipedia de l'auteur)

Pour revenir sur le livre qui nous intéresse, Théorème est en conclusion un livre splendidement écrit, on sent de bout en bout la poésie de la prose de Pasolini. Les influences marxiste (dans sa critique radicale de la bourgeoisie) et freudienne (le thème de la névrose est omniprésent) sont évidentes mais ce n'est pas ce que j'ai retenu le plus dans ma lecture, bien que j'adhère en grande partie à la pensée de Pasolini. Le plus important, c'est de savoir que ce livre est l'un des mieux écrits que j'aie lus cette année, si l'on prend en compte uniquement le style. Sur ce plan et en considérant seulement la forme romanesque, Pasolini fait partie, avec Fernando Pessoa et Juan Rulfo, des plus purs talents que j'aie découverts cette année.

samedi 5 septembre 2015

Au bord de la vaste mer, August Strindberg

Note : 8/10


Quatrième de couverture :  

Le jeune inspecteur des Pêcheries, Axel Borg, vient exercer ses fonctions dans une des îles de l'archipel de Stockholm. Lui qui se sait et se veut un esprit supérieur, méprisant le vulgaire et l'ignorance, est incompris, combattu même par ceux qui l'emploient. Un jour, il rencontre la Femme: après l'avoir séduite par l'invincible magnétisme de sa personnalité, il se laisse peu à peu prendre à ses rets... Enchaîné, dissous, annihilé, cédera-t-il aux coups impitoyables que lui portent sa compagne et une société imbécile ? Au bord de la vaste mer, roman de Strindberg paru en Suède en 1890, est l'inlassable et transparente confession d'un poète dont le cœur saigne de ne pouvoir donner sa mesure, d'un peintre dont l'œil s'épuise à mesurer les séductions infinies de la mer.


Strindberg est plus connu pour ses pièces de théâtre que ses romans, et il est souvent associé à Henrik Ibsen et Anton Tchekhov pour son apport au théâtre moderne. Il est relativement peu connu dans la francophonie en témoigne l’accessibilité restreinte d’une grande majorité de son œuvre, éditée à des prix très onéreux pour le lecteur et non dans un format poche plus abordable.
Le présent roman est une œuvre jugée mineure de Strindberg, et pourtant son talent d’écrivain saute rapidement aux yeux. Son vocabulaire est extraordinairement précis, en particulier dans les termes minéralogiques et scientifiques. Ses descriptions de la mer, de l’archipel, des roches, de la végétation dans les moments de contemplation et de solitude de son protagoniste sont superbes et nous font ressentir au plus près les paysages nordiques. A la fin de son introduction au roman, Régis Boyer interpelle le lecteur sur le talent de peintre de Strindberg qui ressurgit dans ses admirables descriptions : « Maintes visions ou spectacles qu’il nous propose dans son roman sont exactement d’un coloriste de grand talent. Admirons particulièrement les fines descriptions du monde marin, […] voyons la place, en soi étonnante, que la flore et la faune tiennent dans ce récit. Laissons un moment de côté toutes les théories explicatives de ce roman : il reste ce cœur d’homme qui saigne de ne pouvoir donner la mesure de son infini besoin d’amour, et cet œil de poète qui s’épuise à mesurer les séductions infinies de la Mer « source inépuisable de l’amour et de la fécondité, origine de la vie et Ennemie de la vie ».
De plus, Strindberg fait preuve d’un grand sens de la métaphore qu’il multiplie mais toujours avec à-propos dans son récit. « Il sentit plus nettement que jamais qu’il ne s’appartenait plus, qu’il n’était plus maître des quelques pieds carrés nécessaires pour s’isoler et éviter le contact d’âmes qui, semblables aux coquillages parasites collés aux flancs d’un cétacé, s’attachaient à lui afin de diminuer par leur poids sa vitesse initiale ». « Il avait été haï et déchiré à coups de bec, comme l’oiseau de race, couleur de soleil, échappé de la cage et égaré parmi les serins verts dans le bois où sa parure trop splendide agace ses sauvages congénères ».

Du point de vue strictement stylistique, je pense qu’il est indéniable que Strindberg avait un grand talent d’écrivain. Sur le plan théorique, il est probable que ce roman ne plaise pas à tout le monde, car Strindberg est un pessimiste et un contempteur de la société des plus noirs que j’aie lu à ce jour. En plus de son pessimisme, sa misanthropie, sa misogynie reviennent souvent quand on parle de l’auteur suédois et c’est peu dire que ses trois thèmes reviennent fréquemment dans le présent roman et font partie intégrante de la personnalité de Strindberg, que l’on perçoit nettement à travers les pensées de son protagoniste, l’inspecteur des pêches Axel Borg, dépêché dans un archipel de Stockholm pour y réguler les méthodes de pêche.
Mais ce dernier va se heurter très vite à l’opposition, l’hostilité ouverte de la population de pêcheurs qu’il est amené à côtoyer dans le cadre de ses fonctions. Il est tour à tour moqué, tourné en dérision, ignoré, méprisé par ceux qu’il est chargé d’aider. Le thème du génie incompris, rejeté, est un des plus usités en littérature mais Strindberg ne tombe jamais dans le cliché facile, dans le raccourci simpliste mais au contraire détaille avec une grande minutie les processus menant à la marginalisation de Borg, dont on méprise le savoir scientifique bien qu’utile, en raison de l’incapacité du vulgaire à le comprendre, la répugnance à changer des habitudes ancrées, l’envie jalouse inhérente devant un esprit supérieur (« cette envie passionnée de l’être inférieur de jeter à terre et de piétiner l’être qui est au-dessus de lui »). « Et si, comme le sauvage, cette population possédait des qualités négatives de privation et d’endurance, en revanche, elle manquait de l’initiative qui pousse à rechercher, à l’aide des inventions, une plus grande somme de bien-être. Ils avaient pour toute innovation une répugnance décidée et instinctive qui prouvait leur incapacité à se modifier dans le sens d’une culture supérieure. »

A juste titre, Strindberg est souvent rapproché de Nietzsche pour ses thèmes affirmant la suprématie de l’esprit supérieur (seul moteur de l’évolution de la société), sa haine des faibles qui sont une entrave au développement du premier (il prend en dérision les œuvres de charité pour aider son prochain, cette « maladive préoccupation du bien des classes inférieures »), la « volonté de puissance » par la recherche de toujours plus de savoirs, de connaissances, de compréhension du monde de l’homme supérieur qui pour Strindberg est la seule voie véritable capable de changer et d’améliorer la société humaine (« il évitait le nuageux absurde des tendances de ceux-là qui prétendaient vivre pour les autres, par l’opinion, l’estime, la gratitude de leur prochain. Et il allait tout droit son chemin, certain qu’une seule individualité grande et forte rendrait spontanément plus de services que cette cohue d’écervelés dont le nombre se trouvait en proportion inverse de l’utilité ».)
Borg rapidement se sent étouffé par la médiocrité qui l’environne. De là les multiples épisodes où il part seul en barque pour des expéditions maritimes, en quête de solitude et de calme, et les descriptions longues et magnifiques dont j’ai parlé plus haut. Sa rencontre avec Mlle Maria, trentenaire encore jeune et attractive, sera l’épreuve décisive du roman. Bien que méprisant la bestialité des plaisirs sensuels, Borg se sent malgré tout irrésistiblement attiré par cette femme, qu’il se promet d’utiliser comme un intermédiaire pour diffuser et faire accepter ses idées innovantes sur la pêche, Borg ayant rapidement compris que la population les refusait surtout par orgueil, ne voulant par se faire dicter par un « fonctionnaire travaillant depuis son canapé » quelles sont les meilleures méthodes de pêche qu’il a méditées par des observations précises et rigoureuses. « Rapidement, il comprit qu’avec le concours de ce médium il lui serait facile de transplanter dans la foule ses idées propres et ses projets ; que cet intermédiaire lui deviendrait utile pour toucher la masse, lui imposer ses bienfaits, en faire sa vassale ! Ensuite, il lui serait loisible de rire comme un dieu de leur sottise, quand ils croiraient avoir engendré eux-mêmes leur bonheur, alors qu’en réalité ils ne seraient fécondés que par ses idées, ses pensées à lui, et ne boiraient que la piquette de sa vendange dont le premier vin, noble et fort, n’humecterait jamais leurs lèvres ! Quel souci allait-il prendre de ce que cet archipel entretînt ou non une tribu de sauvages mi-affamés et superflus ? Quelle compassion ressentir pour ces ennemis naturels représentants de la tourbe inerte qui avait pesé sur sa vie en l’étouffant, qui l’avait empêché de croître, brutes qui manquaient de pitié même les unes envers les autres, poursuivant d’une haine de fauves leurs bienfaiteurs assez généreux pour se venger seulement par la répétition de leurs bienfaits. »
Condamné à être méprisé, à ne jamais être considéré à sa valeur, Borg parvient subrepticement à intégrer son idée par des moyens détournés qui ne lui vaudront aucune reconnaissance. Exaspéré également et assez rapidement de sa vie conjugale avec Maria, par son comportement enfantin, sa volonté de domination dans le couple par le rabaissement de Borg, ce dernier finit par la quitter non sans avoir élaborer puis réussi une vengeance cynique. Mais une fois retourné à la solitude, c’est l’angoisse, la « terreur du vide-néant », la peur de la mort, qui s’empare de Borg. Bien que désirant une compagnie humaine, ses tentatives de socialisation ne font que confirmer sa solitude morale, la solitude du génie et du poète.

Au bord de la vaste mer est un roman très noir et pessimiste, mais qui à mon sens ne sombre jamais dans le sensationnalisme morbide, l’effet facile que l’on craint souvent lorsque l’on a affaire à ce genre de romans. Les considérations théoriques sur le génie, l’imbécilité de la société sont omniprésentes dans le roman mais plus particulièrement au début, lors d’un long passage où Borg, se remémorant sa vie avant son arrivée à l’archipel, expose par la même occasion ses vues sur l’éducation, la jeunesse (« on avait pour habitude de dire que l’avenir appartient à la jeunesse – expression fort discutable, car la mortalité est moindre chez les hommes faits que parmi les adolescents. Toutes les attaques des jeunes contre l’ordre établi n’étaient que des explosions hystériques du plus faible, incapable de subir une domination, et témoignant du même degré d’intelligence que la guêpe qui, en attaquant l’homme, se voue à une mort certaine »), la femme, l’évolution, le génie, la sexualité (« le plus vil de tous les instincts, assez fort pour avoir si longtemps aveuglé la raison d’hommes éclairés et leur faire accepter cette superstition qui élevait la femme au niveau de l’homme, voire au-dessus […] ; la génération n’était bonne que pour les petits esprits ; les grands devaient vivre dans leurs œuvres »), les systèmes politiques etc.
Tout cela ne doit pas faire oublier que l’on a affaire à un styliste très talentueux et à la sensibilité marquée qui se reflètent dans la beauté de ses descriptions et métaphores qui contrastent avec un style général sombre, désespéré, dont on ressent avec force la passion.