" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

jeudi 29 octobre 2015

Le Vent dans les saules, Kenneth Grahame

Note : 8/10


Quatrième de couverture :  

Ils sont quatre : quatre aventuriers plus ou moins pantouflards du monde animal à vivre l’aventure quotidienne de la vie. Il y a les deux amis, Rat et Taupe, le sage et bourru Blaireau et l’entêté, vaniteux et totalement irresponsable Crapaud par qui tout ou presque arrive. Ces quatre-là suivent les saisons, le cours de l’eau et racontent en un livre magique tout ce qui fait le prix de l’existence : peur, amitié, désir d’ailleurs, perte, abandon, espoir…

« Oui, il s'agit bien d'un livre magique. Quelque chose en lui réenchante le monde, le repeint inlassablement d'une nouvelle couche de mystère. J'envie le lecteur qui s'apprête à ouvrir ces pages pour la première fois : il va pénétrer dans un pays accueillant où l'attendent des compagnons qui, de toute sa vie, ne le quitteront plus. » Alberto Manguel

Ma culture en matière de littérature de jeunesse est si basse (un genre que j’estime assez peu il est vrai, pour son côté trop infantilisant et superficiel à mon goût et le peu que j’ai lu dans mon enfance ne m’a pas marqué ou me laisse dorénavant indifférent, mais je ne suis sans doute pas le meilleur juge là-dessus) que cela ne faisait qu’un mois que je connaissais le présent roman avant de le lire. C’est un classique du genre dans le monde anglophone aux côtés des écrits de Lewis Carroll (que je viens de lire et que je trouve excellent) et il est loué pour des qualités qui le rapprochent davantage de la littérature classique que le confinant dans les limites étroites de la littérature de jeunesse (bien qu’il s’adresse d’abord et avant tout, comme le dit Grahame,  à cette « jeunesse, en tout cas pour ceux qui gardent intact en eux l’esprit de jeunesse. C’est un livre de la vie, un livre de soleil, d’eaux vives, de forêts et de chemins de terre, d’hivers au coin du feu, un livre qui ignore les problèmes, la guerre des sexes ; où la vie est présentée comme elle doit sans doute apparaître aux yeux de ces petites créatures pleines de sagesse qui se meuvent avec légèreté au milieu des herbes et des brindilles. »)
La préface d’Alberto Manguel est très belle et aborde de manière plus générale les livres qui nous ont marqué dans notre vie et auxquels nous revenons régulièrement avec tendresse et affection et ce texte introductif n’a fait que renforcer mon attente avant d’entamer le présent livre. En voici un extrait : « Au début, Le Vent dans les saules est un livre où l’on part à l’aventure, où l’on cherche sa voie, où l’on pratique la découverte, mais il conduit rapidement à un accomplissement paisible, à un bonheur satisfait, à un sentiment de familiarité profonde avec ce qui nous est conté. Dans le livre de Grahame, on a l’impression d’être chez soi. »

Le Vent dans les saules se découpe principalement en deux histoires, qui se recoupent et alternent dans la narration. La première, la plus intéressante, la plus réussie et la plus émouvante se focalise sur l’amitié entre Mr Rat et Mr Taupe, la deuxième occupe majoritairement la seconde moitié du livre et se focalise sur les mésaventures de Mr Crapaud et les tentatives de ses trois amis pour lui venir en aide en dépit de son caractère souvent horripilant (qui serait, selon la préface, modelé en partie selon celui du propre fils de l’auteur). Cette partie de l’histoire, bien que divertissante et pleine de péripéties, m’a semblé parfois longue car il ne s’y passe en fin de compte pas grand-chose, si ce n’est pour mettre l’accent sur l’irresponsabilité et la vanité de Mr Crapaud qui frise parfois l’irritation, tant il fait peu de cas des conseils pourtant avisés de ses amis et n’en fait qu’à sa tête. J’y reviendrai un peu plus tard.

Revenons sur ce qui constitue le cœur du roman, à savoir l’amitié entre Mr Rat et Mr Taupe. Au début du livre, Mr Taupe est en plein milieu d’un « grand nettoyage de printemps de son petit logis ». Mais l’appel du printemps, du beau temps qui l’accompagne, ont vite raison de ce travail fastidieux qu’il abandonne très vite. Dès les premières pages, et cela se confirmera par la suite, Grahame nous montre qu’il écrit très bien, son style est très imagé, agréable et en dépit de l’apparente simplicité des termes employés, on sent le travail et du talent derrière son écriture, à mille lieues selon moi de la simplicité ordinaire et infantilisante de la grande majorité des écrits de jeunesse : « Le printemps se répandait, dans l’air au-dessus de sa tête, dans les entrailles de la terre et tout autour de lui, introduisant dans son humble et sombre petite demeure le génie de la rébellion et de la nostalgie. Aussi n’y eut-il rien d’étonnant à voir Mr Taupe jeter soudain sa brosse à terre en s’écriant : « Ah ! et puis zut et flûte ! Au diable le nettoyage ! » et décamper sans même se soucier d’enfiler son manteau. Il se sentait appeler au-dehors par une force irrésistible. Il s’engagea dans une galerie, elle était étroite et petite, à la différence de la grande allée gravillonnée dont jouissaient les bêtes gîtant plus près du soleil et du grand air. Il se mit donc à gratter, à racler, à creuser et à ronger, puis il rerongea, regratta, reracla et recreusa, faisant travailler activement ses petites pattes tout en se marmonnant à lui-même : » On monte ! on monte ! » jusqu’à ce que tout d’un coup, hop ! voilà son museau en plein soleil, Mr Taupe se retrouva roulant sur l’herbe chaude d’une vaste prairie. « Ah, comme c’est bon ! se dit-il. C’est tout de même plus agréable que de badigeonner des murs ! ». Une brise légère caressait son front brûlant, mais les rayons du soleil lui cuisaient le pelage et le joyeux gazouillis des oiseaux résonnait à ses oreilles engourdies par des mois de vie souterraine comme un horrible tintamarre. Gambadant aussitôt sur ses quatre pattes, tout à la joie de vivre et au ravissement d’un printemps qui ne s’accompagnait pas d’un nettoyage, il poursuivait son chemin à travers la prairie jusqu’à la haie qui la bordait. » (p.19-20)

Voici un autre extrait plus court : « Mr Taupe n’avait rien entendu de ce qu’on lui avait dit. Absorbé par la nouvelle vie qui s’ouvrait devant lui, enivré par le clapotis et le chatoiement du courant, par les bruits, les senteurs de la nature et la lumière du soleil, il laissa traîner une patte dans l’eau tout en s’abandonnant à ses rêveries. Mr Rat d’eau, en bon camarade qu’il était, continuait de ramer sans le déranger. » (p.24)

Mr Taupe fait montre d’un caractère impulsif et puéril au début de son amitié avec Mr Rat, ce qui apparaît lorsqu’il estime pouvoir ramer aussi bien que son nouvel ami malgré sa totale inexpérience. Notez le comique de la scène merveilleusement écrite par l’auteur : « Mr Taupe demeura tranquille quelque temps. Puis il se sentit de plus en plus jaloux de Mr Rat, qui ramait avec tant de force et d’aisance que son orgueil lui chuchota qu’il pourrait en faire autant.  Il bondit et s’empara des rames avec une telle brusquerie que Mr Rat, qui continuait à se raconter de jolies choses toutes poétiques, sans quitter l’eau des yeux, fut pris par surprise et tomba à la renverse […] tandis que Mr Taupe, l’écartant de sa place, empoigna les avirons avec une entière confiance en ses moyens. – Arrêtez, espèce de nigaud ! cria Mr Rat du fond du bateau. Vous n’y connaissez rien, et vous allez nous faire chavirer. Mr Taupe rejeta ses rames en arrière avec panache, en voulant sabrer l’eau. Manque de chance, il ne sabra rien du tout et il se retrouva cul par-dessus tête, étendu de tout son long sur Mr Rat. Pris de panique, il chercha à s’agripper au rebord de la barque, qui bascula comme de bien entendu et flop ! tout le monde à l’eau. »(p.31)

Mr Rat est plus posé que son ami, son caractère est plus rêveur et il s’amuse à écrire parfois des petits poèmes au prix d’un rude effort. Plongé dans ses rêveries, il en oublie même parfois son ami, se laissant aller à son imagination. Il est de plus peu enclin à se jeter dans l’aventure et l’inconnu, comme ses amis Mr Taupe et surtout Mr Crapaud, mais il n’hésite cependant pas à les accompagner par fidélité et loyauté pour prévenir les mésaventures qui pourraient leur arriver. Mr Rat est un ami très consciencieux, ménageant les sensibilités de ses amis (et en particulier celle de Mr Crapaud), et faisant régulièrement effort sur lui-même pour égayer son compagnon Mr Taupe, en particulier dans un des meilleurs épisodes dans lequel ce dernier revient, non sans émotion, à son foyer qu’il avait abandonné au début du roman. S’étant rendu compte qu’il a blessé involontairement son ami, il prend l’initiative de racheter son erreur puis de redonner confiance en son ami lorsque ce dernier voit l’apparence misérable de son ancien foyer : «  Qu’elle était petite ! Comme on y était à l’étroit, au milieu de ces meubles usés et qui ne payaient pas de mine ! Mr Taupe se laissa tomber sur une chaise et enfouit son museau entre ses pattes. […] Mr Taupe avait beau faire son mea-culpa, Mr Rat n’y prit pas garde. Il courait en tous sens, ouvrant les portes, inspectant les pièces et les placards, allumant des lampes et des bougies un peu partout. – C’est une maison du tonnerre, fit-il remarquer d’un ton joyeux. Si bien conçue, si bien agencée. Il n’y manque rien, chaque chose est à sa place. Nous allons y passer une soirée drôlement agréable.  […] Allons, mon vieux, remuez-vous. Stimulé par ces bonnes paroles, Mr Taupe se mit à l’ouvrage, épousseta, frotta, avec ardeur et bonne humeur… » (p.91)

Le second meilleur épisode intervient lorsque Mr Rat, qui avait été jusque là celui raisonnant son ami Mr Taupe dans ses élans impulsifs, se retrouve tiraillé par un sourd besoin d’aventures, de vie, après qu’il eût écouté les récits d’un Rat marin qui vient de lui narrer sa vie aventureuse à travers le globe. Cette fois, c’est Mr Taupe qui sera présent pour consoler son ami et sera à la hauteur pour, par la chaleur de son amitié, lui éviter de désespérer de son désir d’ailleurs et lui remonter le moral :  « - Je vais vers le sud avec tous les autres, répondit Mr Rat d’une voix rêveuse et sans le regarder. […] Il s’avança d’une manière décidée, sans toutefois se hâter, mais avec une détermination qui ne laissa pas d’inquiéter Mr Taupe. Celui-ci lui barra le chemin, et en le regardant dans les yeux, il vit avec effroi qu’ils étaient fixes et vitreux et avaient pris une couleur changeante, un gris rayé. Ce n’étaient plus les yeux de son ami, mais ceux d’une autre bête. Il lui saisit les bras et le traîna à l’intérieur, où il le renversa à terre et l’y maintint. Mr Rat eut beau se débattre désespérément, ses forces semblèrent brusquement l’abandonner, et il resta inerte, épuisé, tremblant, les yeux fermés. Mr Taupe l’aida alors à se relever et l’assit sur une chaise, où il resta affaissé, recroquevillé sur lui-même, le corps secoué de violents frissons, et bientôt il fut pris de sanglots convulsifs. […] Mr Rat avait recouvré ses esprits, mais il était toujours très secoué et en proie au découragement. Il semblait pour le moment n’avoir envie de rien. […] Mr Taupe se mit alors à parler, d’un air faussement indifférent, de la moisson qu’on était en train de rentrer, des charrues ployant sous leur poids et tirées par des bêtes de somme éreintées, des meules de foin dressées çà et là, et de la lune qui se lève, énorme, sur les champs nus émaillés de gerbes. Il parla des pommes qui mûrissent, des noix qui brunissent, des confitures, des conserves et de la distillation des liqueurs ; passant d’une saison à l’autre, il arriva bientôt à l’hiver, qui promettait d’autres joies et où l’on jouissait de son chez-soi bien douillet. Et alors il devint tout simplement lyrique. Mr Rat se mit sur son séant et fit chorus. Son regard retrouva son éclat, et il parut moins apathique. Au bout d’un moment, Mr Taupe, qui avait une intention délicate, s’éclipsa puis revint avec un crayon et quelques feuilles de papier qu’il plaça sur la table près de son ami. – Cela fait belle lurette que vous n’avez pas composé de poésie, lui fit-il observer, pourquoi ne pas essayer, au lieu de ruminer ? » (p.158-9)

Le dernier protagoniste, Mr Blaireau, est davantage solitaire et se suffit à lui-même pourrait-on dire, mais il n’hésite pas une seconde à accueillir Mr Rat et Mr Taupe alors qu’ils se sont perdus dans le froid de l’hiver suite à une énième impulsion de ce dernier. De même, c’est lui également qui prendra l’initiative de prendre des mesures énergiques pour contrer la dernière lubie de Mr Crapaud, qui s’est passionné pour les automobiles à grande vitesse et ne cesse de détruire une à une ces dernières par sa conduite irresponsable, dilapidant par la même occasion l’héritage qu’il a reçu de son père. C’est Mr Blaireau aussi qui mettra au point la stratégie décisive pour la reconquête du manoir de Mr Crapaud tombé aux mains de fouines et de belettes après que ce dernier fût envoyé en prison puis s’en évadât suite à sa dernière imprudence au volant.
Comme je l’ai dit toutefois, les multiples péripéties tournant autour de Mr Crapaud n’ont pas capté mon attention autant que les chapitres autour de l’amitié entre Mr Rat et Mr Taupe, qui constitue probablement le cœur du roman. Leur entraide réciproque, aux moments de doute, de solitude, de désespoir, de l’un ou l’autre constituent un véritable petit traité par la fiction de l’amitié et de ce qu’elle implique, à savoir sacrifice de soi, patience, compassion au détriment de soi-même et de nos propres désirs. Mr Crapaud, à l’opposé, personnifie l’égoïsme, l’entêtement, la vanité et parfois la totale irresponsabilité de l’enfant qui n’en fait qu’à sa tête et n’écoute jamais les conseils qu’on lui prodigue, obnubilé qu’il est par sa propre magnificence, sa « supériorité » sur ceux qui l’entourent. Une leçon que l’on pourrait en tirer en tant qu’adultes est l’infinie patience que de tels enfants requièrent parfois.

Pour résumer, voici un roman très émouvant tournant sur l’amitié, ce qu’elle implique (sacrifice de soi, compassion pour autrui) et ce qu’elle permet (un réconfort lorsque nous sommes vulnérables et en proie à nos propres peurs, doutes). Sur ce point, ce livre est une éclatante réussite, parfaitement adapté à la fois aux plus jeunes et aux plus grands. Et surtout, et c’est là le point principal, c’est un livre merveilleusement écrit, et les passages enchanteurs abondent lorsque la narration se concentre sur l’amitié entre Mr Rat et Mr Taupe, créant des scènes d’un comique irrésistible ou d’une poignante émotion. Sans être pour autant déplaisantes ou ennuyeuses, j’ai été beaucoup moins convaincu par les multiples aventures de Mr Crapaud, qui prennent une place trop importante à mon goût et sont le ressort exclusif du dernier tiers du livre. Seul point négatif donc du roman, mais qui devrait sans problème divertir et tenir en haleine le lectorat plus jeune auquel s’adresse d’abord et avant tout ce livre, et qui s’avère une belle surprise si l’on se place du point de vue d’un lectorat plus adulte.

mardi 20 octobre 2015

L'Aleph, Jorge Luis Borges

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

L'Aleph restera, je crois, comme le recueil de la maturité de Borges conteur. Ses récits précédents, le plus souvent, n'ont ni intrigue ni personnages. Ce sont des exposés quasi axiomatiques d'une situation abstraite qui, poussée à l'extrême en tout sens concevable, se révèle vertigineuse.Les nouvelles de L'Aleph sont moins roides, plus concrètes. Certaines touchent au roman policier, sans d'ailleurs en être plus humaines. Toutes comportent l'élément de symétrie fondamentale, où j'aperçois pour ma part le ressort ultime de l'art de Borges. Ainsi, dans L'Immortel : s'il existe quelque part une source dont l'eau procure l'immortalité, il en est nécessairement ailleurs une autre qui la reprend. Et ainsi de suite...Borges : inventeur du conte métaphysique. Je retournerai volontiers en sa faveur la définition qu'il a proposée de la théologie ; une variété de la littérature fantastique. Ses contes, qui sont aussi des démonstrations, constituent aussi bien une problématique anxieuse des impasses de la théologie.
Roger Caillois


(Le lecteur pourra, à son gré, lire directement ce qui suit et qui est un long résumé de la première nouvelle de ce recueil qui en compte dix-sept, comportant beaucoup de citations qui sont à mon avis caractéristiques du style de Borges, d’une grande clarté et où la teneur fantastique (où l’influence de Kafka est souvent prégnante) laisse le lecteur en suspens entre réalité et cauchemar, ou passer directement à la chronique qui succède à ce résumé et y revenir plus tard, à son gré).


L’immortel

La nouvelle s’ouvre sur une citation de Francis Bacon : « Salomon saith. There is no new thing upon earth. So that as Plato had an imagination, that all knowledge was but remembrance ; so Salomon giveth his sentence, that all novelty is but oblivion. »
Le récit suit un soldat romain désœuvré qui devient obsédé par la recherche d’un « fleuve secret qui purifie les hommes de la mort » et dont la rive donne sur la Cité des Immortels, riche en avenues, en amphithéâtres et en temples. » ; « A Rome, je conversai avec des philosophes qui opinèrent qu’allonger la vie des hommes est allonger leur agonie et multiplier le nombre de leurs morts. » Dans sa quête, le narrateur (dont les écrits ont été retrouvés au XVIIIe siècle) traverse une étrange contrée, le pays des Troglodytes, qui dévorent des serpents et manquent de l’usage de la parole.  Tout près de son but, il est capturé et ligoté par ce peuple en apparence primitif, qu’il décrit ainsi : « Dans le sable, il y avait des puits peu profonds ; de ces orifices mesquins (et des niches) émergeaient des hommes à la peau grise, à la barbe négligée, nus. […] dans leur barbarie infantile, [ils] ne m’aidèrent ni à survivre ni à mourir. S’évadant, le narrateur arrive enfin à la Cité tant désirée, après avoir traversé un labyrinthe angoissant : « j’arrivai à une vaste chambre circulaire presque invisible. Cette cave avait neuf portes ; huit introduisaient à un labyrinthe qui, insidieusement, ramenait à la même chambre. La neuvième (grâce à un autre labyrinthe) donnait sur une seconde chambre circulaire, identique à la première. J’ignore le nombre total des chambres ; ma malchance et mon angoisse les multiplièrent. […] Avec horreur, je m’accoutumai à ce monde suspect ; il me paraissait impossible qu’il pût exister autre chose que des cryptes à neuf portes et longs souterrains qui se ramifiaient. » 

Enfin parvenu à la Cité au sortir de ce dédale, il découvre un édifice singulier : «  Avant toute autre caractéristique du monument invraisemblable, l’extrême antiquité de son architecture me frappa. Je compris qu’il était antérieur aux hommes, antérieur à la Terre. Cette ostensible antiquité (bien qu’effrayante en un sens pour le regard) me parut convenable à l’ouvrage d’artisans immortels. Prudemment d’abord, puis avec indifférence, non sans désespoir à la fin, j’errai par les escaliers et les dallages de l’inextricable palais. Je vérifiai ensuite l’inconstance de la largeur et de la hauteur des marches : je compris la singulière fatigue qu’elles me causaient. « Ce palais est l’œuvre des dieux », pensai-je d’abord. J’explorai les pièces inhabitées et corrigeai : « Les dieux qui l’édifièrent sont morts. » Je notai ses particularités et dis : « Les dieux qui l’édifièrent étaient fous.» […] A l’impression d’antiquité inouïe, d’autres s’ajoutèrent, celle de l’indéfinissable, celle de l’atroce, celle du complet non-sens. […] Dans les palais que j’explorai imparfaitement, l’architecture était privée d’intention. On n’y rencontrait que couloirs sans issue, hautes fenêtres inaccessibles, portes colossales donnant sur une cellule ou sur un puits, incroyables escaliers inversés, aux degrés et à la rampe tournés vers le bas. […] Je ne sais si tous les exemples que je viens d’énumérer sont littéraux ; je sais que, durant de nombreuses années, ils peuplèrent mes cauchemars ; je ne peux pas décider si tel ou tel détail traduit la réalité ou les formes qui éprouvèrent mes nuits. » (p.24)
Ayant fait connaissance avec les Immortels, le narrateur tire des conséquences de leur mode de vie original : « la république des Immortels était parvenue à une certaine perfection de tolérance et presque de dédain. Elle savait qu’en un temps infini, toute chose arrive à tout homme. Par ses vertus passées ou futures [le narrateur considère la vie comme une « roue », à l’image des religions de l’Inde, qui n’a ni commencement ni fin], tout homme mérite toute bonté ; mais également toute trahison par ses infamies du passé et de l’avenir. Ainsi, dans les jeux du hasard, les nombres pairs et impairs tendent à s’équilibrer ; ainsi s’annulent l’astuce et la bêtise. […] J’en connais qui faisaient le mal pour que le bien en résulte dans les siècles à venir […]. A cette lumière, tous nos actes sont justes, mais ils sont aussi indifférents. Il n’y a pas de mérites moraux ou intellectuels. Homère composa l’Odyssée ; aussitôt accordé un délai infini avec des circonstances et des changements infinis, l’impossible était de ne pas composer, au moins une fois, l’Odyssée. Personne n’est quelqu’un, un seul homme immortel est tous les hommes. » Devant leurs manières ascétiques, le narrateur précise rapidement : « Que personne ne nous rabaisse au niveau des ascètes. Il n’est pas de plaisir plus complexe que celui de la pensée et c’est à celui-là que nous nous consacrions. ». Les Immortels depuis se sont mis en quête d’un fleuve leur rendant leur mortalité, puisque « la mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes ; chaque acte qu’ils accomplissent peut être le dernier ; aucun visage qui ne soit à l’instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout, chez les mortels, a la valeur de l’irrécupérable et de l’aléatoire. »


Borges a beau avoir cantonné son art à la nouvelle littéraire, son œuvre est d’une vertigineuse complexité et profondeur malgré la brièveté de chacune de ses « fictions ». En fait, elles sont d’une telle complexité (à mon avis) qu’elles requièrent probablement plusieurs relectures ou du moins une lecture très attentive pour mieux s’en imprégner. Non que son écriture soit également complexe (au contraire, Borges écrit avec une limpidité et une clarté remarquables, ses récits se lisant très facilement), mais les nouvelles, par leur brièveté, « s’oublient » relativement vite dans la mémoire du lecteur bien que l’on conserve le plaisir et le vertige que nous ont procurés leur lecture. Avant de lire cet Aleph, j’avais relu le Livre de sable, qui dans le souvenir de ma première lecture, était excellent mais je l’avais pratiquement oublié depuis (dans son contenu) et en le relisant j’ai senti que j’étais passé à côté de pas mal de choses et cette relecture a provoqué en moi un plaisir bien plus grand et une compréhension meilleure devant les multiples problèmes et jeux philosophiques à plusieurs niveaux de l’écrivain argentin. La clé je pense de Borges et pourquoi il faut le lire et relire est très bien résumé par Claude Mauriac dans la quatrième de couverture de Fictions que je reproduis une nouvelle fois ici : 

 « Jorge Luis Borges est l'un des dix, peut-être des cinq auteurs modernes qu'il est essentiel d'avoir lus. Après l'avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur »


Borges, avec ses thèmes de prédilection tournant autour de l’infini du temps qui a précédé et s’étendra au-delà de notre existence, nous fait ressentir au plus profond de nous-mêmes la brièveté de notre existence, notre insignifiance par rapport au mystère de l’infini univers. Dans les Théologiens, une secte, les Monotones, est dénoncée hérétique car elle « professait que l’histoire est un cercle et qu’il n’est rien qui n’ait déjà été et qui un jour ne sera. » 

L’image de l’univers et la vie comme une « roue », déjà rencontrée dans l’Immortel, reparaît dans l’Ecriture de Dieu : « Alors arriva ce que je ne puis oublier ni communiquer. Il arriva mon union avec la divinité, avec l’univers (je ne sais si ces deux mots diffèrent). L’extase ne répète pas ses symboles. L’un a vu Dieu dans un reflet, l’autre l'a perçu dans une épée ou dans les cercles d’une rose. J’ai vu une Roue très haute qui n’était pas devant mes yeux, ni derrière moi ni à mes côtés, mais partout à la fois. Cette Roue était faite d’eau et aussi de feu et elle était, bien qu’on en distinguât le bord, infinie. Entremêlées, la constituaient toutes les choses qui seront, qui sont et qui furent. J’étais un fil dans cette trame totale, et Pedro de Alvarado, qui me tortura, en était un autre. Là résidaient les causes et les effets et il me suffisait de voir la Roue pour tout comprendre, sans fin. O joie de comprendre, plus grande que celle d’imaginer ou de sentir ! Je vis l’univers et je vis les desseins intimes de l’univers. Je vis les origines que raconte le Livre du Conseil. Je vis les montagnes qui surgirent des eaux. Je vis les premiers hommes qui étaient de la substance des arbres. […] Je vis le dieu sans visage qui est derrière les dieux. […] Qui a entrevu l’univers, qui a entrevu les ardents desseins de l’univers ne peut plus penser à un homme, à ses banales félicités ou à ses bonheurs médiocres, même si c’est lui cet homme. » (p.153-4) 

Ce vertige est ressenti également, de manière similaire, dans le Zahir : « Tennyson a dit que si nous pouvions comprendre une seule fleur nous saurions qui nous sommes et ce qu’est le monde. Il a peut-être voulu dire qu’il n’y a aucun fait, si humble soit-il, qui n’implique l’histoire universelle et son enchaînement infini d’effets et de causes. Il a peut-être voulu dire que le monde visible nous est donné tout entier en chaque représentation, de même que la volonté, selon Schopenhauer, nous est donnée toute entière en chaque sujet. Les cabalistes opinèrent que l’homme est un microcosme, un miroir symbolique de l’univers ; tout le serait, d’après Tennyson. »

Pour refermer cet article, et au risque de me répéter, les écrits de Borges nous sont précieux car nous voyons le monde, les choses de manière différente en sortant de leur (re)lecture. C’est le sentiment qui prédomine en moi chaque fois que je le lis. Sa vaste érudition, que Borges aimait à qualifier de « vague » (dans ses Poèmes d’amour) car il avait sans doute conscience que toute érudition aussi vaste soit-elle reste dérisoire face à cet infini mystère de l’univers, nous ouvre des horizons et des pensées insoupçonnés qui nous stimulent tout en nous laissant perplexes dans le mélange d’absurde, de dérisoire de notre propre existence. Ce qui ne veut pas dire que Borges est un « pessimiste » : au contraire, à travers ses récits et poèmes, il nous donne la leçon la plus inspirante qu’on puisse trouver en littérature, en nous confrontant à notre mortalité, à notre éphémère existence dans un vaste, inexplicable et infini univers, notre peur de vieillir, celle de mourir, celle de ne pas avoir vécue pleinement notre vie. Voici quelques extraits parmi les plus marquants et étayant mon propos :

« il n’y a pas d’homme qui n’aspire à la plénitude, c’est-à-dire à la somme d’expériences dont un homme est capable ; il n’y a pas d’homme qui ne craigne d’être frustré de quelque partie de ce patrimoine infini », dit-il dans Deutsches Requiem. « L’avenir lui réservait secrètement une nuit essentielle de lucidité : celle où enfin il vit son propre visage, celle où enfin il écouta son nom. Bien comprise, cette nuit permet d’atteindre le fond de sa vie ; mieux, un instant de cette nuit, un acte de cette nuit ; car les actes sont notre symbole. Toute destinée, pour longue et compliquée qu’elle soit, comprend en réalité un seul moment : celui où l’homme sait à jamais qui il est. » (Biographie de Tadeo Isidoro Cruz, p.74)

« Otara comprend, avant de mourir, qu’on l’a trahi dès le début, qu’il a été condamné à mort, qu’on lui a permis d’aimer, d’être le chef, de triompher, parce qu’on le tenait déjà pour mort, parce que pour Bandera il était déjà mort. » (Le Mort)

« Jean de Pannonie déclarait qu’il n’y a pas non plus deux âmes qui se ressemblent, et que le pécheur le plus vil est aussi précieux que le sang que, pour lui, versa Jésus-Christ. L’acte d’un seul homme, affirmait-il, pèse plus que les neuf ciels concentriques, et rêver qu’il peut disparaître et refaire son apparition est une brillante frivolité. Ce que nous perdons le temps ne le refait pas, l’éternité le garde pour la gloire et aussi pour le feu. Le traité était diaphane, universel ; il ne semblait pas rédigé par une personne en chair et en os, mais par n’importe quel homme ou, peut-être, par tous les hommes. » (Les Théologiens, p.53)

« Je suis unique ; c’est un fait. Ce qu’un homme peut communiquer à d’autres hommes ne m’intéresse pas. Comme le philosophe, je pense que l’art d’écrire ne peut rien transmettre. Tout détail importun et banal n’a pas sa place dans mon esprit, lequel est à la mesure du grand. Jamais je n’ai retenu la différence entre une lettre et une autre. Je ne sais quelle généreuse impatience m’a interdit d’apprendre à lire. Quelquefois, je le regrette, car les nuits et les jours sont longs. » (La Demeure d’Astérion, p.88)

« Si le destin m’accorde une autre chance, je saurai la mériter. Pendant quarante ans, il l’a attendue avec un espoir obscur, et le destin, finalement, la lui a donnée, à l’heure de sa mort. Il la lui a donnée sous forme de délire, mais déjà les Grecs savaient que nous sommes les ombres d’un rêve. Au moment de l’agonie, il a revécu sa bataille, il s’est conduit comme un homme, a pris la tête de la charge et une balle l’a frappé en pleine poitrine. Ainsi, en 1946, sous l’effet d’une longue souffrance, Pedro Damian est mort dans la déroute de Masoller, qui a eu lieu entre l’hiver et le printemps 1904. » (L’Autre Mort, p.101)

« Dans le premier volume de Parerga und Paralipomena, je relus que tous les événements qui peuvent arriver à un homme, depuis l’instant de sa naissance jusqu’à celui de sa mort, ont été préfixés par lui. Ainsi, toute négligence est délibérée, toute rencontre fortuite est un rendez-vous, toute humiliation une pénitence, tout échec une victoire mystérieuse, toute mort un suicide. Il n’est pas de plus habile consolation que la pensée selon laquelle nous avons choisi nos malheurs ; cette téléologie individuelle nous révèle un ordre secret et nous confond d’une façon prodigieuse avec la divinité. » (p.109)

Borges est un écrivain précieux, et il est sans doute un des plus indiscutables auteurs contemporains du XXe siècle. Le lire, le relire, se perdre dans ses labyrinthes tour à tour enchanteurs et cauchemardesques, dans ses récits si courts et pourtant si denses, si complexes, est à mon avis indispensable pour ceux ne l’ayant pas encore lu. Pour ce qui est du style et de la profondeur, Borges est probablement le meilleur nouvelliste, bien qu’à un niveau plus personnel, je préfère Tchekhov et ses récits mais pour des raisons totalement différentes de celles qui me font aimer Borges.

dimanche 11 octobre 2015

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, Ralph Ellison

Note : 8/10


Quatrième de couverture : 

Homme invisible, pour qui chantes-tu ? est un roman de légende. L'homme invisible, c'est l'homme noir dans la société américaine... Voilà trois siècles que, là-bas, il vit, travaille, mange, parle - et pour l'Amérique il arrive même au Noir de se faire tuer... En quelque sorte pour rien. Car aux yeux de l'Amérique le Noir est invisible. Ecrivain lui-même noir, Ralph Ellison a donné ce titre paradoxal, dérisoire et pathétique aux six cents pages qui racontent l'histoire d'un jeune Noir du Sud aux prises avec une société qui lui refuse sa place. Homme invisible, pour qui chantes-tu ? est peut-être le plus insupportable des cris de solitude et de révolte qui se soient exprimés par la littérature.

“The novel itself is a social document.  Invisible Man [is] a story [that] makes a social statement.
In Invisible Man the [social] statement is the literature. The protagonist's story is his social bequest. And I'll tell you something else: The bequest is hopeful." (Ralph Ellison)

L’équilibre entre l'aspect littéraire, esthétique d’une part et le message social, politique d’autre part dans tout roman est difficile à trouver, et la tendance générale (des mauvais romans) est de négliger le premier aspect pour privilégier le second. Dans Homme invisible, comme le dit son auteur lui-même, l’accent est mis sur l’art en premier lieu, et c’est à travers l’art que le message politique et social se transmet au lecteur.
Ce qui préoccupe d’abord Ellison, c’est cette quête de soi du narrateur (dont le nom ne sera jamais dévoilé), ce moi qu’il ne trouvera qu’en revenant sur son passé et ses expériences vécues et en réalisant à quel point il ne fut qu’un instrument, « un matériau, une ressource naturelle, à utiliser». L’accent est résolument mis sur l’individu qui lutte pour se libérer de l’influence de la société, qui non seulement dirige sa vie mais le soumet également dans un univers mental limité, étriqué. « Nous ne modelons pas nos conduites sur les idées saugrenues et infantiles de l’homme de la rue. Notre travail ne consiste pas à leur demander ce qu’ils pensent, mais à le leur dire ! » (dit, cyniquement, frère Jack au narrateur). Par ce biais, Ellison va au-delà de la simple lutte des races, de toute la littérature « noire » insistant sur l’oppression des Noirs par les Blancs. Ainsi son roman acquiert une portée plus universelle qui, peut-être, lui permettra de résister au passage du temps.

Pour ce faire, Ellison utilise divers procédés qui concourent à donner cette sensation d’universalité au lecteur. La narration à la première personne, certes classique et faisant par ailleurs penser à celle du Sous-sol de Dostoïevski (le narrateur écrit également son histoire depuis son trou, une cave), permet surtout à son personnage principal de monologuer en pensée tout au long du roman, de réfléchir, prendre conscience de lui-même, changer, à la manière des personnages de Shakespeare. L’on voit le narrateur se rendre progressivement compte de ses erreurs, des illusions au sein desquelles il s’était bercé, lui permettant (ou en tout cas lui faisant croire) d'aboutir à une meilleure compréhension des choses. «  On aurait dit que je venais d’apprendre, tout à coup, à regarder en arrière ; des images des humiliations passées se succédaient dans ma tête à un rythme rapide, et je vis qu’elles représentaient davantage que des expériences isolées. Elles étaient moi ; elles me définissaient. J’étais mes expériences, et mes expériences étaient moi ; et aucun aveugle, même s’il devenait très puissant, ne pourrait s’en emparer ; désir, insulte, rire, cri, cicatrice, souffrance, rage ou douleur, il ne pourrait rien changer. Ils étaient aveugles, aveugles comme des taupes, et ne se déplaçaient qu’en suivant les échos de leurs propres voix. Et parce qu’ils étaient aveugles ils s’anéantiraient eux-mêmes ; et je les aiderais. Je me mis à rire. Moi qui avais cru qu’ils m’acceptaient parce qu’ils savaient que la couleur importait peu ; c’était bien leur sentiment, en effet, mais parce qu’ils ne voyaient ni la couleur, ni les hommes… Pour eux, nous n’étions guère que des noms griffonnés sur des bulletins de vote truqués, à utiliser à leur convenance et à classer et remiser dans le cas où l’on n’en a pas besoin. C’était une farce, une farce absurde ! » (p.540). Le narrateur va opérer tout au long de son parcours de « formation » de multiples révolutions mentales similaires, d’abord à son exclusion de l’université, puis à son arrivée en ville et enfin lorsque le mouvement dans lequel il travaillera la majeure partie du roman, la Confrérie, se révèlera également un leurre, une imposture, dont il ne saisira pleinement l’ampleur que lorsqu’il se retrouve pris au milieu d’une émeute raciale.

Deuxièmement, Ellison parvient à créer des personnages merveilleusement vivants, et c’est par leur biais principalement qu’Homme invisible s’avère être une œuvre particulièrement réussie. C’est d’abord et avant tout le narrateur bien sûr, jeune homme naïf plein d’espoir et d’optimisme qui au fil de ses expériences deviendra plus lucide sur son rapport à la société, libéré de son influence et en particulier de ses manières de penser étroites, conformistes, qui, il finit par le comprendre, ont étouffé, empêché son individualité, son moi de s’exprimer. Les Mr Norton, Bledsoe, Jim Trueblood, frère Jack, frère Tarp, Mary, Tod Clifton, Sybil etc. sont des types humains qui englobent et disent par leur intermédiaire beaucoup sur la nature humaine, ce qui est le propre de la fiction de qualité et de son pouvoir supérieur sur tous les pamphlets et essais imaginables.

Enfin, Ellison use habilement de la métaphore, en particulier lors de la scène de mêlée générale, située au début du roman, et qui constitue à mon avis (mais cela, on ne s’en rend compte que vers la fin) la clé du livre et de sa signification. Remarqué pour ses prouesses oratoires, le jeune narrateur est invité à donner un discours devant une assemblée de notables et de riches donateurs « blancs », avec pour espoir de décrocher une bourse universitaire. A sa grande surprise cependant, il se retrouve malgré lui sur un ring de boxe monté pour l’occasion, et forcé de se battre avec d’autres jeunes noirs, après que leurs yeux fussent bandés. A l’issue du combat, les combattants reviennent pour ramasser des pièces jetées sur le ring, dont le tapis a été au préalable électrifié. Humilié, tuméfié, le narrateur donnera finalement son discours et se verra attribuer sa bourse ainsi qu’un porte-documents flambant neuf qui l’accompagnera pour la suite du roman. C’était la stratégie « utiliser un nègre pour attraper un nègre » pensa le narrateur dans les dernières pages du roman. Les noirs sont délibérément poussés à l’émeute, à la violence, pour y être tués dans la répression qui s’ensuit, à travers le personnage de Ras l’Exhortateur qui deviendra à la fin Ras le Destructeur, militant radical qui n’entrevoit aucune réconciliation possible entre les deux races et appellent à la lutte armée comme moyen d’action contre l’ennemi héréditaire blanc.

L’un des traits les plus saillants du livre, c’est l’étroitesse d’esprit, le refus de la réalité, et la volonté d’imposer cette étroitesse d’esprit qui est mensonge sur la réalité. C’est d’abord Mr Norton, qui pense qu’en tant que riche donateur pour une université « noire » dirigée par le cynique Bledsoe, il contribue à une amélioration de la situation des noirs, à une amélioration de la société par leur accès à l’éducation. « Vous êtes ma destinée », dit-il plein d’optimisme au narrateur chargé de lui faire visiter le campus et ses environs. Par mégarde, ce dernier va conduire son hôte et lui montrer le revers  de la vie idéalisée qu’il s’est faite des noirs, en particulier par sa rencontre de Trueblood puis sa visite impromptue au Golden Day, un bar-bordel, où il rencontrera un vétéran désenchanté. Furieux par la mésaventure vécue par Norton, Bledsoe, directeur de l’établissement lui-même noir, s’exclame : « Mais enfin, le chenapan noir le plus bête de la région cotonnière sait que la seule façon d’être agréable à un Blanc, c’est de lui raconter un mensonge ! […] Ne le vois-tu pas ? Les Blancs disent à chacun ce qu’il doit penser – sauf à des hommes comme moi. C’est moi qui le leur dis ; c’est ma vie, ça, de dire aux Blancs ce qu’il faut penser des choses que je connais. Ça te choque, pas vrai ? Que veux-tu, c’est comme ça. C’est une sale combine, et ça ne me plaît pas toujours. Mais écoute-moi donc : ce n’est pas moi qui l’ai fait, et je sais que je ne peux rien changer. Mais j’y ai creusé ma place et je n’hésiterais pas à faire pendre tous les Noirs du pays aux grosses branches des arbres avant le matin, si mon maintien était à ce prix. » De même, les membres du comité de la Confrérie montrent une répugnance à toute idée neuve qui entrerait en conflit avec leur vision du monde, qu’ils estiment « scientifique » et donc « objective », niant la part de subjectivité, d’irrationnel, de toute expérience humaine, de l’homme en tant qu’individu. Sans cesse, ce dernier, l’individu, peut être sacrifié « pour son bien », tout comme le narrateur fut renvoyé de l’université pour le bien de cette dernière. « C’est par le sacrifice que s’opère le changement. Nous obéissons aux lois de la réalité, nous faisons donc des sacrifices. – Mais la communauté exige l’égalité dans le sacrifice, dis-je. Nous n’avons jamais brigué un traitement de faveur. – Ce n’est pas aussi simple, frère, dit-il. Nous devons protéger nos acquis. Certains doivent consentir de plus grands sacrifices que d’autres, c’est inévitable… - Ce « certains » désignent mes semblables… - En l’occurrence, oui. – Ainsi, les faibles doivent se sacrifier pour les forts ? –Non, une partie du tout est sacrifiée – et continuera à l’être jusqu’à l’avènement d’une nouvelle société. »

Ellison rappelle ainsi que le monde, la réalité, loin d’être objective, scientifique, inévitable, est le fruit d'une construction mentale bien souvent étriquée, étroite. L’individu y est souvent nié dans son développement, dans sa capacité à le changer en ayant la capacité de le penser autrement, préalable indispensable. Homme invisible est ainsi un plaidoyer pour l’émancipation individuelle, la liberté intellectuelle, l’imagination : « je croyais au travail acharné, au progrès, à l’action, mais maintenant, après avoir été « pour », ensuite « contre » la société, je ne m’assigne plus ni rang ni limite d’aucune sorte, et une telle attitude est très contraire à la tendance actuelle. Mais mon univers comporte à présent des « possibilités à l’infini ». Quelle expression ! – pourtant, c’est une bonne expression et une bonne vue de la vie, et nul ne devrait en accepter d’autre : j’ai au moins appris ça sous terre. Jusqu’au jour où un groupe parviendra à placer le monde dans une camisole de force, il se définit par : la possibilité. Un pas au-delà des étroites limites de ce que les hommes appellent la réalité, et vous sombrez dans le chaos […] ou dans l’imagination. […] Allons, non, le monde est tout aussi concret, ordinaire, vil et suprêmement beau qu’avant ; la différence, c’est qu’à présent, je comprends mieux ma relation avec lui et la sienne avec moi. J’en ai fait, du chemin, depuis le temps où, plein d’illusions, je menais une vie d’homme public et je m’efforçais de fonctionner en supposant que le monde était solide ainsi que tous les liens qu’il abrite. Maintenant, je sais que les hommes sont différents et que toute vie est divisée et que c’est seulement dans la division que se trouve la vraie santé. C’est pourquoi je suis encore resté dans mon trou ; parce que, là-haut, on s’acharne de plus en plus à rendre les hommes conformes à un moule. […] La vie doit être vécue, pas contrôlée. […] Notre destin est de devenir un, et cependant divers. »

Homme invisible, sans être un chef d’œuvre (c’était mon ressenti au sortir immédiat de ma lecture, mais la rédaction de la présente chronique m’a fait réaliser la profondeur plus grande du livre que si je n’avais pas écrit dessus), n’en est pas moins un très bon livre, aux métaphores profondes, et doté de personnages très vivants par l’intermédiaire desquels nous saisissons le propos social, le plaidoyer d’Ellison pour une vie plus authentique, débarrassée des illusions et des restrictions mentales que la « réalité », en fait de petits groupes dans la société imposant leur vision du monde, impose aux hommes à leur insu. C’est avant tout une œuvre d’art, comme le dit justement son auteur, utilisant le pouvoir de la fiction pour rendre avec une plus grande profondeur le problème de l’exclusion du Noir de l’Amérique, qui apparaît dans toute sa complexité : le rejet du Noir sous couvert d’intégration (l’université de Bledsoe), son parcage dans des ghettos, les tensions avec la police (où le racisme refoulé refait surface), le refus de confronter la réalité qui tient enfermés à la fois Blancs et Noirs dans une conception mentale étroite (les premiers en niant l'existence d'un problème, du racisme dans une société qu'ils considèrent conduisant inévitablement au progrès, les seconds en aspirant à ressembler aux premiers et en croyant à leur représentation de la réalité ou a contrario en plongeant dans un racisme anti-blanc radical) etc.