"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 25 novembre 2015

L'Institut Benjamenta, Robert Walser

Note : 8/10


Quatrième de couverture :

« Nous apprenons très peu ici, on manque de personnel enseignant, et nous autres, garçons de l'Institut Benjamenta, nous n'arriverons à rien, c'est-à-dire que nous serons plus tard des gens très humbles et subalternes.» Dès la première phrase, le ton est donné. Jacob von Gunten a quitté sa famille pour entrer de son plein gré dans ce pensionnat où l'on n'apprend qu'une chose : obéir sans discuter. C'est une discipline du corps et de l'âme qui lui procure de curieux plaisirs : être réduit à zéro tout en enfreignant le sacro-saint règlement. Jacob décrit ses condisciples, sort en ville, observe le directeur autoritaire, brutal, et sa sœur Lise, la douceur même. Tout ce qu'il voit nourrit ses réflexions et ses rêveries, tandis que l'Institut Benjamenta perd lentement les qualités qui faisaient son renom et s'achemine vers le drame. « L'expérience réelle et la fantasmagorie sont ici dans un rapport poétique qui fait invinciblement penser à Kafka, dont on peut dire qu'il n'eût pas été tout à fait lui-même si Walser ne l'eût précédé », écrit Marthe Robert dans sa très belle préface où elle range l'écrivain, à juste titre, parmi les plus grands.


« En vérité, les gens qui s’efforcent d’avoir du succès dans le monde se ressemblent terriblement. Ils ont tous le même visage. Non, pas vraiment, et pourtant si. Ils se ressemblent par une certaine amabilité qui passe tout de suite, et je crois que ce que ces gens ressentent est de l’anxiété. Ils se débarrassent rapidement des êtres et des choses, à seule fin de pouvoir s’occuper des choses nouvelles qui, elles aussi, paraissent réclamer l’attention. Ils ne méprisent personne, ces braves gens, et pourtant si, peut-être méprisent-ils tout, mais ils n’ont pas le droit de le montrer, parce qu’ils craignent de commettre tout à coup quelque chose comme une imprudence. Ils sont aimables par mal du siècle, et gentils par anxiété. Et puis chacun d’entre eux veut avoir de l’estime pour lui-même. Ces gens sont des hommes du monde. Et ils ont l’air de ne jamais se sentir à l’aise. Comment peut-on se sentir bien quand on attribue de la valeur aux preuves d’estime et aux distinctions accordées par le monde ? Et puis, je crois que ces hommes sentent qu’ils ne sont plus des créatures naturelles. […] Je m’exprime d’ailleurs d’une façon un peu simple. Il y a là encore tout autre chose. […] Ils sont tous cultivés, mais s’estiment-ils entre eux ? Quand ils réfléchissent honnêtement, ils sont satisfaits de leur position, mais sont-ils également contents ? […] Mais tous sont des gens courtois et importants à leur manière, et je suis très, très reconnaissant à mon frère Johann de m’avoir permis de connaître une portion de monde. […] Je sens combien peu ce qu’on appelle monde me concerne, et comme ce que j’appelle silencieusement le monde, moi, me paraît grand et exaltant. » (p .171-3)

Dans cette longue citation se retrouve un condensé du style de Walser, rempli de maladresses, mais qui nous attache imperceptiblement au « héros » walserien de par sa perception du monde duquel il se sent complètement étranger et dont il en fait une critique radicale. La critique que Walser fait dans tous ses romans est une critique de l’être, où les gens par conformisme finissent par se ressembler tous, par ne plus avoir de personnalité propre, par ne plus être « humains ». Un des personnages que Jacob von Guten, le héros et représentant de Walser, rencontre à son arrivée dans l’Institut Benjamenta et qui symbolise à l’extrême cette totale disparition de personnalité est Kraus, que Lise Benjamenta décrit en ces termes à Jacob :

« Oui, Kraus n’est pas du tout comme les autres. Il ne bouge pas tant qu’on n’a pas besoin de lui, mais si on l’appelle, il se met en branle et accourt d’un bond. On ne fait pas grand bruit ni grand cas de gens comme lui. On ne vante jamais Kraus, et c’est tout juste si on lui est reconnaissant. On ne lui dit qu’une chose : fais ceci. Puis : fais cela. Et l’on s’aperçoit à peine qu’on a été servi, tant on l’a été parfaitement. La personne de Kraus n’est rien du tout, seul est quelque chose le travailleur, l’exécutant Kraus, mais celui-là ne se fait guère remarqué. Toi, par exemple, Jacob, on te complimente, on est content de te faire du bien. Pour Kraus on n’a pas un mot, pas un penchant de reste. Tu es tout à fait dissolu comparé à Kraus, Jacob. Mais c’est toi qui es le plus gentil. » (p.179)

Jacob gagne peu à peu l’affection de tous (ou presque) à l’Institut Benjamenta, y compris celle du directeur qui, tel un ogre dans un conte de fées (comparaison que fait Marthe Robert dans la préface), semble de par sa carrure imposante d’un abord menaçant et effraie terriblement Jacob lorsqu’il lui parle pour la première fois, lors de son admission volontaire à l’Institut. Mais tout comme avec Lise (la sœur du directeur et maîtresse principale de l’Institut), Jacob gagne progressivement l’affection du bourru directeur, à forces d’espièglerie, de plaisanterie, par sa spontanéité, son insouciance propres à son caractère.

« Tu veux aller travailler dehors, Jacob ? Mais moi, je te dis, reste plutôt ici encore un peu. […] Je te conseillerais même d’apprendre un peu à traîner, à devenir distrait et paresseux. Car vois-tu, ce qu’on appelle les vices joue un grand rôle dans l’existence humaine, c’est si important, je dirais presque nécessaire. S’il n’y avait pas les vices et les défauts, le monde manquerait de chaleur, de richesse, d’attrait. […] Cela me ferait plaisir de te voir donner un peu dans la rêverie. Baisse la tête, sois pensif, aie le regard triste, veux-tu ? Car tu as presque trop de volonté, trop de caractère pour mon goût. […] Ennuie-toi comme tu pourras ici. O petit conquérant, c’est dans le monde, dans le monde du dehors, dans ta profession, tes ambitions, tes luttes que tu rencontreras des océans d’ennui, de tristesse et de solitude. Reste ici. Cultive encore un peu ta nostalgie. […] Écoute, ton départ me ferait souffrir, il m’infligerait une blessure tout à fait incurable, il me tuerait presque. Tuerait ? Je t’en prie, moque-toi de moi, mais ferme. Moque-toi de moi sans aucune vergogne, Jacob. Je te le permets. […] Ce que j’ai fait là m’effraie, m’indigne et me rend heureux en même temps, Jacob. Mais pour la première fois, j’aime un être humain. […] Allons ! Ouste ! Tâche de sortir d’ici. Insolent, sache que je puis encore te punir. Crains-moi. » Et voilà, ça y était, une fois de plus, il s’était mis en colère. Je m’esquivai promptement, fuyant ses yeux dont le regard sombre me transperçait. Quels yeux, ceux de monsieur le Directeur !  […] Oh, certes, il faut de temps en temps qu’on ait peur de lui. Je trouverais indécent de ne pas avoir peur, car alors je n’aurais pas non plus de courage, puisque le courage n’est rien d’autre que ce qui domine la peur. Une fois de plus je collai mon oreille contre le trou de la serrure, une fois de plus tout resta silencieux. J’allai même jusqu’à tirer niaisement la langue, en vrai potache, après quoi je me mis à rire. Je crois n’avoir jamais ri de la sorte. Tout bas naturellement. C’était le rire étouffé le plus vrai qui soit. Quand je ris de cette façon, il n’y a plus rien au-dessus de moi. Pour ce qui est de me contenir et de me dominer, je suis alors insurpassable. A de tels moments, je suis tout simplement grandiose. »

Jacob a un caractère très facétieux, il aime en quelque sorte se comporter de manière à « fâcher » légèrement les gens pour observer et s’amuser de leurs réactions. Sa victime préférée est Kraus, le moins « humain » de tous les personnages, que Jacob taquine fréquemment par des questions rêveuses ou en se montrant volontairement indolent. Dans ce monde dépersonnalisé et si réglementé, Jacob s’amuse à provoquer des réactions (surtout une colère sans gravité) ou à aller à rebours des règles strictes de l’Institut. Ce monde déshumanisé et contraignant est toutefois source de félicité et de poésie pour Jacob, par le plaisir de déclencher une émotion humaine ou celui de transgresser contrastant avec les « exemplaires humains » (p. 72) et le règlement très strict de l’Institut.

« En regardant Schacht, il m’arrive parfois de penser qu’un jour cet homme en verra de dures. Que j’aime de telles gens, qui provoquent cette impression mélancolique ! Est-ce de l’amour fraternel ? Oui, c’est possible. » (p.42)

« Je vais donc comme ça, le soleil brille, et tout à coup je vois un petit chien gémir à mes pieds. Je comprends aussitôt que le petit animal de luxe s’est empêtré […] Je me penche, et voilà le grand, grand malheur réparé. A ce moment sa maîtresse s’approche. Elle voit ce qui se passe et me remercie. […] Et comme cette femme tout à fait laide a souri. « Merci, Monsieur. » Ah, elle a fait de moi un monsieur. Oui, on est un monsieur quand on sait se conduire. Et si l’on remercie quelqu’un, c’est qu’on a de l’estime pour lui. Quiconque sourit est joli. Toutes les femmes méritent des gentillesses. Toute femme a quelque chose d’exquis. J’ai vu des blanchisseuses se mouvoir comme des reines. Tout cela est drôle, oh si drôle. Mais comme le soleil brillait, et comme j’ai filé ensuite !... » (p.52)

« Kraus me regarde avec des yeux de jour en jour plus chargés de reproches. Ça me plaît beaucoup. J’aime bien voir les gens gentils un peu fâchés. Rien ne m’est plus agréable que de donner une image tout à fait fausse de moi aux êtres qui ont une place dans mon cœur. C’est peut-être injuste, mais c’est hardi, donc convenable. Du reste, cela relève un peu du pathologique chez moi. Par exemple, je me représente comme indiciblement beau de mourir avec la conscience terrible d’avoir offensé ceux qui me sont le plus chers au monde, et de les laisser pleins de jugements défavorables sur moi. Personne ne comprendra cela, ou seulement celui à qui le défi peut donner le frisson de la beauté. » (p.56)

« Devoir ne pas faire quelque chose, c’est parfois si attirant qu’on ne peut pas s’empêcher de le faire tout de même. C’est pourquoi j’aime tellement au fond toutes les espèces de contraintes, elles vous permettent de jouir des infractions à la loi. S’il n’y avait ni commandement ni devoir dans le monde, je mourrais, je dépérirais, je m’étiolerais d’ennui. Moi, il faut qu’on me pousse, qu’on me force, qu’on me tienne en tutelle. J’en suis absolument ravi. Pour finir c’est moi qui décide, moi seul. La loi qui fronce le sourcil, je la mets toujours un peu en colère, ensuite je m’efforce de l’apaiser. Kraus est le représentant de tous les règlements existants à l’Institut Benjamenta, en conséquence je le provoque toujours un peu au combat, lui qui est le meilleur de mes camarades. J’aime tellement me chamailler. Je serais malade de ne pas pouvoir le faire, et Kraus se prête merveilleusement aux disputes et aux provocations. » (p.59)

« Pauvre Kraus ! Moi, par exemple, les boutons qui le déparent ne m’empêcheraient pas le moins du monde de l’embrasser s’il s’agissait de cela. Sérieusement : vraiment pas, car je ne vois plus du tout ces choses-là, je ne vois pas du tout qu’il n’a pas belle apparence. Je vois sa belle âme sur son visage, et l’âme, c’est cela qui mérite d’être caressé. Il est vrai que son futur maître et patron aura là-dessus de tout autres façons de voir, c’est pourquoi Kraus met des pommades sur les vilaines plaies qui le défigurent. » (p.64)


Si Jacob/Walser clame souvent qu’il aspire à n’être qu’un simple domestique (ce pour quoi l’Institut forme ses élèves), qu’il est justement entré dans l’Institut pour trouver une telle situation et qu’il ne cesse de harceler le directeur pour concrétiser ce souhait, il n’en reste pas moins que l’on sent que derrière cette volonté d’effacement, cette volonté de se rabaisser volontairement, Jacob aspire à n’être rien sans pour autant perdre son aptitude à rêver, son aspiration à être libre par son vagabondage.

« Je ne deviendrai jamais quelqu’un, et de le savoir avec certitude me fait trembler d’une satisfaction bizarre. Un jour je recevrai un coup, l’un de ces coups qui vous anéantissent complètement, et tout, tout sera fini, tout ce chaos, ce désir, cette ignorance, tout cela, cette reconnaissance et cette ingratitude, ces mensonges et ces illusions sur soi-même, ce croire-savoir et ce pourtant-je-ne-sais-jamais-rien. Mais je désire vivre, peu importe comment. » (p.148)

« Je hais toute ma future prospérité, j’abhorre la vie. Oui, oui. Et pourtant, je devrai moi aussi, comme Kraus, quitter l’école et entrer dans cette vie détestée. […] Non, je ne veux pas aller dans la vie, entrer dans le monde. Je méprise tout avenir. (p.184)

« Grâce à mes idées et à mes sottises, je serai bientôt en mesure de fonder une société anonyme pour la diffusion des illusions charmantes et douteuses. Il y aura assez de capitaux, ce me semble, ce n’est pas le fonds qui manque, et de telles actions trouveront preneur partout où le sens du beau et la foi ne sont pas encore tout à fait morts. » (p.192)

A travers ces trois dernières citations, on saisit vite pourquoi Walser est si aimé parmi les écrivains. Le héros walserien refuse toute vie pratique et place au-dessus de tout ses rêveries, son imagination, son moi intérieur. Tout en critiquant la déshumanisation du monde dans lequel il vit, Walser continue malgré tout de voir une certaine beauté et poésie parmi les gens qui l’entourent (en particulier Kraus, le moins « humain » pourtant de tous les personnages). Jacob/Walser nourrit une fascination pour l’échec, son ambition étant de n’être rien comme le dit Marthe Robert dans sa préface. Par cette position radicale, c’est un refus obstiné et définitif de Walser d’intégrer un monde pour lequel il se sent définitivement étranger en tant que poète/écrivain. Voici pour finir une citation allant dans ce sens, de la bouche de Johann à son frère Jacob, s’adressant à tous ceux se sentant étrangers au monde qui les entoure :

« Écoute ! Fais bien attention. Ce que je vais te dire te servira peut-être un jour. Avant tout : ne te sens jamais réprouvé. Un réprouvé, frère, ça n’existe pas, car il n’y a peut-être rien, rien du tout en ce monde à quoi l’on puisse honnêtement aspirer. Et pourtant il te faudra aspirer à quelque chose, passionnément même. Mais afin que tu ne te consumes pas trop de désir, grave-toi ceci dans ta tête : rien, rien ne vaut la peine qu’on y aspire. Tout est pourri. […] Il est vrai qu’il y a un prétendu progrès sur terre, mais ce n’est là qu’un des nombreux mensonges que répandent les faiseurs d’affaires, afin de pouvoir pressuriser la masse d’autant plus effrontément et avec moins d’égards. La masse est l’esclave de notre temps, et l’individu, l’esclave de la grandiose idée collective. Il n’y a plus rien de beau ni de parfait. Tu n’as plus qu’à rêver le beau, le bon et le juste. Dis-moi, sais-tu rêver ? […] Il y a des livres… en un mot, ne te laisse jamais abattre. Reste pauvre et méprisé, cher ami. […] Le plus beau, le plus triomphal est d’être un pauvre diable. » (p.108-9)

lundi 16 novembre 2015

Pétersbourg, Andréï Biély

Note : 9/10


Présentation de l'éditeur (version anglaise) : 

After enlisting in a revolutionary terrorist organization, the university student Nikolai Apollonovich Ableukhov is entrusted with a highly dangerous mission: to plant a bomb and assassinate a major government figure. But the real central character of the novel is the city of Petersburg at the beginning of the twentieth century, caught in the grip of political agitation and social unrest. Intertwining the worlds of history and myth, and parading a cast of unforgettable characters, Petersburg is a story of apocalypse and redemption played out through family dysfunction, conspiracy and murder. 

 "The most important, most influential, and most perfectly realized Russian novel written in the 20th century." - The New York Times Book Review

"One of the four most important works of twentieth century literature." - Vladimir Nabokov


Pétersbourg, c’est dans l’imaginaire commun russe la ville-cauchemar, la ville-vampire, ville artificielle annonciatrice de la modernité qui s’empare de la Russie au cours du 19e siècle. On pense inévitablement à Gogol et Dostoïevski qui ont le mieux écrit sur l’impact de cette modernité en Russie.
L’influence de ces deux derniers dans Pétersbourg le roman est très palpable. L’intrigue principale du roman tourne autour de la planification de l’assassinat d’un haut dignitaire tsariste par le moyen d’une bombe, projet d’un groupe terroriste révolutionnaire qui rappelle la conspiration des Démons. Biély capte l’irrésistible volonté de la société russe d’un changement brutal, une volonté confuse, imprécise mais latente dans l’atmosphère étouffante de la ville artificielle et plus largement, en Russie.

« Dans les villes, c’était la même chose. Dans les ateliers, dans les imprimeries, dans les salons de coiffure, dans les crémeries et dans les cabarets s’agitait toujours le quidam bavard. Enfonçant son bonnet à poils, venu des plaines de la Mandchourie ensanglantée, et glissant dans sa poche de derrière un browning venu on ne sait d’où, il vous fourrait dans les mains un tract grossièrement imprimé. Tous craignaient quelque chose, tous espéraient quelque chose. On se déversait dans les rues, on y formait des foules, et on se dispersait à nouveau. […] Pétersbourg est entouré d’un anneau d’usines, hérissées de cheminées. Un grouillant essaim humain s’écoule chaque matin vers les fabriques : et la banlieue est toute fourmillante. A cette époque toutes les usines s’agitaient terriblement. Les ouvriers devenaient des quidams bavards ; entre leurs mains, circulait le browning et quelque chose d’autre encore. L’agitation qui avait enserré Pétersbourg dans son anneau gagnait peu à peu le centre de la capitale. Elle s’empara d’abord des Iles, elle enjamba le pont de la Fonderie et le pont Nicolas, sur la perspective Nevski circulait le mille-pattes humain ; seulement la composition du mille-pattes n’était plus la même et l’observateur pouvait déjà noter l’apparition du bonnet à poils noir venu des plaines ensanglantées de la Mandchourie. Le pourcentage des hauts de forme avait fortement baissé ; déjà on entendait les cris alarmants des gamins antigouvernementaux qui couraient à perdre haleine de la gare jusqu’à l’Amirauté en brandissant leurs sales petites brochures. C’étaient des jours brumeux, étranges ; passait l’octobre venimeux [l’action se déroule en 1905, le livre étant publié en 1916] ; la poussière parcourait la ville en tourbillons brunâtres ; et humblement s’épanchait vers la terre la pourpre bruissante pour tourbillonner et fuir à vos pieds, murmurant et édifiant, de feuillage, ses monceaux rouge et or de mots éparpillés. Telle était l’époque. T’arrivait-il de te glisser furtivement dans les terrains vagues de la banlieue pour y entendre toujours cette même note obsédante : « Ouh-ouh, ouh-ouh ». Ainsi clamait l’espace. Mais qu’était-ce donc que ce son ? Il cachait une signification encore absolument neuve. Et il atteignait à une force et à une intensité rares. « Ouh-ouh !ouh-ouh ! » retentissait à mi-voix dans les plaines de banlieue, à Moscou, à Pétersbourg, à Saratov. » (p.66-7)

On a là un bref aperçu du style très imagé de Biély et on s’en rend vite compte dans notre lecture, l’intrigue policière qui relie la plupart des protagonistes passe en fait au second plan : Pétersbourg est d’abord et avant tout un roman qui repose sur le style, la capacité d’invention et d’imagination de son auteur. On pense beaucoup à Gogol pour l’atmosphère fantastique, fantasmagorique qui se dégage lorsque Biély décrit la ville de Pétersbourg et sa propension à insister sur un détail (que ce soit un nez, une épaule, un dos, ou plus haut le bonnet à poils noir de la Mandchourie) pour en décrire les habitants-fantômes.
En ce qui concerne l’approche des différents protagonistes, dont la narration bifurque de l’un à l’autre au fil des chapitres, on pense davantage à l’Ulysse de Joyce (qui est d’ailleurs postérieur au présent roman) dans la minutie avec laquelle Biély rapporte les pensées et les actions de ses personnages au fil de leurs déambulations dans la ville. Leurs souvenirs, leurs pensées intérieures, mais surtout leurs perceptions et rêves (ou pour être plus exact, leurs cauchemars) occupent également une place significative du roman et leur passé, leurs angoisses, nous sont progressivement dévoilés de manière éclatée à mesure que le roman progresse.
Enfin, dernier point sur le style, Biély nourrit sans cesse son roman d’expressions et de descriptions très imagées, très colorées, d’une extrême précision et inventivité qui ont certainement fait le régal de Nabokov-lecteur, qui admirait le présent roman. On pourrait très certainement reconstituer avec une extrême minutie, tant Biély se montre d’une générosité verbale abondante, la maison jaune où habitent Apollon Apollonovitch Abléoukov, le sénateur tsarite visé par le complot révolutionnaire, et son fils Nicolas ; le boudoir de style japonais de Sophie Pétrovna Likhoutina ; la mansarde-grenier du terroriste vivant sous le faux nom d’Alexandre Ivanovitch Doudkine dont la tapisserie jaune est à l’origine chez ce dernier d’incessants et inquiétants cauchemars etc.

C’est la folie qui unit le roman pour le traducteur George Nivat dans la postface au livre : « Ce livre a une singulière unité : c’est l’unité compacte des cauchemars, la logique inattaquable des délires. A la source de ces délires, catalysant tous les fantasmes morbides d’une âme, nous trouvons une ville, ou plutôt un mirage de ville : Pétersbourg. » (p.331). Une impression confirmée dans un passage du roman :

« Destin terrible que celui de l’homme moyen, l’homme de tous les jours, celui dont la vie tout entière tient dans un glossaire d’actes et d’idées reçus ; ces actes l’entraînent comme un petit navire au gré de mots et de gestes ; mais que le petit navire aille heurter l’écueil caché de l’incompréhensible et voilà qu’il se brise ! Le navigateur se noie… A la moindre chiquenaude de la vie, l’homme de tous les jours perd la raison. Les fous, eux, ne connaissent pas de tels dangers ; leurs cerveaux sont plus raffinés. Le cerveau débonnaire de l’home moyen est imperméable à tout ce que les cerveaux transparents des fous savent enregistrer ; il ne lui reste qu’à se briser, et il se brise. » (p.152)

Et reprenant les propres termes de Biély, Nivat écrit : «  Toutes les pages (du roman) grouillent d’un essaim d’ombres et non pas d’hommes. Telle m’apparut la ville, un certain soir où le brouillard avait effacé toute vie. Je n’oublierai pas cette nuit-là. Mes émotions de cette nuit sont gravées dans le désespoir de tous les protagonistes du roman. »

Le désespoir le plus souvent mis en scène est celui de Nicolas, le fils du sénateur, qui se retrouve, à la suite d’un enchaînement de circonstances, être chargé de tuer son propre père. On apprendra progressivement que Nicolas s’est jeté dans l’activité révolutionnaire suite à une déception amoureuse avec Sophie Likhoutina, déception lors de laquelle il envisagea de se suicider en sautant d’un pont. L’expression de « bouffon rouge » que cette dernière lui a attribuée lui a inspiré l’idée de se procurer un déguisement de domino rouge, qu’il portera une grande partie du roman et sera l’objet de ragots dans la ville pour déterminer l’origine mystérieuse de ce « domino rouge » qui terrorisa dans des circonstances « étranges » la femme de chambre de Sophie, Mavrouchka. Voici le passage de cet épisode à la teneur fantastique née de la terreur qu’elle inspira à la domestique :

« Dans une pâleur de brouillard et de mort, une tache phosphorescente traversait le ciel ; le ciel embrumé d’une lueur de phosphore faisait briller toits métalliques et cheminées. […] là, au bord du canal, s’élevait le bâtiment à deux étages orné de multiples ressauts.  Emmitouflé dans sa fourrure, Nicolas Apollonovitch longeait la Moïka, la tête engoncée dans le col. […] Une gerbe de feu passa : c’était un coupé noir, aux armes de la cour ; ses lanternes sanglantes, ses lanternes injectées de sang passèrent devant les orbites vides des fenêtres ; sur les eaux noires de la Moïka, des lueurs jouèrent un instant ; contour fantomatique, le tricorne d’un laquais et les ailes d’une redingote volèrent avec ces feux hors du brouillard dans le brouillard. N. A. s’arrêta devant la maison et resta immobile un long moment ; tout à coup il se dissimula devant l’entrée. La porte s’était ouverte devant lui ; elle se referma avec bruit dans son dos. Les ténèbres l’engloutirent ; tout sembla s’écrouler, comme cela a sans doute lieu dans le premier moment qui suit la mort. En cet instant, N. A. ne pensait pas à la mort, il pensait aux gestes qu’il avait à faire et ses actes prirent dans l’obscurité une allure fantastique. Il s’accroupit sur une marche glacée près de la porte, rentrant la tête dans sa fourrure. …] De l’autre côté de la Néva, émergeait une masse, contour d’îles et de maisons, yeux d’ambre jaune jetés dans le brouillard, et qui semblaient pleurer. […] Une ombre de femme, le nez enfoui dans un manchon, courut le long de la Moïka vers ce même perron, par où elle fuyait chaque soir ; dans l’entrée, sur une marche froide, dans l’encoignure de la porte, était blotti N.A. ; la porte d’entrée se referma derrière elle en claquant ; les ténèbres l’engloutirent ; tout sembla s’écrouler ; la petite dame en noir songeait dans cette entrée à des choses fort simples et tout à fait terre à terre ; déjà elle tendait la main vers la sonnette… C’est alors que surgit devant elle une silhouette, un masque semble-t-il. Au moment où la porte s’ouvrit et où une gerbe de lumière traversa, pour un instant, les ténèbres de l’entrée, l’exclamation épouvantée de la femme de chambre lui confirma tout ; en effet, par la porte entrouverte, apparurent un tablier et une barrette empesée, mais tablier et barrette eurent tôt fait de disparaître. Dans le jaillissement de la lumière, un tableau extraordinairement insolite s’offrit au regard ; la silhouette noire de la dame se jeta dans la porte ouverte. Derrière elle s’était dressé, dans les ténèbres, un paillasse dont la robe de satin froufroutait et dont le masque barbu s’agitait follement. On avait pu voir dans la demi-obscurité une pelisse de fourrure glisser silencieusement et lentement des épaules de l’apparition ; et deux mains rouges s’étaient tendues vers la porte. La porte se referma, la gerbe de lumière disparut, plongeant à nouveau l’escalier de l’entrée dans une nuit complète. » (p.48-50)

Sophie rencontrera de même Nicolas dans son costume de domino un peu plus loin, donnant une autre scène du même ton bien qu’elle finisse par le reconnaître :
« Elle entendit le bruit de pas qui couraient ; elle regarda et n’eut pas même un cri : soudain, à l’angle du palais [d’Hiver] avait surgi, éperdu, un domino rouge. Il courut à droite et à gauche comme à la recherche de quelqu’un ; puis, ayant aperçu sur la courbe de la passerelle une ombre féminine, il se jeta vers elle ; il trébucha sur les pavés, exhibant un masque où les fentes des yeux brillaient méchamment. Sous le masque s’agitait un ruissellement d’épaisses dentelles de moire glacée. Pendant le bref instant où le masque avait couru vers la passerelle, Sophie n’avait pas eu le temps de se rendre compte que ce domino n’était que le déguisement d’un farceur […] les yeux bridés du masque ne la quittaient pas. Sophie Pétrovna pensa dans sa petite cervelle que le monde s’était fissuré et que par cette fissure était entré, venu d’un autre monde, ce bouffon qui lui courait sus. […] Le domino, en trébuchant, vola sur la passerelle ; volèrent dans un large froufrou les ailes de satin, et, rougeoiement, retombèrent dans l’obscurité, derrière la balustrade ; elle aperçut tout à coup les sous-pieds vert clair et les reconnut. Le bouffon n’était plus qu’un pitoyable bouffon. Il glissa sur un pavé et s’étala lourdement de tout son long. Au-dessus de lui un rire fou éclata. – Grenouille ! Monstre ! C’est toi le bouffon rouge ! »  (p.101)

La terreur, l’angoisse naît, de manière similaire, chez les autres protagonistes lorsqu’ils aperçoivent, furtivement, une forme, une apparition dans lesquelles ils chargent leurs fantasmes, leurs peurs. Ainsi en est-il de même lorsque le sénateur entr’aperçoit brièvement le terroriste Doudkine alors qu’il circule dans son coupé noir, son « cube », et contemple les mouvements de la foule :
« En contemplant le flot des silhouettes, A.A. les assimilait à des points brillants […] au milieu des chapeaux melon, il vit surgir du coin une paire d’yeux ; et ces yeux exprimaient quelque chose d’intolérable : ils avaient reconnu le sénateur et, de fureur, ils s’écarquillèrent, s’allumèrent, étincelèrent. […] Le sénateur se rejeta en arrière ; ce qu’il voyait dans ces yeux, c’était ce qu’il voyait dans les tourbillons noirâtres de la fumée ; il sentit son cœur battre et se dilater ; et dans sa poitrine naquit la sensation d’une boule pourpre prête à éclater. » (p.28)

La folie latente des personnages aura des conséquences plus ou moins importantes sur eux au terme de leur parcours. Le mari de Sophie, le sous-lieutenant Serge Sergueïevitch Likhoutine, fait une tentative de suicide lorsqu’il constate que sa femme a une liaison et vient de lui désobéir malgré son ordre formel de ne pas se rendre au bal masqué. Dans une scène surréaliste, il utilise sa force physique prodigieuse pour malmener Nicolas dans une scène qui prend des accents comiques malgré les coups reçues par ce dernier.
Nicolas, se rendant compte soudainement qu’il détient, à son insu, une bombe chez lui destinée à tuer son père, qu’il déteste et avec lequel il entretient des rapports très froids depuis la fuite de sa mère avec un amant à l’étranger, s’endort sur la bombe en repensant à un cauchemar de son enfance :
« Une bombe, c’est une expansion brutale de gaz ; à l’idée de cette sphère de gaz en expansion, N.A. sentit monter en lui une sauvagerie oubliée. Enfant, il avait eu des délires ; la nuit, parfois, se dessinait devant lui, et sautait une petite boule de caoutchouc, ou peut-être non, d’une matière venue de mondes très étranges ; et cette boule rendait sur le sol un son feutré, caressant : pepp, pepepp, pep et à nouveau : pepp, pepepp. Gonflant de manière effrayante, la boule prenait souvent l’aspect d’un gros monsieur tout rond ; le gros monsieur, transformé en une boule obsédante, grossissait, grossissait, et menaçait de l’écraser :
-Pepp…
-Péppovitch…
-Pepp…
Et à chaque fois, il éclatait comme un ballon. Et dans son délire, le petit Nicolas se mettait à crier des choses sans queue ni tête, que lui aussi s’arrondissait, qu’il devenait un zéro tout rond, comme une bulle et que tout en lui bullisait, bullisait, bullll… » (p.179)

Son père Apollon, suite au scandale créé par son fils avec son costume insolite, voit sa réputation s’effondrer, et il ne résiste pas à ce choc psychologique, retombant partiellement dans un état enfantin, mais plus humain, lui qui est devenu plus froid et insensible à mesure qu’il gravissait les échelons du pouvoir. Mais la folie la plus destructrice, c’est celle du terroriste Doudkine, surnommé l’Insaisissable par les autorités qui le recherchent, une réputation qu’il a acquise au prix d’une solitude et d’un retrait forcenés qui ont eu raison d’une grande partie de sa santé mentale, développant une paranoïa exacerbée en même temps qu’une sociabilité excessive et inappropriée lors de ses rares contacts extérieurs. Les cauchemars issus de la tapisserie de sa mansarde sont les prémices d’une folie qui culminera dans le meurtre sanglant qu’il commettra dans la dernière scène où il apparaîtra.

« -Ce monde existe-t-il ? cria Doudkine, tout en s’apprêtant à bondir hors de la mansarde et à enfermer le visiteur, qui devenait de plus en plus subtil. L’homme qui était entré tout à l’heure possédait les trois dimensions. Il s’était appuyé à la fenêtre et était devenu une simple silhouette (à deux dimensions), puis une fine couche de suie, comme le noir de fumée qui file de la lampe, et maintenant cette suie noire venait de se consumer en une cendre qui brillait sous la lune et cette cendre s’envolait ; déjà il n’y avait plus de silhouette ; la matière s’était dissoute et il ne restait plus qu’une substance sonore qui caquetait sans fin, on ne savait d’où… Doudkine eut l’impression que ça caquetait au fond de lui-même.
-Monsieur Chichnarfné… disait Doudkine au vide (car il n’y avait plus de Chichnarfné). (p.231) […]
Sa crise aiguë de folie apparaissait sous un jour nouveau. Il avait maintenant conscience d’être vraiment fou. Sa folie était comme le compte rendu que ses organes sensoriels délabrés faisaient à son moi conscient. Chichnarfné n’était qu’un anagramme mental. Ce n’était pas Chichnarfné qui le poursuivait et le persécutait, mais ses propres organes qui pourchassaient son moi. L’alcool et l’insomnie rongeait sa complexion corporelle. Le corps était lié aux espaces. Et quand le corps avait commencé à se désagréger, les espaces s’étaient fissurés. Dans les fissures, entre les sensations, les bacilles s’étaient infiltrés ; et les espaces s’étaient mis à grouiller de spectres. Qui était « Chichnarfné » ? C’était l’envers d’un rêve abracadabrant, l’envers d’Enfranchiche ; c’était un cauchemar né de la vodka. » (p.236)

La folie latente issue de l’atmosphère de la ville artificielle Pétersbourg est on l’a vu l’unité du roman. Mais la richesse de Pétersbourg réside dans son style, sa profusion de détails si abondants que malgré une première lecture très attentive, et les connexions (très nombreuses) que j’ai pu en faire, il me semble qu’un grand nombre d’éléments et de liens m’ont échappé. Je pense par exemple aux nombreux itinéraires des personnages dont les parcours s’entrecroisent à de multiples reprises mais sont rapportés dans des chapitres plus ou moins éloignés entre eux, chaque chapitre en général se consacrant au point de vue d’un personnage. La dame qui passe « le nez enfoui dans son manchon », Sophie Likhoutina, est mentionnée à de nombreuses reprises dans le roman sans forcément que la narration se rapporte depuis son point de vue. De nombreux détails caractérisant les personnages reviennent de manière récurrente, et ce serait tout un jeu, très complexe et certainement très long d’en faire la liste complète : je pense au « sourire de grenouille » de Nicolas, « l’inconnu aux fines moustaches de jais noirs » (Doudkine), au « visage de pierre qui rappelait un presse-papier » d’Apollon. Voici, parmi tant d’autres, une de ces scènes savoureuses où les détails abondent dans le style caractéristique de Biély :

« A.A. laissa tomber un petit crayon au pied de l’escalier. N.A., par habitude, se précipita pour le ramasser. A.A. se précipita pour le prévenir, mais il trébucha, tomba, essaya de s’agripper aux marches, et vola tête première. Détail inattendu, sa tête se retrouva entre les doigts de son fils. N.A. aperçut un instant devant lui le cou de son père, jaunâtre et parcouru de veines saillantes, évoquant une écrevisse séchée. (On voyait battre une artère.) Les pulsations de ce cou tiède l’épouvantèrent. Il retira brusquement sa main, mais trop tard quand même. Au contact froid de ces mains la tête du sénateur fut prise d’un tic : ses oreilles remuèrent légèrement. Comme un Japonais vif, pratiquant le jiu-jitsu, il se rejeta en arrière et se redressa : ses genoux craquèrent bruyamment. Tout cela n’avait duré qu’un instant. N.A. tendit le petit crayon à son père. » (p.173)
Ou encore la manière originale dont Apollon se décharge de sa souffrance quand il apprend le retour de sa femme :

« A.A. ouvrit un tiroir et sortit une douzaine de petits crayons (très, très bon marché) en prit deux et les bâtonnets craquèrent sous ses doigts. C’était ainsi qu’A.A. soulageait sa souffrance : il brisait des paquets de crayons conservés à cet usage dans un des tiroirs, à la lettre « B ». » (p.181)

Et pour finir, voici encore quelques citations extraites du livre autour de l’image-classique de l’homme-insecte reprise par Biély pour décrire l’homme de Pétersbourg :
« La pensée individuelle de Doudkine s’englua dans l’activité cérébrale de l’énorme mille-pattes qui parcourait la perspective. Ils descendirent du trottoir et se perdirent dans la contemplation silencieuse du myriapode ; la masse visqueuse rampait : elle progressait en rampant et en se traînant sur ses petites pattes agiles ; la masse était formée d’anneaux articulés et chaque anneau était un tronc humain. Point d’hommes sur la perspective Nevski ! Mais un myriapode rampant et hurlant. […] Le myriapode rampant est terrifiant ! Des siècles durant, il devra parcourir la perspective Nevski. […] Il n’est point de terme au myriapode humain ; ses anneaux se renouvellent, mais lui ne change pas ; sa tête reste cachée derrière la gare ; sa queue se perd dans la Morskaïa, mais les anneaux articulés, eux, sans répit, s’étirent au long de la perspective. C’est un vrai scolopendre ! » (p.200-1)
« Pavel Iakovlévitch attacha la serviette à son cou et on le vit se tortiller sous la serviette comme un ver dans un cadavre » (p.165) ; « P.I. se pencha sur le carnet, avança sa tête qui, un instant, sembla fixée non plus au cou mais aux mains : il était devenu un monstre. Yeux papillotants, tignasse de chien hirsute, babines de rat retroussées par le rire ; et la tête se mit à courir au-dessus de la table sur ses dix doigts qui sautillaient dans les feuillets du carnet. On eût dit une araignée décapode. » (p.167)

samedi 7 novembre 2015

Un héros de notre temps, Mikhaïl Lermontov

Note : 8,5/10


Présentation de l'éditeur :

On a souvent fait d'Un héros de notre temps le premier roman psychologique de la littérature russe. Mais l'analyse y est toujours subordonnée à cette ironie dominante, à ce regard distancié et critique que Pétchorine, personnage principal et narrateur, jette sur ses aventures. A juste titre, on y lira les signes d'un certain essoufflement de la sensibilité romantique ; mais on verra aussi en Pétchorine l'aîné de ces héros sombres qui peupleront les plus grands textes de Gontcharov, Tourgueniev ou Dostoïevski. A bien des égards, en effet, le court roman de Lermontov, étrange, décousu, fascinant, annonce les romans russes de la deuxième moitié du XIXe siècle.

« Un héros de notre temps est un portrait, mais non d’un seul homme : c’est celui constitué par les vices arrivés à plénitude de toute notre génération. Vous me redirez qu’un homme ne peut être aussi mauvais ; mais je vous répondrai que si vous avez cru à la possibilité que tous les scélérats tragiques et romantiques aient existé, pourquoi ne croyez-vous pas à la réalité de Pétchorine ? Si vous admirez des fictions terribles et monstrueuses, pourquoi donc ce caractère, même comme fiction, ne trouve-t-il pas grâce à vos yeux ? Ne serait-ce pas qu’il y a en lui plus de vérité que vous ne le désireriez ? Vous me direz que la morale n’y gagne pas… Excusez-moi ! On a assez nourri les gens de douceurs, ils en ont eu l’estomac gâté : ils ont besoin de remèdes amers, de vérités décapantes. Cependant, ne pensez pas, après ceci, que l’auteur de ce livre ait jamais eu l’orgueilleux rêve de se faire le réformateur des vices humains. Que Dieu le préserve d’une telle ignorance ! Il a eu simplement la joie de peindre l’homme contemporain, tel qu’il le comprend, et tel que, pour son malheur et le vôtre, il l’a trop souvent rencontré. Il suffit que la maladie soit signalée, mais comment la traiter, ça Dieu seul le sait ! » (préface de Lermontov)

Pétchorine, le protagoniste d’Un héros de notre temps, est, on l’apprend plus explicitement dans la seconde partie du roman, un être qui s’ennuie de tout, qui ne trouve satisfaction à rien. Il appartient en cela à l’archétype de « l’homme superflu » dans la littérature russe du 19e siècle, un homme qui ne trouve rien à la mesure de son âme et ne trouve aucun sens à sa vie mais qui réagit de manière différente selon leurs auteurs. Dans l’Eugène Onéguine de Pouchkine, le héros-éponyme mène une vie oisive et retirée dans son domaine après avoir épuisé en vain tous les plaisirs mondains de la ville. Il ira jusqu’à tuer son ami le plus proche lors d’un duel plus par simple ennui que par inimitié. Le prince André de Tolstoï est, au début de Guerre et paix, devenu un être profondément insatisfait du cours de sa vie, ayant perdu le goût pour toute chose excepté son amitié pour Pierre Bézoukhov. L’Oblomov de Gontcharov personnifie à l’extrême cet archétype, lui qui se complaît à ne rien faire, ayant compris l’inutilité de tout travail. Enfin, les « héros » de Tchekhov, cristallisés autour de la figure d’Ivanov, sont dégoûtés, rongés par leur existence quotidienne et s’enfoncent dans la paresse, l’indifférence, la médiocrité. Tchekhov est probablement le plus proche de Lermontov (Tchekhov appréciait par ailleurs l’œuvre de Lermontov et fait quelquefois référence à son aîné dans certaines de ses nouvelles) dans cette « joie de peindre l’homme contemporain, tel qu’il le comprend, et tel que, pour son malheur et le vôtre, il l’a trop souvent rencontré ».

Pour revenir au livre qui nous intéresse, Un héros de notre temps se divise en deux parties distinctes. La première restitue l’existence de Pétchorine dans un régiment du Caucase, alors qu’il est âgé de vingt-cinq ans, sous la forme d’un récit rapporté par la capitaine Maxime Maximytch au cours d’un dialogue avec le narrateur lors d’un voyage commun qu’ils effectuent. La deuxième partie est le journal intime de Pétchorine retrouvé et édité par le narrateur, que lui confie le capitaine après qu’ils eussent appris la mort de Pétchorine, tué lors de son service en Perse, non sans que le narrateur eusse rencontré Pétchorine et constaté sa froideur, son indifférence au moment de revoir Maxime Maximytch.
Chronologiquement, la deuxième partie est en fait la première, les événements décrits par Pétchorine lui-même dans son journal étant antérieurs à son service avec le capitaine Maxime Maximytch au cours duquel il enlève et épouse la fille d’un prince Tcherkesse, Bella, et dont les relations houleuses seront le cœur de la première partie du roman. Après avoir courtisé ardemment Bella et avoir été repoussé longuement par la fierté de la Tcherkesse, Pétchorine vient à bout de sa résistance grâce à son charme naturel dont nous découvrirons mieux l’étendue et la subtilité dans la deuxième partie, et en particulier sa conquête de la princesse Mary. Mais déjà, le mal-être de Pétchorine se fait sentir lors du récit de son ménage avec Bella, et l’on entr’aperçoit déjà une partie de son caractère :

« J’ai un caractère malheureux. Est-ce l’éducation qui m’a fait tel, est-ce Dieu qui m’a créé ainsi ? Je ne sais. Je sais seulement que si je suis la cause du malheur des autres, je n’en suis pas moins malheureux moi-même. Piètre consolation pour eux, évidemment ; mais c’est qu’il y a que c’est ainsi. Dès ma première jeunesse, à peine échappé à la tutelle de mes parents, je me plongeai furieusement dans tous les plaisirs que l’on peut obtenir avec de l’argent et, cela va sans dire, ces plaisirs me dégoûtèrent. Ensuite, j’entrai dans le grand monde, et bientôt cette société m’ennuya aussi ; j’aimai des beautés mondaines, et j’en fus aimé ; mais leur amour ne satisfaisait que mon imagination et mon amour-propre ; le cœur resta vide… Je me mis à lire, à apprendre, les sciences aussi m’ennuyèrent. Je vis que la gloire et le bonheur ne dépendent nullement d’elles parce que les gens les plus heureux sont incultes, et la gloire, c’est la réussite et pour l’atteindre il faut seulement être habile. Alors tout devint ennuyeux… Bientôt je fus envoyé au Caucase : ce fut la période la plus heureuse de mon existence. J’espérais que l’ennui ne survivrait pas sous les balles tchétchènes, en vain ! Au bout d’un mois, j’étais si bien habitué à leur sifflement et à la proximité de la mort que, au vrai, je n’y faisais pas plus attention qu’au bourdonnement des moustiques.  […] Mais quand je vis Bella dans ma maison, quand pour la première fois, la tenant sur mes genoux, j’embrassai ses boucles noires, je m’imaginai – sot que j’étais ! – qu’elle était un ange envoyé par les anges miséricordieux… Je me trompai de nouveau : l’amour d’une sauvage est un peu supérieur à celui d’une mondaine ; l’ignorance et la simplicité de cœur de l’une ennuient autant que la coquetterie de l’autre. […] le monde a gâté mon âme, mon imagination est inquiète, mon cœur est insatiable. Tout est trop petit pour moi : je m’accoutume facilement à la tristesse aussi bien qu’au plaisir, et ma vie devient de jour en jour plus vide. Il ne me reste plus qu’une ressource : voyager. » (p.109-13)

La séduction de femmes est pour Pétchorine un passe-temps destiné à tromper son ennui, et il prend plaisir non pas dans la jouissance de la sensualité, mais davantage dans la façon dont il faut renverser les obstacles pour y parvenir, un peu à la manière de De Marsay dans la Fille aux yeux d’or de Balzac. Lermontov est un analyste très fin et avisé de la psychologie féminine, tout comme Balzac, Tolstoï ou Tchekhov, et la résistance peu à peu vaincue de la princesse Mary par Pétchorine est écrite avec une grande précision psychologique. Pétchorine comprend, joue et en quelque sorte manipule avec une acuité quasi-diabolique les sentiments de la princesse Mary pour la séduire progressivement. On pourrait à cette lumière réduire Pétchorine à un simple séducteur diabolique, dans la veine d’un De Marsay, mais Lermontov insuffle à son personnage une ambigüité qui brouille le simple manichéisme. Lermontov dépeint avec précision les défauts et vices de son héros, mais il en décrit surtout les tourments intérieurs, et ce sont ces derniers qui en fait constituent l’intérêt majeur du roman, à savoir les aspirations parfois contradictoires d’un héros dont la personnalité très complexe échappe à toute réduction simpliste. Pétchorine se dépeint sans complaisance, sans fausse modestie non plus, ne décrivant que la réalité de son âme telle qu’il la ressent : 

« J’avais envie de le faire enrager. J’ai la passion innée de contredire. Toute mon existence ne fut, en somme, qu’une suite de contradictions tristes et malheureuses entre mon cœur et ma raison. La présence d’un enthousiaste me glace, et je pense que si j’étais en rapport constant avec un flegmatique indolent je serais devenu un rêveur passionné. J’avoue encore qu’un sentiment désagréable mais bien connu traversa à ce moment mon cœur : ce sentiment était l’envie. […] Il est peu probable qu’un jeune homme rencontrant une jolie femme qui attire son attention oisive et qui, tout à coup, en sa présence, en distingue un autre, également inconnu, il est peu probable, dis-je, qu’un tel jeune homme (naturellement ayant vécu dans la grand monde et habitué à satisfaire son amour-propre) ne fût pas désagréablement blessé. » (p.219)

«  Oui, tel fut mon destin dès mon enfance. Tous lisaient sur mon visage les signes d’une mauvaise nature qui n’existaient pas, mais on la supposait et elle naquit en moi. J’étais modeste, et l’on m’accusa d’hypocrisie : je devins dissimulé. Je ressentais profondément le bien et le mal ; personne ne me caressait, tous m’offensaient : je devins rancunier. […] J’étais prêt à aimer le monde entier ; personne ne me comprenait : et j’appris à haïr. Ma jeunesse incolore s’écoula dans une lutte contre moi-même et contre le monde entier. Mes meilleurs sentiments, par crainte des railleries, je les enterrai au fond de mon cœur ; ils y sont morts. Je disais la vérité, on ne me croyait pas : je me mis à tromper. […] Et alors le désespoir naquit dans ma poitrine ; non pas ce désespoir que l’on soigne avec le canon d’un pistolet, mais ce désespoir glacé, impuissant, recouvert par l’amabilité et un bon sourire. Je devins un handicapé moral : une moitié de mon âme n’existait plus ; elle s’était desséchée, avait disparu en fumée, était morte ; je la coupai et la jetai tandis que l’autre continuait à remuer et à vivre, toujours prête à rendre service à tous ; mais personne ne le remarquait, parce que personne ne connaissait l’existence de l’autre moitié qui était morte. » (p.301-3)

« [Mary] avait tout simplement une crise nerveuse : elle ne dormira pas de toute la nuit et pleurera. Cette pensée me procure un plaisir immense. Il y a des instants où je comprends le vampire… Et dire qu’on me considère comme un brave garçon et que je cherche à avoir cette réputation. » (p.343)

« Je me méprise parfois…n’est-ce pas pour cela que je méprise aussi les autres ? Je suis devenu incapable de nobles transports : je crains de paraître ridicule à mes propres yeux. Un autre à ma place offrirait à la jeune princesse son cœur et sa fortune !... mais le mot « mariage » exerce sur moi une sorte de pouvoir magique : si passionnément que j’aime une femme, si elle me laisse ne serait-ce que sentir que je dois l’épouser, adieu amour ! Mon cœur se transforme en pierre et rien ne pourra le réchauffer à nouveau. Je suis prêt à tous les sacrifices, à part celui-là. Vingt fois j’ai risqué ma vie, mon honneur, même, sur une carte… Mais je ne vendrai pas ma liberté. Pourquoi est-ce que j’y tiens tant ? Qu’en ferai-je ? A quoi est-ce que je me prépare ? Qu’est-ce que j’attends de l’avenir ?... En vérité, rien du tout. C’est une peur innée, un pressentiment inexplicable. » (p.351)

« Dans ma première jeunesse je fus un rêveur : je me complaisais aux images tantôt lugubres et tantôt radieuses que me peignait mon imagination inquiète et avide. Mais que me reste-t-il de tout cela ? Uniquement de la fatigue, comme après une lutte nocturne contre une vision, et un vague souvenir tout empli de regrets. Dans cette lutte inutile, j’ai épuisé l’ardeur de l’âme et la constance de la volonté nécessaire à la vie réelle. Je suis entré dans cette vie après l’avoir déjà vécue en pensée, et elle m’ennuya et me dégoûta, comme celui qui lit la mauvaise imitation d’une œuvre qu’il connaît déjà depuis longtemps. » (p.439)


Malgré sa froideur, son indifférence envers tout, en matière d’amour ou d’amitié, Pétchorine n’en est pas dépourvu de sentiments et à l’abri de toute souffrance. Ainsi, la magnifique scène où il apprend que Véra, une ancienne maîtresse, qui l’a aimé malgré tous ses défauts, et pour qui il montre parfois des signes d’affection, le quitte pour toujours, est peut-être la plus belle de ce roman magnifique :

« Je me précipitai comme un fou sur le perron, sautai sur mon cheval tcherkesse qu’on promenait dans la cour, et le lançai au galop sur la route de Piatigorsk. Je pressais sans pitié mon cheval exténué qui, tout couvert d’écume et haletant, m’emportait à toute vitesse sur la chaussée empierrée. Le soleil se cachait déjà derrière un gros nuage noir qui reposait sur la crête de la chaîne occidentale. Il faisait humide et sombre dans la vallée. En passant sur les pierres le Podkoumok faisait entendre un grondement sourd et monotone. Je galopais, étouffé d’impatience. La pensée que je ne la trouverais plus me frappait au cœur comme un marteau. Une minute, la voir encore ne fût-ce qu’une minute, lui dire adieu, lui serrer la main !... Je priai, maudissai, pleurai, riai… Non, rien ne pourra exprimer mon angoisse, mon désespoir. A l’idée de la perdre pour toujours, Véra me devenait plus chère que tout au monde, plus chère que la vie, que l’honneur, que le bonheur ! Dieu sait quels projets étranges et fous jaillirent dans mon cerveau… Cependant je galopais toujours, poussant mon cheval… » (p.409)

Si Un héros de notre temps semble un peu conventionnel dans sa première partie, c’est la deuxième partie, le journal intime de Pétchorine, qui en fait vraiment un splendide roman et qui retient principalement notre intérêt et restera la partie la plus mémorable. Pétchorine est un des plus grands personnages de la littérature russe et l’on sent la profonde influence qu’il a eue dans les romans postérieurs de la littérature russe du 19e siècle : le prince André, Vronski, Stavroguine, etc. sont les dérivés les plus proches de Pétchorine bien qu’ils diffèrent sur bien des points. La lecture de cet unique roman de Lermontov, un des derniers classiques russes qu’il me restait à découvrir, n’a fait que renforcer mon admiration pour les auteurs de cette période. Un magnifique livre sans aucun doute, avec en prime, bien que j’en aie peu parlé, de magnifiques descriptions sur la région du Caucase et qui sont disséminées un peu partout dans le roman, conférant en plus de la tournure résolument psychologique (surtout dans la partie « Journal ») du livre, une atmosphère aventureuse épique au gré des voyages de Pétchorine, âme éternellement insatisfaite en quête perpétuelle de nouvelles terres et de nouveaux paysages.