" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 30 janvier 2016

David Golder, Irène Némirovsky

Note : 8/10


Quatrième de couverture :

Malade, trahi et abandonné par les siens, David Golder, financier redoutable, pourrait accepter la ruine de sa banque. Mais pour sa fille Joyce, frivole et dépensière, sur laquelle il n'a d'ailleurs aucune illusion, le vieil homme décide de reconstruire son empire, et entame cet ultime combat avec une énergie farouche. Paru en 1929, ce roman marquait les débuts d'une jeune romancière d'origine russe, aussitôt saluée comme un écrivain de premier ordre. Elle devait mourir en 1942 à Auschwitz. Irène Némirovsky est également l'auteur de Suite française, roman écrit en 1940, resté inédit jusqu'en 2004, et couronné à titre posthume par le prix Renaudot.

(Les références de page renvoient au volume Œuvres complètes, tome I, édition pochothèque)


Livre qui l’a popularisé, David Golder a valu à Irène Némirovsky, de la part de certains critiques, des accusations relatives à son supposé antisémitisme, et, parce qu’elle était juive, l’étiquette de « self-hating Jew » ou « haine de soi ».
Voici les passages qui reviennent le plus souvent pour étayer ces accusations :
« Quel besoin avait eu Gloria [la femme du personnage-éponyme] de l’inviter, celui-là [le personnage de Fischl] ? Il le regarda avec une sorte de haine comme une caricature cruelle. Il se tenait debout sur le pas de la porte, un petit Juif gras, roux et rose, l’air comique, ignoble, un peu sinistre, avec ses yeux brillants d’intelligence derrière les fines lunettes à branches dorées, son ventre, ses petites jambes faibles, courtes et tordues, ses mains d’assassin qui tenaient tranquillement une boîte de porcelaine, pleine de caviar frais, collée contre son cœur. » (p. 436-7)

« Plus tard, Soifer devait mourir seul, comme un chien, sans un ami, sans une couronne de fleurs sur sa tombe, enterré dans le cimetière le meilleur marché de Paris, par sa famille qui le haïssait, et qu’il avait haïe, à qui il laissait pourtant une fortune de plus 30 millions, accomplissant ainsi jusqu’au bout l’incompréhensible destin de tout bon Juif sur cette terre. » (p. 511)


On retrouve disséminées un peu partout dans le livre des expressions très stéréotypées sur le Juif, avec l’étiquette d’un avare, d’un usurier, qui est obsédé par l’argent et ne recule devant rien pour en gagner.

« Elle le regardait à la dérobée, durement. Comme il avait changé… Le nez, surtout… Il n’avait jamais eu cette forme auparavant, songea-t-elle, énorme, crochu, comme celui d’un vieil usurier juif. » (p. 465)

« Il y a une fille ici, dont l’amant a fait de grosses pertes au jeu, un gamin, elle était folle, elle a voulu me vendre son manteau, des chinchillas de toute beauté, j’ai marchandé, elle est venue ici, elle sanglotait, j’ai refusé, je comptais qu’elle s’affolerait davantage et que je l’aurais à meilleur prix. Je le regrette bien maintenant… Son amant s’est suicidé. Naturellement elle va garder le manteau… » (p. 446-7)

«  À Londres, à Paris, à New York, quand on disait « David Golder » c’était le nom d’un vieux Juif dur, qui toute sa vie avait été détesté et craint, qui avait écrasé ceux qui lui voulaient du mal. » (p. 499)

Au vu de toutes ces citations, sans doute ceux n’ayant pas lu le roman dans son intégralité penseraient que nous sommes en présence d’un livre antisémite ou de l’œuvre d’une « self-hating Jew », expression souvent commode pour couper court à tout débat…
Considéré dans sa globalité, le roman va au-delà de cette polémique stérile qui a agité sa réception immédiate. La vision de l’humanité que Némirovsky est sombre, « pessimiste » pour certains, désespéré. Le plus grand rapprochement que l’on peut faire est avec la vision de l’homme de Tchekhov telle qu’elle transparaît dans ses récits et pièces, et dont Némirovsky a été une grande lectrice et admiratrice, lui consacrant un livre autobiographique sobrement intitulé La Vie de Tchekhov. Dans David Golder, on sent très fortement, pour le lecteur familier avec Tchekhov, l’influence de ce dernier sur le roman qui nous intéresse, dans le traitement des personnages et la volonté de distanciation, d’objectivation dénuée de jugement moral, jugement que le bon écrivain s’abstient en général de faire. Voici quelques extraits de l’introduction dans cette édition des Œuvres complètes, dans lesquels Némirovsky reconnaît explicitement l’influence que l’auteur de La Mouette a eue sur ses propres écrits :

« Ne rien prouver surtout. Ici moins que partout ailleurs. Ni que les uns sont bons et les autres mauvais, ni que celui-ci a tort et un autre raison. Même si c’est vrai, surtout si c’est vrai. Dépeindre, décrire. » (p. 27)

Que l’on peut mettre en parallèle avec cette citation de la correspondance de Tchekhov, reprise un peu plus loin dans cette introduction : « Un artiste ne doit pas être le juge de ses personnages ni de ce qu’ils disent, mais seulement le témoin impartial. […] Mon affaire, c’est d’avoir du talent, c’est de savoir distinguer ce qui est important de ce qui ne l’est pas, de savoir éclairer les personnages et parler leur langue. » (p. 31)

« S’abstenir, donc, de porter le moindre jugement sur ses personnages et se rappeler Tchekhov : « Je n’ai accusé personne, je n’ai acquitté personne » ; de cette neutralité, elle s’est fait une règle. […] C’est pour se défendre de la complicité d’une longue intimité avec ses personnages qu’Irène Némirovsky s’oblige à la satire et à la cruauté. […] Sans bontés ni faiblesses, elle n’épargne ni femmes, ni hommes, ni enfants, ni Français, ni Juifs. » (p. 38)

On le constate avec ces citations, Némirovsky adopte une posture très similaire à Tchekhov dans cette distance, cette froideur qu’elle s’impose vis-à-vis de ses personnages. C’est en cela que le roman s’avère une réussite et dégage cette impression de vie qui rappelle dans de nombreux passages le grand écrivain russe. Némirovsky est parfois cruelle envers ses personnages, elle n’épargne à son lecteur aucun des défauts humains qu’elle a observés durant sa vie, ce qui donne ce ton noir, désespéré, mais très lucide sur l’humanité. Elle en arrive à un constat tragi-comique semblable à son modèle russe sur la vie : les êtres humains mènent en grande majorité une vie mesquine, égoïste, médiocre mais ils n’en sont pas moins dignes de pitié et de compassion lorsque nous constatons à quel point ils ont gâché, manqué, gaspillé leur vie.

Le personnage-éponyme du roman est un vieil homme qui a passé sa vie entière à travailler et à voyager pour son travail afin de maintenir le train de vie dispendieux de sa femme Gloria et de sa fille Joyce. Frappé au début du roman par le suicide de son ami Simon Marcus, son associé de longue date, il tombe gravement malade lors de l’un de ses innombrables voyages en train et, bien qu’il n’aura officiellement conscience de la gravité de son état que tardivement, pressent que ses jours sont comptés et que sa mort est proche. Il a passé sa vie à se montrer intraitable en affaires (le suicide de Marcus sera d’ailleurs dû en partie par son refus inébranlable de lui venir en aide dans la scène servant d’incipit), à courir les pays pour négocier ses contrats, sa femme lui est totalement étrangère et ne pense qu’à l’argent, et sa fille de même bien qu’elle lui soit plus proche. Suite à son malaise qui lui fait craindre la mort, Golder commence à voir différemment les choses suite à cette expérience angoissante, à son retour chez lui :

« Rien n’a changé », songea-t-il.
Il imagina avec une espèce de sombre humour, Gloria, telle qu’il l’avait vue tant de fois, vers lui, dans l’allée, se hâtant, le corps balancé sur des talons trop hauts, la main levée en écran devant son vieux visage peint qui fondait dans la lumière étincelante… Elle dirait : « Hello David, comment vont les affaires ? » et « Comment vas-tu ? » mais seule la première question appellerait une réponse…Plus tard la cohue brillante de Biarritz envahirait la maison. Ces têtes… Elles lui soulevaient le cœur quand il y pensait… Tous les escrocs, les souteneurs, les vieilles grues de la telle… Et cela boirait, mangerait, se soûlerait toute la nuit à ses frais… Une cour de chiens avides… Il haussa les épaules. Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Autrefois, cela l’avait amusé, flatté… « Le duc de… Le comte… Hier le maharadjah chez moi… » De la boue. Mais à mesure qu’il devenait plus vieux et malade, il se fatiguait davantage des gens, de leur tumulte, de sa famille et de la vie. » (p. 436)

Ayant des relations purement intéressées avec sa femme et sa fille qui n’en ont qu’après son argent, Golder se sent seul, étranger parmi sa famille et son milieu. Cette détresse silencieuse, cette solitude au seuil de la mort, n’est pas sans rappeler Une banale histoire, la nouvelle de Tchekhov sur un professeur en fin de vie à qui il ne reste que quelques semaines à vivre et qui constate la vanité, l’inutilité de sa vie, la distance envers sa propre famille et ses proches. Cette solitude, cette peur existentielles de la mort, sont très bien écrites dans le chapitre de la nuit qui voit le premier symptôme de la maladie de Golder, dans ce passage où Némirovsky fait preuve d’un grand sens du détail artistique :

« Je vais bien dormir, cette nuit », songea-t-il. Il se sentait brusquement harassé, les jambes pesantes et douloureuses. Il écarta le store, regarda machinalement la pluie qui ruisselait le long des vitres noires. Les gouttes, pressées, coulaient, se confondaient, agitées par le vent, comme des larmes… Il se déshabilla, se coucha, enfonça profondément son visage dans l’oreiller. Jamais il n’avait ressenti une telle fatigue. Il allongea ses bras avec effort ; ils étaient raides, lourds… La couchette était étroite…plus que d’habitude, semblait-il. […] Il sentait les roues sous son corps qui sautaient à chaque coup, avec un grincement déchirant. Il faisait une chaleur étouffante. Il retourna son coussin une fois, deux fois ; il brûlait. […] Peut-être était-il couché trop bas ? Il atteignit son pardessus, le roula, le glissa sous le coussin, puis se releva, s’assit. C’était pire. Les poumons semblaient s’engorger. Et… c’était étrange… Il avait mal…Oui… mal… dans la poitrine… dans l’épaule… dans la région du cœur… Un frisson subit lui saisit la nuque, le dos. […] Il lui semblait qu’un poids invisible écrasait sa poitrine. […] L’obscurité, épaisse et noire, opaque, pesait sur lui comme un couvercle. […] Ces ténèbres épaisses pénétraient dans la gorge avec une molle et insistante pression, comme si on lui enfonçait de la terre dans la bouche, comme à l’autre…au mort… Marcus… Et quand il eut pensé enfin à Marcus, quand il se fut laissé envahir par l’image, le souvenir de la mort, du cimetière, de la glaise jaune trempée de pluie, avec les longues racines comme des serpents accrochés au fond du trou, il eut brusquement un tel besoin, un désir si passionné de lumière, de voir les choses quotidiennes, familières, qui l’entouraient… […] Il étendit violemment le bras, et comme un coup de couteau, comme une balle, une douleur foudroyante, à la fois aiguë et profonde, traversa sa poitrine, sembla s’enfoncer, pénétrer jusqu’au cœur.
                Il eut le temps de penser : « Je meurs », de sentir qu’on le poussait, qu’on le précipitait dans une sorte de trou, d’entonnoir, étouffant et étroit comme une tombe. […] Dans le silence il entendait son cœur battre avec des coups sourds et durs, qui semblaient vouloir rompre les parois de la poitrine.
« J’ai peur, pensa-t-il désespérément, j’ai peur… » (p. 426-8)

La mort prochaine, imminente, hante David Golder et lui fait constater amèrement que sa vie a été manquée et a été passée en vain, à l’image des grands récits que sont Une banale histoire ou le plus célèbre d’entre tous, La Mort d’Ivan Illitch. Mais David Golder n’aura pas la même sublimation que le héros de Tolstoï, il n’aura pas une consolation tardive au seuil de la mort si ce n’est le constat désabusé d’une existence manquée. « Paie, paie, paie… du matin jusqu’au soir… paie, paie, paie… toute la vie…» (p. 493) ; « Une machine à faire de l’argent… Il n’était bon qu’à ça… Paie, paie, et puis, va, crève… » (p. 429)
C’est un tour de force remarquable des fictions réussies que l’on parvienne à ressentir de la pitié, de la compassion même et justement pour des êtres que dans la vie nous mépriserions et dont le sort nous serait indifférent. David Golder n’a pratiquement aucune qualité, il confessera ne pas avoir le moindre remords pour avoir précipité le suicide de son ami, il n’a apparemment jamais été affectueux envers sa femme (qui le lui rend bien par ailleurs avec son obsession compulsive de l’argent, son indifférence et sa haine de sa fille inspirés de la relation de l’auteure avec sa propre mère), il n’a de toute évidence aucun ami véritable, et c’est dans la solitude qu’il passera ses derniers jours et sans sa famille qu’il mourra de retour d’un dernier voyage d’affaires. On a dans ce roman un regard tout à la fois distancié, ironique, désespéré de la vie, et les personnages sont remarquablement vivants par la pitié et la révulsion que nous ressentons tour à tour envers chacun des personnages principaux. La vie manquée, la vie ratée, le bonheur impossible, les rêves et espoirs déçus, la sensation de comédie et d’ironie devant l’absurde de la vie sont les thèmes sur lesquels le roman revient sans cesse :

« Il ne m’a jamais comprise, jamais aimée…L’argent, l’argent, toute la vie… Une espèce de machine… pas de cœur, de sens, rien… J’ai couché, dormi avec lui, pendant des années… Toujours il a été pareil à ce qu’il est maintenant, dur et glacé… L’argent, les affaires… Jamais un sourire, une caresse… Des cris, des scènes… Ah ! Je n’ai pas été heureuse… » (p. 488)
« Elle [sa fille Joyce] était plus grande, plus maigre, avec un air étrange, indéfinissable d’usure, d’égarement et de fatigue. » (p. 522)
« Je désire tellement être heureuse, je suis jeune, je veux vivre, je veux, je veux être heureuse !... 
Tu n’es pas la seule, ma pauvre fille…» (p. 525)

« Tant d’années vécues ensemble pour finir ainsi… Mais que c’est bête, mon Dieu, que c’est bête… » (p. 509)

« Mais Golder ne l’écoutait pas. Il guettait seulement, avec une espèce de sourd et douloureux plaisir, les mouvements des mains, des épaules du garçon debout devant lui. Ces frémissements incessants de tout le corps, cette voix qui se hâtait, dévorait les mots, cette fièvre, cette jeune force nerveuse… Il avait eu, lui aussi, l’avide et exubérante jeunesse de sa race… Tout cela était loin…[…] Imbécile… ça dure des années [de s’enrichir], des années… Et après ça n’est guère mieux au fond… »
Le garçon murmura d’une voix basse, ardente :
« Après… on devient riche…
-          Après on crève, dit Golder, seul comme un chien, comme on a vécu… » (p. 543)

Irène Némirovsky a le trait, le sens du détail artistique qui fait de ce roman une réussite, parfois éclatante dans ses meilleurs passages. Je pense en particulier au remarquable chapitre, au détail précis et juste, lors duquel Golder découvre sa maladie et connaît l’angoisse et la solitude de la peur de la mort dans son voyage en train au début du roman. D’autres passages sont remarquables et sont dignes de louanges, notamment la dispute violente entre les époux Golder, et le chapitre qui clôt le roman sur la mort du personnage-éponyme. En dépeignant l’homme dans toute sa laideur, ses vices et défauts, tels qu’elle les a vus, confesse-t-elle, mais également dans tout son pathétique, Némirovsky insuffle une véritable vie à son livre et à ses personnages, la marque d’un vrai talent d’écrivain. La comparaison et le rapprochement avec Tchekhov, que j’ai faits à de nombreuses reprises, dans l’approche artistique de Némirovsky (refus de juger les personnages, description parfois cruelle de la médiocrité humaine mais qui reste digne de pitié) sont autant de points qui m’ont séduit dans le présent roman. Dans La Vie de Tchekhov, Némirovsky écrit : « Les contes de Tchekhov sont des êtres vivants, avec leurs défauts et leurs qualités d’êtres vivants : l’imperfection humaine et la mystérieuse vibration de la vie » et l'on peut transposer cette analyse au présent roman pour en souligner les qualités.
J’aimerai pour conclure cette chronique reproduire cette observation de Maxime Gorki à propos d’Oncle Vania :
« Il faut être un monstre de vertu pour aimer, plaindre et aider à vivre ces riens du tout que nous sommes. Mais quand même, les hommes n’en font pas moins pitié. »

mercredi 20 janvier 2016

Robinson Crusoé, Daniel Defoe

Note : 8,5/10

Quatrième de couverture :

« A dix ans, on ne lit pas les livres, on les vit. Les aventures de Robinson Crusoe ont nourri beaucoup de rêves de mon enfance. Les ayant plusieurs fois relues au cours d'une longue vie, je leur ai découvert sans cesse de nouvelles grâces : une leçon de morale, une leçon de choses, une leçon sur le si fragile destin de l'homme seul... » Michel Déon, de l'Académie française
Robinson Crusoé, sans doute le plus célèbre des roman de langue anglaise, fut un énorme succès en Angleterre dès sa parution en 1719, puis en France à la fin du siècle, grâce à J.-J. Rousseau qui y voyait « le plus heureux traité d'éducation naturelle ».
Probablement inspirée de la mésaventure réelle du marin Alexander Selkirk, abandonné par son capitaine sur une île déserte du Pacifique, l'histoire de Robinson est présentée par Defoe comme un récit véridique, dont le caractère réaliste et concret demeure toujours aussi convaincant trois siècles plus tard.
Mais l'influence considérable de ce classique du livre d'aventures tient aussi à la dimension philosophique et morale de l'épreuve qu'affronte son héros solitaire et vaillant que Malraux compara à Don Quichotte et à l'Idiot.
La nouvelle traduction de Françoise du Sorbier restitue toute la fraîcheur, la vitalité, la puissance du texte original. Elle nous permet de redécouvrir avec bonheur la voix de Robinson, héros ordinaire qui raconte avec des mots simples son extraordinaire histoire.


Si je n’avais pas lu jusqu’à ce jour Robinson Crusoé, c’est surtout en raison de l’ancienneté et de la supposée préciosité de la traduction qu’en a faite Pétrus Borel en 1836 et qui, malgré son âge, est celle la plus souvent éditée en librairie. Il est toujours étonnant de voir certaines livres classiques ne pas avoir droit à une nouvelle traduction (ou alors très tardivement comme c’est le cas pour le présent roman), sachant que la pertinence d’une traduction, d’un commun accord et sauf rares exceptions, est d’environ cinquante ans. Voici ce qu’en dit la traductrice Françoise du Sorbier dans cette présente édition :

« Elle [la traduction de Borel] se lit assez bien, mais contrairement à ce que dit Francis Ledoux dans la préface à l’édition de la Pléiade, elle est loin d’être « fort exacte ». Certes, Borel ne saute ni phrase ni paragraphe, contrairement à ses prédécesseurs, mais la comparaison avec l’original révèle de nombreux contresens qui finissent par obscurcir le récit. De plus, le lecteur familier du texte anglais ne reconnaît ni le ton, ni le rythme de Defoe, dont le roman a été réécrit dans le style de Borel. Il y a un goût pour la préciosité, le mot rare, l’afféterie qui tranche avec la simplicité de l’original. […] On ne retrouve pas chez Borel le style sec, nerveux de Defoe, ni surtout ce rythme haletant, cette urgence qui saisit le lecteur et l’emporte toujours plus loin dans une action et une réflexion fiévreuses. On est encore avec Borel dans un rapport au texte où le traducteur part du principe qu’il sert l’original en l’accommodant au goût français, puisque celui-ci, pense-t-il, est supérieur à tous les autres. […] Mon souci a été de restituer le texte dans sa fraîcheur d’origine, sa vitalité, sa puissance, en souhaitant que le lecteur moderne le lise avec autant d’avidité et de facilité que celui auquel Defoe s’adressait dans sa préface. »

Et il est vrai que la nouvelle traduction du célèbre livre de Daniel Defoe est à mon avis une vraie réussite en termes de confort et de plaisir de lecture ! Mis à part les termes techniques concernant la navigation et les différentes activités que Robinson est amené à exercer dans son île (entre autres boulanger, charpentier, potier etc.), le roman se lit avec l’avidité et la facilité dont Françoise du Sorbier parle dans la postface. L’histoire nous est contée d’un bloc, sans division en chapitres, et ce « mouvement » qui anime les aventures du héros rend la lecture haletante et très aisée. Le vocabulaire employé par Defoe est simple et précis, le récit supposément raconté par Robinson lui-même, ses multiples interpellations au lecteur, renforcent notre immersion et notre attachement au héros infortuné.
Un héros qui souffre d’une perception erronée dans l’imaginaire commun (allant parfois jusqu’à l’idéalisation de l’état de nature pour son côté aventureux malgré le caractère difficile de la survie), conséquence probable du fait que sa figure et ses mésaventures soient si connues (le héros solitaire échoué sur une île déserte et devant survivre seul en environnement hostile) bien que le livre en tant que tel soit peu lu ou alors abordé à travers une édition abrégée et destinée à la jeunesse.

Abordons dorénavant le livre en lui-même et la nature bien plus complexe (et bien différente des clichés) du héros qu’est Robinson Crusoé. Au début de l’histoire, il est un jeune homme qui n’en fait qu’à sa tête, qui ne rêve que de voyages et d’aventures et répugne à suivre la voie toute tracée par son père pour sa vie future. Le Robinson âgé qui écrit le récit, par le recul de son expérience, revient avec un ton navré sur les égarements et la sottise de la vie qu’il menât dans sa jeunesse et son incapacité à se refréner et à maîtriser ses impulsions, ses désirs d’ailleurs. Faisant fi des conseils et des avertissements prophétiques de son père, le jeune Robinson s’enfuit à dix-huit ans du foyer familial pour partir en mer. Malgré de premières mésaventures qui agissent comme autant de présages de son malheur final, Robinson, bien que tenté parfois de rentrer chez lui, n’en fait rien pour des raisons puériles mais communes aux gens de son âge.
« À l’idée de rentrer chez moi, la honte étouffait les bonnes inclinations qui me venaient à l’esprit. Je me dis en premier lieu que je serais la risée des voisins, et rougirais d’apparaître non seulement devant mon père et ma mère, mais aussi devant tous les autres. À ce propos, j’ai souvent remarqué à quel point le tempérament ordinaire des hommes, surtout des jeunes gens, est irréfléchi, absurde, et incompatible avec la raison qui devrait les guider en pareilles circonstances : ainsi, ils n’ont pas honte de pécher, mais rougissent de se repentir ; ils n’ont pas honte de l’action qui devrait à juste titre les faire passer pour des insensés, mais rougissent d’admettre leur erreur, ce qui seul pourrait faire d’eux des hommes sages et estimés. […] J’éprouvais toujours une répugnance invincible à rentrer à la maison et, à mesure que mon séjour se prolongeait, le souvenir de la détresse où j’avais été s’effaça [Robinson échappe de peu à la mort lors d’un naufrage à la rade Yarmouth lors de son tout premier voyage maritime] et, avec lui, mes velléités de retour, si bien que finalement elles disparurent de mes pensées et je cherchai à m’embarquer. 
Cette influence maligne qui m’avait d’abord arraché à la maison paternelle m’avait ensuite inspiré l’idée aussi folle qu’irréfléchie de chercher à établir ma fortune, et avait gravé si profondément ces notions dans mon esprit que j’étais sourd à tous les conseils, ainsi qu’aux prières et aux ordres de mon père…» (p. 33)

Robinson traversera de semblables épreuves où il est plongé dans le désespoir, croyant l’heure de sa mort venue, s’en sortira in extremis, croira en tirer les leçons pour l’avenir, mais finira par oublier les bonnes résolutions qu’il s’était promises. Ce schéma se répétera à de nombreuses reprises, et même au début de son séjour sur l’île où il passera en tout vingt-sept années. Si Robinson va au-devant des malheurs que lui a prédits son père, c’est parce qu’il ne parvient pas à se contenter de son présent sort, qu’il voit toujours les choses de manière négative sans comprendre que tout le problème réside dans sa manière de voir les choses, un constat récurrent fait par de nombreux philosophes selon lesquels notre malheur vient souvent de la manière dont nous percevons les choses, la réalité.
Alors installé en tant que planteur au Brésil et alors que ses affaires se présentent sous un jour prometteur, Robinson est repris par son envie de voir ailleurs, à vouloir toujours plus et le plus rapidement possible.

« Je commençais à voir mes affaires et ma richesse s’accroître et à avoir la tête pleine de projets et d’entreprises dépassant ma portée, ce qui mène souvent à leur perte les cervelles les plus habiles en affaires.
   Si j’étais resté dans l’état où je me trouvais alors, j’aurais pu espérer récolter tous les avantages pour lesquels mon père m’avait si instamment recommandé une vie tranquille et retirée, avantages dont il me disait à si juste titre qu’ils étaient fort nombreux dans la condition moyenne. Mais d’autres choses m’attendaient, et je devais être l’artisan obstiné de mes propres malheurs, et surtout aggraver ma faute et redoubler les reproches que, dans mes chagrins à venir, j’aurais tout loisir de me faire. Ces folies étaient le fruit de ma passion effrénée et obstinée à courir le monde, à laquelle je m’abandonnais, alors même qu’à l’évidence je pouvais ménager mes intérêts en cherchant par des voies simples et honnêtes à m’acquitter de mes devoirs et à accepter les buts et le genre de vie que me proposaient ensemble la nature et la Providence.
   J’étais aussi incapable de me satisfaire de mon lot qu’au moment où j’avais quitté une première fois la maison de mes parents. Je brûlais de tourner le dos à un avenir de richesse et de prospérité sur ma nouvelle plantation afin de céder au désir téméraire et immodéré de m’élever plus vite que ne le permettait la nature des choses. Je me précipitai ainsi derechef dans l’abîme du malheur le plus profond où l’homme peut tomber sans perdre la vie et la santé. » (p. 62)

                C’est à vingt-sept ans, le 1er septembre 1659 (Robinson est né en 1632), que Robinson échoue sur une île que l’on suppose située dans la mer des Caraïbes. Durant ses premiers mois sur l’île, il se lamente sur son sort, qu’il juge le pire de tous (Robinson remarque un peu plus loin que chaque homme pense qu’il a hérité du pire sort possible sur Terre).
« Ma situation m’apparaissait sous un jour lugubre : j’avais échoué sur cette île après avoir dérivé […] J’avais toutes les raisons de penser que le Ciel m’avait condamné à passer la fin de mes jours dans ce lieu funeste, et de cette manière funeste. Ces réflexions m’arrachaient des larmes, qui ruisselaient en abondance sur mon visage, et je me demandais parfois pourquoi la Providence pouvait ainsi ruiner complètement ses créatures, les rendre si absolument malheureuses, les abandonner sans aucun recours, si entièrement démunies qu’il semblait absurde d’être reconnaissant d’une pareille existence. » (p. 91-2)

Mais un autre jour, Robinson voit les choses de manière inverse et s’interroge en fait sur la chance qu’il a d’être en vie mais surtout d’avoir pu extraire du navire sur lequel il était à bord tous les outils et commodités qui vont très grandement facilité son existence sur l’île. On est bien loin du mythe de l’homme retournant à l’état complet de nature, puisque Robinson se promène quotidiennement (lorsque les pluies ne l’en empêchent pas) avec son fusil, ses pistolets et son sabre. De plus, « sa citadelle » comme il appelle affectueusement sa résidence principale sur l’île, et la grotte qu’il y a aménagée, « ressemblait fort à un magasin général d’objets utiles, en si bon ordre que j’avais tout sous la main, et grand plaisir à voir toutes mes provisions si bien rangées, et surtout à me trouver à la tête d’une réserve aussi considérable » (p. 100). En sus des armes mentionnées ci-dessus, Robinson aura également la chance de découvrir par mégarde qu’il dispose de grains d’orge et de riz dont il pourra faire des récoltes régulières pour assurer sa subsistance.
Mais revenons aux pensées du héros méditant sur sa condition et qui prend progressivement conscience de la chance dont il dispose malgré l’infortune dans laquelle il est tombé, et qu’il verra avec le recul comme un juste châtiment divin pour ses erreurs passées.
« Oui, tu te trouves dans une situation misérable, c’est vrai, mais n’oublie pas ceci : Où sont les autres ? N’étiez-vous pas onze dans la chaloupe ? Où sont les dix autres ? Pourquoi n’est-ce pas eux qui ont été sauvés et toi noyé ? […] Vaut-il mieux être ici ou là-bas (alors, je désignai la mer) ? Il ne faut jamais considérer les maux sans tenir compte des avantages qu’ils engendrent comme des désagréments qui les accompagnent. […] Quel eût été mon sort si j’avais dû vivre […] sans les choses nécessaires pour survivre […] ? En particulier, dis-je à haute voix (me parlant à moi-même), qu’aurais-je fait sans armes, sans munitions, sans aucun outil pour travailler et fabriquer des objets, sans habits, sans lit, sans tente ni aucune espèce d’abri ? » (p. 92)

Un peu plus loin, Robinson dresse une petite liste où il inscrit les côtés positifs de ce qui apparaît de prime abord comme une calamité. Il en vient à la conclusion « qu’il n’est point dans le monde condition si misérable où il n’y ait quelque aspect, positif ou négatif, dont on doive s’estimer heureux. » (p. 97)
Son long séjour solitaire permettra à Robinson de méditer sur lui-même et sur ses erreurs de jeunesse, dont il se rend progressivement compte de leur folie. C’est surtout par la lecture de la Bible et sa foi en Dieu, auquel il rend grâce régulièrement pour son sort qu’il considère désormais heureux et la conséquence du dessein divin, que Robinson s’assagira et réalisera l’irresponsabilité et l'immoralité de son comportement passé.
« C’est alors que je commençai à comprendre réellement que je menais à présent une vie infiniment plus heureuse, malgré tous ses désagréments, que la vie criminelle, dépravée et abominable qui avait été la mienne par le passé. Mes chagrins et mes joies avaient changé, mes désirs eux-mêmes s’étaient modifiées ; mes affections n’avaient plus les mêmes objets et je me délectais de choses toutes différentes de celles qui me charmaient quand j’étais arrivé, pour ne pas dire pendant ces deux dernières années. » (p. 155)
« avec le concours de l’étude constante de la parole de Dieu, sa mise en application et l’aide de sa grâce, j’avais acquis une connaissance tout autre que celle que j’avais auparavant. […] j’étais ici à l’écart de la perversité du monde. Je n’avais ni la convoitise de la chair, ni celle des yeux, ni l’orgueil des biens [1er épître de saint Jean, 2.16). Je ne désirais rien car je possédais déjà tout ce dont je pouvais profiter […] J’aurais pu engranger de pleines cargaisons de blé, mais je n’en avais pas l’usage, c’est pourquoi je ne faisais pousser que ce qu’il me fallait. […] seul ce dont je pouvais faire usage avait de la valeur pour moi. J’avais de quoi manger et subvenir à mes besoins, que m’importait le superflu ? […]
   En un mot, la nature des choses et l’expérience me dictèrent après de justes réflexions que toutes les bonnes choses ici-bas ne valent pour nous que dans la mesure où elles nous sont utiles ? » (p. 174-5)
« Ainsi, nous n'évaluons jamais les avantages de notre état tant que l'expérience de l'état inverse ne nous les a pas illustrés, et nous ne savons apprécier ce dont nous jouissons que lorsque nous en sommes privés. » (p. 188)
« Et mes réflexions m'amenèrent à la conclusion qu'il y aurait fort peu de grincements de dents parmi les hommes de toutes conditions, s'ils voulaient bien comparer leur situation à celle de plus malheureux qu'eux, afin de rendre grâce, plutôt que de toujours se comparer à des gens plus fortunés, alimentant ainsi leurs plaintes et murmures. » (p. 221-2)
« J'en tirais une nouvelle fois cette leçon que la Providence ne nous plonge jamais ici-bas dans un état si misérable ni une infortune si grande que nous n'y trouvions pas un motif de rendre grâce, et ne voyions au-dessous de nous d'autres situations bien pires que la nôtre. » (p. 245)

Parmi les « désagréments » dont Robinson vient de faire mention vient le fait que, de par sa condition solitaire, il est obligé de tout fabriquer par lui-même pour subvenir à ses besoins. Ainsi la construction d’une chaise lui coûtera pas moins de cinq jours. Redoutant à tout instant d’être attaqué, soit par des bêtes sauvages ou des cannibales, Robinson s’échine à fortifier sa demeure principale, ce qui lui coûtera environ trois mois d’effort, pour un « ouvrage qui n’avait cependant pas plus de 12 toises [1 toise = 1,94 m] de long […] et on aura peine à croire le travail indescriptible que me coûta chaque chose… » (p. 109). S’efforçant de fabriquer des pots en argile pour entreposer ses récoltes, ce n’est qu’au bout de deux mois qu’il y parvint après de nombreux échecs, pour créer « deux gros objets en terre qui ne méritent pas le nom de jarres » (p. 164). Le difficile aboutissement des diverses entreprises de Robinson pour se procurer les objets dont il a besoin souligne à quel point une telle vie est peu désirable, puisque Robinson non seulement est obligé de tout faire par lui-même, au prix d’efforts très longs et le produit achevé étant bien souvent de piètre qualité à ses propres yeux.

Quinze ans s’écouleront avant que Robinson ne fasse la célèbre découverte d’une « empreinte d’un pied humain nu, nettement visible sur le sable ». « Surpris à l’extrême », « foudroyé » (p. 205), Robinson vivra les deux années suivantes sous une angoisse terrible, croyant chaque jour qu’il sera attaqué puis dévoré par des sauvages cannibales. « Je ne priais Dieu que comme un homme accablé par l’affliction, oppressé, assailli de dangers de toutes parts et s’attendant chaque nuit à être assassiné et dévoré avant le matin. » (p. 217) Robinson, dans la folie qui le saisit durant cette période, échafaude de multiples plans pour attaquer les sauvages et les tuer pour les punir de leurs coutumes barbares dont surtout leur cannibalisme.
« Tant que je montai chaque jour sur la colline, mon dessein subsista dans toute sa vigueur, et je restai déterminé à massacrer cruellement vingt ou trente sauvages sans défense, en châtiment d’un crime sur lequel je n’avais pas du tout délibéré avec moi-même, tant ma colère avait d’abord été déchaînée par l’horreur que j’éprouvais devant la coutume barbare du peuple de ce pays. […] Mais maintenant que je commençais […] à être las de me déplacer chaque matin en pure perte […], l’action elle-même m’apparut sous un autre jour et je me mis à réfléchir avec un esprit plus calme. […] De quel droit et à quel titre pouvais-je m’établir juge et bourreau, traiter en criminels des gens que le Ciel laissait agir ainsi depuis des siècles sans les châtier […] ? En quoi ces gens m’avaient-ils offensé ? […] Assurément, ces gens n’ont pas conscience de commettre un crime, et leur conscience ne le leur reproche pas plus que leur entendement ne le réprouve. Ils ne savent pas que c’est une mauvaise action, et ne la commettent pas pour braver la justice divine, comme nous le faisons presque toujours lorsque nous péchons. […] je n’avais aucun droit de les attaquer. Ce serait justifier la conduite des Espagnols et les actes barbares auxquels ils s’étaient livrés en Amérique, où ils avaient anéanti des millions de ces gens qui, bien que barbares et idolâtres, coupables de pratiquer des rites sanguinaires […] étaient bien innocents comparés aux Espagnols. » (p. 226-7)

La rencontre avec le célèbre Vendredi (qui intervient lors de la 25e année de son séjour), que Robinson délivre alors qu’il était sur le point d’être dévoré par une tribu rivale, confirme cette tolérance envers les sauvages dont Defoe ne renie pas la nature humaine.
« Cela me donna souvent matière à observer, non sans étonnement, que s’il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans la conduite de ses œuvres, d’empêcher un grand nombre de ses créatures ici-bas d’exploiter au mieux leurs vertus et les capacités de leur âme, il leur avait cependant octroyé les mêmes capacités, la même raison, les mêmes affections, qu’à nous ; les mêmes sentiments d’amitié et de reconnaissance, les mêmes émotions, le même ressentiment devant les offenses, la même faculté de gratitude, de sincérité, de fidélité, et toutes les aptitudes à faire le bien et à le recevoir qu’il nous avait donnés à nous-mêmes. Et que, lorsqu’il lui plaisait de leur fournir l’occasion de les exercer, ces malheureux étaient prêts à les employer aussi bien, sinon mieux que nous. J’éprouvais parfois une grande tristesse en songeant que nous tirons piètre avantage de toutes ces capacités qui nous sont données […]. Je me demandais également pourquoi il avait plu à Dieu de cacher cette connaissance salvatrice à tant de millions d’âmes qui, si j’en pouvais juger d’après ce pauvre sauvage, en auraient fait un bien meilleur usage que nous. » (p. 271)

                Robinson Crusoé est bien, dans cette nouvelle traduction, le roman haletant, prenant que dans sa version originale, le livre était supposé être pour son lecteur. Le style est clair, simple mais non dépourvu de complexité et se lit très rapidement et facilement. Les longueurs que j’appréhendais vis-à-vis des nombreux passages religieux, certes très nombreux, ne m’ont pas autant gêné que je ne l’eusse cru. Defoe exalte il est vrai sans cesse la « grâce de Dieu » et les enseignements divins par l’entremise de la Bible mais il ne le fait pas par fanatisme aveugle et exagéré, mais davantage sous l’angle philosophique et moral. Voici pour conclure ce qu’en dit la traductrice, qui résume bien le ton et la portée du roman :
« Le séjour sur l’île est non seulement une extraordinaire aventure de survie, mais un long exercice de connaissance de soi, une interrogation sans relâche sur le sens de l’existence et les rapports de l’homme avec Dieu. Robinson prend peu à peu conscience de ses limites, de ses fautes, de son aveuglement et de la relativité des valeurs de la société. Très tôt, son histoire est mise en parallèle avec Jonas, l’homme qui essaie en vain de ne pas obéir à un ordre de Dieu. Au reste, tout le texte est imprégné de culture biblique et chaque incident donne lieu à une méditation sur son sens. Quoi de plus pédagogique en effet que l’expérience vécue, lorsqu’elle sert de point de départ à l’analyse. Et grâce à l’identification du lecteur et du personnage, l’expérience du second devient celle du premier par le truchement de la lecture d’un livre qui se déclare témoignage authentique. Il y a dans Robinson une dimension initiatique et philosophique qui disparaît évidemment dans les éditions tronquées, que les coupes dénaturent. » (p. 404)

samedi 9 janvier 2016

Nouvelles et textes pour rien, Samuel Beckett

Note : 8,5/10


Présentation :

This volume brings together three of Nobel Prize winner Samuel Beckett’s major short stories and thirteen shorter pieces of fiction that he calls “texts for nothing.” Here, as in all his work, Beckett relentlessly strips away all but the essential to arrive at a core of truth. His prose reveals the same mastery that marks his work from Waiting for Godot and Endgame to Molloy and Malone Dies. In each of the three stories, old men displaced or expelled from the modest corners where they have been living bestir themselves in search of new corners. Told, “You can’t stay here,” they somehow, doggedly, inevitably, go on.

Trois nouvelles, L’Expulsé, Le Calmant et La Fin précèdent dans ce livre les Textes pour rien. Je les présenterai une par une avant d’aborder ces derniers.


L’Expulsé

Au début de cette nouvelle, le narrateur vient d’être expulsé d’une maison et dégringole d’un perron. Cette expulsion fait inévitablement penser à une image de la naissance, l’instant funeste du commencement de la vie pour les nihilistes.

« La chute fut donc peu grave. Tout en chutant j’entendis claquer la porte, ce qui m’apporta du réconfort, au fort même de ma chute. Car cela voulait dire qu’on ne me poursuivrait pas jusque dans la rue, avec un bâton, pour me donner des coups de bâton, sous les yeux des passants. Car si cela avait été leur intention ils n’auraient pas fermé la porte, mais ils l’auraient laissé ouverte, afin que les personnes rassemblées dans le vestibule puissent jouir de la correction, et en tirer une leçon. Ils s’étaient donc contentés, pour cette fois, de me jeter dehors, sans plus. J’eus le temps, avant de me stabiliser dans la rigole, de mener à bien ce raisonnement. »

Cette expulsion, ou naissance, une fois actée, le narrateur, tout comme les autres personnages de Beckett, n’ont plus qu’à se mettre en route, à commencer leur errance sans but.
« Je me relevai et me mis en marche. Je ne sais plus quel âge je pouvais bien avoir. Ce qui venait d’arriver n’avait pas de quoi faire date dans mon existence. Ce ne fut ni le berceau ni le tombeau de quoi que ce soit. Plutôt cela ressemblait à tant d’autres berceaux, tant d’autres tombeaux, que je m’y perds. […] Je traversai la rue et me retournai vers la maison qui venait de m’émettre, moi qui ne me retournais jamais, en m’en allant. […] Je serais volontiers mort dans cette maison. Je vis, dans une sorte de vision, la porte s’ouvrir et mes pieds sortir. »

Comme souvent chez Beckett, les détails biographiques du narrateur restent indéterminés en raison de la défaillance de la mémoire des personnages.
«  Ce fut par conséquent avec un certain retard que j’appris qu’on me recherchait, pour une affaire me concernant. Je ne sais plus par quelle voie. Je ne lisais pas les journaux et je n’ai pas non plus le souvenir d’avoir causé avec quiconque, pendant ces années, sauf peut-être trois ou quatre fois, pour une question de nourriture. »

Prenant un fiacre, le narrateur doit composer avec le cocher, qui se met en tête de l’aider à la recherche d’une chambre, lui qui vient d’être expulsé.
« Je lui décrivis ma situation, ce que j’avais perdu et ce que je cherchais. Nous faisions notre possible tous les deux, pour comprendre, pour expliquer. Il comprenait que j’avais perdu ma chambre et qu’il m’en fallait une autre, mais tout le reste lui échappait. Il s’était mis dans la tête, d’où rien ne pourrait plus le déloger, que j’étais à la recherche d’une chambre meublée. […] Je n’aurais fait que le troubler en lui disant que je n’admettais, en fait de meubles, dans ma chambre, que le lit, et qu’il fallait en retirer tous les autres, et jusqu’à la table de nuit, avant que je consente à y mettre les pieds. »

Au terme de leur recherche infructueuse, le cocher invite le narrateur à dormir chez lui.
« Ce n’était pas loin. En y réfléchissant, avec le célèbre bénéfice du recul, je crois qu’il n’avait fait, ce jour-là, que tourner autour de son domicile. Ils habitaient au-dessus d’une remise, au fond d’une cour. Très jolie situation, je m’en serais contenté. M’ayant présenté à sa femme, extraordinairement fessue, il nous quitta. Elle n’était pas à son aise, cela se voyait, seule avec moi. Je le comprenais, je ne me gêne pas dans ces cas-là. Pas de raison pour que cela finisse ou continue. Alors que cela finisse. »

Décidé à quitter le cocher, après avoir peu dormi, le narrateur quitte la remise, après avoir dormi dans le fiacre.
« Je fus donc obligé de sortir par la fenêtre. Ce ne fut pas facile. Mais qu’est-ce qui est facile ? Je passai la tête d’abord, j’avais les mains à plat sur le sol de la cour que mes hanches se tortillaient encore, prises entre les dormants. Je me rappelle les touffes d’herbe sur lesquelles je tirai, des deux mains, afin de me dégager. J’aurais dû enlever mon manteau et le jeter par la fenêtre, mais il aurait fallu y penser. »

Et voici comment la nouvelle se termine, avec le narrateur reprenant sa marche :
« L’aube poignait à peine. Je ne savais pas où j’étais. Je pris la direction du levant, au jugé, pour être éclairé au plus tôt. J’aurais voulu un horizon marin, ou désertique. Quand je suis dehors, le matin, je vais à la rencontre du soleil, et le soir, quand je suis dehors, je le suis, et jusque chez les morts. Je ne sais pas pourquoi j’ai raconté cette histoire. J’aurais pu tout aussi bien en raconter une autre. Peut-être qu’une autre fois je pourrai en raconter une autre. Âmes vives, vous verrez que cela se ressemble. »


Le Calmant

Le début de cette nouvelle installe d’emblée l’étrangeté, l’angoisse caractéristique de tous les récits de Beckett :
« Je ne sais plus quand je suis mort. Il m’a toujours semblé être mort vieux, vers quatre-vingt-dix ans, et quels ans, et que mon corps en faisait foi, de la tête jusqu’aux pieds. Mais ce soir, seul dans mon lit glacé, je sens que je vais être plus vieux que le jour, la nuit, où le ciel avec toutes ses lumières tomba sur moi, le même que j’avais tant regardé, depuis que j’errais sur la terre lointaine. Car j’ai trop peur ce soir pour m’écouter pourrir, pour attendre les grandes chutes rouges du cœur, les torsions du caecum sans issue et que s’accomplissent dans ma tête les longs assassinats, l’assaut aux piliers inébranlables, l’amour avec les cadavres. Je vais donc me raconter une histoire, je vais donc essayer de me raconter encore une histoire, pour essayer de me calmer, et c’est là-dedans que je sens que je serai vieux, vieux, plus vieux encore que le jour où je tombai, appelant au secours, et que le secours vint. »

Le calmant auquel le titre fait référence n’est pas le calmant au sens propre du terme, le calmant que Hamm réclame comiquement et à plusieurs reprises dans la pièce Fin de partie. Toutefois, on pourra noter le motif récurrent des histoires que chaque personnage se raconte, à la fois pour tromper son ennui et apaiser la solitude totale dans laquelle il se trouve. De tous les récits de Beckett, une angoisse palpable se dégage, résultant de la peur de la vieillesse qui s’annonce par le dépérissement progressif du corps. Les personnages de Beckett subissent cette décomposition progressive du corps, qui vieillit inexorablement, qu’accompagne de la défaillance croissante de la mémoire, de la capacité même à parler. Molloy ainsi verra une première jambe se raidir puis la seconde, et se retrouvera à ramper pour continuer sa route. Malone est grabataire et a perdu depuis longtemps l’usage de ses jambes. Le narrateur de Comment c’est se déplace uniquement en rampant dans la boue.
Le narrateur de la présente nouvelle, lorsqu’il doit converser après une longue solitude, est incapable de s’exprimer intelligiblement.
« Je préparai donc ma phrase et ouvris la bouche, croyant que j’allais l’entendre, mais je n’entendis qu’une sorte de râle, inintelligible même pour moi qui connaissais mes intentions. Mais ce n’était rien, rien que l’aphonie due au long silence, comme dans le bosquet où s’ouvrent les enfers, vous rappelez-vous, moi tout juste. »

Arrivé dans une église, le narrateur monte un escalier pour se retrouver sur une « plate-forme en saillie à laquelle il [l’escalier] aboutissait et qui, flanquée du côté du vide d’un garde-fou cynique, courait autour d’un mur lisse et rond surmonté d’un petit dôme recouvert de plomb, ou de cuivre verdi, ouf, pourvu que ce soit clair. On devait venir là pour jouir du coup d’œil. Ceux qui tombent de cette hauteur sont morts avant d’arriver en bas, c’est connu. M’écrasant contre le mur j’entrepris d’en faire le tour, dans le sens des aiguilles. Mais à peine eus-je fait quelques pas que je rencontrai un homme qui tournait dans l’autre sens, avec une circonspection extrême. Comme j’aimerais le précipiter, ou qu’il me précipite, en bas. Il me fixa un instant avec des yeux hagards et puis, n’osant passer devant moi du côté du parapet et prévoyant avec raison que je ne m’écarterais pas du mur pour lui être agréable, me tourna brusquement le dos, la tête plutôt, car le dos restait agglutiné au mur, et repartit dans la direction d’où il venait. »

Dans son errance dépourvue de sens, le narrateur de Beckett tente souvent de se raccrocher à des objets, des faits, des chiffres. Dans cette nouvelle, il demande à plusieurs reprises l’heure qu’il est.
« L’heure juste, par pitié ! Il me dit une heure, je ne sais plus laquelle, une heure qui n’expliquait rien, c’est tout ce que je sais, et qui ne me calma pas. Mais laquelle eût pu le faire. Je sais, je sais, une viendra qui le fera, mais d’ici là ? »

Ayant entamé une discussion avec l’homme à qui il vient de demander l’heure, les deux hommes se proposent de raconter leur vie.
« Mais racontez-moi votre vie, après nous aviserons. Ma vie ! m’écriai-je. Mais oui, dit-il, vous savez, cette sorte de – comment dirai-je ? Il réfléchit longuement, cherchant sans doute ce dont la vie pouvait bien être une sorte. Enfin il reprit, d’une voix irritée, Voyons, tout le monde connaît ça. Il me poussa du coude. Pas de détails, dit-il, les grandes lignes, les grandes lignes. Mais comme je me taisais toujours il dit, Voulez-vous que je vous raconte la mienne, comme ça vous comprendrez. Le récit qu’il fit fut bref et touffu, des faits, sans explication. »

Et à l’inverse du narrateur de L’Expulsé, celui du Calmant, qui a développé une aversion pour la mer, continue sa route vers l’ouest. « La mer est à l’est, c’est vers l’ouest qu’il faut aller, à gauche du nord. »


La Fin

Comme dans L’Expulsé, le narrateur est au début du récit renvoyé d’une sorte d’institut, d’hôpital ou d’asile, cela n’est pas clairement précisé, ni comment le narrateur s’y est retrouvé, et bien sûr, la raison pour laquelle il est « jeté à la rue ».
La nouvelle démarre également de manière très efficace :

« Ils me vêtirent et me donnèrent de l’argent. Je savais à quoi l’argent devait servir, il devait servir à me faire démarrer. Quand je l’aurais dépensé je devrais m’en procurer d’autre, si je voulais continuer. Même chose pour les chaussures, quand elles seraient usées je devrais les faire réparer, ou m’en procurer d’autres, ou continuer pieds nus, si je voulais continuer. »
« Je ne me sentais pas bien, mais ils me dirent que je l’étais assez. Ils ne dirent pas expressément que j’étais aussi bien que je le serais jamais, mais c’était sous-entendu. »
Le fétichisme sur les objets ressurgit, ici à propos d’un tabouret, ainsi que l’humour qui accompagne souvent leur description :
« Le tabouret, par exemple, intime entre tous. Les longs après-midi ensemble, en attendant l’heure d’aller dans mon lit. Par moment je sentais m’envahir sa vie de bois jusqu’à n’être moi-même qu’un vieux bout de bois. »

Le début du périple du narrateur est l’objet d’une description brève mais remarquable :
« Maintenant j’avançais à travers le jardin. Il faisait cette étrange lumière qui clôt une journée de pluie persistante, lorsque le soleil paraît et que le ciel s’éclaircit trop tard pour pouvoir servir. La terre fait un bruit comme de soupirs et les dernières gouttes tombent du ciel vidé et sans nuage. »

Croisant son fils, le narrateur en fait une description critique et amère :
« Un jour j’aperçus mon fils. Une serviette sous le bras il pressait le pas. Il ôta son chapeau et s’inclina et je vis qu’il était chauve comme un œuf. J’étais presque sûr que c’était lui. Je me retournai pour le suivre du regard. Il avançait à toute allure, avec sa démarche de canard, envoyant à droite et à gauche de grands coups de chapeau et autres gages de servilité. L’insupportable fils de putain. »

Après diverses péripéties rocambolesques (dont une concernant une vache), le narrateur se retrouve mendiant sur le trottoir.
« Je m’appuyais contre le mur, mais sans nonchalance, je transférais mon poids d’un pied à l’autre et j’accrochais les mains aux revers de mon veston. Mendier les mains dans les poches, cela fait mauvais effet, cela indispose les travailleurs, surtout en hiver. Il ne faut jamais porter de gants non plus. […] Je me déboutonnais, discrètement, pour me gratter. Je me grattais de bas en haut, avec quatre ongles. Je tirais sur les poils, pour me soulager. Cela passait le temps, le temps passait quand je me grattais. Le vrai grattage est supérieur au branlage, à mon avis. On peut se branler jusqu’à la cinquantaine, et même bien au-delà, mais cela finit par être une simple habitude. Pour me gratter je n’avais pas assez de mes deux mains. J’en avais partout, sur les parties, dans les poils jusqu’au nombril, sous les bras, dans le cul, et avec ça des plaques d’eczéma et de psoriasis que je pouvais allumer rien qu’en y pensant. […] Il m’arrivait souvent, en fin de journée, de trouver le bas de mon pantalon mouillé. Cela devait être les chiens. Moi je ne pissais plus guère. Si par hasard il m’en venait l’envie, je la calmais en lâchant un petit filet dans ma braguette. »

« Un jour j’assistais à une scène étrange. […] C’était un homme monté sur le toit d’une voiture automobile, en train de haranguer les passants. Du moins c’est comme cela que je comprenais la chose. Il gueulait si fort que des bribes de son discours arrivaient jusqu’à moi. Union… frères… Marx… capital… bifteck… amour. Je n’y comprenais rien. […] Tout d’un coup il se retourna et me mit en cause. Regardez-moi cette loque, clama-t-il, ce déchet. S’il ne se met pas à quatre pattes, c’est qu’il a peur de la fourrière. Vieux, pouilleux, pourri, à la poubelle. Et il y en a mille comme lui, pires que lui, dix mille, vingt mille. »

Son périple prend fin au bord du fleuve, dans une remise, où il s’installe allongé dans un canot qu’il recouvre d’un couvercle. Dans une solitude totale, le narrateur finit par voir des images lui apparaître :
« Assez, assez, les images, me voilà en train de voir des images, moi qui n’en voyais jamais, sauf quelquefois quand je dormais. Je crois que je n’en avais jamais vu, à proprement parler. […] Je savais que c’étaient des images, puisqu’il faisait nuit et que j’étais seul dans mon canot. Que cela pouvait-il être d’autre ? […] Je les connaissais bien, tout petit je les connaissais déjà. C’était le soir, j’étais avec mon père sur une hauteur, il me tenait par la main. J’aurai voulu qu’il m’attirât à lui, dans un geste d’amour protecteur, mais il n’avait pas la tête à cela. […] j’avalai mon calmant. La mer, le ciel, la montagne, les îles, vinrent m’écraser dans une systole immense, puis s’écartèrent jusqu’aux limites de l’espace. Je songeai faiblement et sans regret au récit que j’avais failli faire, récit à l’image de ma vie, je veux dire sans le courage de finir ni la force de continuer. »


Textes pour rien

Parlant de son admiration pour les Textes pour rien, Charles Juliet évoque sa fascination pour « cet étrange silence qui règne dans les Textes pour rien, un silence qu’on ne peut atteindre qu’à l’extrême de la plus extrême solitude, quand l’être a tout quitté, tout oublié, qu’il n’est plus que cette écoute captant la voix qui murmure alors que tout s’est tu. » Un effet que, selon lui, « prolonge la nudité de la parole. Une parole sans rhétorique, sans littérature, jamais parasitée par ce minimum d’affabulation. »
Charles Juliet donne ici quelques pistes permettant de cerner l’étrangeté de la voix, de ce murmure qu’entend le narrateur de Beckett plongé dans cette « extrême solitude ». Le narrateur de La Fin, allongé dans son canot, voit des images lui surgir dans sa solitude prolongée, lui qui de son aveu n’a jamais eu de visions de ce genre auparavant. Des images de son enfance, de son père, qu’il évoque de manière fugitive et fragmentaire, les restes d’une vie qui se présentent à lui quand il ne reste plus rien que la solitude et le silence. Dans Comment c’est, ce procédé de la voix qui vient lorsque tout est immobile, silencieux, est omniprésent : le narrateur ne cesse de parler de cette voix qui n’est pas sienne, et qu’il écoute, qui lui tient compagnie et lui sert de réconfort dans sa solitude.

Dans les Textes pour rien, le narrateur parle de cette voix de manière similaire au narrateur de Comment c’est :

« Oui, jusqu’au bout, à voix basse, me berçant, me tenant compagnie, et toujours attentif, attentif aux vieilles histoires […] C’est comme ça que j’ai tenu, jusqu’à l’heure présente. Et encore ce soir ça a l’air d’aller, je suis dans mes bras, je me tiens dans mes bras, sans beaucoup  de tendresse, mais fidèlement, fidèlement. Dormons, comme sous cette lointaine lampe, emmêlés, d’avoir tant parlé, tant écouté, tant peiné, tant joué. »

« Non, mais un dernier souvenir, le dernier, ça peut aider, à échouer encore. […] Voilà. C’est fait, ça finit là, je finis là. Un lointain souvenir, loin des derniers, c’est possible, on a l’air encore assez ingambe. Dommage que l’espoir soit mort. Non. Comme on espérait là-haut, par instants. Avec quelle diversité. »

« Laisse, j’allais dire laisse tout ça. Qu’importe qui parle, quelqu’un a dit qu’importe qui parle. Il va y avoir un départ, j’en serai, ce ne sera pas moi, je serai ici, je me dirai loin, ce ne sera pas moi, je ne dirai rien, il va y avoir une histoire, quelqu’un va essayer de raconter une histoire. Oui, foin de démentis, tout est faux, il n’y a personne, c’est entendu, il n’y a rien, foin de phrases, soyons dupe, dupe des temps, de tous les temps, en attendant que ça passe, que tout soit passé, que les voix se taisent, ce n’est que des voix, que des mensonges. Ici, partir d’ici et aller ailleurs, ou rester ici, mais allant et venant. Bouge d’abord, il faut un corps, comme jadis, je ne dis pas non, je ne dirai plus non, je me dirai un corps, un corps qui bouge, en avant, en arrière, et qui monte et descend, selon les nécessités. »

« C’est une image, dans ma tête, qui est sans force, où tout dort, tout est mort, reste à naître, je ne sais pas, ou devant mes yeux, ils voient la scène, un instant, elle force les paupières, le temps d’un clin. Puis vite ils se referment, pour regarder dans la tête, pour essayer d’y voir, pour m’y chercher, pour y chercher quelqu’un, dans le silence d’une toute autre justice, dans les toiles de cette instance obscure où tout être est être coupable. » (p. 159)

Puisque cette voix qu’ils entendent en eux leur est étrangère, ne semble pas la leur, le personnage de Beckett n’a de ce fait pas d’identité. Cette crise de l’identité, qui participe de l’angoisse créée par les romans de Beckett, a de multiples sources dans la récurrence de certains thèmes qui reviennent constamment : perte de la mémoire, perte du langage, assujettissement à ce langage et donc impossibilité de s’exprimer en dehors de ce dernier etc. Le fétichisme envers certains objets, l’obsession des nombres visent à donner un sens, une certitude au personnage qui est en perte constante et croissante de repères, qui perd son identité.

« Mais ici il n’y a pas de franchise, quoi que je dise ce sera faux, et d’abord ce ne sera pas de moi, je ne suis ici qu’une poupée de ventriloque, je ne sens rien, je ne dis rien, il me tient dans ses bras et il fait remuer mes lèvres avec une ficelle… »

«  Si je recommençais, en faisant attention, ça donne quelquefois de bons résultats, c’est à tenter, je vais le tenter un de ces jours, un de ces soirs ou ce soir, avant de disparaître, de là-haut, de ci-bas, soufflé par les mots de toujours. […] Nommer, non, rien n’est nommable, dire, non, rien n’est dicible, alors quoi, je ne sais pas, il ne fallait pas commencer. […] Saletés de mots pour me faire croire que je suis là, que j’ai une tête, et une voix, une tête qui croit ceci, qui croit cela, qui ne croit plus, ni à elle-même ni à autre chose […] Et je les laisse dire, mes mots, qui ne sont pas à moi, moi ce mot, ce mot qu’ils disent, mais disent en vain. […] Mais j’y arrive, coucou me revoilà, pour les besoins de la cause, comme la racine carré de moins un, ayant fait mes humanités, voyons un peu ça, cette tête livide, barbouillée d’encre et de confiture, caput mortuum d’une jeunesse studieuse, oreilles décollées, yeux révulsés, et mâchant, qu’est-ce qu’elle mâche, […] vieux comme le monde, foutu comme le monde, amputé de partout, debout sur mes fidèles moignons, crevant de vieille pisse, de vieilles prières, de vieilles leçons, coude à coude carcasse, âme et crâne, sans parler des crachats, n’en parlons pas, des sanglots faits mucus, en provenance du cœur, voilà pour le cœur, me voilà un cœur, me voilà complet […] Où suis-je, pour ne parler que de l’endroit, et comment fait, et depuis quand, voilà pour le temps, et jusqu’à quand, et quel est ce con qui ne sait où aller, qui ne peut s’arrêter, qui se prenait pour moi et pour qui je me prenais, n’importe quoi, la vieille antienne. » (p. 205-7)

 « Des traces, elle [la voix] veut laisser des traces, oui, comme en laisse l’air parmi les feuilles, parmi l’herbe, parmi le sable, c’est avec ça qu’elle veut faire une vie, mais c’est bientôt fini, il n’y aura pas de vie, il n’y aura pas eu de vie, il y aura le silence, l’air qui tremble un instant encore avant de se figer pour toujours, une petite poussière qui tombe un petit moment. Air, poussière, il n’y a pas d’air ici, ni rien pour faire poussière, et parler d’instants, de petits moments, c’est pour ne rien dire, mais voilà, ce sont les mots qu’elle emploie, qui a toujours parlé, qui parlera toujours, des choses qui n’existent pas, ou qui existent ailleurs, si l’on veut, si c’est ça exister, mais voilà, il ne s’agit pas d’ailleurs, il s’agit d’ici, ah elle y est enfin… » (p. 216)


Conclusion

Les trois nouvelles de ce recueil sont les récits les plus simples (dans le sens de la facilité de lecture) de Beckett quand on considère son travail en prose. Contrairement à tous les autres romans de Beckett que j’aie lus à ce jour, ces trois petits récits sont relativement faciles à lire, et ne manquent pas d’humour, mais ceci est une constante chez Beckett.
Les Textes pour rien s’inscrivent dans le même degré de difficulté que sa trilogie romanesque et Comment c’est. Je suis de plus en plus habitué à l’écriture en prose de Beckett mais cela n’empêche pas néanmoins que le texte est parfois difficile à lire du fait de l’attention qu’il requiert. Les Textes pour rien contiennent un passage remarquable, que j’ai reproduit partiellement, de la page 205 à 207. Beckett semble coutumier de ce genre d’exercices puisque L’Innommable avait également un passage similaire où la phrase de Beckett s’étendait sur plusieurs pages.