" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 29 février 2016

L'Ornière, Hermann Hesse

Note : 7,5/10


Quatrième de couverture :


Une petite ville d'Allemagne vers 1900. Hans Giebenrath est un garçon pas comme les autres. Surdoué, promis au plus bel avenir, il est cependant attiré par les joies simples et la nature. Victime de l'ambition démesurée d'adultes intransigeants qui espèrent au fond d'eux-mêmes pouvoir tirer profit de sa réussite, il est poussé à étudier toujours plus. Admis sur concours au séminaire protestant de Tübingen, il est rapidement brisé par les dures lois de l'école. Seul un de ses camarades de chambre, Hermann, un garçon trop brillant et frondeur pour plaire à ses maîtres, se rapproche de lui...

(Les références de page renvoient au volume Romans & Nouvelles, La Pochothèque)

Le succès littéraire d’Hermann Hesse repose en grande partie, à mon avis, sur la forte identification des lecteurs aux interrogations de ses personnages principaux et aux thèmes spirituels, de recherche de soi, de liberté intérieure dans un environnement hostile, mesquin qui cherche justement à empêcher tout développement individuel, thèmes récurrents qu’il aborde dans son œuvre. L’Ornière n’est sans doute pas son meilleur livre, et je ne pense pas qu’il en ait écrit un meilleur que Le Jeu des perles de verre, bien qu’il ne s’agisse que du troisième roman que je lis de cet auteur, et le deuxième dans l’ensemble de son œuvre littéraire. Mais L’Ornière vaut par la forte identification que le lecteur ressent vis-à-vis de son personnage principal (personnellement, cela fut mon cas, et je me suis souvent reconnu dans de nombreuses situations du roman), le jeune Hans Giebenrath, un jeune adolescent pris dans l’engrenage éducatif l’encourageant sans cesse à exceller dans les matières étudiées et à « dépasser » ses camarades. On s’en doute, Hesse s’oppose à cette méthode d’enseignement, qui ne consiste qu’à travailler sans relâche, mais surtout sans plaisir, et à ingurgiter, au sens propre du terme, des savoirs dispensés avec aussi peu de plaisir par un corps enseignant qui n'ont guère conscience du mal qu'ils font avec de telles méthodes.

Le héros du roman Hans est au début du livre en train de se préparer pour un concours prestigieux, un « examen d’État ». On apprend qu’il a été poussé vers cette voie lorsque ses professeurs ont remarqué son intelligence et lui ont tout naturellement inculqué le virus de « l’ambition », ambition qu’il s’est fait sienne, épousant les attentes élevées qui ont été placées en lui. Hesse fait preuve de beaucoup d’ironie tout au long du roman, et maltraite parfois son personnage principal pour son ambition, son orgueil, sa volonté obsessionnelle de « dépasser » ses camarades, mais on incline davantage à compatir pour Hans qui on le sent a surtout été poussé dans cette voie, cet état d’esprit, par son entourage, son père bouffi d’orgueil, ses professeurs espérant qu’il se distingue et fasse l’honneur du village dans lequel il a grandi. De plus, Hans semble avoir épousé sans en avoir conscience une mentalité qui va à l’encontre de sa nature, son individualité profonde, puisqu’il est affligé de maux de tête quasi-permanents en plus de son état physique maladif (il est frêle, pâle et fatigué en permanence par les cours et devoirs qui lui sont donnés). Hans est en effet un être intelligent, probablement artiste, qui voit son développement intérieur entravé et anéanti par un environnement hostile, par des études austères qui ne lui apportent jamais de plaisir ni de satisfaction et qu’il n’effectue qu’au prix d’immenses peines qui épuisent et détériorent sa santé physique et mentale. Dans un passage du livre, Hesse évoque le combat perpétuel entre l’esprit créatif, artistique et l’institution scolaire qui bien souvent entrave le premier :

« […] entre les génies et le corps professoral, il a de toute éternité existé une faille profonde ; et ceux d’entre eux qui se révèlent à l’école sont, pour les professeurs, un objet d’horreur. Pour eux, ces génies sont de mauvais garçons ignorant le respect, commençant à fumer à l’âge de quatorze ans, tombant amoureux à quinze ans, allant au café à seize ans, lisant des livres défendus, écrivant des essais impertinents, regardant à l’occasion le professeur d’un œil moqueur […]. Un maître d’école préfère avoir dans sa classe plusieurs ânes qu’un seul génie. Et, à tout prendre, il a raison, car sa tâche n’est pas de développer des esprits extravagants, mais de former de bons latinistes, des mathématiciens convenables et de braves gens. […] chez les êtres authentiquement géniaux, les blessures finissent toujours par se cicatriser, ils deviennent des hommes et, en dépit de l’école, font de la bonne besogne ; plus tard, lorsqu’ils sont morts, auréolés des nimbes flatteurs de l’éloignement, ils sont représentés par les maîtres d’école aux générations nouvelles comme des exceptions et de nobles exceptions. C’est ainsi que se répète d’école en école la comédie de la lutte entre la lettre et l’esprit. Nous voyons constamment l’État et l’école s’efforcer, suant et soufflant, d’écraser dans l’œuf les quelques intelligences profondes, d’un plus grand prix, émergeant chaque année. Et toujours, ce sont surtout ceux qui furent haïs de leurs professeurs, chassés, ce sont ceux-là qui, dans la suite, viennent enrichir le trésor spirituel de notre peuple. Beaucoup, cependant – et qui sait combien ? -, se consument dans une résistance silencieuse et disparaissent. » (p. 214)

                Cette dernière phrase est capitale et pourrait résumer l’ensemble du roman présent. Hans fait partie de ces intelligences qui vont se perdre, s’éteindre dans la machine éducative qui lui est imposée, qu’il a même embrassé puisqu’il a fait siennes les attentes, l’ambition placées en lui par ses anciens professeurs. Il est le siège d’un combat invisible et inconscient en lui entre sa volonté de « réussir », son ambition implantée en lui, et une part de lui qui s’y oppose, comprenant vaguement qu’il est pris au piège. Hans a un côté « arriviste » que son seul ami dans l’internat prestigieux où il est admis suite à son concours, Hermann Heilner, lui reproche avec justesse. C’est au contact d’Heilner, et à la suite d’une expérience liée à la mort, que Hans va se rendre définitivement compte, après ses errements passés, que l’école est en train de le détruire et achèvera de le détruire s’il continue à travailler dans les conditions drastiques qui lui sont imposées. Séparé de son ami en raison de sa lâcheté (Heilner fut puni sévèrement par l’institut et Hans n’a pas osé braver le regard des autres pour soutenir son ami), Hans se rend compte de ses torts envers Heilner suite à un drame et parvient à se réconcilier avec son ancien ami. « Hans était devenu plus sensible, plus chaleureux, plus enthousiaste. […] Ces deux garçons précoces eurent, sans le savoir et avec une pudeur intuitive, un avant-goût des tendres mystères d’un premier amour. Avec cela, leur liaison avait le charme un peu âpre de la virilité mûrissante et, comme assaisonnement non moins âcre, leur sentiment de défi, vis-à-vis de tous leurs camarades […]. Plus Hans s’attachait avec délices et ferveur à son amitié, plus l’école lui devenait étrangère. […] les professeurs virent avec mécontentement le jusqu’ici irréprochable élève Giebenrath se transformer en créature problématique, soumise à l’influence suspecte d’Heilner. » (p. 213-4)

Signe de sa métamorphose, Hans commence à lire différemment par rapport à celle qui lui était jusqu’alors apprise. Heilner lui faisait ironiquement remarquer, dans un passage précédent : « On nous fait lire Homère, railla-t-il, comme si l’Odyssée était un livre de cuisine. Deux vers par heure… On mâche, remâche et rumine chaque mot jusqu’à la satiété. Mais, à la fin du cours, on vous dit chaque fois : « Vous voyez avec quelle finesse, quelle subtilité le poète a su exprimer cela : vous venez de faire une incursion dans le secret de la création poétique. » Juste comme ça, un peu de sauce pour faire passer les particules et les aoristes, pour qu’on n’étouffe pas tout à fait. Vu ainsi, Homère ne me tente pas. D’ailleurs, en quoi tout ce fatras grec nous intéresse-t-il ? Si l’un de nous s’avisait une fois de vivre à la grecque, il serait promptement expulsé. Et avec ça, notre chambrée s’appelle Hellas ! Quelle ironie ! Pourquoi ne s’appelle-t-elle pas plutôt « Corbeille à papier », ou « Cage d’esclaves », ou « Tuyau de poêle » ? Toute cette histoire de classicisme n’est qu’une vaste escroquerie ! » (p. 198)
Ainsi, Hans commence à lire différemment, et somme toute vraiment pour la première fois de sa vie (à savoir une lecture stimulant directement son imagination et ses sens) et les matières qu’il suit perdent à ses yeux progressivement tout intérêt. « Il ne prenait vraiment plaisir qu’à Homère et à la leçon d’histoire. Par une intuition obscure, à tâtons, il commençait à pénétrer au cœur du monde homérique. En histoire, les héros cessèrent progressivement d’être des noms et des chiffres : ils le fixaient de leurs yeux proches ardents, et avaient des lèvres vivantes, rouges ; chacun avait une physionomie, des mains qui lui étaient propres […] Lors de la lecture de l’Évangile dans le texte grec, aussi, il était souvent surpris, voire stupéfait, par la netteté et la proximité des silhouettes. Une fois, par exemple, au chapitre six de Marc, lorsque Jésus quitte le bateau avec ses disciples et lorsqu’il est dit : « Ils le reconnurent aussitôt et coururent vers lui », il voyait, lui aussi, le Fils de l’Homme sortir du bateau et le reconnaissait, non à sa silhouette, non à son visage, mais à la grande profondeur, à l’éclat de ses yeux pleins d’amour, à un très léger geste de salut ou, mieux, d’appel, de bienvenue de sa belle main effilée, hâlée, qui semblait formée et habitée par une âme à la fois bonne et ferme. Un morceau de rive, des eaux agitées, la proue d’une lourde barque surgissaient pendant un moment, puis toute l’image avait disparu, comme la buée d’une haleine en hiver. » (p. 217)

Sans grande surprise, Hans ne parviendra dès lors plus à soutenir le rythme scolaire imposé et sera renvoyé de l’établissement lorsque ses problèmes de santé s’aggraveront. Sur bien des aspects, Hans ressemble à l’Hanno des Buddenbrook de Thomas Mann, et les thèmes de Hesse sont similaires à l’auteur de La Montagne magique, dont il était par ailleurs un grand ami. Hans est progressivement épuisé par ses études qui entravent, sont en contradiction avec son être intérieur. Hesse fait le constat amer d’une école davantage destructrice que formatrice de l’individu, qui cherche à lui inoculer « l’idéal vulgaire et creux d’une ambition sordide et épuisante ». L’école, et plus généralement l’État, la société, n’ont pas pour but l’émancipation individuelle mais d’implanter dans les esprits, selon une formule ironique de Hesse, « des idéaux paisibles, modérés, admis par l’État. Combien d’hommes, aujourd’hui citoyens satisfaits, fonctionnaires zélés, seraient, sans ces efforts de l’école, devenus des novateurs sans cesse agités, des rêveurs stériles ! Il y avait en eux quelque chose de primitif, de déréglé, d’inculte qui devait d’abord être brisé ; une flamme dangereuse, qu’il fallait avant tout éteindre et piétiner. L’homme, tel que le produit la nature, est un être déconcertant, indéchiffrable, alarmant. Il est un torrent débouchant de montagnes inconnues ; il est une forêt vierge sans chemin, désordonnée. Et comme la forêt vierge, qui doit être éclaircie, nettoyée, contenue dans certaines limites par la violence, l’homme naturel doit être brisé par l’école, vaincu, maintenu par la force ; c’est la tâche de l’école d’en faire un membre utile de la société, selon des principes approuvés par les autorités, et d’éveiller en lui les vertus dont le développement sera complété et couronné par le dressage méticuleux de la caserne. » (p. 181)

                Pour terminer, L’Ornière, comme son titre l’indique, est un roman sur la volonté d’une société d’imposer un chemin tout tracé, et donc d’entraver le libre développement d’un être dont l’intelligence sera mutilée, tuée dans l’œuf par les souffrances du système éducatif dans lequel il est plongé. Hans ne se rend que tardivement compte de l’erreur dans laquelle il s'est retrouvé de par son entourage, son environnement qui l’ont aiguillonné à entreprendre des études difficiles pour une carrière professionnelle prestigieuse. Il fait partie des romans au caractère partiellement autobiographique de son auteur, contrairement à ceux beaucoup plus fictionnels comme Le Jeu des perles de verre, son probable chef d’œuvre, et on reconnaît sans mal Hesse dont la personnalité est sans doute partagée entre les personnages de Hans et de Hermann. Ce livre m’a beaucoup plu pour les thèmes qu’il développe et qui font que Hesse est un auteur en général unanimement aimé. On reproche souvent à Hesse d’avoir une écriture quelconque mais je ne suis pas d’accord. Bien que j’en aie peu parlé, L’Ornière contient de beaux passages sur les souvenirs que Hans a de son enfance perdue, des joies qu’il a connues et qui se sont évanouies à jamais. Son contact avec la nature, et en particulier sa joie pour les parties de pêche et les baignades en plein air, sont des bouffées d’air frais dans un roman globalement oppressant.

vendredi 19 février 2016

L'Origine, Thomas Bernhard

Note : 8/10


Quatrième de couverture :

Salzbourg, c'est la beauté, l'art, la culture. C'est aussi une ville au climat pourri, peuplée de bourgeois bornés, mesquins, matérialistes, hypocrites. une ville haïe de l'auteur qui y est né, qui ne peut jamais y retourner sans se sentir de nouveau accablé par l'atmosphère qui s'en dégage. où tout être sensible se sent condamné à tous les abandons et parfois au suicide. C'est l'idée du suicide qui obsédait le collégien lorsque dans le cagibi à chaussures de l'internat où l'avait placé son grand-père, il étudiait le violon. Internat dirigé par un nazi. selon des méthodes éprouvées. guère différentes de celles des bons catholiques qui le remplacèrent après la défaite. Entre-temps il y a eu la guerre et les bombardements avec leurs visions d'horreurs. Premier volume autobiographique de Thomas Bernhard, L'Origine nous plonge dans l'enfer quotidien de l'internat dans lequel il a passé son adolescence. D'abord tenu par les nazis, il est reconverti en établissement catholique, après la chute du III Reich. mais les méthodes restent les mêmes... Un surprenant roman d'éducation écrit dans une langue admirable.

(Les références de page renvoient aux Récits 1971-1982, Quarto Gallimard)


« Moi-même, j'éclate parfois de rire, je pense : oui, ça, c'est vraiment drôle. Mais il arrive aussi que les gens trouvent, alors que moi j'éclate de rire ­ même en écrivant, ou en corrigeant les épreuves, j'éclate de rire !, qu'ils trouvent qu'il n'y a absolument pas de quoi rire […] En fait, j'ai toujours donné de quoi rire. Mais je ne sais pas, les gens n'ont pas d'humour, ou quoi ? Moi, cela m'a toujours fait rire, et aujourd'hui encore : quand les choses me semblent insipides ou qu'il y a une période tragique, j'ouvre un de mes livres, et c'est encore ce qui me fait le plus rire. Mais peut-être ne comprenez-vous pas qu'il en soit ainsi ? »

Bien que les thèmes que traitent constamment Bernhard dans ses romans n'aient à l’évidence rien de comiques, son style singulier, tout en imprécations, exagérations, répétitions, me fait parfois sourire voire rire (mais d’un rire très noir, comme pour les écrits de Kafka ou de Beckett par exemple) tant Bernhard va loin dans ses tirades contre son pays natal (l’Autriche), la ville où il a fait ses études secondaires (Salzbourg), la société autrichienne en général, et surtout dans ce roman, le système éducatif par lequel il est passé et a connu des souffrances terribles qui l’ont marqué à vie.

Les premières pages de L’Origine sont un modèle du genre dans le plus pur style de son auteur :

« La ville est peuplée de deux catégories de gens : les faiseurs d’affaires et leurs victimes. Pour celui qui y fait ses études, elle n’est très souvent vivable que de façon douloureuse, mortellement sournoise et qui, avec le temps, perturbe, dérange, disloque, détruit toute nature. [Le] climat préalpin produit sans cesse avec une incroyable brutalité ces habitants irritants, énervants, qui vous ruinent la santé, vous humilient, vous outragent. Ils n’ont pas d’autres dons qu’une grande bassesse, une grande abjection. Tout cela réuni engendre sans cesse ces Salzbourgeois de naissance ou venus d’ailleurs qui […] ne suivent que leurs égoïsmes bornés, leurs absurdités, leurs stupidités, leur dureté en affaires et leurs humeurs noires. Ils constituent une source de revenus inépuisables pour tous les médecins ou entrepreneurs de pompes funèbres possibles ou impossibles. […] cette ville a toujours été pour lui la ville qui l’a blessé, qui s’est même uniquement ingéniée à maltraiter son esprit et son âme, l’a sanctionné, puni sans relâche pour des délits et des crimes qu’il n’a pas commis, qui a étouffé en lui tout sentiment, toute sensibilité. Elle n’a pas été la ville qui favorise ses dons créateurs. En ce temps dont il est ici question, le temps de ses études et des sensations qu’il a eues alors, en ce temps d’études qui a sans doute été le temps le plus épouvantable qu’il ait connu, il a dû payer un prix élevé pour le reste de sa vie, vraisemblablement le maximum. »

Bernhard annonce dès les premières pages qu’il va s’en prendre au système éducatif de son pays, qui lui a fait vivre un véritable cauchemar durant son enfance et adolescence. Il a connu deux méthodes d’enseignement tout aussi oppressantes et qui ne se distinguent que par leur nom : l’un national-socialiste dirigé par Grünkranz et l’autre catholique mené par l’oncle Franz. Grünkranz et oncle Franz sont par ailleurs les titres des deux chapitres constitutifs du roman, et Bernhard va s’attacher à démontrer qu’il s’agit en fait des deux faces d’une même pièce, leur différence résidant uniquement dans le changement de nom, leurs méthodes convergeant par ailleurs en bien des points, notamment dans leur projet commun, c’est-à-dire pour Bernhard « le meurtre de son esprit ». Bernhard va s’en donner à cœur joie pour déverser sa rancœur envers l’éducation qui lui a été infligée durant ses jeunes années, et dans sa fureur, il n’épargnera presque personne :

« Peu importe avec quels moyens et méthodes d’éducation les nouveaux êtres humains sont éduqués, dès les premiers jours et les premières semaines et les premiers mois et les premières années de leur vie, ils sont ruinés par l’éducation de leurs éducateurs qui ne sont toujours et ne peuvent jamais être que de soi-disant éducateurs, avec toute leur ignorance, leur bassesse et leur manque de discernement […]. Il n’existe absolument pas de parents, il n’existe que des criminels en tant que procréateurs de nouveaux êtres humains, des procréateurs qui agissent avec toute leur absurdité et leur stupidité contre ces nouveaux êtres humains procréés par eux. Ils sont soutenus dans cette pratique criminelle par les gouvernements qui n’ont pas d’intérêt pour l’être humain éclairé, donc effectivement conforme à son époque, parce que celui-ci va à l'encontre de leurs desseins. C’est ainsi que des millions et des milliards de débiles mentaux produiront vraisemblablement durant des décennies et peut-être encore des siècles des millions et des milliards de débiles mentaux. Durant ces trois premières années le nouvel être humain est façonné par ses procréateurs ou leurs représentants pour devenir ce qu’il devra être sa vie entière, qu’il ne pourra pas changer, changer par rien : une nature malheureuse sous forme d’un être humain totalement malheureux […] Depuis l’instant de sa naissance le nouveau-né est livré à des procréateurs abêtis et non éclairés, ses parents. Dès le premier instant, il est façonné par ces procréateurs abêtis et non éclairés, ses parents, pour devenir un être humain tout aussi abêti et non éclairé. Ce processus monstrueux et incroyable est devenu une habitude dans les siècles et les millénaires de la société humaine, cette société s’est habituée à cette habitude, elle ne pense nullement à y renoncer. Au contraire cette habitude s’intensifie de plus en plus, elle est parvenue à son apogée en notre temps car en aucun temps on n’a fait des êtres humains et des millions et des milliards d’êtres humains – la population mondiale – avec moins de scrupules, plus de bassesse, d’infamie et de cynisme qu’en notre temps. […] Même au risque d’être pris pour fous, nous ne devons pas avoir peur de dire nettement que nos procréateurs, nos parents, ont commis le crime de procréation en tant que crime prémédité de faire le malheur du monde entier qui devient de plus en plus malheureux. De concert avec tous les autres, ils ont commis le crime de faire le malheur du monde entier qui devient de plus en plus malheureux, exactement comme l’ont fait leurs ancêtres et ainsi de suite. » (p. 89-91)

Bernhard commence son récit alors qu’il a treize ans et entre dans un internat de la Schrannengasse dans « un dortoir qui pue les vieux murs humides, la vieille literie élimée et l’odeur des jeunes pensionnaires mal lavés. […] L’internat est pour le nouvel arrivant un cachot conçu avec raffinement contre lui, donc contre toute son existence, construit d’une manière infâme contre son esprit […] où seules sont autorisées l’obéissance absolue, donc la subordination absolue des pensionnaires, donc des faibles, à l’autorité des forts […]. L’internat-cachot signifie de plus en plus une aggravation de peine et finalement une absence totale de perspective et d’espoir. Que ceux qui l’aimaient, comme il l’a toujours cru, l’ont jeté en pleine conscience, dans ce cachot construit par l’État, il ne le comprend pas, ce qui l’occupe en premier lieu, dès les premiers jours, c’est naturellement l’idée de suicide. Étouffer la vie ou l’existence pour ne plus être forcé de les vivre et d’exister, mettre fin à cette misère et cette détresse complètes […], cela lui paraît la seule chose à faire mais il ne la fait pas. » (p. 50-51)

Bernhard ne cessera de dire sa haine envers toute institution éducative, qu’il ne voit que comme une institution étouffant toute individualité, tout esprit créateur, qui ne sont que des machines à conformisme, visant délibérément à abêtir la population  et nullement à l’éclairer. Que ce soit le système nazi ou catholique, le but poursuivi est le même, ainsi que les méthodes : la soumission de l’individu au moyen de la brutalité, de la violence. Il met dans le même sac l’enseignement nazi et catholique : «  Au fond, il n’y a absolument eu à l’internat aucune différence entre le système national-socialiste et le système catholique, tout a seulement été recouvert d’une autre couche de peintre et tout a seulement reçu d’autres dénominations, les effets et les conséquences ont été les mêmes. » Allant encore plus loin, dans une formule provocatrice, Bernhard décrit l’atmosphère étouffante de la ville où il a fait ses études comme une « atmosphère catholico-nationale-socialiste. Partout où nous portons les regards, nous ne voyons ici rien d’autre que le catholicisme ou le national-socialisme, dans presque tout ce qu’il y a dans cette ville et cette région nous voyons cet état des choses catholico-national-socialiste, un état de choses homicide, dérangeant, pourrissant, tuant l’esprit. […] L’esprit de cette ville est donc d’un bout à l’autre de l’année un anti-esprit catholico-national-socialiste et tout le reste est mensonge. » (p. 101)

Si Bernhard a tenu durant cette période qui fût la plus sombre de sa vie, c’est en partie grâce à la pratique du violon (avec lequel il entretient une relation d’amour-haine puisqu’il abhorrait les leçons qu’on lui donnait mais aimait en jouer à son aise) mais surtout grâce à son grand-père : « Mes plus beaux souvenirs sont ces promenades avec mon grand-père, des marches de plusieurs heures dans la nature, et les observations faites au cours de ces marches, observations qu’il a su peu à peu développer chez moi en un art de l’observation. Attentif à tout ce que mon grand-père me faisait remarquer, à toutes les relations qu’il me faisait voir, je peux considérer ce temps avec mon grand-père comme la seule école utile et décisive pour ma vie entière car ce fut lui et nul autre qui m’a enseigné la vie et m’a familiarisé avec la vie en m’ayant au tout début familiarisé avec la nature. Toutes mes connaissances doivent être ramenées à cet homme, décisif en tout pour ma vie et mon existence qui lui-même est passé par l’école de Montaigne comme moi je suis passé par son école. » (p. 110)

                L’Origine, premier livre d’un cycle de cinq romans autobiographiques, revient avec obsession sur la ville où il a connu ses premières souffrances, ses premières humiliations, qui l’ont presque anéanti selon lui. « Cette ville et moi nous formons une relation de toute la vie, une relation inséparable bien que terrible. Car effectivement tout en moi est en relation avec cette ville et ce paysage et tout doit être ramené à eux, quoi que je fasse et que je pense. La conscience de ce fait devient pour moi de plus en plus forte, un jour elle deviendra pour moi tellement forte que ce fait en tant que conscience me fera périr. Car tout en moi est esclave de cette ville, mon origine. » (p. 77)
Bernhard tirera de ses souvenirs de jeunesse, lors des bombardements qu’ont subis l’Autriche puis lors de son expérience au lycée, le fondement de sa vision de la condition humaine et le nihilisme qui caractérise toute son œuvre. Voici pour finir ces passages dans le texte :

« Longtemps nous restâmes, condamnés à l’inaction, devant l’immense monceau de décombres fumants, sous lesquels, disait-on, beaucoup d’êtres humains, vraisemblablement déjà morts, étaient ensevelis. Nous regardâmes le monceau de décombres et ceux qui y cherchaient désespérément des êtres humains. À cet instant j’ai vu toute l’impuissance de ceux qui soudain étaient entrés sans transition dans la guerre, j’ai vu l’homme complètement abandonné et humilié qui, avec la soudaineté de l’éclair, prend conscience de son impuissance et de l’absurdité de sa condition. » (p. 63)

« Des heures entières, complètement soumis à la fascination de ce qu’on appelle la guerre totale, [… j’ai parcouru la ville en tous sens assis n’importe où, sur un tas de gravats ou sur le rebord d’un mur d’où je pouvais jeter un large coup d’œil sur les destructions et sur les gens qui n’arrivaient plus à venir à bout de ces destructions, un coup d’œil plongeant dans le désespoir des hommes, l’abaissement, l’anéantissement des hommes. Pour toute ma vie, en observant en ce temps-là la détresse humaine qui fut, dans cette ville aussi, effrayante et pitoyable au suprême degré, ce que personne ne sait plus ou ne veut plus savoir, j’ai appris et aperçu par l’expérience que j’ai faite comme la vie et l’existence en général sont terribles, comme elles ont peu de valeur et, d’une façon générale, comme elles n’en ont aucune dans la guerre. » (p. 86)

« Là où il y a des êtres humains, on fait toujours de l’un d’eux un objet de dérision et une source inépuisable de rires moqueurs, que ces rires soient bruyants ou légers, qu’ils soient les plus sournois, donc les plus silencieux. La société en tant que communauté n’a point de cesse jusqu’à ce que l’un parmi beaucoup ou parmi un petit nombre soit choisi comme victime et à partir de ce moment devienne toujours, à toute occasion, celui que le doigt de chacun désigne et transperce. La communauté en tant que société trouve toujours le plus faible et l’expose sans scrupule à ses rires et à la torture toujours nouvelle, de plus en plus terrible, de ses moqueries et de ses sarcasmes. […] Là où il y a trois êtres humains, il y en a déjà un qui est toujours objet de sarcasmes et de moqueries et une communauté plus importante en  tant que société ne saurait absolument exister sans une pareille victime ou plusieurs d’entre elles. […] Les siècles n’y ont pas changé la moindre chose, au contraire les méthodes se sont affinées et devenues ainsi encore plus effrayantes, plus infâmes, la morale est un mensonge. » (p. 120-121)