" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

samedi 30 avril 2016

Voyage sentimental à travers la France et l'Italie, Laurence Sterne

Note : 8/10


Quatrième de couverture :  

Publié en 1768, ce roman évoque les voyages de Sterne, malade, en France et en Italie, en 1765-1766. L'auteur étant décédé peu après la parution de ce volume, seul ce premier tome, consacré à la France, fut rédigé. Son succès fonda la veine littéraire des récits de voyage. Il s'apparente à l'auto-confidence plus qu'à la narration, dont le fil sinueux est souvent interrompu puis renoué. L'approche « sentimentale », qui amorça une vogue pré-romantique en Angleterre, traduit une prédilection pour un point de vue subjectif, l'aveu, sinon la revendication, des états changeants des virtualités amoureuses et un certain enjouement pour le caractère capricieux et aléatoire des relations humaines. Une interrogation psychologique, au-delà ce bris de la cohérence narrative, où ce qui se suppose sitôt se dérobe, se fait jour quant aux principes de nos inclinations : « on ne saurait raisonner régulièrement du flux et du reflux de nos humeurs ; ils dépendent peut-être des mêmes causes que les marées » ; au premier mouvement du cœur, « toutes les passions abjectes, tous les mauvais penchants de ma nature furent alertés » pour le refouler, mais en vain : c'étaient l'hypocrisie, la lâcheté, l'orgueil… Le présent livre reproduit le texte original et la traduction seuls de l'édition de 1934.


Pour Kundera, dans son essai Le Rideau, un homme « qui a derrière lui beaucoup d’expérience de la « nature humaine » a, « depuis longtemps, cessé de prendre au sérieux le sérieux des hommes ». Il « regarde la vie avec l’impression de revoir des bobines de films déjà vues », précise-t-il, et dans le souvenir (vague je l’avoue) que je garde de son Tristram Shandy, Laurence Sterne m’apparaît comme un romancier qui, doté d’une grande expérience de l’homme, de ses travers, de ses fantaisies, voit cet homme avec une distance comique, parfois ironique, mais souvent avec une évidente compassion et affection. Excepté, bien sûr, sa répugnance envers ce que Rabelais, son modèle littéraire avec Cervantès, appelait les « agélastes », c’est-à-dire ces personnes qui ne savent pas rire, qui n’ont aucun sens de l’humour, ces hommes qui prennent des mines affectées avec un « air grave », qui sont sa cible privilégiée dans le même Tristram Shandy. L’humour occupe une place centrale dans les écrits de Sterne, et pour Kundera, l’humour représente la caractéristique principale des plus grands romans européens (en même temps que sa plus grande découverte), dans sa volonté à ne rien prendre au sérieux, dans le sens où les vérités humaines sont relatives et donc le côté subversif qu’il représente envers toute doctrine, idéologie qui au contraire voudrait affirmer que leur vision du monde est la seule valable et véritable, niant cette « certitude de l’incertitude » qui représenterait selon Kundera la découverte majeure et la spécificité de tout grand roman.

Sterne a écrit ce Voyage sentimental en réponse aux Voyages à travers la France et l’Italie de Tobias Smollett dont il a trouvé la teneur insupportable et qui rentre bien dans la classe des « agélastes » tant détestés par Sterne. Il reprochait à son homologue, qu’il rebaptise Smelungus dans le roman, d’être parti en voyage « avec le spleen et la jaunisse », ce qui a eu pour conséquence aux yeux de ce dernier que « chaque objet auprès duquel il passa se trouva décoloré ou déformé. Il en écrivit un récit, mais ce n’était que le récit de ses misérables sentiments. » À l’inverse, Sterne ne conçoit pas qu’un voyageur, partant avec une disposition d’esprit et un caractère favorables, puisse ne rien trouver suscitant son intérêt durant ses périples. « Quel gros volume d’aventures peut faire tenir, en ce court espace de la vie, celui dont le cœur s’intéresse à toute chose et qui, ayant des yeux pour voir ce que le temps et le hasard lui offrent perpétuellement le long de son chemin, ne laisse rien échapper de ce que sa main peut honnêtement saisir. […] Je plains l’homme qui peut voyager […] et s’écrier, Tout est stérile – C’est vrai ; et c’est vrai de la terre entière, pour celui qui ne veut pas cultiver les fruits qu’elle offre. […] La paix soit avec eux ! [ceux qui sont comme Smollett] s’il est possible de la trouver ; mais le ciel lui-même, si l’on pouvait y parvenir avec de tels caractères, n’aurait rien qui fût capable de la leur donner. »

Yorick, un des personnages que l’on retrouve dans Tristram Shandy et qui tristement mourra vaincu par les « agélastes », est le protagoniste du présent livre et le double de son auteur, qui a lui-même voyagé vers la fin de sa vie dans l’espoir de guérir de la tuberculose dont il mourra peu de temps après la rédaction de ce roman. Comme dans son livre le plus célèbre, l’action est à vrai dire quasi-inexistante, et ne sont que prétextes en fait aux rencontres et aux réflexions que son protagoniste va faire au cours de son voyage. Le voyage en lui-même, les lieux qu’il visite et par lesquels il passe, n’ont en fait aucune importance : ce qui importe, c’est la manière dont Yorick perçoit et tire profit des événements qui lui arrivent, aussi insignifiants qu’ils puissent paraître de prime abord, ainsi que la tournure souvent comique que Sterne leur donne.
Ainsi le livre s’ouvre sur un fait banal : Yorick est à Calais, et insatisfait par la chaise (qu’il a eue pour se déplacer), il demande au maître d’hôtel de lui en procurer une autre, et cette péripétie sera le prétexte pour Yorick de rencontrer une dame dont il va faire plus ou moins la cour, au moment où, arrivés devant le magasin de chaises, M. Dessein (le maître d’hôtel) se rend compte qu’il s’est trompé de clé et doit retourner à l’hôtel la chercher. Durant cet intervalle, Yorick entre longuement en conversation avec la dame en question.
« M. Dessein nous laissa ensemble, la main dans la main, et le visage tourné vers la porte de la remise, en nous disant qu’il serait de retour dans cinq minutes. Or un entretien de cinq minutes, dans cette situation, en vaut un d’autant de siècles, le visage tourné vers la rue ; le sujet, dans ce dernier cas, en est tiré des objets et des événements extérieurs – mais quand vos yeux sont fixés sur une surface vide – vous tirez le sujet purement de vous-même. Un seul moment de silence après le départ de M. Dessein eût été fatal à la situation – la dame se serait infailliblement retournée – J’entamai donc la conversation sur-le-champ.
-Mais  quelles furent mes tentations (comme je n’écris pas pour m’excuser des faiblesses de mon cœur, pendant ce voyage – mais pour en rendre compte) – je vais les décrire avec autant de simplicité que je les ressentis. » (p. 35)
Après un bref interlude dont il est coutumier du fait, lors duquel Sterne s’adresse directement à son lecteur pour lui rappeler un détail qu’il a omis de préciser lorsqu’il a pour la première fois aperçu la dame en question en compagnie d’un moine dont il a rejeté la demande d’aumône au tout début du roman, Sterne reprend son récit là où il vient de le laisser, à savoir les tentations dont il vient de parler :
« Quand nous fûmes arrivés devant la porte de la remise elle ôta la main de son front, et me laissa voir l’original de mon portrait – c’était un visage d’environ vingt-six ans – d’un brun clair et transparent, accommodé simplement sans rouge ni poudre – ce n’était pas une beauté pour critiques, mais il y avait dans cette figure quelque chose qui, dans ma disposition présente, m’attachait beaucoup plus – elle était intéressante ; il me semblait y voir les caractères d’un veuvage qui, arrivé à son déclin, avait passé les deux premiers paroxysmes de la douleur, et commençait doucement à se résigner à sa perte – mais mille autres malheurs avaient pu laisser les mêmes traces ; je voulais savoir lesquels – et j’étais disposé à demander (si le bon ton de la conversation l’avait permis) – « Qu’as-tu ? D’où vient cet air inquiet ? Pourquoi ton esprit est-il troublé ? » - En un mot, je me sentais de la bienveillance pour elle ; et je résolus, d’une manière ou d’une autre, de lui faire l’offre de ma courtoisie – sinon de mes services. Telles furent mes tentations – et c’est ainsi qu’étant disposé à y céder je fus laissé seul avec la dame, sa main dans la mienne, nos deux visages tournés vers la porte de la remise, et beaucoup plus près qu’il n’était absolument nécessaire. » (p. 37-9)

Sterne est un des plus fins observateurs de l’homme. De par cette observation constante, liée à son incessante curiosité envers l’homme et à la compassion, la tendresse qu’il éprouve envers lui, Sterne est souvent amené à diriger son attention sur un trait, détail minuscule qui lui permettrait de mieux comprendre celui ou celle qu’il observe. De cette extrême attention au détail, il en tire des conclusions, des remarques qui témoignent de cette volonté constante de comprendre « l’autre » qu’il nous fait partager et nous invite en quelque sorte à poursuivre. Voici quelques passages qui représentent bien cette curiosité et cette attention envers l’autre que Sterne a entretenu sa vie durant.
Alors qu’il est en train de faire une modeste aumône aux nécessiteux, Sterne remarque : « Mais dans mon empressement à donner, je n’avais pas aperçu un pauvre honteux : il n’avait personne pour demander un sou pour lui, et je crois qu’i serait mort avant de se décider à le demander pour lui-même ; debout près de la chaise, un peu en dehors du cercle, il essuyait une larme sur un visage qui, pensai-je, avait vu des jours meilleurs – Bon Dieu ! dis-je – ne me reste-t-il donc plus un sou à donner ? – Mais tu en as mille ! s’écrièrent toutes les forces de la nature qui s’agitaient en moi – je lui donnai donc – peu importe quoi – j’ai honte de dire la grosseur de la somme, aujourd’hui – et j’avais honte de penser à sa petitesse, ce jour-là : si donc le lecteur peut former quelque conjecture sur mon caractère, ces deux points fixes lui étant donnés, il pourra estimer, à une ou deux livres près, quelle était la somme précise. Je ne pus rien offrir aux autres, que Dieu vous bénisse – Et le bon Dieu vous bénisse encore – dirent le vieux soldat, le nain, etc. Le pauvre honteux ne put rien dire – il tira un petit mouchoir, et s’essuya la figure en se détournant – et je trouvai qu’il me remerciait plus qu’eux tous. » (p. 79)

Un peu plus loin dans le récit, Yorick se retrouve dans un relatif embarras lorsqu’il est mis au courant qu’il risque, en l’absence de passeport (qu’il n’a pas emporté par insouciance et volonté spontanée, non organisée, de se rendre en France puis en Italie), d’être arrêté et jeté à la Bastille, l’Angleterre et la France étant en conflit au moment de son voyage. C’est à cette occasion qu’il comprend que le valet qu’il a engagé, La Fleur, lui est véritablement attaché :
« Le maître de l’hôtel fit trois pas pour s’écarter de moi, comme d’un pestiféré, lorsque j’eus fait cette déclaration – et le pauvre La Fleur, lui, avança de trois pas vers moi, et avec cette sorte de mouvement que fait une bonne âme pour secourir un malheureux – ce garçon, par son geste, gagna mon cœur ; et d’après ce seul trait, je connus aussi parfaitement son caractère, et j’étais prêt à m’y fier aussi fermement, que s’il m’avait servi avec fidélité pendant sept ans. » (p. 145)

Poursuivant la réflexion et les considérations que lui inspire la crainte d’être arrêté, Yorick se dit, dans la lignée de sa philosophie selon laquelle c’est notre manière de nous représenter les choses qui les font belles ou terribles :
« Quant à la Bastille, la terreur réside dans le nom – Faites-en le plus grand cas que vous pourrez, me disais-je, bastille n’est qu’un autre mot pour désigner une tour – et tour n’est qu’un autre mot pour désigner une maison d’où l’on ne peut sortir – […] mais avec neuf livres par jour, une plume, de l’encre, du papier et de la patience, bien qu’un homme n’en puisse sortir, il peut se trouver très bien dedans – au moins pendant un mois ou six semaines. […] J’eus une raison (j’oublie laquelle) d’aller dans la cour, pendant que je faisais ce calcul ; et je me rappelle que je descendis l’escalier en éprouvant un assez grand triomphe de l’ingéniosité de mon raisonnement. – Maudits soient les sombres pinceaux ! m’écriai-je avec jactance – je n’envie pas leur faculté de peindre les maux de la vie de couleurs si dures et fatales. L’esprit demeure terrifié devant les objets qu’il a grossis lui-même et noircis : ramenez-les à leurs véritables couleurs et dimensions, il les dédaigne – Il est vrai, dis-je, en corrigeant ma proposition – que la Bastille n’est point un mal à mépriser – mas enlevez-moi ses tours – comblez le fossé – débarricadez les portes – appelez-la simplement réclusion, et supposez que le tyran qui vous y retient est une maladie – et non un homme – le mal s’évanouit, et vous supportez le reste sans vous plaindre. » (p. 149)

                Le seul défaut de ce livre, c’est qu’il est tout simplement trop court. Il fait à peine plus de cent pages dans cette édition bilingue et honnêtement, j’aurais sans aucun problème voulu en lire beaucoup plus, mais la mort de son auteur en a malheureusement interrompu la rédaction. Les critiques ont tendance à préférer ce Voyage sentimental à Tristam Shandy, de par le fait qu’il est tout simplement plus facile à suivre, les digressions dont Sterne a rempli son roman le plus connu me semblant plus maîtrisées dans le présent livre, sans la sensation qu’elles sont (parfois) un peu trop longues dans le cas de Tristram Shandy. L’écriture est beaucoup plus maîtrisée, dense, et se lit beaucoup plus facilement sans doute que le gros roman qu’est Tristram Shandy. C’est le livre idéal pour commencer à lire Sterne, mais malheureusement, il n’est que peu édité, et la traduction en plus dans cette édition semble par endroits dépassée, elle qui date des années 1930 déjà, ce qui témoigne une nouvelle fois du peu de considération aux œuvres moins connues des grands écrivains d’autres pays ici en France…

Voici pour finir une citation extraite de Tristram Shandy, relative à Marie, la jeune fille malheureuse que Yorick rencontre également dans le présent roman lors de son passage à Moulins, et qui représente bien selon moi toute la compassion et chaleur de Sterne envers le malheur et la souffrance humaine :

« Soudain, les notes les plus douces que j’eusse jamais entendues vinrent bercer mon oreille ; je baissai aussitôt la vitre de devant pour les percevoir plus distinctement --- « C’est Marie, fit le postillon lorsqu’il me vit ainsi tendre l’oreille ---- La pauvre Marie, poursuivit-il, […], elle est assise sur ce talus, jouant son chant du soir sur son chalumeau, sa petite chèvre à son côté. […]
------------ Et qui est cette pauvre Marie ? fis-je.
Un objet d’amour et de compassion pour tous les villages d’alentour, dit le postillon ----- il y a seulement trois ans que le soleil a cessé de luire pour cette jeune fille si belle, si vive d’esprit, si aimable ; pour sûr, Marie méritait un meilleur sort que celui qui l’accabla lorsqu’il fut fait opposition à son mariage, le vicaire de la paroisse où étaient affichés les bans, ayant par ses intrigues, réussi à y dénicher un empêchement --------
Le postillon allait poursuivre, lorsque Marie, qui avait fait une courte pause, porta de nouveau le chalumeau à ses lèvres et se remit à jouer son air ------- c’étaient les mêmes notes ; ------- cependant, elles étaient dix fois plus douces que précédemment : c’est l’air des vêpres à la Vierge, fit le jeune homme -------- mais qui lui a appris à le jouer ------- et comment elle a eu cette flûte, personne ne sait ; ce que nous croyons par ici, c’est que ce sont là deux dons envoyés par le ciel pour la secourir ; car depuis le jour qu’elle a eu l’esprit dérangé, il semble bien que ce soit la seule consolation qui lui reste ------- son chalumeau n’a plus jamais quitté sa main, et elle joue son hymne à la Vierge presque nuit et jour. […]
Cependant, nous étions déjà presque arrivés à l’endroit du talus où Marie était assise : vêtue d’une mince camisole blanche, la masse de sa chevelure tout entière enveloppée d’une résille de soie, sauf ces deux petites tresses laissées libres, avec d’un côté ces quelques feuilles d’olivier entortillées, d’un effet un tantinet extravagant ------ elle était vraiment belle ; et si j’ai jamais ressenti toute la force d’un honnête serrement de cœur, ce fut certes à l’instant où je la vis ----- […]
Comme le postillon prononçait ses paroles, MARIE fit entendre une intonation si mélancolique, si douloureuse et si plaintive que je bondis hors de ma chaise pour voler à son secours, et me retrouvai assis entre elle et sa chèvre avant que mon zèle ne se fût refroidi. […]
Adieu Marie ! ----- adieu, pauvre fille infortunée ! ---- un jour, peut-être, mais pour sûr pas aujourd’hui, j’entendrai conter tes malheurs de ta propre bouche ------ mais je me trompais fort, car, comme je tirais cette piètre conclusion, Marie, prenant son chalumeau, se remettait à jouer, et c’est alors, rien que d’entendre s’égrener ces notes, que je compris tout : je compris que Marie, à travers cette répétitive musique, était justement en train de me faire le récit de toutes ses infortunes ; c’était une histoire si poignante que je me levai accablé, et, d’un pas lourd et chancelant, regagnai lentement ma chaise. » (éditions Tristram, dans la traduction de Guy Jouvet, p. 883-6)

vendredi 15 avril 2016

L'Homme à tout faire, Robert Walser

Note : 9/10


Quatrième de couverture :  

Maître à écrire de Kafka, salué par les plus grands écrivains de son temps (Hesse, Hofmannstahl, Mann, Zweig, Musil) comme leur égal, Robert Walser (18781956) n'occupe pas encore la place qui lui est due. Son œuvre apparaît pourtant, aujourd'hui, comme la « plus singulière sans doute que la Suisse allemande ait produite durant le demi-siècle qui sépare Gottfried Keller de Frisch et Dürrenmatt » ainsi que le relève Walter Weideli, le traducteur de cette première version française de L'homme à tout faire. Cette désaffection est peut-être le contrecoup de l'extrême indépendance de Walser qui vécut toujours en marge des milieux littéraires, passant les vingt-sept dernières années de sa vie à l'asile psychiatrique de Herisau, où il se contenta, après avoir cessé d'écrire, de « rêver dans un modeste coin » tel un Hölderlin de l'ère industrielle. L'homme à tout faire (Der Gehülfe, paru pour la première fois à Berlin en 1908) est le roman le plus important de Robert Walser. C'est l'évocation apparemment banale de la vie d'un petit employé du nom de Joseph Marti, entré au service de l'ingénieur Tobler, l'inventeur d'une horloge-réclame et d'un fauteuil mécanique. Logé et nourri chez les Tobler, dans une villa pimpante dominant le lac de Zurich, Joseph doit tenir les comptes du « bureau technique » de son patron, recevoir les clients et, surtout, éconduire les créanciers. Être mystérieux, rêveur et fantasque, Joseph Marti se révèle d'une ingénuité étrange procédant d'une sorte de voyance mélancolique. Pourquoi se soumet-il à la tutelle quasi tyrannique de son employeur ? Quels liens secrets l'unissent-ils à Mme Tobler avec laquelle, durant les fréquents voyages du « maître », il converse longuement ? Quel est le dernier mot de sa non-volonté, de sa non-ambition et de sa soumission à un monde dont toutes ses réflexions dévoilent l'absurdité et l'aliénation ? Ce sont quelques-unes des nombreuses questions qui sous-tendent cet extraordinaire roman, où toutes les préoccupations de l'homme contemporain se trouvent évoquées par une conscience foncièrement autre, Walser ne cessant de s'identifier à son personnage. Jean-Louis Kuffer


Dans son essai Les Testaments trahis, Milan Kundera écrit à propos du Procès de Kafka :
« … il a créé l’image extrêmement poétique du monde extrêmement a-poétique. Par « le monde extrêmement a-poétique » je veux dire : le monde où il n’y a plus de place pour une liberté individuelle, pour l’originalité d’un individu, où l’homme n’est qu’un instrument des forces extra-humaines : de la bureaucratie, de la technique, de l’Histoire. Par « l’image extrêmement poétique » je veux dire : sans changer son essence et son caractère a-poétiques, Kafka a transformé, remodelé ce monde par son immense fantaisie de poète.
K. est complètement absorbé par la situation du procès qui lui a été imposée ; il n’a pas le moindre temps de penser à rien d’autre. Et pourtant, même dans cette situation sans issue il y a des fenêtres qui, subitement, pour un court moment, s’ouvrent. Il ne peut se sauver par ces fenêtres ; elles s’entrouvrent et se referment aussitôt ; mais il peut au moins voir, l’espace d’un éclair, la poésie du monde qui est dehors, la poésie qui, en dépit de tout, existe comme une possibilité toujours présente et qui envoie dans sa vie d’homme traqué un petit reflet argenté.
Ces courtes ouvertures, ce sont par exemple les regards de K. : il arrive dans la rue du faubourg où on l’a convoqué pour son premier interrogatoire. Un moment avant, il a encore couru pour arriver à temps. Maintenant il s’arrête. Il est debout dans la rue et, oubliant pour quelques secondes le procès, il regarde autour de lui : « Il y avait du monde à presque toutes les fenêtres, des hommes en bras de chemise y étaient accoudés et fumaient, ou bien tenaient de petits enfants contre les appuis de fenêtres, avec prudence et tendresse. À d’autres fenêtres s’élevaient des piles de draps, de couvertures et d’édredons au-dessus desquelles passait parfois la tête d’une femme échevelée. » Puis il entra dans la cour. « Non loin de lui, assis sur une caisse, un homme pieds nus lisait un journal. Deux garçons se balançaient sur une charrette à bras. Devant une pompe une jeune fille frêle en camisole de nuit se tenait et regardait K. pendant que sa cruche s’emplissait d’eau. »
Ces phrases me font penser aux descriptions de Flaubert : concision ; plénitude visuelle ; sens des détails dont aucun n’est cliché. Cette force de la description fait sentir à quel point K. est assoiffé de réel, avec quelle avidité il boit le monde qui, un moment avant, était éclipsé par les soucis du procès. Hélas, la pause est courte, l’instant suivant, K. n’aura plus d’yeux pour la jeune fille frêle en camisole de nuit dont la cruche se remplissait d’eau : le torrent du procès le reprendra. »

Kundera a écrit les plus belles pages que j’aie lues jusqu’à présent rendant hommage à l’art de Kafka et à la nouveauté stupéfiante que ses romans ont apporté à la littérature du XXe siècle. Dans sa trilogie d’essais L’Art du roman, Les Testaments trahis et Le Rideau, il ne cesse de répéter que l’art du roman, en reprenant une formule d’Hermann Broch, doit « découvrir ce que seul un roman peut découvrir, c’est la seule raison d’être d’un roman. Le roman qui ne découvre pas une portion jusqu’alors inconnue de l’existence est immoral. La connaissance est la seule morale du roman. » Et dissertant notamment sur la fin et la mort de Don Quichotte qui se déroule « sans aucune grandeur », il ajoute, pour expliquer notamment l’importance fondamentale du roman de Cervantès dans l’histoire du roman européen : « Car, d’emblée, tout est clair : la vie humaine en tant que telle est une défaite. La seule chose qui nous reste face à cette inéluctable défaite qu’on appelle la vie est d’essayer de la comprendre. C’est là la raison d’être de l’art du roman. »

Kundera attribue principalement à Kafka d’avoir découvert la condition de l’homme moderne, dont la solitude est « violée » sans cesse (que l’on pense à l’ouverture surréaliste du Procès où K. est arrêté par deux inconnus qui s’introduisent jusque dans son lit ou aux deux assistants qui suivent Joseph K. en permanence dans Le Château) et de l’avoir fait selon des procédés remettant en cause le sacro-saint principe de vraisemblance, « en franchissant la frontière du vraisemblable non pas pour s’évader du monde réel (à la manière des romantiques) mais pour mieux le saisir ». Il insiste également sur l’aspect comique de Kafka, en décrivant entre autres l’aspect outrancier et ridicule des aides du Château ou la scène d’ouverture de L’Amérique. Kundera parle de « cette scène d’une immense poésie comique [….] impensable à l’époque d’avant Kafka. Totalement impensable. Si j’insiste c’est pour dire toute la radicalité de la révolution esthétique de Kafka. »

Robert Walser, le « frère jumeau le plus proche de Kafka » dans une formule de Martin Walser (qui n’a aucun lien de familiarité avec l’auteur qui nous intéresse), a été le précurseur de Kafka et leur étroite parenté est encore plus frappante à la lumière des passages que Kundera consacre à l’auteur du Procès et la découverte fondamentale d’ « un aspect jusqu’alors inconnu, caché de la nature humaine » qu’il lui attribue dans la condition de l’homme moderne. En comparant les deux œuvres de ces deux auteurs, on comprend ce qui a tant attiré Kafka chez Walser, et selon moi, ce sont ces fameuses « fenêtres » hors de l’existence étouffante que mène l’homme moderne, qui loin, d’être aussi éphémères dans les romans de Kafka, sont presque permanentes chez les personnages de Walser. Le héros de Walser, bien qu’il subisse lui aussi les forces extérieures qui accablent les héros de Kafka, n’est cependant pas totalement vaincu, soumis à ces forces contrairement aux protagonistes du Procès ou du Château. Lors d’une visite spontanée à l’une de ses anciennes amies, Clara, Joseph Marti, le protagoniste du présent roman, se voit répliquer :

« Tu disparais pendant longtemps, mais tu reviens toujours. Tu aimes te faire désirer, mais pendant tes absences, on a le sentiment que tu penses à nous. Et un beau jour tu es là, et l’on s’étonne de voir comme tu as peu changé, comme tu as merveilleusement su rester le même. Et on peut te parler comme si tu n’avas fait que descendre à la boulangerie du coin, comme s’il n’y avait pas par ta faute ce trou d’une année dans notre amitié, cette nouvelle fuite après tant d’autres, comme si tu n’avais pas cessé de rester tout près de nous. Il y a des hommes, Joseph, qui savent partir pour toujours ; la vie les lance dans de nouvelles directions, et ils ne reviennent jamais plus sur les lieux de leurs anciennes amitiés. Alors que toi, la vie te néglige un peu, tu comprends, et c’est pourquoi tu peux rester si fidèle à tes affections. » (p. 116)

Kafka devait probablement admirer, envier cette farouche indépendance, liberté ou plutôt capacité du héros de Walser à s’échapper des forces de la vie moderne qui ont impitoyablement écrasé chacun de ses propres héros. Le héros de Walser n’est certes pas totalement insensible à ces forces, il en subit parfois la contrainte, mais ultimement, il parvient toujours à s’en dégager, à conserver sa personnalité intacte, son irréductible capacité à rêver, à se soustraire de l’aliénation qui le menace et ont englouti tant d’autres personnes autour de lui. C’est là je pense la plus grande force dans l’écriture de Walser et de ses héros, cette liberté absolue face au monde qui l’entoure, l’oppresse, mais qui ne parvient jamais à anéantir leur individualité propre.
« Lorsqu’il eut exaucé le désir, le caprice et le bon plaisir que le beau temps éveillait chez son maître, il se déroba lestement au regard des autres, monta l’escalier quatre à quatre et disparut dans sa chambre. Comme tout était calme et silencieux là-haut. Ici dans cette tour, il se sentait délivré, sans même savoir, en somme, de quoi. Mais ce sentiment, déjà, suffisait ; la vraie raison devait bien, pensait-il, être cachée quelque part d’une quelconque manière, mais que lui importaient en ce moment les raisons. » (p. 36)

Son attachement à sa solitude, à un espace privé intime, couplé à son irréductible capacité à rêver, à se laisser absorber par ses sensations (en particulier lors de ses promenades, promenades que Walser ne cesse d’exalter dans ses romans) font du héros de Walser un être qui se soustrait aux forces extérieures du monde moderne dont on pressent la montée en puissance, bien avant Kafka (les trois romans principaux de Walser ayant été écrits entre 1907 et 1909) et le changement existentiel qu’elles vont impliquer pour l’homme du XXe siècle. En cela, Walser a lui aussi découvert un « aspect inconnu, jusqu’alors caché, de la nature humaine ». Ses romans sont indispensables, aux côtés de ceux de Kafka, pour comprendre la profonde mutation de l’existence humaine dans nos sociétés actuelles.
Joseph Marti, de temps en temps également, semble parfois céder à ses forces mais sa nature rêveuse, son manque intégral d’ambition, finissent par le « sauver » pourrait-on dire de l’aliénation à laquelle il n’est pas totalement imperméable en sa qualité de « commis », d’ « homme à tout faire », de Charles Tobler, l’ingénieur-inventeur à qui il s’est mis au service et dont il ressent parfois avec angoisse le rapport dominant/dominé qui s’est insinué entre eux.

« Joseph monta quatre à quatre dans sa tour. Il avait besoin de rester un instant seul avec lui-même. Il voulait mettre à la hâte « un peu d’ordre dans ses idées », mais ne put trouver les pensées tranquillisantes qui eussent convenu. Il ne put que redescendre au bureau, mais là non plus, il ne parvint pas à se débarrasser de ce sentiment de peur humiliante. Pour le vaincre définitivement, il fila tout droit à la poste, bien que ce ne fût pas encore l’heure. Mouvoir les jambes en mesure réussit à le calmer et à le consoler, et la vue de l’aimable univers provincial lui fit mesurer le néant et l’insignifiance de son angoisse. […] De retour à la maison, il se mit aussitôt en devoir d’arroser le jardin à l’aide d’un long tuyau de caoutchouc. L’eau grêle décrivait une belle et haute trajectoire dans l’air du soir, elle retombait en clapotant sur les fleurs et les pelouses et les arbres. Si quelque chose réussissait à vous calmer, c’était bien l’arrosage, car ce travail vous donnait un étrange sentiment d’appartenance étroite et confortable à la maison Tobler. Celui qui venait de mettre tant de cœur à soigner le jardin, on n’allait tout de même pas l’insulter trop méchamment ! » (p. 70-1)

On le constate, ces fenêtres sur le monde poétique, loin d’être aussi rares, éphémères que dans la scène décrite dans le Procès de Kafka par Kundera, sont au contraire fréquentes chez Walser, et constituent pour le personnage et pour le lecteur de véritables moments d’enchantement, d’évasion, de liberté. Cette irréductible liberté du héros de Walser, sa capacité perpétuelle à se soustraire de l’aliénation qui a englouti tant de personnages autour de lui (pensons, entre autres, à Kraus dans L’Institut Benjamenta), sont ce qui m’attire principalement chez Walser.
Un dernier mot pour finir sur l’écriture en tant que telle de ce présent livre. On l’aura remarqué dans les quelques passages que je viens de citer, les multiples répétitions, « maladresses » du style de Walser, constituent en fait son charme malgré la négligence qu’elle semble attester. Dans sa postface à cette traduction en français suisse, Walter Weideli a délibérément choisi de suivre les répétitions, la maladresse supposée du style de Walser.
« Traduire Walser, c’est sauter l’obstacle, quitte à se casser les dents. C’est écrire, si pénible que cela puisse être pour un esprit nourri dès l’école de Racine, de Voltaire […] : « bombé comme univers ». En trahissant le français ? Je réponds : non. Mais en optant pour la langue réelle, vivante, actuelle. Contre la langue écrite, codifiée, autorisée. Et réputée la seule correcte. Imitant l’audace (payante) de Walser, je fais donc confiance aux enfants, aux gens prétendus « simples », lorsqu’ils disent : « C’est bon comme gâteau. » Et de même, lorsque Walser, gaspillant les mots comme la langue parlée les gaspille, écrit : « Sous les arbres d’un parc ou d’un jardin public », je le suis. Comme je le suis encore lorsqu’il répète deux fois, ou même trois fois un mot dans une même phrase. Et pourquoi pas ? Pourquoi tricher, pourquoi se torturer les méninges ? En vertu de quel édit de quel maître d’école ? Et pour quel bénéfice ? » Et de poursuivre un peu plus loin, en signe de vibrant hommage à l’écriture de Walser : « Ce qui fait la richesse d’une langue, d’une écriture comme celle de Walser, ce n’est pas l’abondance des mots, mais la finesse, la rareté, la perfection de leurs combinaisons. C’est l’art de placer tel mot à tel moment, à tel endroit, dans tel entourage qui lui donnera soudain l’éclat d’un diamant. »

J’étais au début du livre un peu sceptique sur la traduction qui est en français suisse, mais au final, malgré quelques tournures de phrases un peu étranges pour un francophone français, le roman se lit très facilement. C’est même le Walser que j’ai pris le plus de plaisir à lire, peut-être en raison de ses « maladresses », répétitions, que le traducteur a scrupuleusement respecté et qui ont peut-être le mieux restitué la beauté originelle du style de Walser. L’Homme à tout faire, plus connu sous le titre Le Commis dans sa traduction chez Gallimard, fait partie des trois seuls romans que Walser a écrits, avec Les Enfants Tanner et L'Institut Benjamenta (si l’on excepte Le Brigand qui a été retrouvé parmi ses écrits microscopiques) entre 1907 et 1909, romans tous écrits dans un délai relativement bref (environ six semaines) et selon la légende, sans la moindre relecture de son auteur, ce qui en fait à la fois son charme mais aussi son « défaut » selon certains...