"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 31 mai 2016

Méridien de sang, Cormac McCarthy

Note : 9,5/10


Quatrième de couverture :

Dans les années 1850, un gamin de quatorze ans part au Texas rejoindre une bande de chasseurs payés pour exterminer les Indiens. Au milieu du désert, la loi n’existe plus. À ce jeu de massacre, seuls survivent ceux qui parviennent à éveiller la plus profonde et la plus intime sauvagerie… Avec cet anti-western basé sur des faits réels, l’auteur nous livre l’un de ses plus grands romans : noir, lyrique et violent.


La réputation de Méridien de sang n’a cessé de croître depuis sa parution en 1985, en particulier parmi la critique littéraire américaine, qui salue le présent livre comme un des plus grands romans américains du siècle dernier. Le consensus se fait également dans la difficulté d’approche, et donc de lecture, de ce roman, l’un des plus difficiles sans doute pour l’immersion et le suivi.
Le principal écueil, c’est que l’intrigue est extrêmement mince et son traitement risque probablement d’en déconcerter/décourager beaucoup, en particulier dans le premier tiers du roman. Nous suivons d’abord le départ du « gamin » de son foyer paternel, ses premières errances livré à lui-même, puis affilié à une première troupe de mercenaires, celle menée par le capitaine White avant qu’il ne rejoigne celle du capitaine Glanton, après que la première équipée eut été massacrée dans des pages qui constitueront le premier passage de violence extrême d’un roman qui en comptera plusieurs. De nombreux passages ensuite vont décrire avec une extrême précision et un grand style poétique l’errance du gamin et de ses compagnons à travers le désert chaud américain, les nuits froides et obscures, leurs ascensions/descentes de cols montagneux, les villages qu’ils traversent…  Il  ne se passe ainsi « rien » si l’on se place d’un point de vue profane, et ce sur plusieurs pages parfois, ce qui augmente à mes yeux la difficulté de lecture pour ceux qui ne seraient pas familiers avec l’écriture de McCarthy. J’ai lu Méridien de sang pour la première fois il y a quelques années, et j’avais dû à l’époque recommencer le roman passé la première centaine de pages, m’étant arrêté justement au milieu d’un de ces passages où il ne se passe « rien ».

À la relecture, il apparaît évident que le premier chapitre contient déjà, condense déjà, le propos entier du roman si l’on peut parler ainsi. « The violence is the book » résume Harold Bloom à propos de Méridien de sang, et on en a un aperçu d’emblée. Une violence sans explication, qui est tout simplement là, comme inhérente à l’homme et qui se nourrit d’elle-même pour se perpétuer.

« Il loge dans une chambre au-dessus d’une cour derrière une taverne et il descend la nuit comme les bêtes des fables pour se battre avec des matelots. Il n’est pas grand, mais il a de gros poignets, de grosses mains. Il a les épaules rentrées. Le visage d’enfant est curieusement intact derrière les cicatrices, les yeux étrangement innocents. On se bat aux poings, à coups de pied, avec des bouteilles ou au couteau. Toutes les races, toutes les engeances. Des hommes dont le parler ressemble au grognement des singes. Des hommes venus de pays si lointains et bizarres que les voyant à terre à ses pieds perdre leur sang dans la boue c’est le genre humain lui-même qu’il imagine vengé.
Une nuit un quartier-maître maltais lui tire dans le dos avec un pistolet. S’élançant pour lui régler son compte il reçoit une autre balle juste au-dessus du cœur. L’homme prend la fuite et lui il s’appuie contre le comptoir avec le sang qui dégouline de sa chemise. Les autres détournent la tête. Au bout d’un moment il s’assied par terre. » (p. 10-11)


Un peu plus loin, le gamin s’engage dans une autre bagarre simplement pour ne pas céder le passage à l’homme qui vient au-devant de lui. « J’t’conseille de me laisser passer, dit-il. Le gamin n’en avait pas du tout l’intention et il lui parut inutile de discuter. Il lui décocha un coup de pied à la mâchoire. L’homme s’écroula et se releva. Je m’en vais t’tuer, dit-il. » (p. 16-17)

Et se joignant un peu plus tard avec l’homme avec lequel il vient de se battre, Toadvine, les deux visitent un autre homme avec qui Toadvine a un différend. La scène dégénère rapidement, comme si le gamin et Toadvine sont entraînés par la violence qui appelle à plus de violence, qui fait déjà écho aux violences et exactions auxquelles la bande de Glanton va finir par se livrer, eux qui étaient à l’origine charger de ramener des scalps d’Indiens, mais qui vont finir par tuer indifféremment Blancs, Noirs, Mexicains, Indiens etc., comme entraînés par la pulsion de violence qu’ils ont éveillé en eux.
« Il fit demi-tour en les voyant et voulut rentrer dans la chambre mais Toadvine l’empoigna par le cou et le plaqua au sol sous lui et commença à lui arracher le globe de l’œil avec le pouce en lui tenant la tête par les cheveux. L’homme lui saisit le poignet et y enfonça les dents.
Mets-y ton pied dans la gueule, cria Toadvine. Un coup de savate.
Le gamin entra dans la chambre et se recula et décocha un coup de pied dans le visage de l’homme. Toadvine tirait la tête en arrière par les cheveux.
Un coup de pied, criait-il. Encore un coup de pied, brave petit.
Le gamin cognait.
Toadvine tordit la tête sanglante et la regarda et la laissa retomber sur le plancher et se releva et frappa l’homme à son tour à coups de pied. Il y avait deux spectateurs dans le couloir. Toute la porte avait pris feu et une partie du mur et du plafond. Ils sortirent et repassèrent par le couloir. Le commis montait l’escalier quatre à quatre.
Toadvine enfant de salaud, disait-il.
Toadvine était quelques marches plus hauts et le coup de pied qu’il lui asséna l’atteignit à la gorge. Le commis s’assit sur l’escalier. Au passage le gamin le frappa sur le côté de la tête et le commis s’affaissa et commença à glisser vers le palier. Le gamin l’enjamba et tourna dans le vestibule et se dirigea vers la porte principale et sortit.
Toadvine courait dans la rue en agitant les poings au-dessus de sa tête comme un dément et en riant. On eût dit un des ces grands mannequins d’argile du vaudou, mais un mannequin animé, et le gamin c’était pareil. Derrière eux les flammes léchaient l’angle du toit et des nuages de fumée noire s’élevaient dans le tiède matin du Texas. […]
Quand il repassa par la ville l’hôtel brûlait et il y avait des hommes autour qui regardaient, quelques-uns avec des seaux vides. Plusieurs étaient à cheval et observaient les flammes et parmi eux il y avait le juge. Au moment où le gamin passa devant lui le juge se retourna pour le regarder. Il fit pivoter son cheval comme s’il avait tenu à ce que l’animal aussi regarde. Quand le gamin se retourna le juge sourit. » (p. 21-23)


La structure de Méridien de sang présente quelques analogies, certes lointaines, avec Moby Dick, l’un des livres préférés de McCarthy. Le début du livre suit très brièvement le gamin, comme le début de Moby Dick suivait d’abord les pérégrinations d’Ismaël. Mais le point commun le plus visible entre les deux romans, c’est que le gamin va s’effacer durant une grande partie du récit, durant tout le temps où il fera partie de l’équipée de Glanton, la narration se concentrant dès lors résolument et exclusivement sur la bande de mercenaires dans son ensemble, leurs errances et la trace sanglante de massacres qu’elle va laisser derrière elle, un peu comme Ismaël disparaît à partir du moment qu’il rejoint l’équipage du capitaine Achab. Mais contrairement à Moby Dick, la narration reviendra vers la fin sur le gamin, une fois la bande de Glanton disparue, et son affrontement physique et métaphysique avec le juge Holden, qui nous est présenté dès le premier chapitre bien que très fugitivement, au moment où il incite une foule à lyncher un prêtre sur des accusations fausses de pédophilie et de zoophilie, avant de reparaître et de phagocyter l’attention du roman, en tant que membre de la bande de mercenaires de Glanton.

                Dans tous les romans de McCarthy, l’homme se retrouve en dehors de la civilisation, d’un cadre stable, laissé à sa solitude, en face de lui-même et réduit à ses besoins primordiaux : l’impératif de se procurer de quoi se nourrir, de quoi se chauffer, l’absence de sécurité physique par la menace constante de l’autre susceptible de le tuer. La vie y est réduite à sa plus simple élémentarité, d’où l’abondance de passages traitant de l’errance de l’individu dans un milieu désertique/abandonné/apocalyptique, des scènes de bivouac dans la nuit autour d’un feu, la constante peur de l’autre dans un cadre où il n’y a plus de lois assurant la protection personnelle de l’homme, l’obsession de la recherche de nourriture et d’eau dans l’esprit des personnages. Et pour l’homme vivant dans de telles conditions, la violence apparaît comme le moyen par excellence pour à la fois s’assurer les moyens de subsistance et se protéger de l’autre. Et une fois la violence employée, il semble que celle-ci se perpétue, s’entretienne d’elle-même et perde de vue la raison pour laquelle elle fut employée en premier lieu pour devenir un réflexe, un instinct, une habitude, comme en attestent les nombreuses scènes de destruction/beuverie/meurtres que sèment la bande de Glanton quand ils reviennent en milieu civilisé.

« La pétarade des revolvers devint bientôt générale et M. Riddle, qui était consul américain par intérim dans la ville, descendit faire des remontrances à la troupe des fêtards et fut éconduit. Des rixes éclatèrent. Le mobilier fût démonté, les hommes brandissaient des pieds de chaise, des chandeliers. […] À l’aube, parmi les taches sombres du sang qui séchait, des formes d’ivrognes insensibles gisaient à terre et ronflaient. […] Une famille de voleurs allait sur la pointe des pieds entre les décombres et retournait les poches des dormeurs et les restes d’un feu de joie qui avait consumé une bonne partie du mobilier de l’hôtel achevaient de brûler dans la rue devant la porte.
Ces scènes et des scènes semblables se répétèrent nuit après nuit. La population adressa une pétition au gouverneur mais il ressemblait beaucoup à l’apprenti sorcier qui pouvait assurément inciter le démon à inciter ses volontés mais n’avait ensuite aucun moyen de le faire cesser. Les bains avaient été convertis en bordels, les baigneurs expulsés. La nuit, la fontaine de pierre blanche sur la place était pleine d’hommes nus et soûls. Il suffisait que deux hommes de la compagnie s’approchent d’une taverne pour qu’elle se vide comme à l’annonce d’un incendie. […] Les magasins commencèrent à fermer. Des graffitis au charbon de bois apparurent sur les murs blanchis à la chaux. Mejor los Indios. Le soir, les rues étaient désertes et il n’y avait plus de paseos et les jeunes filles de la ville étaient enfermées à double tour et ne se montraient plus. » (p. 216-217)

Quelques pages plus loin, nous constatons bel et bien qu’après le premier massacre d'envergure de la bande qui a eu lieu peu avant leur entrée dans la ville de Chihuahua (massacre pour lequel ils ont été accueillis en héros par la population locale avant qu’elle ne se rende compte de la sauvagerie de la bande de Glanton), la compagnie de mercenaires est devenue incontrôlable dans sa brutalité et commence à s’en prendre indifféremment à ceux qu’elle rencontre au gré de ses errances :

« Au matin, ils partirent vers le sud. On parlait peu et les hommes n’étaient pas d’humeur à se quereller. Trois jours plus tard ils allaient rencontrer une bande de paisibles Tiguas campés au bord de la rivière et les massacrer jusqu’au dernier. 
La veille de ce jour-là ils étaient accroupis autour du feu qui sifflait sous une pluie douce et ils coulaient des balles et découpaient de la bourre comme si le sort des aborigènes avait été décidé par une tout autre autorité. Comme si ces destinées-là étaient préfigurées dans la roche pour ceux qui avaient des yeux capables de lire. Personne ne dit un mot en leur faveur. Toadvine et le gamin discutèrent entre eux et quand la compagnie repartit le lendemain à midi ils allaient au trot de front avec Bathcat. Ils gardaient le silence. Ces fils de garce ne font de mal à personne, dit Toadvine. Le Tasmanien le regarda. Il regarda les lettres bleuâtres tatouées sur son front et les cheveux gras et raides qui pendaient autour du crâne aux oreilles coupées. Il regarda le collier de dents en or sur sa poitrine. Ils continuèrent.
Ils approchèrent de ces misérables cabanes dans la longue lumière du jour finissant, arrivant par le côté abrité du vent sur la rive sud de la rivière où ils pouvaient sentir la fumée de bois des feux de cuisine. Aux premiers aboiements des chiens Glanton talonna son cheval et ils surgirent des arbres et s’élancèrent dans la broussaille desséchée, les chevaux tendant leurs longues encolures à travers la poussière avides comme les chiens d’une meute et les cavaliers les poussant à coups de cravache vers le soleil là où les formes des femmes penchées sur leur besogne s’étaient relevées et restaient un instant immobiles, plates et rigides dans le contre-jour, avant de se convaincre de ce pandémonium de poussière qui fondait sur elles. Elles restaient là, muettes, nu-pied, vêtues du coton cru de ce pays. Elles serraient dans leurs mains des louches, des enfants nus. À la première salve, une douzaine d’entre s’affaissèrent et tombèrent.
Les autres s’étaient mis à courir, les vieux jetant leurs mains en l’air, les enfants titubant et battant des yeux dans la fusillade. Quelques jeunes hommes accoururent avec des arcs tendus et furent abattus, après quoi les cavaliers traversèrent le village en piétinant les huttes d’herbe et en assommant les occupants qui hurlaient.
Il était déjà tard cette nuit-là et la lune était déjà levée quand un groupe de femmes qui étaient allés en amont pour faire sécher du poisson au bord de la rivière revint au village et commença à errer à travers les ruines en poussant des hurlements. Quelques feux se consumaient encore et des chiens sortirent furtivement d’entre les cadavres. […] Tout autour […] les morts gisaient avec leurs crânes pelés pareils à d’humides polypes bleuis ou à des melons luminescents en train de refroidir sur quelque plateau lunaire. Dans les jours à venir les fragiles rébus noirs du sang dans les sables allaient se lézarder et s’effriter et se disperser de sorte qu’après quelques révolutions du soleil toute trace de la destruction de ces gens serait effacée. Le vent salé du désert rongerait leurs ruines et il n’y aurait rien, ni fantôme ni scribe, pour dire au voyageur sur son passage que des humains avaient vécu ici et comment ils y étaient morts. » (p. 219-221)

                Les scènes de désolation, de mort, d’apocalypse, souvent chargées de signification biblique sont omniprésentes dans le livre, attestant la thèse que « the violence is the book ». C’est le livre le plus sombre et violent de McCarthy, et tout simplement l’un des, si ce n’est le livre dépeignant avec le plus de force et d’horreur la violence, frappant de plein fouet l’imagination du lecteur, le laissant épuisé, parfois hébété. Une violence qui dans sa description ne se contente pas d’être pornographique, mais qui est empreinte de lyrisme, d’une grande poésie malgré paradoxalement l’horreur qui nous est présentée. Voici d’autres extraits, comme la célèbre attaque des Comanches qui constituent la première scène de lyrisme intense du roman et qui s’étalent sur plusieurs pages d’une époustouflante beauté, par le côté hallucinatoire dans la description des Comanches, comme tout droit sortis d’un cauchemar, puis le massacre de la troupe du capitaine White :

« Une légion d’horreurs au nombre de plusieurs centaines, à demi nues ou habillées de tenues attiques ou bibliques, ou vêtues de toilettes surgies d’un rêve fébrile, d’une garde-robe de peaux de bêtes et de soyeuses fanfreluches et de morceaux d’uniformes encore marqués du sang de leurs précédents propriétaires, manteaux de dragons transpercés, jaquettes de cavalerie à brandebourgs et passements, l’un en haut-de-forme et un autre avec un parapluie et un autre avec des bas blancs et un voile de mariée tachée de sang et quelques-uns coiffés de couvre-chefs de plumes de grue ou de casques de peau brute rehaussés de cornes de taureau ou de bison et un autre arborant une jaquette peau-de-morue mise devant derrière mais à part cela tout nu… »
« C’était partout des chevaux renversés et des hommes qui se débattaient et il vit un homme assis qui chargeait son fusil pendant que le sang lui giclait des oreilles et il vit […] des hommes transpercés d’un coup de lance et saisis par les cheveux et scalpés debout et il vit les chevaux de guerre piétiner les hommes tombés à terre […] Parmi les blessés certains semblaient hébétés et incapables de comprendre et d’autres étaient pâles sous les masques de poussière et d’autres s’étaient souillés ou s’étaient écroulés sous les lances des sauvages. […] » Et un peu plus loin, décrivant le scalp de la compagnie de White par les Comanches : « les saisissant par les cheveux et passant leurs lames autour des crânes des vivants comme des morts et levant bien haut les sanglantes perruques et tailladant et tranchant dans les corps dénudés, déchirant des membres, des têtes, vidant les bizarres torses blancs et brandissant de pleines poignées de viscères, d’organes génitaux, quelques-uns parmi les sauvages tellement imprégnés de matières sanglantes qu’ils semblaient s’y être roulés comme des chiens et d’autres qui se jetaient sur les mourants et les sodomisaient en poussant de grands cris à l’adresse de leurs compagnons. » (p. 69-71)

Ce genre de scènes de massacres, bien que fréquentes, ne sont toutefois pas le cœur du roman. La majeure partie du roman dépeint la bande de Glanton, telle une bande de chevaliers de l’apocalypse, errant dans le désert et subissant de plein fouet les éléments naturels hostiles, en premier lieu la chaleur écrasante des lieux.
« Des êtres hagards et hantés et noircis par le soleil. Ils avaient les plis et les pores de la peau profondément incrustés de noir de poudre à force de laver le canon de leurs armes. Mêmes les chevaux semblaient étrangers à tout ce qu’il avait jamais vu comme chevaux, couverts qu’ils étaient des chevelures et de la peau et des dents d’êtres humains. À part les armes et les boucles et quelques pièces de métal sur les harnais des montures il n’y avait rien chez ces nouveaux arrivants qui pût donner la moindre idée de l’invention de la roue. » (p. 291)
« Ils devinrent de plus en plus maigres et étiques sous les soleils blancs de ces journées et leurs yeux caves et brûlés étaient comme les yeux de noctambules surpris par le jour. Affalés sous leurs chapeaux on eût dit des fugitifs plus vrais que nature, des êtres traqués dont le soleil avait faim. […] Ils continuaient et le vent poussait devant eux la fine poussière grise et ils continuaient, une armée de barbes grises, d’hommes gris, de chevaux gris. » (p. 311)
« Ils traversèrent un pays cendreux de scories agglutinées et de poussière volcanique aussi impondérables que le sol brûlé de l’enfer et ils grimpèrent à travers une chaîne basse de collines granitiques dénudées jusqu’à un promontoire bien visible. […] Un bas-fond de gravier s’étendait à perte de vue. Loin au sud, solitaire au-delà des noires collines volcaniques, s’allongeait une arête albinos, du sable ou du gypse, comme l’échine pâle d’une bête marine remontée à la surface entre les archipels plus sombres. » (p. 316)
« Ils continuèrent et le soleil à l’orient lança de pâles bandes de lumière puis comme du sang suintant par vagues soudaines un jet de couleur plus épais s’épanouissant en nappe et là où la terre était aspirée dans le ciel à la limite de la création la cime du soleil sortit du néant comme la tête d’un grand phallus rouge jusqu’à ce qu’il eût franchi le bord caché pour se poster derrière eux, trapu et maléfique et palpitant. Les ombres des plus petites pierres étaient comme des lignes griffonnées sur le sable et les formes des hommes et de leurs chevaux s’allongeaient devant eux comme les filins de la nuit d’où ils étaient venus, comme des tentacules pour les enchaîner à l’obscurité encore à venir. Ils allaient tête basse sur leurs montures, sans visage sous leurs chapeaux, comme une armée marchant dans son sommeil. » (p. 59)

                Méridien de sang est l’un des livres les plus difficiles à lire. Il est très déconcertant, même si on le compare aux autres œuvres du même auteur. La Route est sans doute son livre le plus facile d’accès, et on y a déjà un aperçu de l’obsession de McCarthy à dépeindre un environnement apocalyptique, où la civilisation a disparu et l’homme rendu à lui-même ainsi que ses besoins à leur plus simple élémentarité. Il y a certes un fil narratif, à savoir le suivi de la trace sanglante laissée par la compagnie de Glanton, ainsi que de nombreuses conversations métaphysiques et allégoriques initiées pour la plupart par le juge Holden, incarnation du Mal, de la violence, de la guerre perpétuels, qui semble se délecter à inciter les hommes à céder à leurs instincts les plus violents, les considérant comme naturels à l’homme. Les très longues descriptions de leurs errances risquent d’en décourager beaucoup et j’avoue avoir ressenti une légère lassitude dans le premier tiers du roman, mais je l’attribue davantage au fait que je le lisais alors de manière plus entrecoupée et brève. L’idéal serait de lire le livre plusieurs heures d'affilée chaque fois qu'on l'ouvre, pour s’imprégner au mieux de l’atmosphère du roman, ce que je n’ai pour ma part fait que pour les deux derniers tiers du roman, qui m’ont ainsi apparu comme les meilleures parties du livre.

dimanche 15 mai 2016

Les braves gens ne courent pas les rues, Flannery O'Connor

Note : 7,5/10


Quatrième de couverture :

Dix nouvelles de la grande romancière américaine. Tout le monde prend vie en quelques secondes, et s'impose à nous : tueurs évadés du bagne, un général de cent quatre ans, une sourde-muette, une jeune docteur en philosophie à la jambe de bois, un Polonais que la haine des paysans américains accule à une mort affreuse, et, grouillant à l'arrière-plan, les petits fermiers, les nègres paresseux et finauds.
Les braves gens ne courent pas les rues, telle est la morale assez pessimiste qui se dégage de ces récits. Flannery O'Connor possède, comme Dickens, le don de la caricature mais aussi un humour implacable, une fantaisie grinçante jusque dans le tragique et l'horreur.



1) Les braves gens ne courent pas les rues – 9/10
2) Le fleuve – 8,5/10
3) C’est peut-être votre vie que vous sauvez - 6/10
4) Un heureux événement - 6,5/10
5) Les temples du Saint-Esprit - 7,5/10
6) Le nègre factice - 9/10
7) Un cercle dans le feu – 8,5/10
8) Tardive rencontre avec l’ennemi – 6/10
9) Braves gens de la campagne – 8/10
10) La personne déplacée – 8,5/10


La littérature portant sur les États américains anciennement esclavagistes (dits du Sud), notamment sur la période difficile d’adaptation qui a suivi leur défaite durant la Guerre de Sécession, est très féconde, avec en chef de file William Faulkner, Mark Twain, Thomas Wolfe (pour ne citer que ceux que j’ai lus) ou plus récemment l’héritier le plus direct de Faulkner, Cormac McCarthy (bien que ses romans aient une portée plus large et peuvent s’apparenter au « western métaphysique »).
Flannery O’Connor s’inscrit dans le genre des écrivains que je viens de citer, écrivant et situant son œuvre dans ces États du Sud américain, des régions où le conservatisme, la religion prédominent, et où les valeurs qui lui sont souvent concomitantes subsistent et ont largement cours, à savoir la bêtise, la superstition, l’étroitesse d’esprit, et bien sûr le racisme. Sur des sujets qui ont été si souvent traités, entraînant parfois une certaine lassitude, comment Flannery O’Connor parvient-elle à se distinguer, à se différencier de ses illustres prédécesseurs ? La réponse, comme souvent en littérature, repose sur le style, sur l’originalité, l’étrangeté que l’écrivaine parvient, parfois très brillamment, à instiller dans ces dix nouvelles qui constituent ce recueil. Bien qu’elle traite de ce Sud américain largement connu pour nous lecteurs à travers la littérature existante, nous avons l’impression de voir les choses, les sujets traités de manière neuve, ou étrange, ce qui en fait je pense un recueil de qualité (pour les meilleures nouvelles qui le composent).
Pour ce faire, O’Connor use d’un procédé bien connu mais qui s’avère souvent efficace. Bien que la narration soit à la troisième personne, les choses nous sont souvent présentées du point de vue d’un enfant, d’un « idiot », d’un étranger, etc. pour redonner aux choses un aspect étrange, inconnu. On pense entre autres à l’usage de ce procédé dans Le Bruit et la fureur de Faulkner avec l’idiot Benny ou Macario dans le recueil du Llano en flammes de Rulfo. Tchekhov également a souvent utilisé ce procédé dans ses nouvelles qui se placent du point de vue d’un enfant, notamment dans le recueil Enfances.
La deuxième nouvelle du présent recueil, Le Fleuve, suit une journée dans la vie d’un petit garçon de quatre ou cinq ans, Harry Ashfield, qui par fantaisie, se présente sous un faux nom, « Bevel » à Mrs. Connin, la femme qui en a la garde pour la journée, reprenant avec malice le nom du prédicateur dont cette dernière veut l’emmener écouter un sermon sur la rive d’un fleuve qui donne son nom à la présente nouvelle. La religion, un thème présent dans tous les écrits de la romancière, prend un aspect neuf, insolite, dans l’appréhension qu’en a ce petit garçon, dont on découvre, bien plus tard dans la nouvelle, qu’il est négligé par ses parents alcooliques qui ne prennent pas la peine même d’assurer son éducation, ce qui explique la scène curieuse d’introduction de la nouvelle durant laquelle le jeune « Bevel », encore groggy de sommeil, est confié à Mrs. Connin. Arrivé au fleuve où va se tenir le sermon, « Bevel » est pris en charge par le prédicateur du même nom :

« - As-tu été baptisé ? demanda le prédicateur.
- Qu’est-ce que c’est que ça ? murmura-t-il.
- Si je te baptise, dit le prédicateur, tu pourras aller au Royaume du Christ. Tu seras, mon fils, purifié dans le Fleuve de la Souffrance, et tu suivras le Fleuve profond de la Vie. C’est ça que tu veux ?
- Oui, dit l’enfant, et il pensa : « Alors je ne retournerai pas à l’appartement, j’irai sous le Fleuve. »
-Tu ne seras plus le même, di le prédicateur. Tu deviendras quelqu’un.
Puis il tourna la tête vers la foule et reprit sa harangue ; par-dessus son épaule, Bevel regardait les fragments de soleil blanc éparpillés dans les eaux du fleuve. […]
- N’oubliez pas sa maman, s’écria Mrs. Connin. Il veut que vous disiez une prière pour sa maman. Elle est malade.
- Bien ! dit le prédicateur. Nous prions pour une de Vos créatures plongées dans l’afflition et qui n’est pas ici pour porter son témoignage. Ta mère est-elle à l’hôpital ? demanda-t-il, souffre-t-elle ?
L’enfant le regarda, stupéfait : « Elle est encore au lit, dit-il de sa petite voix aiguë ; elle a la gueule de bois. » Il y eut un tel silence qu’il crut entendre les morceaux de soleil s’entrechoquer dans l’eau. Le prédicateur semblait aussi furieux qu’interloqué. La couleur se retira de son visage et le ciel parut s’assombrir dans ses yeux. De la rive fusa un rire énorme et Mr. Paradise, en se tapant sur les cuisses, lança d’une voix tonitruante : « Te gêne plus ! guéris la femme affligée qu’a une cuite ! » (p. 48-9)


Fervente catholique, Flannery O’Connor ne se faisait toutefois aucune illusion sur la manière dont la religion est perçue et reçue par la majeure partie de la population, entre moqueries et dédains (la cinquième nouvelle intitulée ironiquement Les Temples du Saint-Esprit) ou récupération/opportunisme marchands (dans le Fleuve, la famille du jeune Bevel se propose de revendre à bon prix la Bible que le garçon a subtilisé à Mrs. Connin ; le vendeur de Bibles charlatan et nihiliste dans Braves gens de la campagne). En effet, un des reproches courants vis-à-vis de Flannery O’Connor, c’est l’extrême pessimisme, l’extrême noirceur des personnages qu’elle représente dans ses nouvelles. La très grande majorité des personnages auxquels nous avons affaire sont en effet des imbéciles, qu’ils tentent de s’escroquer les uns les autres (C’est peut-être votre vie que vous sauvez), ou mènent une vie superficielle (les deux filles des Temples du Saint-Esprit, qui « ne disaient jamais rien d’intelligent, et toutes leurs phrases commençaient ainsi : « Tu sais, ce garçon que je connais bien… ») et/ou mesquine (la famille de la nouvelle-éponyme Les braves gens ne courent pas les rues ; la femme aigrie d’Un heureux événement qui ne cesse de ruminer de sombres pensées sur sa famille et son entourage tout en se flattant elle-même). L’humanité est il est vrai dans ses nouvelles peu reluisante : pour résumer, nous avons pour ainsi dire une panoplie complète, et une grande variété de genres et de degrés, de la bêtise humaine que n’aurait sans doute pas renié Flaubert.

Malgré cette ambiance lourde en apparence, sur fond de pessimisme envers la nature humaine, les nouvelles vont au-delà d’une simple description de la médiocrité humaine. Dans les meilleures nouvelles de ce recueil, la dimension religieuse occupe une place prépondérante dans la métamorphose de quelques personnages, selon le principe religieux de la « grâce » (que l’on retrouve d'une manière similaire dans les romans de Bernanos ou les films de Robert Bresson), si important dans le catholicisme, intervention divine qui ne touche que certains individus « choisis » par Dieu qui aurait décidé de les sauver. Le jeune Bevel dans le Fleuve, prend ainsi conscience qu’il n’est plus le même, qu’il « compte maintenant », en reprenant les termes du prédicateur. Il s’extirpe ainsi, bien que maladroitement, du quotidien étouffant dans lequel il vit. La grâce surtout permet une perception nouvelle de la vie, une espérance de salut dans la vie mesquine jusqu’ici vécue. L’exemple le plus éclairant de cette grâce, cette révélation, que l’on peut également associer au concept d’épiphanie de Joyce, se retrouve le plus explicitement dans Le Nègre factice, l’une des meilleures nouvelles du recueil :

« Il n’avait pas fait cinq cent mètres lorsqu’il vit près de lui un nègre en plâtre penché au-dessus d’une clôture basse, en briques jaunes, qui encerclait une vaste pelouse. Le nègre était à peu près de la taille de Nelson et il penchait vers la rue en un équilibre incertain, parce que le mastic qui le fixait au mur s’était fendu. Il avait un œil entièrement blanc et tenait un morceau de pastèque. Mr. Head s’arrêta et le regarda en silence. Nelson s’arrêta non loin de là. Alors Mr. Head s’exclama : « Un nègre factice ! ». Il était impossible de discerner l’âge qu’on avait voulu attribuer au nègre factice : il avait l’air trop chagrin pour être jeune ou vieux. On avait dû souhaiter que son visage exprimât la joie, car ses lèvres étaient relevées comme pour un rire, mais la forme de l’œil et l’inclinaison qu’il avait prise suggérait bien plutôt qu’il était affreusement malheureux. « Un nègre factice ! » répéta Nelson comme un écho. Ils demeuraient tous les deux immobiles, le cou pareillement tendu, les épaules identiquement courbées et les mains agitées par le même tremblement. Mr. Head avait l’air d’un très vieil enfant et Nelson d’un vieillard miniature. Ils regardaient le nègre factice comme s’ils étaient en présence de quelque grand mystère, d’un monument qui commémorait quelque victoire et qui les rassemblait dans leur commune défaite. Tous les deux sentaient se dissoudre leur désaccord comme sous l’effet d’une action miséricordieuse. Mr. Head ignorait encore l’effet produit par la miséricorde car il avait toujours été trop bon pour en être l’objet, mais maintenant il croyait savoir. Il regarda Nelson et sentit qu’il lui fallait dire quelque chose à l’enfant pour lui prouver que toute sagesse ne l’avait point déserté, et, dans le regard que l’enfant lui adressa en retour, il vit en effet qu’il désirait ardemment cette preuve. Ce regard suppliant semblait lui demander une explication définitive du mystère de l’existence. […]
Mr. Head s’arrêta, garda le silence et sentit à nouveau l’effet de la miséricorde, mais il comprit cette fois qu’aucun mot au monde n’était capable de le traduire. Il comprit qu’elle surgissait de l’angoisse qui n’est refusée à aucun homme et qui est donnée, sous d’étranges formes, aux enfants. Il comprit que c’était tout ce qu’un homme peut emporter dans la mort pour en faire don à son Créateur et il s’empourpra de honte à la pensée qu’il en avait si peu à Lui offrir. […] Il comprit que ses péchés lui avaient été pardonnés depuis le commencement des temps, lorsqu’il avait conçu dans son propre cœur le péché d’Adam, jusqu’à cette journée où il avait renié le pauvre Nelson. » (p. 138-140)


                Il ne faut pas se méprendre toutefois en pensant que de tels passages sont fréquents dans les nouvelles de O’Connor. Théologienne accomplie, Flannery O’Connor avait une connaissance très complète et profonde des écrits religieux, et si certains passages renvoient explicitement à la Bible, ils ne font pas partie d’un projet « à thèse », un projet moralisateur que l’auteure voudrait imposer à son lecteur. Au contraire, la plupart des nouvelles se caractérisent plutôt par l’objectivité, le recul de l’auteur vis-à-vis de ses personnages, s’efforçant de ne pas les juger et de décrire simplement leurs actions, leurs pensées. On peut y voir l’influence de Tchekhov, qui a pratiquement influencé tous les nouvellistes qui l’ont suivi. Flannery O’Connor a beau faire usage du grotesque (on la rapproche souvent dans cette technique de Dickens), elle ne juge pas ses personnages et leur bêtise ne transparaît aux yeux du lecteur que par leurs actions et paroles. Flannery O’Connor est préoccupée par l’omniprésence de la bêtise, de l’étroitesse d’esprit, de la mesquinerie, de la superficialité qui caractérisent sa vision de la nature humaine et la possibilité/difficulté de salut pour quelques personnes évoluant dans un tel environnement. Le Sud américain dans lequel elle a grandi lui a fourni des exemples à profusion de cette humanité lâche, mesquine, refermée sur elle-même, qu’elle reprend dans son œuvre littéraire. Il y a un étrange mélange de comique (par l’utilisation du grotesque) et de noirceur dans les nouvelles de ce recueil. La nouvelle éponyme, la première de ce livre, en est un exemple éclatant : elle démarre sur un ton satirique, sur le quotidien d’une famille insignifiante, et se termine par un des finals les plus tétanisants que j’aie lus jusqu’à présent, avec une présence très ambiguë de la grâce divine qui a fait et continue de faire l’objet de controverses sur sa signification finale.  Mais je vous laisse la découvrir par vous-même pour que vous puissiez en juger d’après le récit même…