" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

dimanche 31 juillet 2016

Amélia, Henry Fielding

Note : 9,5/10


Quatrième de couverture :

« À la fin de l'année 1751, quand Amélia parut, Henry Fielding n'avait pas encore quarante-cinq ans. Pourtant, il était déjà sérieusement malade. Il allait mourir trois ans plus tard. Entre ses trois grands romans, Les Aventures de Joseph Andrews, Tom Jones et Amélia, à la fin de sa vie, Fielding exprimait sa prédilection pour ce dernier. "De toute ma progéniture, disait-il, Amélia est mon petit enfant préféré..." Et, peu de temps après la première édition anglaise, on pouvait lire dans la correspondance littéraire de Grimm et Diderot ce jugement qui n'est pas un mince éloge : "M. Fielding est un auteur très original, grand peintre, toujours vrai et quelquefois aussi sublime que Molière". Amélia est un roman d'un réalisme révolutionnaire pour l'époque, un véritable roman politique qui met à nu les tares d'une société, nous conduit dans ses bas-fonds, parmi ses escrocs, ses consciences à vendre et à acheter, ses prostituées et ses honnêtes intermédiaires en tout genre, avec une hardiesse qui annonce Dickens comme Balzac, ou Les Misérables. Amélia, c'est la gageure du roman d'amour après le mariage des protagonistes, la tentative d'embrasser les événements échelonnés sur une dizaine d'années, de faire vivre tout le centre de Londres avec des mascarades, les oratorios de M. Haendel, les plaisirs du Vauxhall ou du Ranelagh. C'est la vue nouvelle sur le monde qui est celle, par exemple, du Neveu de Rameau, avec le maniement de l'appareil judiciaire de l'époque, celui de l'administration, la vie dans les prisons, dans les geôles des baillis comme à l'armée, toute l'échelle des pourboires indispensables, la corruption générale, bref, le rôle souverain de l'argent dans l'Angleterre d'après la révolution de 1688. Amélia a des côtés âpres, douloureux. La satire s'y fait cruelle et impitoyable. Mais en même temps, c'est une belle histoire d'amour, grave, tendre, bref sentimentale. » Pierre Daix Anne Villelaur


En ouvrant Amélia, on s’attend plus ou moins à un roman dans la même veine que Tom Jones, le roman le plus consacré et célèbre de Fielding. À savoir une peinture des mœurs très aigüe, satirique mais surtout et avant tout très comique.
Malgré le ton résolument léger, comique de Tom Jones, ce dernier n’en était pas moins un des livres les plus riches dans la caractérisation des personnages, que Fielding peint avec une justesse et précision qui n’ont pas d’égal parmi ses successeurs anglais, même parmi Austen ou Dickens par exemple. Seule George Eliot je pense est parvenue à rivaliser avec Fielding dans cette capacité de caractérisation des personnages, mais l’ampleur de la première est moindre par rapport à son illustre prédécesseur en raison de la taille de leurs livres respectifs, à l’exception notable de Middlemarch. Fielding attirait lui-même l’attention de son lecteur sur cette minutie dans la peinture de caractère dont l’extrême précision pouvait échapper au lecteur inattentif,  dans cette citation de Tom Jones :

« Un autre avertissement que nous voudrions te donner, mon brave reptile, c’est de ne pas trouver une trop grande ressemblance entre certains personnages ici présentés ; comme, par exemple, entre l’hôtesse qui paraît dans le septième livre et celle du neuvième. Il faut que tu saches, ami, qu’il y a certaines caractéristiques communes à la plupart des individus de chaque profession ou occupation. Être capable de conserver ces caractéristiques et en même temps d’en diversifier les effets, c’est l’un des talents du bon écrivain. Noter la subtile distinction qui existe entre deux personnes animées du même vice ou de la même folie en est encore un autre ; et comme ce talent ne se trouve que chez très peu d’auteurs, il est aussi peu de lecteurs à savoir le discerner véritablement ; encore qu’à mon avis, les lecteurs qui sont capables d’en faire l’observation y trouvent un extrême plaisir. » (p. 561)

Voici l’un des innombrables personnages secondaires du présent roman, décrit tout en nuances, par Fielding :

« Quoique nous eussions fait tous nos efforts pour plaire au recteur, nous vîmes bientôt qu’il était impossible d’y parvenir. Pour vous peindre rapidement ce personnage, c’était le mortel le plus grincheux qu’il y eût au monde. Quoique au fond il fût bon et très pieux, sa mauvaise humeur rendait sa compagnie si insupportable que rien ne pouvait compenser cela. Si son déjeuner n’était pas prêt à la minute, si la viande était trop cuite ou trop saignante, bref, si la moindre chose n’était pas exactement à son goût, c’en était assez pour le mettre en colère tout le reste du jour, de sorte qu’on ne le voyait presque jamais vingt-quatre heures de bonne humeur. » (p. 481)

On pourrait croire que Fielding en resterait là, mais un peu plus loin, il montre au lecteur un autre trait de caractère d’un personnage qui semble foncièrement antipathique au vu de la description qui vient d’en être faite :

« […] le recteur avait prêté dix livres à mon mari pour payer ses dettes dans le village. En effet, malgré toute son irritabilité, cet homme était bon, généreux et avait tant de bonnes qualités que, quand je le connus bien, je déplorais qu’il eût aussi bien pour lui que pour moi, un tel caractère. » (p. 482-3)


Tom Jones se caractérise principalement par sa verve comique, bien que la peinture du monde y soit déjà quelque peu âpre, désenchantée. Les héros vertueux que sont Tom, Sophie et Allworthy, sont entourés presqu’exclusivement de personnages plus ou moins corrompus et/ou détestables, de Blifil, le plus perfide de tous, aux innombrables personnages secondaires qui méprisent ou abusent de nos héros, obnubilés principalement par l’argent ou leurs préjugés sur le rang social. Impossible évidemment de ne pas penser au Don Quichotte de Cervantès, dont Fielding fut un grand admirateur : on perçoit généralement le plus célèbre roman espagnol comme une parodie des romans de chevalerie, un livre principalement comique, alors qu’il s’agit surtout d’une dénonciation crue d’un monde qui a abandonné toute vertu, tout idéal, au profit des petits intérêts mesquins et pécuniaires devenus la seule préoccupation des gens, qui ridiculisent dans le même temps les rêveurs, idéalistes de tous genres. En dehors donc de ces aspects comiques, Don Quichotte est avant tout un livre grave, sur la solitude des porteurs d’idéal, des rêveurs, dont le combat pour un monde plus juste, plus vertueux, est tourné en ridicule, moqué, par le monde qui les entoure.
La même réflexion je trouve peut être appliquée à Fielding. Ce dernier jouit principalement d’une réputation d’auteur comique, certes satirique sur la société de son temps mais qui n’en garderait pas moins espoir en l’homme et le monde, à l’image des happy ends qui sont de rigueur dans presque tous les romans anglais des 18e et 19e siècles et qui donnent parfois l’impression que ces romans se ressemblent tous plus ou moins. Dans Amélia également, le happy end est, sans surprise, au rendez-vous, mais ce qui le différencie foncièrement de Tom Jones, c’est le ton du roman qui est, quoique conservant un certain aspect comique à de nombreux endroits, bien plus pessimiste, désabusé sur le monde qu’il dépeint.
Fielding fut on peut le dire un Don Quichotte dans sa vie. En sa qualité de juge, il voulait éradiquer la criminalité, le vice, qui gangrenaient le comté dans lequel il officiait. Il voulait également, à travers ses romans, montrer et inciter ses compatriotes à corriger les vices innombrables dont il fut témoin sa vie durant, que son expérience de juge a permis de voir au plus près. C’est dans ce contexte de « luttes gigantesques » qu’il écrira Amélia. Fielding y mettra, disent les traducteurs dans leur préface, « toute sa foi, mais aussi une certaine amertume née du sentiment de son impuissance ». Car, en dépit du happy end miraculeux qui conclura le roman, c’est bien un pessimisme bien plus prégnant que dans Tom Jones qui caractérise Amélia, comme le disent les traducteurs :

« Le ton a définitivement changé. Tom Jones baigne dans une atmosphère de comédie, Amélia côtoie sans cesse le drame. La comédie n’en est pas absente, mais le ton s’y faut souvent âpre et bien des scènes sont tragiques. »

                Dans Le Rideau, Milan Kundera voit l’originalité de Fielding dans les « observations inattendues, les situations surprenantes qu’il créait ». Brossant en détail le portrait du couple Trent et la totale marchandisation de leur propre être à laquelle ils ont abouti, Fielding a conscience que la monstruosité du couple puisse paraître invraisemblable, d’où la minutie avec laquelle il peint l’évolution de leur caractère, depuis l’enfance du capitaine Trent à la marchandisation cynique de sa femme pour entretenir son coûteux train de vie, dans une « espèce de préface, que nous avons jugée nécessaire pour présenter une sorte de gens dont quelques-uns de mes compatriotes et de mes lecteurs des collèges pourraient peut-être mettre en doute l’existence » (p. 747).

Les malheurs successifs qui s’abattent sur le couple héroïque, les manipulations/trahisons dont ils sont l’objet, donnent au final une vision du monde très pessimiste, très désenchantée. Un personnage qui se présentera comme l’un des meilleurs amis de Booth, et qui l’est sincèrement au début de leur amitié, deviendra l’un de ses antagonistes les plus féroces lorsqu’il se sentira attiré physiquement par Amélia et mettra tout en œuvre pour la posséder, tout en continuant de feindre d’être son ami qu’il considère désormais comme un rival à écarter, à l’image de la trahison de Protée vis-à-vis de Valentin dans Les Deux Gentilshommes de Vérone de Shakespeare. Voici comment Fielding explique ce revirement avec sa compréhension minutieuse de l’homme qui le caractérise :

« […] de toutes les passions, il n’y en a point dont nous devions nous garder davantage que de celle qu’on appelle généralement l’amour. Il n’en est point qui nous présente, surtout dans l’âge turbulent de la jeunesse, des tentations si douces, si fortes et presque irrésistibles. Aucune n’a jamais produit dans la vie privée tant de tragédies fatales et lamentables ; et, ce qu’il y a de pis, il n’en est point dont le poison gagne et affecte si aisément le cœur. L’ambition ne produit guère de maux que quand elle est logée dans un cœur cruel et sauvage. L’avarice fleurit rarement ailleurs que dans le sol le plus stérile et le plus pauvre ; au contraire, l’amour s’insinue d’ordinaire dans les cœurs les plus riches et les plus nobles ; et, si l’on n’a pas le plus grand soin d’y veiller, de l’élaguer, de le cultiver et d’en arracher les mauvaises herbes, qui ne naissent que trop souvent autour de lui, il étend ses branches en désordre comme à l’état sauvage, et, loin de produire rien de désirable, il étouffe et tue tout ce qu’il y a de bon et de noble dans le cœur où il règne en souverain. Pour finir l’allégorie, la tendresse et le bon naturel, la bravoure, la générosité et toutes les vertus en général ne sont souvent que les instruments dont on se sert pour se soumettre aux desseins les plus pernicieux de ce tyran qui subjugue tout. » (p. 400-1)

D’autres personnages, plus secondaires, feindront de même d’être les amis du couple pour mieux les tromper. Mis à part le modeste Atkinson, frère de lait d’Amélia puis domestique de Booth avant de devenir sergent, et le docteur Harrison, sorte d’équivalent du Allworthy de Tom Jones, tous les autres personnages sont, à un degré plus ou moindre, corrompus. Une corruption telle que, devant les malheurs innombrables qui s’abattent sur eux, les héros, parfois, sont tentés de se laisser gagner par le désespoir :

« Toute ma philosophie est à bout quand je songe que mes enfants vont avoir affaire à un monde cruel, dur et insensible, et devoir lutter contre les vagues de la fortune qui ont submergé leur père… »

« Ô mes enfants ! mes chers enfants ! Pardonnez-moi, mes pauvres petits. Pardonnez-moi de vous avoir mis dans un monde tel que celui-ci. Vous êtes perdus… mes enfants, perdus… »

Tout Amélia baigne dans l’incertitude née de la cruauté du monde couplée au changement potentiel de l’homme, même vertueux à l’origine, qui peut à tout instant se laisser dominer par ses passions ou se laisser transformer par l'espérance ou le gain d'une richesse soudaine. Booth lui-même, dans un moment d’abandon, trahit sa femme qu’il idolâtre tant, et aura une liaison avec Miss Matthews, qu’il regrettera cependant rapidement par la suite. Son penchant pour le jeu, qu’il tente de réfréner, aura également de graves conséquences pour son foyer, l’amenant au bord de la misère. Amélia, en apprenant cette infidélité, se mettra à douter, le temps d’un instant, d’un mari qu’elle croyait alors irréprochable. De même, le couple Booth doutera un moment du docteur d’Harrison lorsqu’il apprend que ce dernier a fait arrêter Booth sur un malentendu semblable à l’expulsion de Tom Jones par Allworthy.
L’argent surtout est au cœur de la corruption des caractères humains, et Fielding nous  donne une telle profusion d’exemples que l’effet créé sur le lecteur est un profond pessimisme, cynisme vis-à-vis des relations humaines : l’accaparement frauduleux d’un testament par la sœur d’Amélia, un père retourné contre sa propre fille par sa seconde épouse malveillante (l’histoire du père de Mrs Bennet), Mr Bennet floué par les filles de son protecteur décédé, « l’ami » d’Harrison qui abuse de sa générosité, Mrs James qui se montre distante envers Amélia depuis son riche mariage etc. Fielding nous fait le portrait profondément désenchanté d’une société accaparée par l’argent, son intérêt personnel, l’assouvissement de ses passions, où la vertu et le mérite personnel sont raillés et ignorés, où les vertueux sont escroqués, maltraités sans ménagement.
L’envie, la haine de ce qui est supérieur, vices que Fielding met en lumière avec crudité, achève de brosser un portrait sans concession d’une humanité mesquine, envieuse, jalouse des succès d’autrui, prête à tout moment à commettre des actes de cruauté. C’est l’exemple de la tante de Mrs Bennet, une femme qui faute de beauté, tente de tirer vanité de son savoir, qui est toutefois creux, superficiel, et bien inférieur à celui de sa nièce, ce qui attisera sa haine envers cette dernière après son mariage :

« Le premier chagrin qui nous échut après notre mariage nous vint de ma tante. Il était fort désagréable pour nous de vivre sous le nez d’une si proche parente, qui, loin de se reconnaître pour telle, nous jouait au contraire tous les mauvais tours qu’elle pouvait. Elle forma un parti contre nous dans la paroisse, ce qui est toujours assez facile, parmi les gens du commun, contre des gens qui leur sont en même temps supérieurs par le rang et inférieurs par la fortune. » (p. 480-481)

 L’achat d’un carrosse, de même, eut des conséquences désastreuses pour Booth, attisant l’envie et la jalousie de son voisinage et amenant sa ruine complète :

« L’achat de ce vieux carrosse a eu des suites inimaginables. Auparavant, ma femme et moi, nous ne nous étions guère distingués des autres fermiers et de leurs femmes, ni par l’habillement, ni par nos façons de vivre. Ils nous traitaient comme leurs égaux. Mais alors ils commencèrent à nous prendre pour des gens qui voulaient s’élever au-dessus d’eux et se mirent à nous envier, à nous haïr et à nous déclarer la guerre. Les petits gentilshommes du voisinage prirent ombrage de voir un pauvre fermier devenir leur égal dans les choses où ils placent toute leur dignité. Ne doutant pas que je l’eusse fait, moi aussi, par ostentation, ils commencèrent à me haïr et à se moquer de mon équipage […] nous ne fîmes que rire pendant longtemps [de ces commérages], Amélia et moi, mais à la fin, nous ressentîmes les effets pernicieux de l’envie, laquelle conduit plutôt à des événements tragiques que comiques. Mes voisins se liguèrent alors contre moi […] Tout ce que j’achetais, il me fallait le payer plus cher. Et ce que je vendais, j’étais obligé de le donner à meilleur marché que les autres. Bref, ils s’étaient donné le mot et, tandis que tous les jours ils se livraient impunément sur mes terres à une violation de propriété, si par hasard quelques-uns de mes bestiaux s’échappaient dans leurs champs, j’étais aussitôt forcé de soutenir un procès contre eux ou de leur payer le dommage au quadruple. […] tout cela ne pouvait se terminer que par ma ruine complète […] je me trouvai au bout de quatre ans endetté de près de trois cent livres sterling […] afin d’éviter la prison, je fus forcé de quitter le pays avec tout ce que j’ai de plus cher au monde, ma femme et ma pauvre petite famille. » (p. 269-271).

                Fielding maîtrise à la perfection son récit, du début jusqu’à la fin. Outre le caractère très oral de son récit, dans laquelle un personnage raconte son passé à un autre, à la manière de Cervantès, Fielding n’hésite pas dans la partie narrative à revenir en arrière pour expliquer un événement étrange survenant dans la vie des personnages. Il use souvent de ce procédé dans laquelle une situation incongrue se déroule devant le lecteur, avant de l’expliquer en détail par un retour en arrière expliquant l’événement étrange en question. C’est ce que Fielding dit dans la conclusion d’un des nombreux chapitres servant à expliquer minutieusement les motivations des personnages et la suite des événements antérieurs ayant conduit à la situation étrange rencontrée au chapitre précédent :

« Voilà pour les différents événements dont nous avons cru qu’il était nécessaire que le lecteur fût informé ; car, outre qu’ils contribuent beaucoup à donner une parfaite intelligence de toute l’histoire, il n’y a point d’exercice de l’esprit qui soit plus agréable à tout lecteur intelligent que de suivre les petits chaînons presque imperceptibles de chaque chaîne des événements qui produisent toutes les grandes actions de la vie. Nous allons donc poursuivre notre histoire au chapitre suivant. » (p. 786)

                Si l’on excepte donc le happy end qui semble beaucoup trop forcé à mon goût, voilà un roman quasi parfait, l’un des meilleurs que j’aie lus cette année. Le charme de Fielding repose sur cette profusion de détails que l’auteur, en fin analyste de l’homme, nous sert avec générosité 800 pages durant. Comme le dit Kundera, Fielding nous dévoile, par cette peinture des mœurs très approfondie, des aspects nouveaux de l’existence, et c’est en cela que constitue son principal mérite. Pour ne rien gâcher, cela nous est servi dans un style très clair, l’un des plus aisés qu'il soit donné de lire, qui n’exclue pas la profondeur du propos. Le comique est certes toujours présent, mais bien moins que dans Tom Jones. La satire se fait plus virulente, le monde dépeint est bien plus sombre que dans son précédent roman. Les héros s’en sortent certes, mais l’on peine à voir dans leur fin heureuse un motif d’espoir dans un monde où la vertu morale, les gens de bien sont sans cesse piétinés, exploités par une population en majorité égoïste, obnubilée par leur argent ou leurs pulsions.

vendredi 15 juillet 2016

Scènes de la vie du clergé, George Eliot

Note : 9/10


Quatrième de couverture :

« C'est en 1858 que paraissent les Scènes de la vie du clergé, acte de naissance de la plus grande romancière anglaise du XIXème siècle. Bien plus que les figures de pasteurs présentées par ces trois récits, compte la peinture attendrie et comique, mais aussi cruelle, d'une société provinciale aux prises avec les bouleversements, dans la vie quotidienne et les mentalités, apportés à l'Angleterre par les suites de la révolution industrielle. Pour George Eliot, en effet, l'observation des êtres, aussi minutieuse soit-elle, ne se conçoit qu'intégrée dans une vue d'ensemble des groupes sociaux auxquels ils appartiennent. D'où le choix qu'elle fait, dès cette première œuvre, de peindre des "héros" qui fassent partie de l'humanité moyenne - vision esthétique où se combinent d'ailleurs sens chrétien et sens démocratique - et en soient pleinement représentatifs. Scènes de la vie du clergé, ou l'entrée en douceur du réalisme dans la fiction anglaise. » Jean Gattégno


Voici les trois nouvelles composant ce recueil :

1) Les Tribulations du révérend Amos Barton : 9/10
2) Le Roman d’amour de Mr. Gilfil : 9/10
3) La Repentance de Janet : 8,5/10


Les trois nouvelles composant ce recueil sont loin d’être les œuvres mineures auxquelles je m’attendais en l’ouvrant, considérant qu’il s’agit de la première œuvre littéraire publiée par son auteure. Pourtant, chaque récit démarre de manière plutôt laborieuse, Eliot ayant décidément du mal à plonger immédiatement son lecteur dans le vif du sujet, comme ce fut le cas notamment avec Silas Marner. Une dizaine de pages s’écoule en introduction avant que nous puissions réellement faire connaissance avec les héros de la nouvelle concernée, et en particulier dans le cas de La Repentance de Janet, où l’héroïne de la nouvelle, Janet Dempster ainsi que le révérend Edgar Tryan ne nous sont présentés que tardivement dans leur vie quotidienne et intérieure. Mais cela ne veut cependant pas dire que ces premières pages sont ratées du fait du manque d’entrain ou de talent de l’auteure. Dans les premières pages, Eliot adopte un schéma assez récurrent dans sa narration consistant à nous présenter ses futurs héros par le regard rempli de préjugés que leur porte la communauté à laquelle ils appartiennent, comme pour nous montrer à quel point les commérages sont éloignés de la vie réelle et inconnue que mènent certaines personnes aux yeux des autres, emprisonnés dans leurs préjugés, leurs jugements péremptoires infondés, leurs erreurs d’appréciation du fait de leur étroitesse d’esprit. Et tout l’art de George Eliot est de nous détromper sur nos conceptions erronées vis-à-vis des autres, de nous montrer la vie intérieure et complexe de personnes dont nous ne connaîtrions pas les épreuves, les souffrances sans l’intermédiaire de l’art littéraire nous dévoilant des aspects cachés et insoupçonnés de l’existence.

« Les distinctions subtiles sont embarrassantes. Il est plus facile de dire qu’une chose est noire que de discerner les nuances particulières de brun, de bleu ou de vert qui lui appartiennent en réalité. N’est-il pas bien plus aisé de déclarer que notre voisin n’est bon à rien, que de rechercher les circonstances qui modifieraient cette opinion ? » (p. 51)

« […] mon seul mérite consiste dans la véracité avec laquelle je vous raconte l’humble histoire d’hommes très ordinaires. Je désire exciter votre sympathie pour des peines communes, vous faire répandre des larmes sur une douleur réelle ; sur une douleur telle qu’il peut s’en trouver à votre porte, une douleur qui n’est enveloppée ni de haillons, ni de velours, mais d’un costume très décent. » (p. 75).


Le révérend Barton est ainsi l’objet de rumeurs malveillantes lorsqu’une comtesse s’installa dans son foyer familial aux côtés de sa femme Amelia ou « Milly ». La communauté, voyant la situation d’un œil superficiel, en tire la conclusion rapide que la comtesse est la maîtresse du révérend et les commérages à son égard se multiplient. Le révérend Gilfil est un vieux célibataire dont personne ne soupçonne qu’il vécût une intense histoire d’amour bien que non réciproque, qui se termina sur une tragédie. Et le révérend Tryan est perçu comme un hypocrite, un charlatan par le seul fait qu’il appartienne à une église dissidente, les évangélistes, alors que ceux lui portant ce dur jugement ne l’ont jamais rencontré, n’ont jamais fait sa connaissance. Ce sera le cas également de Janet Dempster, qui sera surprise en le rencontrant fortuitement, de voir à quel point il diffère de l’image qu’elle s’était faite de lui :

« Elle resta et fut obligée d’entendre ce que disait Mr. Tryan. Il fut interrompu par un violent accès de toux de la malade.
« C’est bien pénible, n’est-ce pas ? dit-il quand Sally fut calmée. Cependant Dieu semble vous aider admirablement à le supporter. Priez pour moi, Sally, pour que je puisse avoir aussi de la force quand viendra la grande souffrance. C’est une de mes pires faiblesses que de redouter la douleur corporelle ; et je pense que le temps n’est pas éloigné où j’aurai aussi à supporter ce que vous éprouvez. Mais je vous ai fatiguée. Nous avons assez parlé. Au revoir. »
Janet fut surprise et oublia sa résolution de ne pas rencontrer Mr. Tryan ; l’accent et les paroles étaient si différents de ce qu’elle attendait. Il n’y avait rien de l’onction de satisfaction personnelle du professeur criant ou exhortant, ou expliquant pour l’avantage de l’auditeur : mais une simple demande d’aide, un aveu de faiblesse. Mr. Tryan avait donc ses chagrins profondément sentis ? Mr. Tryan aussi, comme elle-même, savait ce que c’était que de trembler d’avance pour une épreuve – de frissonner devant un fardeau plus lourd qu’on ne se sentait la force de le supporter ?
Le plus bel acte de vertu n’aurait pu attirer le bon vouloir de Janet en faveur de Mr. Tryan autant que cette communauté de souffrance, et cette pensée bienveillante était dans ses yeux lorsque le pasteur parut dans le corridor, pâle, fatigué et oppressé. La vue de Janet, se tenant là debout, avec cette complète inconscience de soi qui est le propre d’une impression vive et nouvelle, le fit tressaillir. Il s’arrêta un moment ; leurs yeux se rencontrèrent, et ils se regardèrent gravement pendant quelques instants. Puis ils se saluèrent, et Mr. Tryan sortit.
Il y a une puissance dans le regard direct d’une âme sincère et aimante, qui fait plus pour dissiper les préjugés et enflammer la charité que les arguments les plus étudiés. L’exposition la plus complète de la doctrine de Mr. Tryan n’avait pas suffi à convaincre Janet qu’il n’avait pas une indulgence odieuse pour lui-même, en se croyant particulièrement un enfant de Dieu ; mais un seul regard direct et plein de souffrance éloigna d’elle cette impression pour toujours ». (p. 339-340)

                Malgré l’omniprésence du religieux dans ses écrits, George Eliot n’était pas une pratiquante dévote, et elle en vint rapidement à perdre la foi au profit d’une foi personnelle qu’elle ne cesse d’exprimer dans tous ses écrits, mettant l’accent sur le devoir, la compassion pour atténuer un monde empli de souffrances. Elle ne glorifie pas les pasteurs héroïques qui peuplent son univers en raison d’une obséquiosité quelconque envers leur fonction, mais pour leur chaleur humaine, leur courage à remplir leur devoir envers leur entourage et à se montrer compréhensif, compatissant envers les autres personnes qui les entourent. Peu importe donc qu’ils soient dissidents, comme l’est Mr. Tryan, évangéliste, ou Dinah Morris dans Adam Bède, moquée régulièrement pour son appartenance à l’église méthodiste. Eliot ne se soucie pas d’une étiquette, d’une fonction, d’une appartenance à une quelconque mouvance religieuse. Ce qui lui importe, c’est l’être humain, l’individu, ses qualités morales, son courage face aux dures épreuves de la vie et non un quelconque rang, prestige, fortune etc.
Les héros de ces nouvelles peuvent à première vue apparaître comme des saints, de par leur grande bonté, mais Eliot évite le cliché de la personne sainte en montrant également leurs faiblesses, leurs doutes. Amos Barton est ainsi inapproprié à sa fonction de par son caractère, qu’Eliot nous décrit avec son souci constant de précision et de complexification :

« Nous lisons, il est vrai, que les murs de Jéricho tombèrent au son des trompettes ; mais nous ne trouvons nulle part que ces trompettes fussent enrouées et faibles. Sans aucun doute elles éclatèrent en sons clairs et puissants, pour ébranler le mortier et les briques. Le débit oratoire du révérend Amos ressemblait plutôt à une trompe de chemin de fer belge, excellent dans l’intention, mais incapable de la réaliser de façon adéquate. Il trouvait rarement la note juste, que ce fût pour les conseils privés ou les exhortations publiques, et s’en irritait quelque peu. Car, bien qu’Amos se crût fort, il ne se sentait pas fort. La nature lui avait accordé une opinion, mais non la sensation correspondante. […] Une chandelle de suif est une excellente chose dans un chandelier de cuisine […] ce n’est que lorsque vous l’introduisez au salon, qu’elle paraît commune, faible et sans clarté. Malheur au digne homme qui, ainsi que la chandelle, se trouve dans une place au-dessus de son mérite ! Il n’y a que les esprits larges qui soient capables de l’apprécier et d’avoir pitié de lui, qui puissent discerner et aimer la sincérité de ses intentions, au milieu de la faiblesse de ses facultés. » (p. 33-34)

Le style d’Eliot est déjà je trouve étonnamment mature, très abouti, pour de premiers écrits. Nous retrouvons déjà les longues analyses du narrateur sur les états d’âme/descriptions de ses personnages, une clarté d’expression renforcée encore par des associations/métaphores imagées, poétiques, servant de comparaison, d’exemple, pour clarifier encore davantage le propos de l’auteur aux yeux du lecteur. Décrivant dans le passage suivant la lutte de Janet pour ne pas retomber dans l’alcoolisme consécutif en partie aux maltraitances physiques qui lui a fait subir son mari, Eliot écrit :

« Et elle avait besoin de ces secours secondaires, car sa lutte avec son passé n’était pas toujours facile. Les fortes émotions qui donnent à la vie d’un être humain une nouvelle direction remportent la victoire de la même manière que la mer ; quoique les eaux avancent avec certitude, souvent, après une vague plus puissante que d’habitude, elles semblent reculer, comme pour perdre tout le terrain qu’elles avaient gagné. Janet montrait la grande force de son esprit en prenant toutes les précautions possibles contre la tentation. Sa mère ne la quittait plus […] Janet lui donna à garder toutes les clefs dangereuses, la priant de les tenir dans quelque endroit secret. Toutes les fois que l’abattement et son désir trop connu la menaçaient, elle cherchait un refuge dans ce qui avait toujours été sa plus pure jouissance : elle visitait quelqu’un de ses voisins pauvres, leur portait quelque secours, s’approchait d’un lit de malade, réjouissait de ses sourires l’un des logis familiers de l’une ou l’autre des sombres ruelles. » (p. 408-409).

Voici un autre exemple de la prose tout en nuances et images d’Eliot :

« La mère se renversa dans son fauteuil lorsque Janet fut partie et tomba dans une rêverie douloureuse. Quand notre vie est une épreuve continuelle, les moments de répits semblent ne faire que substituer le poids de l’appréhension à celui de la souffrance habituelle ; le rideau de nuages semble ne se diviser un instant que pour que nous puissions mesurer son horrible épaisseur pendant qu’il s’abaisse, noir et menaçant, après cet éclat passager. Les gouttes d’eau qui, dans le désert, humectent les lèvres desséchées, ne font que rendre la soif plus vive. Janet a l’air gai maintenant ; mais quelle scène de malheur va-t-il arriver ? Elle est trop semblable aux fleurs de cistes du petit jardin devant la fenêtre, dont peut-être, avec l’ombre du soir, les pétales au blanc délicat et au noir brillant seront foulés aux pieds dans la poussière de la route. Après le coucher du soleil, Janet sera là, peut-être, irritée, désespérée, sanglotant sur ses chagrins avec une colère égoïste et le sauvage désir d’être morte. […] Certainement l’amour éternel, auquel elle croyait au milieu de toute la tristesse de son sort, ne laisserait pas son enfant errer de plus en plus loin dans le désert, jusqu’à ce qu’il n’y eût pas de retour – l’enfant si aimable, si compatissante, si bonne, jusqu’au moment où elle avait été poussée à mal faire par les plus amers chagrins de la femme mariée ! Mrs. Raynor avait sa foi et ses convicions spirituelles, quoiqu’elle ne fût point évangéliste et ne connût rien du zèle dogmatique. […] Toutefois elle lisait sa Bible avec zèle et pensait y trouver de divines leçons – et y apprendre à supporter sa croix avec douceur et à être miséricordieuse. […] Elle essayait d’avoir espoir et confiance, quoiqu’il fût difficile de croire que l’avenir pût produire autre chose que ce qui avait été semé sous ses yeux. Mais il y a toujours des semences déposées en silence et sans que nous le voyions, et partout viennent des fleurs inattendues. Nous récoltons où nous avons semé, mais la Nature a un amour qui dépasse notre justice, et elle nous donne de l’ombre, des fleurs et des fruits qui naissent sans que nous ayons rien planté. » (p. 292-293).

Remarquons pour finir que George Eliot est souvent classée parmi les écrivains réalistes, une étiquette je trouve beaucoup trop restrictive de son talent artistique remarquable. Eliot ne cesse d’écrire à partir du souvenir qu’elle eût des villes provinciales de son enfance et non à partir de faits historiques, objectifs, dénués de tout imaginaire. Le monde qu’elle créé ainsi est loin d’être réductible à un courant réaliste, et Eliot créé véritablement un monde bien à elle dans ses romans, et toute volonté de voir dans ses romans une trace d’une Angleterre disparue, de la société victorienne etc. ne fait pas justice au talent artistique qu’elle nous démontre dans ses livres, où c’est bien un monde créé à partir de l’imagination de sa romancière (un «conte de fées» dirait Nabokov) qui nous est proposé et non une description à caractère et valeur historique d’une époque.

« Plus d’un quart de siècle s’est écoulé depuis lors, et dans cet intervalle Milby a progressé aussi rapidement qu’aucune autre petite ville des domaines de sa Majesté. Maintenant elle possède une belle station de chemin de fer, où le voyageur de Londres assoupi peut regarder par la portière à la brillante lueur du gaz, et voir des pères et des maris parfaitement sobres descendre des wagons avec leurs sacs de voyage, après avoir fait leurs affaires de la journée dans la capitale du comté. […] Bref Milby est maintenant une ville élégante, morale et éclairée […]. Mais, je vous en prie, lecteur, éloignez de votre esprit toutes les idées élégantes et raffinées qui s’associent à cet état avancé, et reportez votre imagination au temps où Milby n’avait point de reverbères à gaz ; où la diligence arrivait couverte de poussière et de boue à la porte du Lion-Rouge […] Si à cette époque vous étiez passé à Milby, dans la diligence, vous n’auriez eu aucune idée de l’importance des gens qui y demeuraient, et de celle qu’ils accordaient au rang. C’était une ville irrégulière, avec une forte odeur de tannerie dans une rue et un grand bruit de métiers dans une autre ; et même dans Friar’s Gate, le centre aristocratique, les maisons n’auraient point offert un caractère bien important. » (p. 249-251)

Ses romans sont donc autant des romans réalistes (ou historiques) d’une époque donnée, que les romans de Balzac ou de Proust, dont Baudelaire et Nabokov respectivement disaient qu’ils n’avaient aucune autre intention que de décrire un monde fictif bien à eux, et que toute lecture tentant d’y voir un document historique d’une époque serait bien mal rendre justice à la valeur artistique de leurs œuvres, qui fut comme tout bon artiste leur unique préoccupation…

Je terminerai ce billet par quelques extraits qui ont retenu mon attention dans ce recueil…

« Notre vie de tous les jours n’est qu’une manière de nous cacher l’un l’autre derrière un écran de paroles et d’actions vulgaires, et ceux qui s’asseyent avec nous au même foyer sont quelquefois les plus éloignés des profondeurs intimes de notre âme remplie de mal caché et de bons sentiments inactifs. » (p. 362)

« Lorsque Janet s’assit en frissonnant sur le seuil de cette porte qui venait de se fermer sur le passé de sa vie et laissait l’avenir sombre et incertain comme la nuit qui l’enveloppait, les scènes de son enfance, de sa jeunesse et de sa triste maturité se pressèrent dans ses pensées et se confondirent en un seul tableau avec son désespoir actuel. L’enfant chéri prenant dans son lit son jouet du moment -, la jeune fille, fière de sa beauté, rêvant que la vie était facile et que c’était une misérable faiblesse que d’être malheureuse -, l’épousée, passant avec une tremblante joie dans le sanctuaire de la vie de femme -, la femme mariée commençant son initiation à la tristesse, fâchée, blessée et cependant espérant et pardonnant -, la pauvre femme meurtrie, cherchant pendant des années d’écrasement le seul refuge du désespoir, l’oubli […] Toutes ses joies, toutes ses espérances, ses illusions, tous ses dons de beauté et d’affection ne servaient qu’à obscurcir l’énigme de sa vie ; c’étaient les promesses trompeuses d’un destin cruel qui n’avait fait éclore ces fleurs que pour que les vents et les orages eussent à accomplir une œuvre plus vaste de destruction… » (p. 353).

« Dans la vie artificielle que nous menons, il ne nous arrive pas souvent de voir un visage humain offrir toute la souffrance du cœur, sans s’en apercevoir pour se contenir ; quand nous le voyons, cela nous frappe, comme si nous étions soudainement entrés dans le monde réel dont celui de tous les jours n’est qu’un simulacre. » (p. 368).

« Oh ! qu’elle fait pitié, cette tristesse des femmes âgées ! Dans leur jeunesse elles se disaient peut-être : « Je serai heureuse quand j’aurai un mari qui m’aimera plus que tout le reste. » ; puis, quand le mari devient négligent : « Mon enfant me consolera. » ; puis pendant leurs veilles et leur travail de mère : « Mon enfant me revaudra tout cela quand il sera grand. » Et enfin, après avoir péniblement accompli le long voyage des années, le cœur de la mère est écrasé par un fardeau encore plus lourd, et il ne lui reste d’autre espérance que la tombe. » (p. 299)

« Les sources de piété étaient profondes dans le cœur de ce vieillard ! Il prenait souvent son repas à regret, oppressé par la pensée qu’il y avait des hommes, des femmes et des enfants qui manquaient de tout, et il soulageait son esprit en sortant l’après-midi pour chercher quelque misère à secourir, quelque souffrance honnête à laquelle il pût tendre une main secourable. Qu’un être vivant pût être dans le besoin était sa principale tristesse ; qu’un être raisonnable pût dissiper son bien en était une autre. […] Il plaisait à Mr. Tryan d’écouter le bavardage du vieillard, de se promener à l’ombre dans cet incomparable verger, d’entendre l’histoire des récoltes des pommiers et de l’abondance embarrassante des poires d’été, de respirer la brise du soir, assis dans le pavillon du jardin, d’oublier quelques instants les préoccupations de la vie pastorale. » (p. 316-317)

« Notre vie quotidienne est comme un mur contre lequel sont suspendus des tableaux et qu’ont éclairé les soleils de maintes années : enlevez un des tableaux, il laissera vide une place vers laquelle vos yeux ne pourront jamais se tourner sans une sensation de malaise. Bien plus, la perte de quelque objet familier amène presque toujours comme un frisson de mauvais présage ; cela semble comme une première ombre de la Mort qui s’avance. » (p. 324)

« Chez Maynard [Gilfil], l’affection de jeune garçon était insensiblement devenue un ardent amour. Parmi les différentes espèces d’amour, celui qui commence dans la camaraderie d’enfance est le plus fort et le plus durable ; lorsque la passion vient s’unir à une longue affection, l’amour arrive à son point culminant. […] Quant à Tina, la petite coquine savait parfaitement que Maynard était son esclave ; il était la seule personne au monde avec qui elle pût agir comme bon lui semblait ; et je n’ai pas besoin de vous préciser que c’était là un symptôme de sa parfaite absence d’amour en ce qui le concernait ; car chez une femme passionnée, l’amour est toujours sous la coupe de la crainte. » (p. 147-148).


… ainsi que sur cette belle lettre qu’adressa Charles Dickens à la romancière pour lui témoigner son admiration, dans un temps où son identité n'avait pas encore été révélée :


TO GEORGE ELIOT
January 18, 1858, London

My Dear Sir

I have been so strongly affected by the two first tales in the book you have had the kindness to send me through Messrs. Blackwood [Eliot’s publisher], that I hope you will excuse my writing to you to express my admiration of their extraordinary merit. The exquisite truth and delicacy, both of the humour and the pathos of those stories, I have never seen the like of; and they have impressed me in a manner that I should find it very difficult to describe to you, if I had the impertinence to try.
In addressing these few words of thankfulness, to the creator of the sad fortunes of Mr. Amos Barton, and the sad love-story of Mr. Gilfil, I am (I presume) bound to adopt the name that it pleases that excellent writer to assume. I can suggest no better one; but I should have been strongly disposed, if I had been left to my own devices, to address the said writer as a woman. I have observed what seem to me to be such womanly touches, in those moving fictions, that the assurance on the title-page is insufficient to satisfy me, even now. If they originated with no woman, I believe that no man ever before had the art of making himself, mentally, so like a woman, since the world began.
You will not suppose that I have any vulgar wish to fathom your secret. I mention the point as one of great interest to me—not of mere curiosity. If it should ever suit your convenience and inclination, to shew me the face of the man or woman who has written so charmingly, it will be a very memorable occasion to me. If otherwise, I shall always hold that impalpable personage in loving attachment and respect, and shall yield myself up to all future utterances from the same source, with a perfect confidence in their making me wiser and better.

Your obliged and faithful Servant, and admirer

CHARLES DICKENS.