" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 30 novembre 2016

Le Duel et autres nouvelles, Tchekhov

Quatrième de couverture :

« Un soir, il neigea. En rentrant du travail je trouvai Mlle Maria dans ma chambre. "Pourquoi ne venez-vous pas à la maison ? Puisque vous ne vouliez plus venir chez moi, c'est moi qui suis venue chez vous." Elle fondit en larmes : "La vie m'est pénible, très pénible, et je n'ai personne d'autre que vous au monde ! Ne m'abandonnez pas !" Tandis qu'elle cherchait un mouchoir pour essuyer ses larmes elle esquissa un sourire ; nous restâmes un moment silencieux, puis je la serrai dans mes bras et je l'embrassai en m'égratignant la joue jusqu'au sang contre l'épingle piquée dans son chapeau. Et nous nous mîmes à parler comme si notre intimité datait de très, très longtemps...» (Ma Vie)


En plus d’être mon écrivain préféré, Tchekhov est également l’homme dont la vie personnelle est à mes yeux la plus exemplaire, la plus admirable. Plus je le lis, et plus je suis sensible (en sus de son style tout en simplicité, tout en nuances délicates) à la tolérance, la patience, la compassion (qualités qu’il démontra toute sa vie durant en tant que médecin et « chef de famille ») qui transparaissent de ses écrits vis-à-vis de l’homme malgré tous ses vices, défauts et travers qu’il dépeint pourtant sans complaisance. En effet, ses dénonciations répétées de l’oisiveté, de l’indolence, de l’arrogance des classes bourgeoises éduquées, et, avec une force égale, des mœurs grossières, avilies, des classes inférieures, sa propension à dépeindre des amours malheureuses, des existences étriquées, étouffantes, ennuyeuses etc. lui ont solidement donné une étiquette d’auteur pessimiste.  Mais si Tchekhov critique si durement la vie menée par les hommes de son temps, c’est qu’il s’irrite, se scandalise de ce mode de vie qui s’éloigne selon lui de la vie authentique, de la vie véritable : en un mot, c’est parce qu’il se fait une idée plus haute de ce que doit être l’homme par rapport à ce qu’il est. Il avouait toutefois qu’il ne savait en quoi consistait cette vie authentique (ce en quoi il se distingue fondamentalement de Tolstoï, qui le lui reprochait durant leurs quelques entrevues), et laissait donc son lecteur trouver lui-même la voie à suivre. Ce dont il était certain néanmoins, c’était la manière dont il convenait de ne pas vivre, la vie mensongère qu’il s’est efforcé de dénoncer toute sa vie.
À cet égard, La Fiancée, la dernière nouvelle de ce recueil, et la dernière qu’il ait écrite avant de mourir prématurément en 1904 à l’âge seulement de 44 ans, peut se lire comme une sorte de testament condensant cette préoccupation essentielle qu’a sans cesse eue Tchekhov de libérer la conscience individuelle, de délivrer l’homme (en l’occurrence ici une femme, Nadia) de la vie mensongère dans laquelle elle se trouverait inexorablement entraînée si elle eût consenti à épouser un énième oisif, Andréï, et à demeurer dans sa province natale où les mœurs ancestrales (et désuètes, inadaptées au monde moderne) sont toujours de rigueur. La nouvelle semble nous indiquer exactement comment l’œuvre de Tchekhov doit être lue, à savoir ce réveil de la conscience individuelle, sa résolution de s’en affranchir malgré les doutes, les appréhensions, par le biais de Sacha, qui ressemble étrangement à Tchekhov lui-même  et occupe la même fonction que l’auteur vis-à-vis de son lecteur, c’est-à-dire un rôle d’éveilleur de conscience, d’affranchisseur, qui une fois son rôle accompli, s’efface (Sacha meurt prématurément d’une tuberculose, tout comme l’auteur de La Mouette), la nouvelle s’achevant sur une perspective d'espérance toutefois incertaine, incertitude renforcée par la formule ambiguë sur laquelle se termine cette ultime manifestation de l’œuvre nouvellistique de Tchekhov.

                Un autre trait majeur de ce recueil me semble la lutte contre le désespoir, le néant, ou celle consistant à tomber dans le cynisme le plus total vis-à-vis de l’existence, vis-à-vis des autres êtres qui nous entourent.
Dans Le Duel, c’est le zoologue von Koren, qui, dans son exaspération devant les parasites oisifs de toutes sortes qui peuplent tant de récits et pièces de Tchekhov (ici le personnage principal qu’est Ivan Laïevski), en vient à la conclusion extrême qu’il vaudrait mieux se débarrasser de toute cette partie de la population, quitte à la supprimer physiquement. Tchekhov s’oppose à une telle extrémité, et une grande partie de sa vie durant, il tenta, avec patience et amour, d’écarter entre autres ses frères Alexandre et Nicolaï de la vie dissolue et oisive dans laquelle ils avaient sombré (il réussit pour le premier, mais pas pour le second, qui mourut précocement de la tuberculose). Dans Le Duel, c’est le docteur Samoïlenko qui incarne cette position de respect, tolérance, patience et compassion envers Laïevski, qui semble perdu depuis qu’il s’est rendu compte qu’il n’est plus amoureux de Nadéjda, ne compte aucunement l’épouser, malgré le récent décès du mari de cette dernière, et songe même à l’abandonner en retournant seul à Moscou.
À l’exaspération de von Koren devant ce couple tombé dans l’ennui et l’indolence après le constat de leur échec de vie agricole, et aux mesures extrêmes qu’il préconise, Tchekhov oppose la vision de Samoïlenko, qui préfère pécher par excès de tolérance, de générosité, et qui en conséquence, détail amusant, a accumulé plus de 7000 roubles de dettes issues de créances non remboursées. La conclusion de la nouvelle semble donner raison à Samoïlenko, puisque Laïevski s’amende après une prise de conscience salvatrice suite au duel avorté qui donne le nom à la nouvelle, mais cela est sans importance puisqu’il aurait de toute façon eu raison d’agir ainsi aux yeux de Tchekhov même si, le cas échéant, Laïevski l’eût trahi en empruntant son argent et en abandonnant Nadéjda malgré sa promesse de prendre soin de cette dernière.

                Dans la nouvelle suivante, Lueurs, c’est une autre forme de désespoir que tente de contrer Tchekhov, incarné cette fois par Mikhaïl von Stenberg, l’étudiant et adjoint de l’ingénieur Nikolaï Ananier, que rencontre le narrateur, médecin, au cours d’une nuit où il s’est égaré et qui fut invité gentiment par Ananier à partager la cabane qu’il occupe avec son adjoint. Ananier comprend, pour les avoir également éprouver, les sentiments de von Stenberg qui se complaît à ânonner que la vie n’a aucun sens, que tout est néant, et qu’en conséquence, il ne vaut pas la peine d’agir dans un sens ou un autre. En faisant le récit d’une brève liaison qu’il eut avec une ancienne camarade d’école, rencontrée à nouveau au sortir de ses études universitaires, Natalia Stépanovna « Kissotchka », Ananier eut conscience, à travers la souffrance qu’il infligea à cette dernière, que malgré tout ce qu’il pense sur le néant, l’absurdité de la vie, une réalité persiste, qui invalide ou tout du moins repousse au second plan cette pensée pessimiste : celle que des gens souffrent, en silence pour la plupart, et n’arrivent pas à déterminer la source de leur souffrance, de leur mal-être.
« Je compris que mes pensées ne valaient pas un liard et qu’avant d’avoir rencontré Kissotchka, je n’avais même pas commencé à penser, que je n’avais même pas idée de ce que signifie une pensée sérieuse ; à présent que j’avais souffert, je comprenais que je n’avais ni convictions, ni code moral défini, ni cœur, ni raison ; toute ma richesse spirituelle et morale consistait en connaissances techniques, en fragments, en souvenirs inutiles, en pensées non personnelles. […] Que j’étais anormal et carrément ignare, je dois au malheur de l’avoir compris et mesuré. Je ne commençai à penser normalement […] que le jour où […] le remords me ramena à X… et où je fis contrition devant Kissotchka sans y aller par quatre chemins, où je lui demandai pardon comme un gamin et pleurai avec elle. » (p. 220-222)

                Une banale histoire met le mieux en évidence la difficulté à vivre sans trouver un sens à la vie, qui est présente dans toute l’œuvre tchékhovienne. À la relecture, je la considère comme la plus réussie des nouvelles de Tchekhov, comme Thomas Mann qui en parle bien mieux ici. Écrite au moment où Tchekhov sait qu’il est condamné à moyen terme par la tuberculose dont il mourra 15 ans après sa publication, cette nouvelle pose de la manière la plus poignante, et la plus empreinte de compassion, la question sans réponse du sens de la vie, à travers la confrontation finale entre le vieux professeur, Nicolaï Stepanovitch, et sa pupille, Katia, qui, après avoir connu l’amertume de l’échec dans sa brève carrière d’actrice, mène depuis une vie indolente et oisive, sans but :
« Je ne peux plus vivre ainsi, dit-elle, en pâlissant et en pressant ses mains sur sa poitrine. Monsieur Stepanovitch ! Je ne peux plus ! Au nom du vrai Dieu, dites-moi au plus vite, à l’instant même, ce que je dois faire. Mais dites-le moi ! »
Devant le malheur qui a brusquement éclaté devant lui, le professeur oublie un temps ses propres tourments, liés à sa mort imminente du fait d’une maladie incurable et à la conscience lui-même de son incapacité à trouver un sens à sa vie.
« Je n’ai observé l’absence en moi de ce que mes collègues les philosophes appellent une idée générale que peu de jours avant ma mort, au déclin de mes jours, tandis que l’âme de cette pauvre enfant n’a pas connu et ne connaîtra pas la quiétude de toute sa vie. De toute sa vie ! […] Adieu, mon incomparable ! » (p. 318)

Une banale histoire se distingue par le ton à la fois très sarcastique du professeur, qui porte un regard ironique et critique sur son entourage et en particulier sa famille, tout en se reprochant lui-même ses remarques et ses pensées négatives. Le tout donne à la fois ce mélange si caractéristique de l’art de Tchekhov, entre la farce, le sarcasme d'un côté et la compassion, la chaleur humaine de l'autre, qui sont ici portés à leur paroxysme et dont le passage d’un ton à l’autre, ou parfois simultanés, en sont la quintessence. Après avoir fait le portrait caustique d’Ignatiévitch, son prosecteur, au début de son récit :

« homme appliqué, modeste, mais peu doué, âgé de trente-cinq ans environ, déjà chauve et ventripotent. Il travaille du matin au soir, lit énormément, se souvient parfaitement de tout ce qu’il a lu, et, à cet égard, ce n’est pas un homme mais un trésor ; quant au reste, c’est un cheval de trait, ou, comme on dit, une brute savante. Les traits caractéristiques du cheval de trait, ceux qui le distinguent de l’homme de talent : un horizon borné et étroitement lié à sa spécialité ; hors de cette dernière, une naïveté d’enfant. […] Je crois que si la Patti lui chantait à l’oreille, si une horde de Chinois envahissait la Russie, s’il arrivait un tremblement de terre, il ne bougerait pas d’un pouce et continuerait, clignant de l’œil, à observer posément les lames de son microscope. En un mot il ne se soucie pas d’Hécube. Je paierais cher pour voir comment ce biscuit sec dort avec sa femme. Autre trait : une foi fanatique en la science et surtout en tout ce qu’écrivent les Allemands. Il est sûr de lui, de ses préparations, connaît le but de sa vie et ignore complètement les doutes et les déceptions qui font blanchir les cheveux des hommes de talent. Admiration servile envers quiconque fait autorité, nul besoin de pensée indépendante. […] Je vois clairement son avenir. Toute sa vie durant il exécutera une centaine de préparations d’une exactitude extraordinaire, écrira un grand nombre d’analyses sèches, excellentes, fera une dizaine de traductions consciencieuses, mais n’inventera pas la poudre. Pour inventer la poudre il faut de l’imagination, de l’invention, de l’intuition et Ignatiévitch ne possède rien de pareil. Bref, ce n’est pas un patron, mais un manœuvre de la science. » (p. 243-245)

le narrateur, plus loin, raconte comment il est indisposé par les visites à titre privé que lui fait ce dernier, et ne peut s’empêcher de se montrer irascible, pour se repentir et se le reprocher plus tard :

« Dans mon humeur actuelle, il lui suffit de cinq minutes pour m’assommer autant que si je le voyais et l’entendais depuis l’éternité. Je déteste ce malheureux. Sa voix douce, égale, son parler livresque me font languir, ses récits m’abrutissent… Il a pour moi les meilleurs sentiments, ne me parle que pour me faire plaisir, et moi, en échange, je le regarde fixement dans les yeux, comme pour l’hypnotiser, en pensant : « Va-t’en, va-t’en, va-t’en… » Mais il n’obéit pas à la suggestion et reste, reste, reste… […] Je me conduis mal avec Ignatiévitch, mais c’est seulement lorsqu’il s’en va et que je vois, par la fenêtre, disparaître son chapeau gris derrière la palissade, que j’ai envie de l’appeler et de lui dire : « Pardonnez-moi mon ami ! » (p. 296-297).

Dans cette nouvelle, malgré le caractère sombre dû à l’omniprésence de la mort, on voit avec le plus de netteté l’héroïsme porté par Tchekhov et son œuvre, dont il fera preuve lui-même tout au long de sa maladie : le refus de se laisser gagner par le désespoir, son espérance invincible envers l’homme malgré tous ses défauts, sa compassion envers chaque être humain. On peut également y trouver un côté autobiographique, une sorte d’exutoire des doutes et souffrances intérieures de Tchekhov dont il n’a jamais fait étalage sa vie durant, lui qui s’est toujours efforcé de se montrer bienveillant, chaleureux, positif, envers quiconque venait le voir ou sollicitait son aide (et ce, même durant sa maladie, qui ne fera que s'aggraver jusqu'à la fin de sa vie) et de s’attarder davantage sur les qualités des hommes plutôt que sur leurs défauts.

                En effet, si, dans Ma Vie, le couple constitué par Missaïl et Maria se désagrège, c’est parce que cette dernière se laisse gagner par le désespoir occasionné par les difficultés qu’elle rencontre dans son projet de vie rurale, dont celle de bâtir une école pour les paysans. Maria, lassée par toutes les difficultés, les mœurs grossières des paysans, perd progressivement courage au point de devenir indifférente à leur sort qu’elle s’était jurée d’améliorer :

« Maria se rendait souvent au moulin et, visiblement, trouvait du plaisir à bavarder avec Stépane ; il se répandait en injures contre les paysans avec tant de sincérité et de conviction qu’elle se sentait attirée vers lui. […] A la maison l’attendait quelque nouvelle du genre : les oies du village ont piétiné les choux du potager, ou bien Larion a volé des rênes, et elle disait, en haussant les épaules et avec un sourire : « Que voulez-vous attendre de ces gens-là ? » (p. 420)

À ce discours pessimiste, résigné, et marqué par l’indifférence cruelle, glacée, Missaïl, qui parle également pour Tchekhov, lui oppose une vision plus compatissante, compréhensive :

« […] pendant ce temps, je m’habituais aux paysans, et je me sentais de plus en plus attiré par eux. C’étaient en majorité des êtres nerveux, irritables, humiliés ; des êtres à l’imagination étouffée, des rustres, à l’horizon pauvre et terne, limité aux seules et mêmes pensées de la terre grise, des jours gris, du pain noir, des gens qui rusaient, mais, pareils aux oiseaux, ne cachaient que leur tête derrière l’arbre, qui ne savaient pas compter. Ils ne seraient pas venus faire les foins pour vingt roubles mais ils venaient pour un demi-seau de vodka quoique avec vingt roubles ils eussent pu en acheter quatre seaux. C’était vrai, la crasse, l’ivrognerie, la bêtise et la fourberie régnaient, mais, avec tout cela, on sentait quand même que la vie du paysan avait, au fond, une base solide, saine. […] on sentait quand même en lui quelque chose de nécessaire, de très important, qu’on ne trouvait pas par exemple chez Maria et chez le docteur, à savoir qu’il croyait que l’essentiel sur terre, c’était la justice et que son propre salut comme celui du peuple tout entier résidait dans la seule justice, c’est pourquoi il la chérissait plus que tout au monde. Je disais à ma femme qu’elle voyait les taches qu’il y avait sur la vitre, mais qu’elle ne voyait pas la vitre. » (p. 420-421)

On retrouve exactement ce refus à ne voir exclusivement que le mauvais côté des choses dans Une banale histoire, où le professeur s’indigne de la médisance dans laquelle se complaisent sa pupille Katia et un de ses collègues, Mikhaïl Fiodorivitch, qui dissertent à loisir et avec une joie méchante de la décadence de leur temps : 

«  Tous ces propos sur la dégénérescence me font toujours le même effet que si j’entendais soudain mal parler de ma fille. Je suis blessé de les voir lancer des accusations à la légère, en se fondant sur des lieux communs aussi rebattus, sur des épouvantails à moineaux comme la dégénérescence, le manque d’idéal, ou le rappel du merveilleux passé. Toute accusation, même en présence d’une dame, doit être formulée avec le maximum de précision, sinon ce n’est pas une accusation, mais une simple médisance, indigne de gens comme il faut. Je suis vieux, j’exerce depuis trente ans déjà, mais je ne remarque ni dégénérescence ni absence d’idéal, et je ne trouve pas que les choses soient pires aujourd’hui qu'hier. […] Si l’on me demandait ce qui me déplaît dans mes étudiants d’aujourd’hui, ma réponse ne serait ni rapide ni longue, mais assez précise.  […] Ils ne savent pas les langues modernes et s’expriment dans un russe incorrect […] Ils cèdent volontiers à l’influence des écrivains contemporains, et souvent pas des meilleurs, et sont complètement indifférents aux classiques tels que Shakespeare, Marc Aurèle, Epictète ou Pascal ; et cette incapacité à distinguer le grand du petit trahit plus que tout leur absence de sens pratique. Ils résolvent toutes les questions épineuses, à caractère plus ou moins social (par exemple celle des migrations forcées), à coups de pétitions, et non par le moyen de l’enquête scientifique et de l’expérience, moyen qui pourtant est à leur entière disposition et répond le plus à leur vocation. […] De pareils défauts, si nombreux soient-ils, ne peuvent engendrer le pessimisme ou la mauvaise humeur que chez un homme pusillanime et timide. Tous ont un caractère accidentel, passager et dépendent entièrement des conditions de vie. […] Les péchés de mes étudiants me contrarient fréquemment, mais cela n’est rien en comparaison de la joie que j’éprouve depuis trente ans quand je bavarde avec mes élèves, que je fais mes cours, que j’observe leurs comportements et que je les compare aux gens d’autres milieux. Fiodorovitch débite ses médisances, Katia l’écoute et ni l’un ni l’autre ne remarquent l’abîme profond où les entraîne insensiblement un divertissement en apparence aussi innocent que la critique de son prochain. » (p. 284-286)


                Ces cinq nouvelles sont à mes yeux des sommets de l’œuvre de Tchekhov, d’où ressortent, entre autres, l’espoir intarissable d’un auteur qui a sans cesse œuvré pour l’homme, pour lui faire prendre conscience de sa dignité d’homme, pour lui montrer le difficile chemin menant vers une existence libre, pour le débarrasser de ses préjugés et de ses faiblesses. En ce sens, Tchekhov était l’écrivain russe le plus « démocrate » selon Vassili Grossman, celui qui non seulement représente le mieux la Russie de son temps, mais a également fait le plus pour libérer les consciences et pour une véritable fraternité humaine, comme le montre cet extrait de Vie et Destin (dans l'édition Livre de poche), en forme d’hommage à l’auteur d’Oncle Vania :

[…] entre lui et l’État, il y a un gouffre infranchissable. Il a pris sur ses épaules cette démocratie russe qui n’a pas pu se réaliser. La voie de Tchekhov, c’était la voie de la liberté. Nous avons emprunté une autre voie, comme a dit Lénine. Essayez donc un peu de faire le tour de tous les personnages tchékhoviens. Seul Balzac a su, peut-être, introduire dans la conscience collective une telle quantité de gens. Non, même pas. Réfléchissez un peu : des médecins, des ingénieurs, des avocats, des instituteurs, des professeurs, des propriétaires terriens, des industriels, des banquiers, des gouvernantes, des laquais, des étudiants, des fonctionnaires de tous grades, des marchands de bestiaux, des entremetteuses, des sacristains, des évêques, des paysans, des ouvriers, des cordonniers, des modèles, des horticulteurs, des zoologistes, des aubergistes, des gardes-chasse, des prostituées, des pêcheurs, des officiers, des sous-officiers, des artistes peintres, des cuisinières, des écrivains, des concierges, des religieuses, des soldats, des sages-femmes, des forçats de Sakhaline… […] Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité ; des hommes de toutes les classes, de toutes les couches sociales, de tous les âges… Mais ce n’est pas tout ! Il a introduit ces millions de gens en démocrate, comprenez-vous, en démocrate russe. Il a dit, comme personne ne l’a fait avant lui, pas même Tolstoï, il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains ; comprenez-vous : des êtres humains ! Il a dit que l’essentiel, c’était que les hommes sont des hommes et qu’ensuite seulement, ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatares, ouvriers. Vous comprenez ! Les hommes sont bons ou mauvais non en tant que Tatares ou Ukrainiens, ouvriers ou évêques ; les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes. Il y a cinquante ans on pensait, aveuglé par des œillères partisanes, que Tchekhov a été le porte-parole d’une fin de siècle. Alors que Tchekhov a levé le drapeau le plus glorieux qu’ait connu la Russie dans son histoire millénaire : le drapeau d’une véritable démocratie russe, bonne et humaine ; le drapeau de la dignité de l’homme russe, de la liberté russe. Notre humanisme a toujours été sectaire, cruel, intolérant. D’Avvakoum à Lénine, notre conception de la liberté et de l’homme a toujours été partisane, fanatique ; elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme. Même Tolstoï, avec sa théorie de la non-résistance au mal par la force, est intolérant, et surtout, son point de départ n’est pas l’homme mais Dieu. Il veut que triomphe l’idée de la bonté, mais les hommes de Dieu ont toujours aspiré à faire entrer de force Dieu en l’homme : et pour arriver à ce but, en Russie, on ne reculera devant rien : on te tuera, on t’égorgera sans hésiter.
Qu’a dit Tchekhov ? Que Dieu se mette au second plan, que se mettent au second plan les « grandes idées progressistes », comme on les appelle ; commençons par l’homme ; soyons bons, attentifs à l’égard de l’homme quel qu’il soit : évêque, moujik, industriel millionnaire, forçat de Sakhaline, serveur dans un restaurant ; commençons par aimer, respecter, plaindre l’homme ; sans cela, rien ne marchera jamais chez nous. Et cela s’appelle la démocratie, la démocratie du peuple russe, une démocratie qui n’a pas vu le jour. » (p. 373-375)