"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mardi 31 janvier 2017

Wuthering Heights, Emily Brontë

    Les traductions de l'unique roman d'Emily Brontë sont innombrables et en vue d'une relecture, j’ai opté pour celle de Dominique Jean, la plus récente il me semble, uniquement disponible dans l’édition Pléiade, auteur également de la traduction de Jane Eyre (dans l’édition Folio) et à l’origine d’une édition revue et corrigée d’Adam Bède de George Eliot, pour citer mes lectures où j’ai pu entrevoir son nom et dont les traductions m’avaient paru convaincantes. J’aurais dans l’idéal préféré le relire dans la traduction de Sylvère Monod, le grand spécialiste et traducteur de Dickens (et plus globalement de la littérature anglophone du XIXe et du XXe, dont les analyses que j’ai pu lire m’ont toujours captivé par leur érudition au service véritablement de l’œuvre et de l’écrivain) mais celle-ci, bien que disponible, est difficilement trouvable et n’a pas été depuis longtemps l’objet d’une réédition. Dans cette édition de la Pléiade, Dominique Jean a choisi de conserver l’appellation anglaise Wuthering Heights, esquivant les problèmes liés à sa transposition en français, malgré la beauté il est vrai des formules telles que « Les Hauts de Hurle-Vent » (le titre sous lequel le livre est plus connu en France) ou « Hurlemont » (selon la jolie reformulation de Sylvère Monod).
 

           En relisant ce livre, j’ai compris assez vite pourquoi je ne l’ai pas aimé à la première lecture (à une époque où je commençais tout juste à aborder les classiques), qui plus est dans une traduction dont je conserve un assez mauvais souvenir (dans l’édition Livre de poche, par Frédéric Delebecque). Wuthering Heights est un livre je trouve assez difficile à aborder et à lire qui, dans son écriture et sa narration, avec de surcroît la difficulté liée aux noms des personnages, peut  vite perdre/décourager/déconcerter le lecteur inattentif. Le rapprochement n’est pas nouveau, mais Wuthering Heights fait surtout penser à l’écriture de Faulkner et, dans une moindre mesure à celle de Dostoïevski. La tradition du roman anglais, et en particulier dans les romans de l’époque victorienne, est celle d’un récit à la narration aisée à suivre, relativement linéaire, avec une profusion de détails qui guident et expliquent l’action au lecteur, avec intervention régulière de l’auteur. Il n’y a absolument rien de tout cela dans le roman d’Emily Brontë qui, contrairement à la linéarité de sa sœur Charlotte dans Jane Eyre (un livre bien plus simple à lire), se caractérise par l’absence du narrateur omniscient (ou par l'entremise du personnage principal comme dans Jane Eyre) d’où découle son caractère fragmentaire, mystérieux, secret. L’action se déroule dans Wuthering Heights selon un schéma typiquement dostoïevskien, c’est-à-dire que l’on constate les effets, les conséquences des actions des personnages sans qu'elles ne soient pour toutes intégralement élucidées par la suite.
         Le roman s’ouvre par une narration confiée à un personnage qui visite les Heights pour la première fois, Mr Lockwood, un gentleman vaniteux et précieux, qui se heurte aux mœurs grossières de ses habitants et à leur comportement incongru, incompréhensible. Il ne cesse de se tromper sur les rapports qu’entretiennent Hareton, Cathy et Heatcliff, prenant le premier pour le fils du troisième, ou la seconde pour la femme du premier. Il ne comprend pas la position étrange d’Hareton, entre domestique et habitant, les rebuffades de Cathy à ses avances puériles, l’hostilité d’Heathcliff, et plus globalement, l’absence d’hospitalité totale avec laquelle il est accueilli.
Emily Brontë, et à sa suite Dostoïevski, Faulkner entre autres (mais l’on peut penser aussi à son contemporain américain Poe), ont mis en évidence dans leurs œuvres l’irrationalité plutôt que la rationalité de l’homme, sa part d’inconscient, d’obscur, de démoniaque aussi. Beaucoup d’événements, d’actions resteront sans explication. Quel est le secret de la naissance de Heathcliff, recueilli par le patriarche Earnshaw lors d’un voyage à Liverpool ? Fils caché ou enfant trouvé comme il le clame ? Le lecteur n’en aura jamais la réponse définitive (contrairement par exemple, au secret de la naissance de Tom Jones dans le roman du même nom de Fielding, ou celui de Pip dans De grandes espérances de Dickens, tous deux éclaircis à la fin), tout comme nous ne saurons jamais la nature exacte du lien secret, noué dès leur enfance, entre Heathcliff et Catherine Earnshaw.

           La structure de Wuthering Heights est comme je l’ai dit celle du fragment, d’un puzzle incomplet dont les pièces restantes sont le fruit de récits rapportés, parfois à des degrés multiples (récit d’un personnage dans le récit déjà du personnage), ce qui ne fait que renforcer l’impression d’incertitude, d’instabilité des événements, d’où l’étonnante modernité de ce roman. La majeure partie de ce dernier est rapportée par la bouche de Nelly Dean, la bonne à tout faire de la famille Earnshaw et qui fut la sœur de lait de Catherine et Hindley Earnshaw. Son récit est conté à Mr Lockwood, immobilisé au lit après une visite désastreuse aux Heights qui s’est conclue par son retour à Trushcross Grange au terme d’une marche éreintante dans le froid et la neige. On s’étonne avec quel entrain et enthousiasme Nelly Dean confie l’histoire tourmentée des Earnshaw, Heatcliff et des Linton à un parfait inconnu qui s’avère si clairement être un homme prétentieux et assez ridicule. Sylvère Monod dans son analyse qualifie cette dernière de « chipie » malveillante et prétentieuse, qui prend visiblement plaisir à étaler au premier venu les événements tragiques dont elle fut un témoin et un acteur importants, pour le meilleur et pour le pire.
Emily Brontë fait à cet égard preuve de beaucoup d’ironie, et fait appel à notre intelligence pour déceler la vanité et la prétention de Nelly Dean, qui ne m’avait point frappé à la première lecture. Celle de Mr Lockwood est bien plus apparente. Il se contredit dès les premières lignes, cherchant à trouver un « paradis de misanthrope », un peu à la manière d’un héros romantique à la Byron, mais on constate qu’il ne cesse de chercher la compagnie de ses voisins des Heights après avoir loué le domaine de Trushcross Grange. La première visite, déjà très inamicale, ne le décourage pas pour autant d’en faire une seconde, au terme de laquelle il tombe assez sérieusement malade. La parodie du héros romantique se poursuit dans ses tentatives avortées de séduction de Cathy, et son dépit à la fin du roman se traduit par son départ précipité, impoli, à la vue du bonheur de cette dernière.

Pour revenir à Nelly Dean, son caractère prétentieux se manifeste par cette volonté de se montrer sous une lumière irréprochable, de se donner le beau rôle, parée de toutes les vertus (le « véritable modèle de patience » (p. 325)) alors que manifestement sa part de responsabilité dans les différents malheurs est significative, de par sa naïveté, négligence ou sa tendance volontaire à rapporter, ce qu’elle admet elle-même à demi-mots lorsqu’elle se fait piéger une énième fois par Heathcliff qui projette de marier Linton et Cathy (p. 271 : « Je m’assis dans un fauteuil et me balançai d’avant en arrière, portant un jugement sévère sur les nombreuses occasions où j’avais manqué à mon devoir et d’où, cela me frappa alors, étaient venus tous les maux de tous mes employeurs). C’est elle qui excite en quelque sorte l’amour entre Cathy et Linton Heathcliff en interdisant à cette dernière de lui écrire, même pour lui exposer les raisons la poussant à cesser toute visite (p. 220). Et constatant que son interdiction n’a fait que les rapprocher davantage, elle se délecte de leur correspondance qu’elle surprend en fouillant les affaires de sa pupille, tout en se moquant de l’écriture de cette dernière, « tout à fait charmante et tout à fait sotte » (p. 221). Cathy, lui confiant plus tard la nature secrète des visites qu’elle effectue aux Heights, demande le secret à sa nourrice, qui s’empresse de trahir sa confiance en rapportant tous ses propos à son père Edgar Linton (p. 250).
          Malgré toutes les négligences, erreurs de jugement de Nelly Dean, il n’en reste pas moins que les malheurs qui frappent les familles de Wuthering Heights semblent inéluctables, dérivés de la nature même de l’homme et de ses passions. Heathcliff a beau constitué la figure satanique, démoniaque, par excellence, il n’est pas le seul à être contaminé par le Mal et tous les personnages plus ou moins en sont touchés par le jeu des passions qui préexistent en eux. Cette vision de l’humanité est déjà présente dans un des premiers poèmes de l’auteure, qui constate cette présence du Mal en elle-même :

I am the only being whose doom
No tongue would ask, no eye would mourn;
I never caused a thought of gloom,
A smile of joy, since I was born.

In secret pleasure, secret tears,
This changeful life has slipped away,
As friendless after eighteen years,
As lone as on my natal day.

There have been times I cannot hide,
There have been times when this was drear,
When my sad soul forgot its pride
And longed for one to love me here.

But those were in the early glow
Of feelings since subdued by care;
And they have died so long ago,
I hardly now believe they were.

First melted off the hope of youth,
Then fancy’s rainbow fast withdrew;
And then experience told me truth
In mortal bosoms never grew.

’Twas grief enough to think mankind
All hollow, servile, insincere;
But worse to trust to my own mind
And find the same corruption there


                L’environnement relativement clos dans lequel évoluent les personnages principaux de Wuthering Heights exacerbe les passions qui les habitent, conférant au roman des allures de tragédie biblique. Heathcliff est très vite l’objet de la haine implacable d’Hindley, qui se voit usurpé par le premier du rôle de fils favori de son propre père, et Catherine Earnshaw à l’inverse s’attache passionnément au nouveau venu au point de nourrir une passion qui ne s’éteindra qu’à sa mort malgré son mariage avec Edgar Linton. Leur manque de contacts avec l’extérieur fait que chaque nouvelle rencontre est comme décisive, l’occasion d’y reporter un amour ou une haine ardente. La jeune Cathy, qui n’eut aucun contact significatif en dehors de son père et de sa nourrice, reporte toute son attention et son besoin d’amour sur ce cousin maladif, dénué pourtant de toute qualité, qu’est Linton Heathcliff. Isabella Linton, la sœur d’Edgar, était elle aussi tombée amoureuse d’Heathcliff dans des circonstances similaires, probablement davantage par ennui et manque d’objet d’amour. Elle ne se rendra compte de son erreur que bien trop tard, après être passée par une phase d’idéalisation de l’objet aimé.

                L’amour, la haine, la vengeance, qui travaillent les familles de Wuthering Heights ne sont pas sans faire penser aux familles dysfonctionnelles de Faulkner dans Tandis que j’agonise et Le Bruit et la Fureur. Le grotesque, les sentiments humains mis à nu et poussés de manière extrême ne participent pas il est vrai d’un souci de vraisemblance des relations humaines, mais là n’est pas l’enjeu du roman. En effet, comme pour les romans de Dostoïevski, Emily Brontë joue sur l’extrême des passions pour en faire sortir davantage la vérité que le vraisemblable. L’égoïsme, la cruauté, la vanité, touchent plus ou moins tous les personnages, enfants et adultes, donnant le sentiment d’inéluctabilité, de permanence de la nature perverse de l’homme, qui se manifeste dès les débuts de l’histoire des Heights, de la cravache demandée par la petite Catherine à son père, aux comportements douteux des Linton, Isabella et Edgar, dans ce récit rapporté par Heathcliff devant l’incrédulité de Nelly :

« Les parents Linton n’étaient pas là. Edgar et sa sœur avaient ça pour eux tout seuls. Est-ce qu’ils n’auraient pas dû être heureux ? Nous, on se serait crus au paradis ! Eh bien, devine ce qu’ils faisaient, tes enfants sages ? Isabella – je crois qu’elle a onze ans, un an de moins que Cathy – se roulait par terre en hurlant à l’autre bout de la pièce ; elle poussait des cris perçants comme si des sorcières l’avaient transpercée d’aiguilles chauffées à blanc. Edgar pleurait sans faire de bruit, debout devant le feu et, au milieu de la table, remuant la patte et glapissant, il y avait un petit chien qu’ils avaient bien failli – nous l’avons compris d’après leurs accusations mutuelles, écarteler en voulant se l’arracher. Quels idiots ! C’était ça leur distraction ! » (p. 48)

                Le Mal, pour Emily Brontë, tout comme pour Poe, Baudelaire, Dostoïevski etc., est tapi dans l’homme et inséparable de sa nature. C’est le cas également des enfants, des êtres faibles, comme le jeune Linton Heathcliff qui, malgré sa faiblesse physique chronique, partage cette nature maléfique innée , comme le remarque son père Heathcliff :

« Ce n’est pas moi qui vous le rendra haïssable… C’est sa charmante disposition. Votre désertion et ses conséquences l’ont rendu amer comme chicotin ; ne vous attendez pas à de la gratitude pour ce noble dévouement. Je l’ai entendu peindre à Zillah un délicieux tableau de ce qu’il ferait s’il avait ma force. L’inclination est bien là et c’est sa faiblesse même qui lui aiguisera la cervelle pour trouver de quoi lui tenir lieu de force. » (p. 281)

                Wuthering Heights est traversé par toute une poétique du mal, rendant compte de la perversité, de l’égoïsme naturel de l’homme. Des expressions allant dans ce sens fleurissent un peu partout dans le roman : « les reproches chagrins qu’il lui faisait éveillaient en elle le plaisir pervers de le provoquer » (p. 43) ; plus loin, Catherine « pensant qu’Edgar ne la voyait pas, elle m’arracha mon torchon et me pinça au bras, en tordant longuement la peau, avec une grande méchanceté » (p. 71) ; Catherine, agissant en véritable tyran chez les Linton depuis son mariage, finit par rencontrer la résistance de ces derniers car Nelly remarque que « ma foi, il est inévitable qu’à la longue nous pensions d’abord à nous. Les gens doux et généreux se montrent seulement égoïstes avec plus de justice que les personnes tyranniques… Et ce bonheur prit fin quand les circonstances amenèrent chacun à sentir que son intérêt personnel n’était pas la préoccupation première de l’autre. » (p. 92) : « Pour toi, comme pour lui, le comble de la félicité est d’infliger la souffrance » (p. 113). 
Brontë parle plus loin des « délices qu’on connaît à rendre le mal pour le mal » (p. 177) qui aura été la source principale de motivation d’Heathcliff durant le roman, qui a voulu se venger des sévices qu’Hindley lui a fait subir lorsqu’il était enfant, puis a étendu sa vengeance en privant son fils Hareton d’éducation, tout en forçant par la suite le mariage de Cathy et de son propre fils Linton pour continuer sa vengeance vis-à-vis de son ancien rival Edgar Linton. Heathcliff confie un peu plus loin à quel point il « est curieux ce sentiment de cruauté que j’éprouve à l’encontre de tout ce qui me fait l’impression de me craindre ! Si j’étais né dans un pays aux lois moins strictes et aux goûts moins délicats, je me ferais une joie de les soumettre tous deux à une lente vivisection pour me divertir un soir. » (p. 264-265).
         
Wuthering Heights se distingue par son étonnante modernité, son caractère lacunaire, fragmentaire, à rebours des livres anglais de son époque. Nous n’avons connaissance de l’histoire des Heights que par l’entremise de personnages périphériques tels que Nelly Dean et Lockwood, tous deux prétentieux et vaniteux. Son esthétique repose essentiellement sur des images poétiques terrifiantes, visant à frapper et désorienter le lecteur, à la manière des pièces d’Eschyle dont nous savons que les Brontë furent de grandes lectrices. Lockwood parle ainsi du « caractère lugubre du climat spirituel [qui] l’emportait et faisait plus que neutraliser les bienfaits matériels de la chaleur » (p. 15). Quelques lignes plus loin, s’approchant d’une fenêtre, Lockwood constate qu’ « un spectacle lugubre s’offrit à moi : nuit noire tombant avant l’heure, ciel et collines confondues dans un tourbillon de neige que chassait un vent glacial à vous couper le souffle ». Le déchaînement des éléments naturels est, comme chez Eschyle, présage d’événements funestes : « Vers minuit, alors que nous n’étions toujours pas couchés, l’orage éclate et frappa les Heights dans toute sa fureur. Il y eut un vent violent ainsi que des coups de tonnerre, et l’un ou l’autre fendit un arbre en deux à l’angle de la maison ; une énorme branche s’écrasa sur le toit et abattit une partie de la cheminée à l’est, projetant une pluie de pierres et de suie dans le feu de la cuisine. » (p. 85)
Tout le roman regorge par ailleurs de métaphores qui furent certainement difficiles à traduire en français, et dont on peut saisir la complexité dans cet article.